• 25 octobre 2014 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     

    La catastrophe de Quiberon

    D’après « Éphémérides militaires depuis 1792 jusqu’en 1815 » – Louis-Eugène d’Albenas – 1820

     

    Au commencement de 1795, l’Angleterre jalouse de rallumer en France le terrible incendie de la guerre civile, dont de nombreux désastres éprouvés par les Vendéens avaient déjà diminué la violence, prépara une expédition formidable, destinée à apporter aux royalistes de l’Ouest des secours considérables. Tous les émigrés français se hâtèrent de solliciter de l’emploi dans la nouvelle armée royale.

    L’Angleterre, qui ne croyait pas pouvoir payer assez cher l’espoir de faire battre des Français les uns contre les autres, dépensa des sommes énormes pour les frais de l’expédition.

    Quatorze mille hommes de troupes de débarquement, des munitions immenses, des armes pour quatre-vingt mille hommes, des habits pour soixante mille, des canons et autres pièces d’artillerie de tout calibre, des provisions de bouche en abondance, deux millions en or et dix milliards de faux assignats fabriqués à Londres, furent portés sur cent bâtiments de transport, et une flotte de vingt-cinq vaisseaux de guerre fut chargée de protéger la traversée et le débarquement de l’armée, qui, une fois sur le continent, devait être jointe par les Vendéens et tous les royalistes de la Bretagne et de la Normandie, connus sous le nom de chouans.

    Le comte d’Artois, qui devait d’abord commander l’armée royale, étant resté en Angleterre, elle fut divisée en deux corps. Le premier, aux ordres du comte d’Hervilly, était fort de dix mille hommes ; le second, commandé par le comte de Sombreuil, n’en avait que quatre mille.

    La baie et la presqu’île de Quiberon furent choisies pour le débarquement. Le 27 juin, à la pointe du jour, le corps du comte d’Hervilly aborde, et fait sa jonction avec les chouans de ces contrées, qui s’étaient avancés pour le recevoir. La petite ville de Carnac, qui n’était défendue que par quelques républicains, est prise aussitôt, et la garnison massacrée. On débarque alors les munitions et les vivres, et les chouans viennent en foule recevoir des habits et des armes.

    Pendant les premiers jours, l’armée royale eut quelques succès. N’ayant devant elle que peu de troupes républicaines, elle s’avança dans l’intérieur, se rendit maîtresse de toute la presqu’île, et compta bientôt trente mille hommes dans ses rangs.

    Cependant le général Hoche, qui alors commandait l’armée républicaine dans la Vendée, ayant réuni quelques troupes, quitte Rennes et marche aux émigrés. Ceux-ci, attaqués vivement, sont repoussés dans la presqu’île où Hoche les tient bloqués et fait construire un camp retranché sur la falaise étroite qui conduit à Quiberon.

    Manquant de vivres, et pour faire cesser des murmures violents qui s’élevaient dans son camp, où on l’accusait hautement d’impéritie, le comte d’Hervilly résolut défaire une attaque générale sur le camp des républicains. On lui représenta en vain qu’il était sage d’attendre le débarquement du corps de Sombreuil, qui était encore sur les bâtiments de transport ; il persiste dans son dessein, et le 16 juillet, au milieu de la nuit, il porte toutes ses troupes vers les républicains, qu’il croyait surprendre.

    Hoche s’attendait à cette attaque ; il fait d’abord replier ses avant-postes. Les émigrés prennent ce mouvement pour une retraite occasionnée par la terreur ; ils s’élancent sur les retranchements, et là ils sont reçus par le feu de mitraille et de mousqueterie le plus violent.

    La moitié des assaillants tombe ; le reste se jette en désordre sur les troupes qui arrivent, et y porte la confusion. Cependant de nouvelles attaques s’exécutent sur des redoutes, mais sans succès.

    Blessé mortellement d’un biscayen, d’Hervilly est enlevé par les siens, qui commencent à faiblir. Les républicains sortent alors de leurs retranchements, et fondent sur les royalistes en poussant des cris de victoire. Ceux-ci, chargés par la cavalerie et poussés par la baïonnette de l’infanterie, fuient dans une épouvantable déroute, laissant sur le champ de bataille, quinze pièces de canon et un grand nombre de morts et de blessés. Les deux partis allaient entrer pêle-mêle dans le fort Penthièvre, si le comte de Vauban, avec des troupes fraîches, en se jetant dans les ouvrages avancés, n’eût arrêté les républicains par un feu très vif. Le lendemain, 17 juillet, le corps du comte de Sombreuil débarqua, et vint au secours du corps de d’Hervilly.

