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  • 6 juillet 2014 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

    La bataille de Fair-Oaks ou de Seven Pines

     

    La bataille de Fair-Oaks ou de Seven Pines

    D’après « Histoire de la guerre civile en Amérique » –  Louis-Philippe-Albert d’Orléans, comte de Paris – 1875

     

    Le 19 mai, le général Mac Clellan était maître du passage du Chickahominy Bottoms-Bridge. Libre d’aller chercher une nouvelle base d’opérations sur le James-River, ou de continuer à s’appuyer sur le York-River, il venait de choisir cette dernière alternative, malgré ses dangers, dans le vain espoir de donner la main au corps de Mac Dowell. Avant de se remettre en marche, il avait modifié la composition de ses corps d’armée car l’expérience de la bataille de Williamsburg avait ébranlé la confiance qu’il pouvait avoir dans la capacité des trois chefs qui lui avaient été imposés par le Président au début de la campagne.

    Les corps d’armée avaient été réduits à deux divisions chacun et portés au nombre de cinq, ayant chacun un effectif de 15 à 19 000 hommes. Cette répartition les rendait plus maniables et appelait, par droit d’ancienneté, au commandement des corps nouveaux, deux officiers pour lesquels il avait une estime toute particulière, les généraux Franklin et Fitzjohn Porter.

    Le terrain sur lequel il allait opérer peut être décrit en quelques mots. Il ne présente qu’un seul obstacle, difficile, il est vrai, le Chickahominy. Cette rivière, après avoir passé à sept ou huit kilomètres de Richmond, s’en éloigne, en continuant à couler au sud-est, de sorte que le pont de Bottoms-Bridge se trouve à environ dix-huit ou vingt kilomètres de cette ville.

    Prenant sa source au nord-est de la capitale virginienne, elle serpente au milieu d’une vallée régulièrement encaissée des deux côtés et dont le fond a huit ou neuf cents mètres de large. En descendant son cours, on trouve d’abord les ponts de Meadow-Bridge, où elle est traversée par une route et par le chemin de fer de Gordonsville. Plus bas, le pont de Mechanicsville, dominé sur la rive gauche par le hameau de ce nom, est situé au point où la rivière se rapproche le plus de Richmond.

    Les collines qui l’entourent se déboisent alors à droite et à gauche, et bientôt l’on trouve, sur le chemin de Richmond à Cold-Harbour, le pont dit New-Bridge, qui relie le hameau de Old-Tavern aux mamelons de Gaines-Hill. A un kilomètre au-dessous de ce pont, la forêt s’empare de nouveau des rives du Chickahominy. Elle ne les quitte que neuf ou dix kilomètres plus bas, au pont du chemin de fer de West-Point, qui lui-même est situé à un kilomètre au-dessus de Bottoms-Bridge.

    Les seuls affluents du Chickahominy sont sur la rive gauche, un petit ruisseau appelé le Beaverdam-Creek, entre Mechanicsville et Gaines-Mill ; et, sur la rive droite, un vaste marais boisé, le White-Oak-Swamp, dont les eaux se déchargent dans la rivière à quelques kilomètres au-dessous de Bottoms-Bridge. Ce marais, qui prend naissance tout près de Richmond, est absolument impraticable, à l’exception de deux ou trois points, où il se resserre et donne passage à des chemins de traverse.

    L’armée confédérée campait autour de Richmond, où elle recevait des renforts appelés à la hâte de toutes parts : Huger arrivait avec 13 000 hommes de Norfolk ; Branch, que nous avons vu se faire battre à Newberne par Birnside, en amenait 9 000 de la Caroline du Nord ; d’autres encore allaient les suivre.

    Les reconnaissances de l’armée fédérale lui avaient appris que l’abandon de Bottoms-Bridge était le dernier pas de la retraite de Johnston. Celui-ci se préparait à défendre les ponts de Meadow-Bridge et de New-Bridge. La nature du terrain s’y prêtait parfaitement, et le général fédéral devait d’autant moins songer à enlever ce passage de vive force, qu’il pouvait le tourner par le cours inférieur de la rivière, dont il était maître. Tout lui commandait donc de pousser ses attaques en s’avançant sur la rive droite, entre Bottoms-Bridge et Richmond.

