• 14 août 2014 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     La bataille de Kosovo Polje

     

    La bataille de Kosovo Polje

     

     

    D’après « La Grande Serbie » – Ernest Denis – 1915

     

    Les Némania, sous le règne desquels la Serbie du moyen âge devint la puissance prépondérante des Balkans, lui ont donné son Clovis, Etienne Némania (1171-1196), et son Charlemagne, Étienne Douchan (1331-1355).

    Grâce à la faiblesse des Grecs qui ne se relevèrent jamais complètement du coup que leur avait porté la quatrième croisade (1204) et que menaçaient déjà les progrès des Turcs en Asie, les Némania rejetèrent les derniers restes de la suzeraineté byzantine et étendirent leur domination sur la plus grande partie de la péninsule.

    Étienne, le premier couronné, obtint de Rome le titre royal (1217), et, en 1346, Douchan le Grand prit le nom d’Empereur des Serbes et des Grecs. Docilement suivi par l’ensemble des magnats serbes que retenaient autour de lui sa bravoure, sa générosité et l’éclat de sa politique, soldat intrépide et diplomate retors, après avoir réduit à son obéissance les Albanais, la Montagne Noire et la plus grande partie de la Macédoine, il pénétra au sud jusqu’au golfe de Corinthe et jusqu’à Andrinople à l’est. La jalousie de la Hongrie qu’effrayaient ses triomphes, lui valut de nouvelles conquêtes : Belgrade et la Bosnie furent rattachées à ses domaines ; il marchait sur Constantinople et son avant-garde apercevait le Bosphore, quand sa mort subite sauva peut-être les Grecs d’un désastre.

    Les succès de Douchan ne s’expliquent pas seulement par ses mérites personnels. La Serbie avait alors atteint un remarquable degré de prospérité.

    Les mines assuraient au souverain de larges revenus ; le code célèbre qu’il avait donné à ses sujets et qui est un document singulièrement précieux pour la connaissance des Yougo-Slaves au moyen âge, fixait le droit public, et avait été d’autant plus facilement accueilli qu’il respectait les traditions nationales.

    L’indépendance politique était garantie par l’indépendance religieuse. Etienne était vite revenu à l’obédience orientale, et il avait obtenu la fondation d’un archevêché serbe qui eut pour siège Petch et dont le premier titulaire fut le frère du roi, saint Sava, qui est demeuré le patron du pays. Douchan à son tour érigea l’archevêché en patriarcat et, jusqu’au XVIIIe siècle, l’église serbe conserva son autonomie.

    Les couvents, nombreux et riches, étaient des foyers de civilisation et d’art, et des milliers de pèlerins y accouraient chaque année, comme pour y retremper leur foi religieuse et nationale. Pour ces populations qui vivaient dans un isolement continu, le moine qui recevait les confessions était le dépositaire de la puissance céleste, le représentant suprême de la loi, et l’incarnation de la patrie dont l’amour soutient et fortifie les courages.

    Dans les épopées populaires, qui ont pris chez les Yougo-Slaves un si prodigieux développement et qui ont eu une influence décisive sur la formation de l’âme populaire, reviennent souvent les noms des cloîtres de Gratchanitsa et de Détchani, dont l’église de Pandocrator dressait ses marbres bariolés au milieu des forêts de pins, de châtaigniers et de chênes qui ombragent les Alpes Albanaises, ou du monastère de Jitcha sur l’Ibar, près de son confluent avec la Morava, qui fut la demeure de saint Sava et où les rois Serbes venaient ceindre la couronne. Le couvent de Stoudénitsa, avec sa magnifique cathédrale qu’ornaient de précieuses sculptures, renfermait les restes d’Étienne Némania qui, avant sa mort, s’était retiré au mont Athos, dans le sanctuaire de Chilandar qu’il avait fondé. Sur un des affluents du Lim, le monastère de Miletchéva, avec son église de l’Assomption, renfermait les reliques de saint Sava qui, longtemps après la conquête turque, attirait des pèlerins chrétiens et musulmans, et d’où se répandaient encore au XVIe siècle les livres liturgiques qu’imprimaient ses cénobites.

    Les Némania ne se contentaient pas de combler de leurs faveurs et de leurs présents les églises et les cloîtres, ils veillaient jalousement au triomphe de l’Orthodoxie, et le code de Douchan, « l’empereur des Grecs et le Tsar Macédonien qui aime le Christ », condamne aux travaux forcés dans les mines « quiconque essaierait de propager l’hérésie latine ». Ils n’en conservaient pas moins des relations étroites avec l’Occident.

