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  • 14 juillet 2014 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

    L’enlèvement du saillant de Quennevières (5-9 juin 1915)

    D’après « La Grande guerre du XXe siècle » – Juin 1916

     

    Récit officiel

     

    Entre l’Oise et l’Aisne, à l’Est de la région vallonnée que couvre la forêt de Laigue, se déploie un vaste plateau, compartimenté par le cours raviné des ruisseaux qui descendent vers l’Aisne.

    C’est un pays de grande culture, d’un vaste horizon. Quelques boqueteaux marquent l’emplacement des fermes (Ecafaut, Quennevières, Touvent, les Loges), grands bâtiments entourés de vieux arbres.

    Les tranchées sillonnent le plateau, striant de raies brunes les champs où le blé et l’avoine ont poussé à l’aventure dans les chaumes de l’an dernier. Ecafaut et Quennevières sont dans nos lignes. Les Loges et Touvent sont à l’ennemi. Le plateau est incliné en pente légère de l’Ouest vers l’Est.

    Devant la ferme de Quennevières, le front allemand formait un saillant à la pointe duquel était organisé une sorte de fortin, tandis que des ouvrages de flanquement protégeaient les deux extrémités.

    La première ligne était renforcée à très courte distance d’une seconde, et sur certains points même d’une troisième. A la corde de l’arc formé par le saillant, une tranchée en crémaillère constituait le deuxième front de défense. Toute cette organisation très puissante a été prise d’assaut le 6 juin. C’est donc l’ensemble du système défensif ennemi, sur un front d’environ 1 200 mètres, qui est tombé entre nos mains.

    Les premières pièces d’artillerie allemande se trouvaient immédiatement en arrière, à hauteur d’un ravin qui descend vers Touvent.

     

    La préparation d’artillerie.

     

    L’attaque fut précédée d’un bombardement méthodique de la position. Nos tirs se poursuivirent pendant toute la journée du 5 juin, coupés de longs intervalles, repris ensuite par rafales violentes. A la fin de la journée, les défenses accessoires avaient été bouleversées et brisées.

    Pendant la nuit, le tir fut lent mais continu et accompagné de feux de mousqueterie et du jet de torpilles aérienne, de façon à interdire à l’ennemi tout travail de remise en état.

    Le 6 juin, de 5 heures à 9 heures, le bombardement reprit avec une plus grande intensité. Puis il se fit un grand silence jusqu’à 9 h. 45. A ce moment, des rafales courtes mais d’une extrême violence se succédèrent à des intervalles très rapprochés. Un fourneau de mine, préparé sous le fortin, fit explosion. A 10 h. 15, l’infanterie sortit des tranchées.

     

    Les effets du bombardement.

     

    L’ennemi, à ce moment, avait déjà beaucoup souffert. Le front de Quennevières était tenu par quatre compagnies du 80e régiment, composé d’hommes des villes hanséatiques et de Prussiens du Schleswig.

    Dès le 5, en prévision d’une attaque, les compagnies de soutien placées dans le ravin de Touvent avaient renforcé la garnison des tranchées et deux compagnies de réserve étaient venues prendre leur place.

    Les deux bataillons qui se trouvaient ainsi au complet en ligne avaient subi, par le bombardement, de grosses pertes.

    Sous le feu de notre artillerie, les Allemands s’étaient terrés, par groupe de quatre, six ou dix, dans leurs abris souterrains. Mais nos gros obus avaient défoncé la couverture de plusieurs de ces trous, tuant ou ensevelissant les hommes. Les guetteurs eux-mêmes s’étaient cachés.

    L’artillerie avait à peine allongé son tir qu’ils virent surgir au-dessus du parapet nos troupiers.

     

    L’assaut.

     

    L’assaut fut donné par quatre bataillons, zouaves, tirailleurs et Bretons.

    Les hommes étaient sans havresac, ayant chacun trois jours de vivres, 250 cartouches, 2 grenades à main et 1 sac à terre qui, promptement rempli, devait leur fournir un premier abri dans les tranchées prises et retournées contre l’adversaire.

    Chaque bataillon avait deux compagnies de première ligne, ayant ordre de pousser au delà des premières tranchées. La seconde vague était chargée du nettoyage de la ligne conquise.

    A l’heure fixée, les premières compagnies furent dehors. 150 à 200 mètres les séparaient de la tranchée ennemie. Les baïonnettes brillaient au soleil ; on vit toute la ligne d’un même mouvement s’avancer.

    L’artillerie allemande, rapidement alertée, s’était mise à battre le terrain. L’infanterie, au contraire, fut surprise. Quelques coups de fusil furent tirés presque à bout portant sur nos soldats au moment où ils abordaient la tranchée. Un officier de zouaves tomba frappé ainsi il ne poussa qu’un cri : « Vive la France ! ».

    L’on entendit pendant quelques instants le bruit sec d’une mitrailleuse, mais les mitrailleurs n’avaient plus le sang-froid de pointer ; ils tiraient en l’air. La première vague submergea la tranchée. La mitrailleuse se tut.

    L’attaque avait été déclenchée à 10 h. 15. A 10 h. 40, les premiers prisonniers arrivaient au poste de commandement du général de division. Un feldwebel, interrogé sur les pertes de l’ennemi, ne put que répéter, avec un œil agrandi d’épouvante : « Bayonett ! Bayonett ! ».

     

    Les pertes ennemies.

     

    Le « nettoyage » prescrit fut rapide et complet. 250 prisonniers représentent les uniques survivants des deux bataillons du 86e.