    Le 24 mai, son aile gauche, composée des corps de Keyes et de Heintzelman, était solidement établie au delà du Chickahominy, et échelonnée sur la route de Richmond à Williamsburg, depuis Bottoms-Bridge jusqu’à la clairière de Seven-Pines, à onze kilomètres de Richmond. Le reste de l’armée demeurait sur la rive gauche. Le centre, formé par le corps de Sumner, campait aux environs du pont du chemin de fer ; les deux corps de Porter et de Franklin, qui composaient l’aile droite, étaient établis près de Gaines-Mill et de Mechanicsville.

    L’armée avait occupé ces positions sans difficulté et n’avait rencontré que de faibles détachements ennemis, qu’elle avait aisément repoussés, à Seven-Pines et à Mechanicsville. Mais elle se trouvait ainsi coupée en deux par le Chickahominy, sans autre communication entre sa droite et sa gauche que le pont du chemin de fer à Dispatch et celui de Bottoms-Bridge ; ces deux passages étaient fort éloignés des points extrêmes de Seven-Pines et de Mechanicsville, les plus exposés à une attaque de l’ennemi.

    Sans doute il eût infiniment mieux valu, de toutes manières, transporter l’armée entière sur la rive droite du Chickahominy ; mais Mac Clellan avait été obligé de se mettre ainsi à cheval sur son cours et de pousser son aile droite jusqu’auprès de sa source, tant pour donner la main à cette avant-garde de Mac Dowell dont on lui promettait toujours l’arrivée, que pour couvrir ses dépôts établis au White-House et le chemin de fer par lequel il s’approvisionnait. La disposition vicieuse de son armée lui était donc imposée par les circonstances, du moment où il n’avait pas été chercher sur le James une nouvelle base d’opérations. On verra plus tard comment, par suite d’accidents imprévus et de trop longues temporisations, il resta, pendant plus d’un mois, dans cette dangereuse situation.

    C’est le 24 mai que Mac Dowell avait reçu, de la bouche même du Président, l’ordre de marcher contre Richmond. Le lendemain étant un dimanche, son départ avait été fixé au 26. De Fredericksburg à Richmond, il avait soixante-douze kilomètres à traverser, dans un pays difficile, comme Grant devait l’éprouver deux ans plus tard, mais où, grâce à la position prise par Mac Clellan devant Richmond, les confédérés n’auraient pu opposer aux fédéraux une résistance sérieuse.

    Cette contrée a deux chemins de fer. L’un, se dirigeant du sud au nord, va d’Aquia-Creek à Richmond, par Fredericksburg et Bowlingreen, et traverse, au sud de cette dernière ville, les deux branches du Pamunkey, appelées le North-Anna et le South-Anna, près de Jericho-Bridge et d’Ashland. L’autre voie ferrée, venant de Gordonsville, coupe la première entre ces deux branches, et, passant la seconde près de Hanover-Court-House, traverse le Chickahominy à Meadow-Bridge, pour entrer dans Richmond plus à l’est que le chemin d’Aquia-Creek.

    Les confédérés avaient placé Anderson, avec 12 ou 15 000 hommes, à Bowlingreen, pour tenir tête à Mac Dowell, et la division Branch entre le Chickahominy et Hanover-Court-House, pour qu’elle pût se porter, selon les circonstances, soit à Richmond, soit à Bowlingreen. En lui annonçant le départ de Mac Dowell, M. Lincoln demanda au général Mac Clellan de faire un mouvement par sa droite pour couper les communications entre Bowlingreen et Richmond, et de s’emparer des ponts des deux chemins de fer sur le South-Anna, afin de donner plus facilement la main aux troupes qui venaient de Fredericksburg.

    Cet ordre fut immédiatement exécuté le 25, la cavalerie de Stoneman détruisait le chemin de fer de Gordonsville entre Hanover-Court-House et le Chickahominy. Cependant, ce jour-là même, le mirage qui avait attiré Mac Clellan au nord de Richmond s’évanouissait définitivement. Mac Dowell recevait de nouveaux ordres ; Shields partait pour Front-Royal ; Washington était en émoi, et M. Lincoln télégraphiait au commandant de l’armée du Potomac que, s’il n’attaquait pas Richmond avec les forces qu’il avait avec lui, il lui faudrait abandonner la besogne et venir défendre la capitale. Le lendemain, il lui recommandait de faire l’expédition convenue sur sa droite, mais avec un but bien différent de celui qui lui avait d’abord été prescrit, et pour détruire les ponts du South-Anna, que, deux jours auparavant, il voulait conserver à tout prix.