    Contre les Hongrois, Douchan s’appuyait sur les Vénitiens, et il ménageait Doubrovnik dont les marchands parcouraient ses États. Par eux, les influences italiennes pénétraient à Skoplié, à Petch et à Prizren, et les artistes italiens s’y rencontraient avec les fugitifs et les émigrés byzantins. A côté des souveraines grecques, des princesses d’origine latine apportaient leurs élégances et leurs mœurs. Hélène la Française, femme d’Ouroch Ier (fin du XIIIe siècle), douce, pieuse, charitable, qui était demeurée fidèle à la religion de ses pères, n’était pas moins populaire parmi les Orthodoxes de l’intérieur que parmi les Catholiques du littoral.

    Douchan le Grand, qui, dès la première heure, avait pressenti la gravité du péril turc, pensait, si nous en croyons la tradition, à marier son fils à une fille de Philippe VI de Valois et demandait à Innocent VI de le nommer capitaine de la Chrétienté contre les Musulmans ; l’empereur Charles IV de Luxembourg saluait avec joie les projets de « son très cher frère qu’unissait à lui la sublimité de la même généreuse langue slave ».

    Remarquable sympathie qui, dans un instinctif élan, rapprochait les souverains des deux grands peuples frères destinés l’un et l’autre à briser l’assaut germanique !

    La légende raconte qu’à la fête de l’archange saint Michel, Douchan avait demandé à ses capitaines de lui désigner l’ennemi qu’ils préféraient combattre, les Allemands ou les Byzantins. « Quel que soit l’adversaire contre lequel tu nous mèneras, ô prince couvert de gloire, lui auraient répondu ses guerriers, nous te suivrons ».

    A peine cependant le César victorieux fut-il descendu dans la tombe, que les querelles intestines reprirent. Le temps lui avait manqué pour consolider son œuvre. La Macédoine était encore mal soumise ; la Bosnie, travaillée par l’hérésie bogomile ; le littoral regardait vers l’Occident. Partout les traditions séparatistes étaient trop fortes et les chefs de clans, trop turbulents et indisciplinés.

    La faiblesse des héritiers de Douchan et leurs querelles de familles favorisèrent l’anarchie. Les Turcs trouvèrent ainsi devant eux, non pas un peuple uni dans une même volonté de résistance, mais une poussière de principautés féodales. Quinze ans après la mort du grand empereur, la puissance serbe s’effondrait à la bataille de Tchernomiéna, sur les bords de la Maritsa, 1371. La bataille de Kosovo acheva le désastre.

     

    Le polié de Kosovo, le champ des Merles, est la cuvette d’un ancien lac qui, sur une longueur de 50 kilomètres et une largeur de 20, s’étend au nord de la Char Planina, à l’entrée du défilé de Katchanik. Il est traversé par la route qui conduit de Salonique et de Skoplié à Mitrovitsa, Novi Pazar et Sarajévo.

    A quelques kilomètres au nord-ouest de Prichtina, le prince Lazare, qui conduisait les tribus de la Morava, rencontra les Turcs commandés par Mourad.

    Autour de lui s’étaient réunis les Serbes proprement dits, les guerriers de la Zéta et ceux de Prichtina et de Prizren, qu’avait amenés le gendre de Lazare, le vaillant Vouk Brankovitch ; les Croates et les Bosniaques s’étaient levés aussi pour repousser l’invasion.

    Mais dans l’armée ottomane combattaient, à côté des bandes asiatiques, des Albanais et des Grecs, les Bulgares, dont le souverain Chichman était déjà tributaire des Turcs, et les Serbes de Macédoine, peut-être même ce Marko Kraliévitch, Marko le fils de roi, qui devait devenir par la suite le héros des légendes nationales.

    Lazare était hanté de sombres pensées. Le poète nous raconte que dans l’église où il était allé invoquer la protection divine, il avait eu une vision : Dieu lui avait laissé le choix entre la gloire du martyre et la puissance terrestre.

    Comme le Fils de l’homme, il avait préféré les palmes du sacrifice, et il marchait à la mort le visage tranquille et le cœur ferme. Au moment suprême, son âme fléchissait, et il souffrait jusqu’au fond des entrailles, moins de l’amertume de sa propre destinée que des épreuves dont pendant des siècles son peuple allait épuiser la douleur. Son désespoir résigné avait été contagieux, et les guerriers semblaient se préparer moins à la victoire qu’au dévouement expiatoire. Les rhapsodes nationaux ont traduit avec une mélancolie poignante la vaillance désolée et l’accablement héroïque dont sont marquées au front les générations sacrifiées qui, victimes des circonstances et de fautes qu’elles n’ont pas commises, meurent afin de réserver l’avenir et de laisser à leurs lointains descendants l’espoir de radieuses revanches.

