• 30 août 2014 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     

     

    La bataille de Chinhut et le siège de Lucknow

    D’après « Encyclopédie moderne » – 1862

     

    Les troupes indigènes s’étaient insurgées à Seetapoor le 3 juin, à Fyzabad le 8, à Sultanpore le 9 ; des révoltes avaient aussi éclaté à Secrora, à Huriabad, à Duriabad, à Baraitch, à Gonda et ailleurs. L’Oude tout entier enfin au milieu du mois était au pouvoir des rebelles, et, si l’on excepte Lucknow, les Européens en avaient été complètement chassés. Nulle part d’ailleurs le mécontentement n’était plus général et la guerre ne prenait un caractère plus grave.

    Le gouvernement anglais avait au premier rang pour ennemis tous ceux que naguère une cour opulente et luxueuse ou un gouvernement nominalement indépendant faisait vivre, fonctionnaires sans emplois, soldats licenciés, gens de toutes espèces qui subsistaient d’industries de tous genres.

    Les paysans, plus qu’en aucune autre contrée, se montraient hostiles ; les taloukdars et zemindars, récemment encore si puissants dans l’Oude, frappés dans leur influence, blessés dans leurs intérêts par les règlements territoriaux que la Compagnie avait établis depuis l’annexion, règlements d’une incontestable injustice, cela est avoué par sir James Outram lui-même, les taloukdars et zemindars, ai-je dit, pleins de rancune contre le gouvernement britannique, témoignaient pour l’insurrection, à mesure qu’elle semblait se consolider, une sympathie extrêmement naturelle, sans toutefois se montrer sanguinaires ni se livrer aux vengeances dont les cipayes se rendaient coupables, et l’on aurait difficilement dans l’ancien royaume d’Oude, disait encore sir Outram en mars 1858, trouvé une douzaine de propriétaires qui n’eussent pas donné quelque assistance aux rebelles.

    L’ennemi cependant approchait toujours, et le 29 juin on apprenait qu’un corps de cipayes était campé à 10 ou 12 milles au nord de Lucknow. Après une reconnaissance incomplète, sir Henri Lawrence part, le lendemain 30, de la Résidence, avec une petite armée de 600 hommes environ, accompagnés de onze canons.

    Arrivé à 6 ou 8 milles, dans un lieu nommé Chinhut, il se trouve en face de 15 ou 16 000 insurgés pourvus de plus de trente-six pièces d’artillerie. Après une lutte inégale et héroïquement soutenue, Henri Lawrence se voit obligé de se retirer en désordre sur Lucknow ; les cipayes l’y suivirent, et dès ce jour 30 juin, à onze heures du matin, commençait le siège de la ville, que les rebelles peut-être n’auraient pas osé entreprendre sans la fatale expédition de Chinhut.

    Les Anglais y avaient perdu 118 Européens tués, officiers ou soldats, et 182 indigènes tués ou manquants.

    Le feu commença immédiatement contre la place, et M. Rees suppose que l’artillerie des assiégeants était commandée par des officiers européens. Lawrence se voyait contraint de concentrer ses forces, et avec le petit nombre d’hommes dont il disposait ne pouvait penser à défendre plusieurs points à la fois.

    Le 1er juillet, à minuit, l’officier qui occupait la Muchee-Bhowan fait sauter ce poste par son ordre, et rentre avec sa petite troupe à la Résidence.

    Une des premières victimes de ce siège mémorable devait être précisément celui dont la vie était la plus précieuse, et dont le ferme courage semblait élever tous ceux qui l’entouraient au-dessus du danger ; le 2 juillet, une bombe éclatait dans la chambre de Henri Lawrence, et le blessait mortellement ; le 4, après avoir confié le commandement des troupes au colonel Inglis, et transmis au major Banks le titre de commissaire général de l’Oude, il expirait en prononçant ces belles et simples paroles ; « Dites-leur en Angleterre de se souvenir de Henri Lawrence, qui a tâché de faire son devoir ».