    Jackson avait-réussi au delà de ses prévisions car c’était pour couper le chemin aux prétendus renforts qui devaient, selon les autorités de Washington, lui être expédiés de Richmond, que les fédéraux cherchaient à détruire, de leurs propres mains, la route qui leur aurait permis de se concentrer devant la capitale ennemie.

    Fatigué de tant d’incertitudes, Mac Clellan se prépara à exécuter, sans observations, cet ordre funeste mais il voulut au moins profiter de l’occasion pour donner de l’air à sa droite, et frapper un coup inattendu sur la division Brandi, qui pouvait menacer ses dépôts de White-House pendant qu’il serait engagé dans une grande bataille devant Richmond.

    Le 27 au matin, Porter, avec la division Morell, la brigade Warren et trois régiments de cavalerie, dont deux réguliers, en tout un peu moins de 10 000 hommes, quittait Mechanicsville et Cold-Harbour et se dirigeait sur Hanover-Court-House.

    Après une marche fatigante de vingt-deux kilomètres, son avant-garde, composée de la cavalerie et de deux régiments d’infanterie, rencontra Branch, qui, averti de ce mouvement menaçant, avait pris position à l’embranchement des routes de Hanover et d’Ashland. Les confédérés couvraient ainsi les deux ponts du chemin de fer sur le South-Anna ; mais ils furent vigoureusement attaqués, et la brigade de Butterfield, arrivant à propos, les mit en déroute. Branch perdit, dans ce premier engagement, un canon et un grand nombre de prisonniers.

    Continuant sa route, Porter, après avoir rallié la brigade Warren, l’envoya détruire le pont du chemin de fer de Gordonsville, tandis que celle de Martindale allait couper l’autre voie ferrée à Ashland. Warren avait ramassé des compagnies entières de l’ennemi, qui, privées de toute direction, se rendaient sans combat.

    Martindale, après une légère escarmouche, avait aussi accompli sa tâche et revenait sur ses pas pour rejoindre son chef à Hanover, lorsqu’il rencontra subitement le reste des troupes de Branch, débouchant par la même route que les fédéraux avaient suivie le matin. Celui-ci, en effet, surpris par le combat précédent avant d’avoir pu rassembler tout son monde, avait été tourné par le détachement fédéral, qui avait passé sur sa droite, et s’était vu acculé aux rives du Pamunkey, près de Hanover afin de sortir de cette position difficile, il décrivait autour des fédéraux un grand arc de cercle qui devait le ramener sur la route de Richmond à Ashland, lorsqu’au moment de l’atteindre, non loin du théâtre du premier combat, ses têtes de colonne se heurtèrent à la petite brigade Martindale. Celle-ci soutint avec énergie le combat contre les forces supérieures de l’ennemi, jusqu’au moment où Porter, averti par le bruit du canon, revint de Hanover avec le reste de la division et, prenant les confédérés à la fois de front sur la route et de flanc par les bois, les rejeta en désordre vers le sud.

    Le double combat de Hanover-Court-House avait coûté aux fédéraux cinquante-trois hommes tués et trois cent quarante-quatre blessés ou pris. C’était un succès brillant et complet. L’ennemi avait laissé entre les mains de Porter plus de sept cents prisonniers et un canon. La division Branch, dispersée au milieu des bois, était entièrement désorganisée. Le moral des fédéraux fut retrempé par une épreuve aussi heureuse. Mais à Washington la nouvelle de cet avantage ne put compenser les alarmes causées par Jackson, qui dominaient tous les esprits.

    M. Lincoln répondit aux dépêches de Mac Clellan en se plaignant que l’ordre de détruire tous les ponts du South-Anna n’eût pas encore été exécuté. Le général en chef put lui annoncer, dès le lendemain 28, que ses instructions avaient été scrupuleusement remplies, et, le 29, les troupes de Porter, quittant le théâtre de leur glorieuse mais stérile victoire, revinrent prendre position à Gaines-Mill. Tout annonçait que les rives du Chickahominy allaient bientôt être ensanglantées par une lutte acharnée.

    En effet, les confédérés réunissaient toutes les forces dont ils pouvaient disposer pour protéger Richmond. Le gouvernement civil et le personnel administratif, qui, dans cette capitale comme à Washington, croyaient tout l’intérêt de la guerre concentré autour de la défense de leurs bureaux, avaient passé du découragement causé par la perte du Virginia à la confiance la plus absolue.