    Cependant, pour arriver au camp des royalistes, il fallait être maître du fort Penthièvre, qui fermait la presqu’île de Quiberon. Deux déserteurs de la garnison vinrent offrir au général Hoche de lui éviter un siège qui eut entraîné la perte d’un temps précieux.

    Parmi les soldats enrôlés en Angleterre dans la légion royale se trouvaient beaucoup de soldats français faits prisonniers pendant les campagnes précédentes. Dans l’espérance de revoir leur patrie et d’y trouver l’occasion de rentrer sous le gouvernement républicain, ils avaient accepté les offres qui leur avaient été faites. Deux de ces hommes, nommés Nicolas Lette et Antoine Mausage, forment le projet de livrer le fort de Penthièvre aux républicains. Ils se concertent avec ceux de leur parti dans la garnison, en font part au général Hoche, lui assurent qu’ils ont découvert un sentier à travers les rochers, qui n’est point gardé, et que le fort ne ferme pas tellement l’isthme que l’on ne puisse le tourner à marée basse, à la faveur de la nuit.

    Hoche, après s’être assuré de la bonne foi de ces transfuges, prépare son attaque, et divisant ses troupes en plusieurs colonnes, il marche au fort dans la nuit du 19 au 20 juillet.

    Les colonnes des généraux Humbert et Valleteau échouent dans leur entreprise. Ayant été aperçues, elles sont repoussées, et déjà les républicains se croient trahis, lorsqu’à la lueur du crépuscule qui commençait à paraître, ils distinguent le drapeau tricolore qui flottait sur la forteresse.

    L’adjudant-général Ménage, à la tête de trois cents grenadiers, avait filé le long de la côte, ayant de l’eau jusqu’à la ceinture, et conduit par Lette et Mausage, qui lui avaient livré le mot d’ordre de l’armée royale. Il était arrivé au pied du fort, dont il avait gravi les remparts à travers les rochers, sous le feu des chaloupes anglaises. Au premier cri d’alarme, les émigrés étaient accourus à leurs postes mais il n’était plus temps. Assaillis par l’ennemi de l’extérieur, et à l’intérieur par les conjurés qui ont ouvert les portes , ils sont tous massacrés , et les républicains s’emparent de la forteresse.

    Au premier bruit de l’attaque du fort, l’armée royale était sortie du camp ; mais le général Hoche ayant réuni ses forces la repoussa, s’empara de tous ses retranchements, et même de son parc d’artillerie, qu’on avait eu l’imprudence de laisser à l’avant-garde.

    Les chouans, effrayés de l’approche des républicains, se rendent presque sans coup férir. La terreur se met dans les rangs des royalistes, qui rétrogradent dans un effroyable désordre. Puissaye même, le lâche Puissaye, qui avait été le principal instigateur de l’expédition, et avait pris le commandement de l’armée après la mort de d’Hervilly, fuit et va cacher sa honte sur les vaisseaux anglais. Cependant le comte de Sombreuil, à la tête de son corps, soutenait la retraite avec une bravoure héroïque.

    Les colonnes républicaines avançaient toujours rapidement, et menaçaient même de tourner les émigrés. Bientôt, poussés jusqu’au fort Portaligen, à l’extrémité de la presqu’île, ils n’ont plus de salut que dans un embarquement devenu impossible par le désordre qui règne partout, et par l’ardeur des républicains, qui croissait avec leur succès.

    Le tiers des royalistes est déjà couché sur la poussière ; les prisonniers enrôlés en Angleterre passent en masse dans les rangs des républicains, en criant : « Nous aussi, nous sommes patriotes ! ».

    Les soldats qui ne suivent pas cet exemple s’éparpillent et cherchent à s’embarquer; mais les chaloupes, en trop petit nombre, forcées de repousser à coups d’aviron la foule qui s’y précipite ; un grand nombre de fuyards se noient en cherchant à gagner les vaisseaux à la nage.