    Il est temps de dire quelques mots de la situation de Lucknow et de la disposition de ses diverses parties, pour rendre plus claires les opérations qui vont suivre. La ville de Lucknow, située à 50 milles environ au nord-est de Cawnpore, est assise, sauf quelques faubourgs sans importance, sur la rive droite de la Goomtee, qui coule d’abord du nord-ouest au sud-est, puis se relève vers le nord-est, pour tourner ensuite brusquement vers le sud.

    La rivière, large comme une rue moyenne de Londres, est bordée dans tout son cours, sur une longueur de plus de cinq milles, par une zone de palais, de monuments et d’édifices publics que coupe, vers le nord-ouest, la Résidence anglaise et les bâtiments qui s’y rattachent, et ses deux rives sont mises en communication par trois ponts, qui sont en remontant, un pont de bateaux d’abord, un pont de fer un peu au-dessus et à moins de 500 mètres de l’angle septentrional de la Résidence, et un pont de pierre enfin, 8 ou 900 mètres plus haut, au-dessus de Muchee-Bhowan.

    La ville proprement dite est derrière la zone de palais qui la sépare de la Goomtee, et, comme on voit, plus au sud, contournée, au moins vers le sud-est, par un canal qui traverse la route de Cawnpore en un lieu nommé Char-Bagh, à environ deux milles de la Résidence, et va se jeter dans la Goomtee, un peu au-dessus du collège de La Martinière. La cité tout entière avec ses faubourgs fortifiés n’a pas un circuit de beaucoup inférieur à vingt milles.

    La Résidence proprement dite, c’est-à-dire l’ancienne demeure du Résident britannique, avec les bâtiments publics ou privés qui l’entourent, et qui composent la ville anglaise, occupe le centre à peu près de la partie de la Goomtee, qui se dirige vers le sud-est. Tout cet ensemble de constructions, ou du moins ce qui en est réservé pour la défense, prend pendant le siège le nom général de Résidence ou ceux d’Enceinte ou de Retranchement. Il a dans ses traits généraux la forme d’un losange très irrégulier, avec un petit axe d’environ 1 300 mètres, un grand axe de plus de 3 000 dirigé à peu près du nord au sud, et un côté parallèle à la Goomtee.

    Ce n’est en aucune façon, il ne faut pas l’oublier, une forteresse, mais, selon l’expression d’un témoin, quelques maisons dans un vaste jardin, entourées d’un mur bas d’un côté, et de l’autre protégées seulement par un parapet de terre, au milieu d’une grande ville dont les constructions les commandent complètement. Ces maisons, désignées encore sous le nom de Garnisons, étaient au nombre de vingt-cinq à trente, en y comprenant la Résidence proprement dite, placée sur un terrain plus élevé et qui dominait le reste de la cité.

    Je me contenterai de nommer maintenant ces palais et ces monuments qui bordent la Goomtee. Si, à peu près en face de l’Alum-Bagh, vaste résidence construite près de la route de Cawnpore, à environ 8 000 mètres de la Résidence, on tourne à droite au lieu de poursuivre vers Char-Bagb, pour gagner la rivière et en remonter le cours, on rencontre d’abord, à quatre milles en ligne droite plus bas que la Résidence, le palais de Dil-Koosha ou Délices du Cœur, entouré de vastes parcs. On franchit, après l’avoir dépassé, environ 1 800 mètres de pays découvert avant d’atteindre le collège de La Marlinière, également isolé au milieu des jardins, et, à près de 2 700 mètres plus loin, de l’autre côté du canal, on rencontre le palais de Secunder-Bagh. C’est là à proprement parler que commencent la ville et cette suite de monuments qui s’étendent en rangs pressés jusqu’à la Résidence. Ce sont : Secunder-Bagh, Shah-Nujeed et Motee-Mahal, avec des casernes et la Mess-House sur la gauche, Shah-Munzil, en face duquel le pont de bateaux traverse à droite la Goomtee, Kayser-Bagh, Chuttur-Munzil, Pyne-Bagh, et dans l’angle formé par un côté de la Résidence et la rivière, la prison et les palais de Furced-Buksh et de Taree-Kothee. Au nord-ouest de la Résidence, on ne trouve plus que la Muchee-Bhowan entre le pont de fer et le pont de pierre, et au-dessus le grand Emaumbara d’Azof-ud-Dowlah.