    Le 28 et le 29 mai, des renforts considérables vinrent se joindre à l’armée de Johnston, entre autres la division commandée par Anderson celui-ci, voyant Mac Dowell se lancer à la poursuite de Jackson, avait, au lieu de marcher sur ses traces, ramené rapidement ses troupes de Bowlingreen à Richmond.

    La position de l’armée du Potomac semblait, d’autre part, inviter à une attaque. Sa gauche, jetée sur la rive ennemie du Chickahominy et immobile depuis sept jours, occupait une position à la fois menaçante pour les confédérés et dangereuse pour elle-même.

    Son front s’étendait entre le Chickahominy et le White-Oak-Swamp. Ce dernier cours d’eau se compose d’une chaîne de marais dont la direction générale est assez longtemps parallèle à celle du premier, mais dont la largeur inégale réduit, en certains points, à quatre ou cinq kilomètres l’espace compris entre eux ; à la hauteur de Bottoms-Bridge, les marais font place à un ruisseau qui, inclinant à gauche, va porter leurs eaux bourbeuses à quelques kilomètres plus bas dans le Chickahominy. La route de Williamsburg et le chemin de fer de West-Point, après avoir passé le Chickahominy à Bottoms-Bridge et à Dispatch, se dirigent parallèlement et en ligne droite sur Richmond.

    Le pont de Dispatch ne devait être complètement réparé que le 30 mai ; c’est donc par la route que s’approvisionnaient toutes les troupes établies sur la rive droite du Chickahominy et, pour faciliter la distribution des vivres, la plupart d’entre-elles campaient dans les clairières successives que cette route traverse. A gauche, des bois épais, où serpentaient seulement d’étroits sentiers, s’étendaient jusqu’aux fourrés impénétrables qui couvrent d’une éternelle verdure les eaux stagnantes du White-Oak-Swamp.

    La route se bifurque, à dix kilomètres de Richmond, en un lieu appelé Seven-Pines, « les sept pins ». Une branche continue dans la direction première et aborde la capitale en longeant le James. L’autre, tournant à droite, coupe le chemin de fer à la station de Fair-Oaks, et débouche ensuite dans une grande clairière, au milieu de laquelle, à Old-Tavern, elle rejoint le chemin de Richmond à New-Bridge et Cold-Harbour. C’est le Nine-Miles-Road.

    Le chemin de fer, formant une ligne presque droite, se maintient sur le sommet de la légère ondulation qui sépare les eaux du White-Oak-Swamp de celles du Chickahominy. Après s’être élevé sur la rive droite de ce cours d’eau, en passant par une profonde tranchée, il traverse les bois, sans qu’aucun travail considérable ne marque son parcours.

    Trois stations se rencontrent sur le tronçon occupé alors par les fédéraux : Dispatch près du pont ; Fair-Oaks, la plus voisine de Richmond ; et, entre les deux, Savage, située dans une grande clairière, à l’intersection de plusieurs chemins. Ces chemins des bois sont très nombreux ; ils relient entre elles les habitations isolées, fermes ou maisons de campagne, qui s’élèvent chacune au milieu d’un espace défriché, entouré de forêts de tous côtés ; la plupart sont perpendiculaires à la route de Williamsburg et descendent jusqu’au Chickahominy ; mais ils forment, dans ces taillis épais, un dédale inextricable pour ceux qui ne l’ont pas étudié dans tous ses détails.

    Pour approcher de Richmond, le général Mac Clellan voulait gagner graduellement du terrain sur la rive droite du Chickahominy et, après chaque pas fait de ce côté, relier ses deux ailes, en établissant de nouveaux ponts sur cette dangereuse rivière. Le corps de Sumner, qui occupait la rive gauche jusqu’aux environs de Gaines-Mill, avait déjà jeté deux ponts, conformément à ce plan : l’un à 3 500 mètres, l’autre à six kilomètres au-dessus de celui du chemin de fer. Il avait pu, pour exécuter ce travail, prendre pied sur la rive opposée sans rencontrer l’ennemi, et l’avait achevé en quelques jours, grâce à l’adresse et à l’habileté de ses soldats.