    Le brave Sombreuil, à la tête de sept à huit cents gentilshommes, soutenait tout l’effort des républicains. Ecrasés par leur mitraille, ils étaient encore exposés au feu non moins meurtrier des chaloupes anglaises, qui tiraient indistinctement sur tout ce qui se trouvait sur le rivage. Un grand nombre de ces infortunés périrent ainsi par le canon de ceux qui auraient dû les protéger.

    On entendit alors dans les rangs républicains : « Bas les armes ! Rendez-vous, on ne vous fera pas de mal ». Sombreuil, qui ne craint pas pour lui, mais qui veut tenter de sauver les malheureux débris de l’armée royale, s’avance alors. Le général Hoche fait cesser le feu, et va au-devant du jeune héros, dont il admire le courage. « Vous le voyez, lui dit celui-ci, les hommes que je commande sont déterminés à périr les armes à la main : laissez-les rembarquer, vous épargnerez le sang français ».

    Le général républicain, enchaîné par les ordres de la convention et la présence du conventionnel Tallien, obligé de faire taire sa générosité naturelle, ne peut accorder la demande de l’ennemi dont il plaignait le malheur.

    « S’il faut une victime, ajoute Sombreuil, prenez-moi ; je mourrai satisfait, si je puis sauver mes camarades ».

    Hoche, qui jugeait d’après son cœur, et ne pouvait croire que la convention, revenue à des principes plus modérés depuis la chute de Roberspierre, voulût se déshonorer encore par une cruauté superflue, engage le comte à se confier à la générosité nationale ; mais il exige que les émigrés fassent cesser le feu terrible des Anglais.

    « Ah ! ne voyez-vous pas, s’écrièrent ceux-ci, qu’ils tirent sur nous comme sur vous ». Le jeune Gery, officier de marine, se jeta à la nage, et poussa jusqu’à la frégate voisine pour le faire taire ; mais ne voulant pas séparer son sort de celui de ses compagnons d’armes, il s’empressa de revenir à terre.

    Enfin, réduits à la nécessité de périr ou de se rendre, les émigrés qui ont survécu à l’affreux désastre mettent bas les armes. Plusieurs cependant préférèrent la mort et se firent sauter le crâne, en reprochant à leurs camarades leur pusillanimité.

    L’armée républicaine se répandit alors dans la presqu’île, et ramassa tous les royalistes qui n’avaient pu s’embarquer. Tous les approvisionnements de guerre et de bouche qui avaient été débarqués tombèrent en leur pouvoir ; ils étaient si considérables, qu’il fallut plus de quatre mille voitures pour les transporter. Ce fut en vain que le général Hoche écrivit à la convention pour l’intéresser au sort des royalistes infortunés pris à Quiberon, surtout en faveur du jeune Sombreuil ;  elle fut inexorable, et ordonna leur condamnation.

    Nous devons dire, en l’honneur des militaires français, qu’ils ne voulurent point participer au dénouement de cette atroce tragédie. La commission militaire nommée pour juger les prisonniers à Auray refusa de siéger, et les conventionnels Tallien et Blad furent contraints de la remplacer par une autre commission composée de militaires nés sur un sol étranger. Tous les émigrés qui avaient plus de dix-huit ans furent condamnés à mort.

    On a accusé les Anglais d’avoir eu moins en vue, dans cette fatale expédition, de provoquer la contre-révolution en France que le dessein d’y prolonger la guerre civile, et même de faire périr les officiers de marine français, qui se trouvaient en très grand nombre dans l’armée royale.

    Nous ne sommes en position ni d’affirmer, ni de détruire une inculpation aussi grave ; nous nous contenterons seulement de rapporter que des patriotes anglais, honteux de la conduite de leur ministère dans cette circonstance, s’empressèrent de venger l’honneur national en prouvant que le peuple anglais n’y avait point pris part ; et que le ministre Pitt, digne fils de lord Chatam qui répétait sans cesse « que s’il fallait que l’Angleterre fût juste envers la France, il y aurait longtemps que l’Angleterre n’existerait plus » , forcé dans la chambre des communes de se justifier sur l’expédition de Quiberon, ayant osé dire : « Du moins le sang anglais n’y a pas coulé », fut apostrophé vivement par M. Shéridan, qui, emporté par un mouvement d’indignation, s’écria : « Non, sans doute, le sang anglais n’y a pas coulé ; mais l’honneur anglais y a coulé par tous ses pores ! ».

     

     

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