    La population qui devait rester pendant de longs mois dans l’enceinte de la Résidence, abandonnée à tous les périls d’une guerre impitoyable, ne peut être indiquée avec précision. Elle était composée d’éléments fort divers, et qui pour la plupart constituaient une entrave à la défense. On sait que les Européens, réunis à quelques indigènes restés fidèles, qui, le 30 mai, se réfugièrent à la Résidence, s’élevaient à environ 800, parmi lesquels on comptait plus de 500 femmes ou enfants, et à peu près 150 personnes non militaires, et, bien que le nombre des défenseurs se fût accru depuis des petites garnisons rappelées des postes que l’on fut contraint d’abandonner, ils étaient bien insuffisants encore et ne pouvaient, si ce n’est au prix d’extrêmes fatigues, résister à des ennemis qui se multipliaient, les harassaient par de continuelles attaques, et qui, plongeant leurs feux jusqu’au centre de la place, frappaient chaque jour dans leurs rangs de dix à vingt victimes.

    Les assauts des 20 et 21 juillet surtout ne purent être repoussés qu’après une lutte héroïque dans laquelle, le 21, succomba le major Banks, commissaire civil, dont le colonel Inglis prit les pouvoirs. Le combat du 20 ne dura pas moins de sept heures, et l’on estime que les cipayes y perdirent un millier des leurs.

    Dès les premières semaines du siège, les rebelles commencèrent à creuser des mines. Elles se multiplièrent pendant tout le mois d’août, qui en prit le nom de Mois des Mines. Les contre-mines des assiégés les dépistèrent, il est vrai, pour la plupart et ne leur permirent pas de causer de bien grands ravages, mais tant de travaux épuisaient les forces de la petite garnison.

    A ces dangers de la guerre, commençaient à se joindre les souffrances de tous genres qu’elle entraîne. Une chaleur insupportable répandait l’infection au milieu de cette population privée de toute communication avec le dehors, le choléra sévissait, la dysenterie, la petite vérole, la fièvre et la diarrhée avec lui ; la mortalité était épouvantable et, chose étrange, parmi tant et de si dures privations, de si profondes angoisses et de si cruelles douleurs, on entend les hôtes de la Résidence se plaindre, comme de la plus insupportable calamité qu’ils eussent à subir, de l’importunité des mouches.

    Le 23 juillet, on recevait des nouvelles de Cawnpore ; elles annonçaient les victoires d’Havelock et sa prochaine arrivée, et ranimaient les espérances des assiégés ; le 29, même une fusillade entendue dans le lointain semblait donner enfin le signal de la délivrance. Espérances bientôt déçues : peu de temps après, on apprenait que ce bruit était celui d’une salve tirée en l’honneur du nouveau roi des rebelles, un jeune enfant de onze ans, Burges Kadr, fils naturel de Wajid-Ali, qui régnait sous la tutelle de sa mère, gouvernée elle-même par Mummoo-Khan, son amant.

    Les forces de l’ennemi cependant s’accroissaient tous les jours ; au commencement d’août, 40 à 60 000 rebelles investissaient la Résidence, et leur attaque devenait de plus en plus opiniâtre.

    Havelock ne venait toujours pas. On savait même, le 7 août, par un message, qu’il se disposait à rentrer à Cawnpore. Le 10, on avait à repousser deux attaques furieuses ; les boulets de l’ennemi faisaient dans la Résidence proprement dite des ravages qui la rendaient inhabitable ; le 28 août nouveau message d’Havelock. Il attend des renforts, et ne peut atteindre Lucknow avant vingt-cinq jours.