    La rivière, divisée en un nombre infini de bras tortueux, formait un marais large de trois ou quatre cents mètres, ombragé par des arbres gigantesques, dont les troncs s’élevaient à cinquante mètres au-dessus des eaux et dont les racines plongeaient dans un fond de vase impraticable aux hommes et aux chevaux. Il avait fallu ouvrir une brèche à travers cette forêt, et asseoir le tablier du pont, formé de pièces non équarries, liées entre elles par des cordes ou des lianes, tantôt sur des piles enfoncées dans le lit de la rivière, tantôt sur les troncs mêmes des arbres coupés à la hauteur convenable. Aucune reconnaissance n’avait éclairé le pays au delà de la berge même de la rivière.

    Plus haut encore, aux environs de New-Bridge, deux ponts de chevalets avaient été préparés, et presque entièrement mis en place ; il ne restait plus qu’à poser le tablier. Mais l’endroit découvert où ils étaient établis les exposait au feu de l’ennemi, qui avait bientôt interrompu ce travail, et il ne pouvait être achevé qu’avec l’appui d’un mouvement offensif sur la rive droite.

    L’aile gauche fédérale se composait de quatre divisions, fortes chacune de six à huit mille hommes.

    Casey, qui avait sous ses ordres les plus nouveaux régiments de toute l’armée, avait été placé, fort imprudemment, sur le point le plus exposé de toute la ligne, et occupait une clairière à un kilomètre en avant de Seven-Pines ; il y avait élevé deux petites redoutes, armées de quelques pièces de campagne. Il n’avait poussé ses avant-postes qu’à mille mètres plus loin.

    Couch, avec sa division, était à Seven-Pines, à la station de Fair-Oaks, située à seize cents mètres au nord, et sur la partie du Nine-Atiles-Road qui relie ces deux points. A deux kilomètres de Seven-Pines, la où la route de Williamsburg sort d’une grande clairière pour entrer dans un bois, se trouvait une ligne d’épaulements et de petites redoutes, occupée par la division Kearney. La quatrième, celle de Hooker, avait été envoyée assez loin au sud, pour observer les passages du White-Oak-Swamp.

    L’armée du Potomac se trouvait ainsi dispersée d’une manière fâcheuse ses divisions, établies en avant de Seven-Pines, au White-Oak-Swamp et à Mechanicsville, ne pouvaient se soutenir réciproquement, et formaient un vaste demi-cercle de près de quarante kilomètres de développement. Le général Mac Clellan estimait qu’il aurait fallu deux jours de marche à la division Franklin pour atteindre les camps de celle de Casey.

    Les confédérés, au contraire, occupant la corde de l’arc, pouvaient se porter aussi facilement en face de l’une que de l’autre, et, après avoir menacé l’extrême droite des fédéraux, à Meadow-Bridge, ils n’avaient que onze ou douze kilomètres à parcourir pour venir à Fair-Oaks tomber sur leur extrême gauche. Johnston n’était pas homme à laisser son adversaire dans une situation aussi dangereuse sans en tirer parti.

    Son armée, réunie autour de Richmond, était composée de quatre grandes divisions, comprenant chacune cinq ou six brigades, sous les généraux Longstreet, G. Smith, D. H. Hill et Huger ; elle comptait environ 60 000 hommes présents dans les rangs.

    Le 30, il donne les ordres nécessaires pour livrer la bataille le lendemain. Huger, prenant une route appelée le Charles-City-Road, passera à droite du White-Oak-Swamp et traversera ensuite ce marais pour venir attaquer de flanc les positions de Keyes, sur le chemin de Williamsburg, tandis que Hill, débouchant par ce chemin, les abordera de front. Longstreet, marchant derrière Hill, soutiendra son attaque. Les instructions de Smith lui prescrivent de se rendre à Old-Tavern, pour couvrir la gauche de l’armée, si les fédéraux tentent de passer le Chickahominy près de New-Bridge, et sinon de venir prendre part au combat en entrant en ligne à gauche de la station de Fair-Oaks.

    Dans la soirée, un orage tropical éclata sur les deux armées et, au milieu d’une obscurité profonde, répandit de véritables torrents d’eau sur le terrain où elles allaient se mesurer.

    Le 31 au matin, ce sol glaiseux était à demi submergé ; il suffisait du passage d’une voiture pour transformer les chemins en bourbiers inextricables ; les moindres ruisseaux grossissaient à vue d’œil ; enfin le Chickahominy, prenant une teinte rougeâtre, commençait à sortir de son lit et à s’étendre sur les prairies déjà détrempées qui en bordent le cours.

    Loin de se laisser arrêter par les obstacles que le terrain allait lui opposer, Johnston y vit un motif de plus pour livrer la bataille ; il comprit que la boue et l’inondation seraient plus funestes aux fédéraux disséminés sur une ligne trop étendue, qu’à l’armée qu’il tenait réunie autour de lui.