    Au milieu des défaillances et des abandons qu’il sentait autour de lui, le roi soupçonnait des trahisons.

    Miloch Obilich, qui lui avait été injustement dénoncé, n’hésita pas, pour prouver sa loyauté, à pénétrer dans le camp musulman. Il se présenta comme un transfuge et, pendant que Mourad s’inclinait vers lui, de son poignard il le frappa à la gorge et l’étendit sanglant à ses pieds. Ce meurtre jeta le désarroi dans le camp turc, et la victoire inclina un moment du côté des Chrétiens. Le fils de Mourad, l’énergique Bajazet, rétablit le combat. Les compagnons de Lazare résistèrent avec une admirable ténacité, jusqu’au moment où quelques troupes, accablées par le nombre et épuisées de fatigue, lâchèrent pied.

    La légende rejette la responsabilité du désastre sur le gendre de Lazare, Vouk Brankovitch, qui ne méritait pas une si cruelle injure et qui, après avoir fait vaillamment son devoir sur le champ de bataille, ne cessa pas toute sa vie d’être un ennemi irréconciliable des Infidèles.

    Lazare, fait prisonnier, fut décapité par l’ordre de Bajazet devant le cadavre de Mourad, avec plusieurs seigneurs serbes qui avaient sollicité l’honneur de mourir avant le Roi.

    Aussitôt après sa victoire, Bajazet, au lieu d’achever sa conquête, courut à Andrinople pour y saisir la couronne, et ce départ précipité explique que l’opinion se soit répandue en Europe que les Chrétiens avaient été victorieux. De Venise, la nouvelle courut jusqu’à Paris et on célébra à Notre-Dame un Te Deum solennel en l’honneur des Serbes.

    La bataille de Kosovo n’a peut-être pas en effet l’importance que lui ont attribuée les légendes qui résument volontiers dans un épisode dramatique une série de lents événements. Parmi les successeurs de Lazare, plusieurs furent encore des princes batailleurs et redoutés, et de longs efforts furent nécessaires aux Turcs pour achever l’anéantissement de l’État serbe.

    Il n’en demeure pas moins vrai que les Slaves des Balkans étaient frappés à mort et que les nobles ambitions leur étaient pour longtemps interdites.

     

     

    D’après « Le Temps » – 30 juin 1904

     

    Belgrade, 29 juin.

    L’inauguration du monument commémoratif de la bataille de Kossovo, où les Turcs et le sultan Mourad battirent au Champ des Merles, le 15 juin 1389 (vieux style), les Serbes et le tsar Lazare, et conquirent, pour plus de quatre siècles, l’ancien empire de Douchan, a été célébrée hier solennellement dans la vieille capitale de Krouchevatz en présence du roi Pierre.

    La première pierre du monument, exécuté par le sculpteur Georges Jovanovitch, frère du renommé peintre serbe Paul Jovanovitch, avait été posée au début du règne du roi Alexandre, en 1889, à l’occasion du 500e anniversaire de la bataille.

    Le général Grouitch, premier ministre, a rappelé dans un discours à la fois patriotique et religieux la signification historique de la bataille de Kossovo-Polje, chantée d’âge en âge par la poésie épique serbe, avec ses grandes figures, aujourd’hui légendaires, du tsar Lazare, du héros Marko Kralievitch, du traître Vouk Brankovitch et autres.

    « Le souvenir de la grandeur de l’empire serbe de jadis, s’est écrié le général Grouitch, a perpétué dans le peuple serbe la conviction que ce qui avait été perdu jadis pouvait et devait être regagné dans l’avenir ; et c’est cet espoir qui a animé ceux qui, il y a un siècle, et Karageorges tout le premier, délivrèrent la Serbie du joug ottoman ».

    Le roi Pierre a également insisté dans son discours sur la signification de la bataille de Kossovo, sur ce qu’il a très bien appelé « le génie, ou pour ainsi dire, l’âme de Kossovo », c’est-à-dire l’esprit de patriotisme et d’héroïsme des Serbes pour préserver et reprendre leur patrimoine national, pour jouer dans les Balkans le rôle qui leur est dévolu par l’histoire et la géographie, mais sans attaquer personne. Le roi a émis l’espérance que les efforts tentés par les puissances en Macédoine et en Vieille Serbie, en vue d’améliorer la situation des chrétiens dans ces malheureuses contrées seront couronnés de succès.

     

     

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