    Un tel délai semblait dépasser les forces humaines, et la triste perspective qu’il ouvrait aux assiégés les jeta, on le devine, dans un profond découragement. Les misères auxquelles ils étaient en proie ne faisaient que s’aggraver.

    A partir du 26 août, la population de la Résidence était mise à la demi-ration. La farine devenait rare ; le thé et le sucre manquaient ; on n’avait plus de tabac ; les objets de consommation et tous ceux qui pouvaient apporter quelque soulagement aux souffrances qui n’étaient épargnées à personne acquéraient des prix excessifs ; les serviteurs indigènes achevaient de déserter, et leur absence imposait aux femmes européennes des travaux plus pénibles.

    Le 5 septembre, les rebelles tentent leur dernier assaut, et, découragés par la résistance qu’ils rencontrent, se bornent désormais à la canonnade et à la mousqueterie. Toujours parfaitement instruits, et mieux informés de ce qui se passait dans les retranchements que les Anglais ne l’étaient de l’état de la ville, ils pouvaient diriger leur feu sur les points où il produisait les effets les plus redoutables. Ils avaient appris aussi, dès le 13, que l’avant-garde d’Havelock avait repassé le Gange, et les cipayes commençaient à déserter et à retourner chez eux mais à ceux qui restaient se joignaient le peuple de la ville et les zemindars de la campagne.

    Bien que vers le milieu d’août, le choléra et la petite vérole eussent complètement disparu, bien que la pluie, qui commençait à tomber, eût un peu rafraîchi l’atmosphère, la situation des assiégés n’était pas moins triste qu’auparavant. La moitié des officiers étaient malades ; les provisions continuaient à diminuer. Quand un vide se faisait dans les rangs des habitants de la Résidence, on se disputait avec ardeur, dans une vente aux enchères, les plus misérables objets laissés par le mort : trois vieilles chemises de flanelles se payaient 105 roupies (262 fr. 50 c.). Une bouteille d’eau-de-vie valait 40 shillings, une bouteille de curaçao 32, une feuille de tabac 4, et ainsi du reste.

    Vers ce temps, la garnison du retranchement éprouva une perte que nous ne pouvons nous dispenser de noter. Deprat, un Français, mourut d’un coup de feu qu’il avait reçu quelques jours auparavant. Deprat, né d’une bonne famille, ancien officier des chasseurs d’Afrique, sorte d’aventurier, à vrai dire, était venu chercher fortune dans l’Inde. Peu scrupuleux dans la conduite de ses affaires, mais en somme généreux à l’extrême, hospitalier, bienveillant et le cœur sur la main, d’une bravoure à toute épreuve, telle « qu’un Français ou un fou en sont seuls capables » ; après tout, il s’était fait aimer par de brillantes qualités, qui faisaient oublier ses fautes.

    Le 21, enfin, on apprend par un messager que l’armée anglaise de secours est en route et qu’elle espère arriver dans trois ou quatre jours. Cette nouvelle est reçue à la Résidence avec une joie qu’il est plus facile de comprendre que de décrire. Le 23, on entend le canon et la fusillade sur la route de Cawnpore, on discerne une grande agitation dans la ville, et l’on voit une multitude de fuyards qui s’échappent par le pont de fer. Le 24, le feu continue, et du haut de la Résidence, on distingue la fumée du canon vers l’Alum-Bagh. Le 25, c’était le quatre-vingt-septième jour du siège, le combat, dès le matin, se livre dans la ville, et l’on aperçoit plus facilement la fumée de la fusillade. Dans l’après-midi, ce bruit se rapproche, les uniformes commencent à paraître, et tous les cœurs volent au-devant de ceux dans lesquels on voit des libérateurs.

     

     

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