    Au point du jour, cette armée se mettait en marche sous les yeux de toute la population de Richmond, sortie de la ville pour encourager ceux auxquels sa défense était confiée. On eût trouvé à peine un habitant de la capitale confédérée qui ne comptât dans les rangs de l’armée quelque parent ou ami. Des curieux, des correspondants de journaux la suivirent jusque sur le champ de bataille.

    Les trois divisions de Hill, Longstreet et Smith, après des efforts inouïs, arrivèrent en position vers huit heures ; elles avaient été obligées toutefois de laisser leur artillerie derrière elles, résolution hardie que les fédéraux ne surent pas imiter.

    Mais les troupes de Huger, mises en mouvement en même temps qu’elles, ne paraissaient pas aux postes qui leur avaient été assignés. Il est probable que ce général trouva les gués du White-Oak-Swamp tout à fait impraticables. Quoi qu’il en soit, il ne parvint pas à gagner le champ de bataille durant toute la journée, et ne donna pas même à son chef avis de son retard : son absence, fatale au succès des confédérés, lui fut amèrement reprochée par ceux dont il compromit ainsi tous les plans. Enfin, à midi, Longstreet, qui l’avait attendu jusqu’alors, donna à Hill l’ordre d’attaquer.

    Sans éclairer leur marche, afin de mieux surprendre l’ennemi, les confédérés s’avancent, les uns en ligne à travers les bois, les autres en colonnes profondes sur la route, et balayent devant eux les avant-postes de Casey et un régiment envoyé pour les renforcer. Les premiers ouvrages fédéraux, encore inachevés, simples abatis ou épaulements dont le profil ne pouvait protéger les hommes, étaient occupés par la brigade Naglee. Celle-ci résiste énergiquement, et l’artillerie de la division, dirigée par un ancien officier de réguliers, le colonel Bailey, fait de grands ravages dans les rangs des assaillants. Le combat s’étend cependant.

    Hill a déployé et engagé tout son monde ; sa gauche a atteint Fair-Oaks, où Couch se défend avec une partie de sa division. Les deux autres brigades de Casey sont accourues au secours de celles de Naglee et, malgré de grandes pertes, elles tiennent bon contre les confédérés, dont le nombre s’accroît sans cesse.

    En effet, la division Longstreet est entrée en ligne et soutient les soldats de Hill, qui commençaient à s’épuiser. Débordant par sa droite les positions fédérales, quelques-uns de ses régiments pénètrent dans les bois qui séparent le White-Oak-Swamp de la clairière défendue par Casey. Les ouvrages fédéraux sont pris à revers, et un feu d’enfilade décime leurs défenseurs. Ces jeunes soldats, qui ont été soutenus jusque-là par l’excitation née du danger et de la fatigue même d’une lutte acharnée, n’ont plus le sang-froid nécessaire pour résister à cette attaque inattendue. Ils sont rejetés en désordre sur Seven-Pines. D’ailleurs le nombre seul de leurs adversaires suffirait pour les écraser. Quelques-uns s’obstinent cependant à défendre les redoutes et disparaissent bientôt au milieu des rangs des soldats de Hill, qui, revenus à la charge, les enveloppent de toutes parts.

    Bailey est tué sur les canons qu’il vient d’enclouer, et sept pièces restent aux mains des assaillants. Il est trois heures. Tout juste en ce moment, la brigade Peck, de la division Couch, arrivait de Seven-Pines, conduite par Keyes, qui avait été prévenu un peu tard de la gravité du combat.

    Les gardes Lafayette, qui font partie de cette brigade, déployés en ligne au milieu des débris de la division Casey, laissent, sans en être ébranlés, passer les fuyards, rallient autour d’eux cette masse flottante, dans laquelle le lien de la discipline avait seul disparu, et non le courage individuel, et font un vigoureux mouvement offensif. Malgré leurs efforts, ils ne peuvent reprendre ni les redoutes, ni les canons perdus ; mais l’ennemi est arrêté, le reste de l’artillerie de Casey est sauvé et les fédéraux ont le temps de se rallier. Régiments après régiments de la division Couch sont envoyés pour soutenir le combat ; car, si les fédéraux perdent du terrain, ils ne le cèdent maintenant que pied à pied.