    Les compagnies de soutien du ravin s’étaient portées en avant au moment de l’attaque, mais elles tombèrent sous le feu de notre 75 et en quelques instants furent décimées et dispersées. Quelques hommes, cachés dans des trous ou derrière des buissons, se rendirent dans la journée ou dans la nuit. Les compagnies ayant un effectif de 230 à 250 hommes, près de 2 000 hommes ont été ainsi, en quelques instante définitivement mis hors de combat.

     

    Les canons.

     

    Les zouaves, dépassant la deuxième ligne, s’élancèrent vers le ravin de Touvent. Des patrouilles les précédaient. Tout d’un coup, dans un champ de luzerne, on vit les patrouilleurs vaciller et tomber. Il y eut parmi ceux qui les suivaient un instant d’hésitation. Cependant, aucun coup de feu n’avait été tiré.

    Le chef de bataillon courut en avant ; il reconnut, caché dans le champ, un réseau de fil de fer qui protégeait à quelques mètres plus loin un ouvrage garni de trois canons. Tandis que les hommes tombés se relevaient, il franchit rapidement les fils de fer et, grimpant sur une pièce, il appela à lui ses zouaves. Les servants s’étaient tapis dans leur abri. C’est là qu’ils furent pris.

    On y trouva également un officier d’artillerie couché, en chemise et en caleçon, à qui l’on remit un pantalon de treillis et une veste, et qui fut, dans cet équipage, renvoyé sur l’arrière.

     

    L’organisation de la position.

     

    Le commandement s’était aussitôt préoccupé d’organiser la position conquise. Grâce à des têtes de sape déjà poussées avant l’attaque dans la direction des postes d’écoute allemands, la nouvelle ligne était immédiatement reliée à notre ancienne position par des boyaux. Des équipes de sapeurs aux deux extrémités du saillant mettaient en état de défense, avec des sacs à terre, les barrages au point de soudure des deux lignes, où le contact était immédiat.

    Les canons de 77 ayant été mis hors d’usage, les éléments qui avaient dépassé la deuxième ligne y étaient ramenés, et notre nouveau front de défense était aussitôt garni de mitrailleuses.

     

    Les contre-attaques.

     

    L’ennemi, qui tout d’abord n’avait réagi qu’avec son artillerie, lança bientôt, avec ses réserves locales rapidement alarmées, une contre-attaque mal préparée et follement téméraire.

    Les troupes se déployèrent en terrain découvert. Sous le feu de nos mitrailleuses et du 75, les lignes de tirailleurs tourbillonnèrent, se brisèrent et fondirent en quelques instants. Quelques officiers vinrent bravement se faire tuer devant la tranchée ; ils ne furent pas suivis.

    Nos aviateurs avaient signalé l’arrivée de nouveaux renforts : deux bataillons amenés de Roye en autobus. Ces troupes attaquèrent au cours de la nuit, à huit reprises, et furent chaque fois arrêtées par nos tirs de barrage ou nos feux d’infanterie.

    Au matin, renonçant à l’attaque de front, l’ennemi chercha à progresser aux deux extrémités du saillant par les boyaux. Mais écrasés sous une pluie de grenades, les Allemands s’épuisèrent. Leur attaque mollit, puis cessa. La fin de la journée du 7 fut calme.

     

    Le bilan.

     

    Nous avons compté sur le terrain des contre-attaques environ 2 000 cadavres. Les pertes totales de l’ennemi en tués dépassent donc certainement 3 000 hommes, à quoi s’ajoutent les blessés.

    Nous avons eu de notre côté 250 tués et 1 500 blessés, presque tous atteints légèrement par éclat d’obus. Les blessures par balles sont très peu nombreuses. Notre butin comprend vingt mitrailleuses et un très important matériel de tranchées (boucliers, téléphones, cartouches et grenades, jumelles binoculaires).

     

    Le tableau d’honneur.

     

    Le 9 juin, le général commandant l’armée a remis au commandant des bataillons d’assaut la croix de guerre décernée à ces unités, citées chacune à l’ordre de l’armée.

    Dans une clairière, les compagnies déléguées à cette cérémonie formaient un grand quadrilatère : lignes bleu de ciel des fantassins, lignes kaki des troupes d’Afrique. La canonnade incessante ponctuait les paroles du général qui exprimait à tous sa satisfaction et sa reconnaissance.

    L’un des bataillons cités à l’ordre de l’armée appartient au régiment de Palestro, celui sur les contrôles duquel le roi Victor-Emmanuel III figure aujourd’hui, ainsi que jadis son illustre aïeul, avec le grade de caporal.

    Le régiment allemand n° 85, auquel l’affaire de Quennevières a coûté la perte totale de deux bataillons, porte le nom de « Fusilier Régiment Kœnigin ». Son chef est l’impératrice d’Allemagne, reine de Prusse.

     

    [Journal Officiel, 11 juin 1915]

     

     

  • One Response à “Le 5 juin 1915 – L’enlèvement du saillant de Quennevières”

    • Marie on 6 juin 2016

      Bonjour,
      Merci pour cet article et pour perpétuer la mémoire des nôtres.
      Ce jour 6 juin 2016, cela fait 101 ans.
      Et il y a 101 ans mon grand oncle est tombé aux côtés de ces camarades du 316° régiment d’Infanterie.
      Lui n’a pas été retrouvé dans le 28 tués. Il est le seul.
      Comme tant d’autres familles, ses parents n’auront de cesse de chercher et d’espérer.
      Son acte de décès ne sera envoyé qu’en janvier 1921.
      Son père ne survivra qu’un an à cette nouvelle.
      Mais ce nouveau décès obligera mon grand père à arrêter ses études pour travailler.
      Et sur son lieu de travail, il rencontrera sa femme. Aussi à ce grand oncle à qui je rend hommage ce jour… je doit la vie.
      RIP Armand.

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