    A droite, Couch en personne, commande à Fair-Oaks, où, avec le reste de sa division, il tient tête à l’aile gauche de Longstreet, dont les principaux efforts sont toujours concentrés sur la position de Seven-Pines.

    La lutte dure depuis quatre heures, et cependant, chose singulière et caractéristique, elle n’a été engagée, de part et d’autre, que par deux divisions.

    Le corps de Keyes, comptant environ 12 000 hommes d’effectif, a seul, du côté fédéral, soutenu le combat ; et, tandis que Langstreet et Hill font décimer leurs colonnes par l’artillerie ennemie, Huger, à leur droite, est toujours perdu dans le White-Oak-Swamp. Smith, à leur gauche, est immobile autour d’Old-Tavern. Enfin les deux généraux en chef ignorent l’un et l’autre la bataille que se livrent leurs soldats.

    Mac Clellan, malade dans son quartier général de Gaines-Mill, n’a reçu aucun avis de Heintzelman, auquel le commandement de toute la gauche était confié. Le télégraphe qui relie les diverses parties de l’armée est muet. Heintzelman, lui-même, quoiqu’il se trouve à Savage-Station, à quelques kilomètres seulement de Seven-Pines, n’a appris l’attaque de l’ennemi que plusieurs heures après le premier coup de fusil.

    L’ignorance de Johnston est bien plus inexplicable, puisqu’il est l’assaillant. Tranquillement établi à Old-Tavern, il attend toujours, pour mettre Smith en mouvement, qu’on entende le canon sur la route de Williamsburg. Mais la tempête de pluie et de vent qui sévit à la suite de l’orage de la veille en emporte ailleurs le son, et le général en chef, qui avait ordonné l’attaque pour le matin, reste jusqu’à quatre heures, prêtant l’oreille dans l’attente de ce signal, sans envoyer un seul aide de camp pour s’informer de ce qui se passe à sa droite. Il n’est cependant séparé que par moins de quatre kilomètres, à vol d’oiseau, de la route de Williamsburg, et, sans quitter les grands chemins, un homme à cheval, partant d’Old-Tavern, n’aurait pas plus de dix kilomètres à parcourir pour rejoindre Longstreet au milieu des soldats qu’il ramène, sans relâche, au plus épais de la mêlée.

    Malgré leur surprise, les fédéraux ont perdu un peu moins de temps. Les échos du canon, que Johnston n’entendait pas, étaient arrivés jusqu’à la tente de Mac Clellan. Le vent n’avait pas permis au ballon, amené à grands frais jusque-là, de s’enlever pour reconnaître les mouvements de l’ennemi : il avait eu le sort de tous les engins trop compliqués, sur lesquels, quoiqu’ils puissent parfois être utiles, il ne faut jamais compter à la guerre. Mais l’ordre avait été immédiatement envoyée Sumner de se tenir prêt à marcher. Celui-ci, entendant aussi le canon, ne s’en était pas tenu à la lettre de ses instructions, et, mettant sans retard ses deux divisions en mouvement, il avait placé chacune d’elles auprès d’un des ponts qu’il avait construits, prête à passer au premier signal.

    De son côté, Heintzelman, averti vers deux heures, a aussitôt rappelé Hooker du White Oak-Swamp, envoyé Kearney au secours de Keyes et prévenu Mac Clellan, qui sur-le-champ donne à Sumner l’ordre de passer le Chickahominy et de prendre part à la bataille.

    A trois heures et demie, Kearney, qui ne connaît pas d’obstacles dès qu’il entend les éclats du canon, arrive à Seven-Pines avec deux de ses brigades (Berry et Jamison), et sa présence opportune rétablit un moment le combat.

    Mais, au même instant, Johnston sort aussi de son inaction. Il a enfin envoyé un aide de camp s’informer des mouvements de Longstreet, et, apprenant par lui la bataille acharnée qui est livrée sur sa droite, il se décide à faire entrer en ligne le corps de Smith. Une partie de ce corps, sous Hood, marche directement, par le Nine-Miles-Road, sur Fair-Oaks, pour appuyer l’attaque de Longstreet. Le reste, sous la direction personnelle du général en chef, appuie à gauche et gagne les grandes clairières qui s’étendent de Fair-Oaks au Chickahominy. Johnston espère ainsi frapper le flanc droit et les derrières des fédéraux qui défendent Seven-Pines.

    Il est quatre heures. Hood arrive à Fair-Oaks avec ses troupes fraîches et emporte tout devant lui. Il coupe en deux la ligne fédérale. Couch est rejeté, avec quelques régiments, au nord du chemin de fer ; le reste de sa division, déjà éparpillé et mêlé aux débris de celle de Casey, ne peut défendre plus longtemps Seven-Pines, et est poussé sur la route de Williamsburg, tandis que les brigades de Kearney, qui se sont obstinées à défendre leurs positions sur l’extrême gauche et se trouvent séparées du reste de l’armée, sont obligées de faire un grand détour, à travers bois, pour rejoindre leurs camarades.

    Le moment est critique. Les fédéraux, qui ont lutté avec énergie contre le nombre toujours croissant de leurs adversaires, car ils ne sont que 18 ou 19 000 contre plus de 30 000, sont dans une situation où le moindre accident peut amener un désastre irréparable. Les brigades, les régiments, les compagnies mêmes ont été mêlés. Le lien hiérarchique n’existe donc plus pour y suppléer, les officiers, groupant autour d’eux, par leurs paroles et leur exemple, des hommes de tous les corps, les rangent, à la hâte et à peu près au hasard, derrière les épaulements élevés quelques jours auparavant près du camp qu’occupait Kearney à deux kilomètres en arrière de Seven-Pines.

    Encore un instant toutefois, et Smith, tombant sur l’extrême droite de cette faible ligne, donnera le signal d’une nouvelle attaque, qui pourra consommer la perte de tout ce qu’il y a de fédéraux au sud du Chickahominy.

    Il est six heures du soir, et les confédérés ont devant eux plus de deux heures de jour pour achever leur victoire : mais voici que subitement une vive fusillade éclate dans le bois, à droite du chemin de fer. La voix sourde des obusiers chargés à mitraille s’y mêle bientôt. Smith a rencontré un adversaire inattendu.

    C’est Sumner, qui arrive à point pour l’arrêter et reprendre de ce côté la partie perdue sur la route de Williamsburg. L’instinct de la guerre, qui l’a inspiré lorsque, sur l’avis de se tenir sous les armes, il a porté ses divisions en avant et les a massées près des ponts, lui a fait gagner une heure, et cette heure assure le salut de l’armée. C’est vers deux heures que le nouvel ordre de passer le Chickahominy, pour prendre part à la bataille, lui est parvenu.

    En ce moment, la rivière grossissait déjà à vue d’œil et semblait conspirer avec l’ennemi pour l’empêcher d’aller secourir ses camarades. Le pont inférieur était emporté ; l’autre était complètement submergé, et les troncs non équarris qui en formaient le tablier, retenus seulement par des cordes, flottaient au milieu des eaux, dont le courant impétueux les soulevait en écumant.

    Sumner lui-même, malgré son inflexible volonté, commençait à croire que jamais une compagnie ne pourrait atteindre l’autre rive. Il engage cependant sur ce pont, la tête de colonne de la division Sedgewick. Les premiers soldats qui passent ont peine à se maintenir sur le tablier mouvant qui s’agite sous leurs pieds ; mais bientôt le poids de ceux qui les suivent lui rend sa stabilité, il se raffermit sur les piles dont il avait été arraché.

    Toute la division Sedgewick le traverse avec ses officiers à cheval ; son artillerie la suit, mais la plupart des canons s’embourbent dans les prairies marécageuses qui s’étendent au delà du pont ; la batterie régulière de Kirby parvient seule à les traverser. Richardson, qui, après avoir tenté en vain de rétablir le pont inférieur, est venu reprendre ce même passage, s’engage derrière Sedgewick, mais ses troupes ne gagnent la rive opposée qu’à la tombée de la nuit.

    Sumner ne l’a pas attendu pour marcher en avant avec sa première division. Il vient de rallier Couch, qui a été rejeté sur la droite de Fair-Oaks avec une partie de son monde, et il n’a que le temps de se déployer pour recevoir le choc du corps de Smith, qui va déboucher dans la grande clairière. La batterie de Kirby enfile un espace ouvert qui mène jusqu’au Nine-Miles-Road ; Sumner place à droite une brigade et demie, faisant face vers l’Old-Tavern à gauche, le reste de la division Sedgewick se range en potence, parallèlement au chemin de fer, que l’ennemi vient d’occuper.

    Avant même que ces dispositions soient terminées, le combat s’engage violemment. Smith est pressé de réparer le temps perdu, et se croit sûr du succès ; Whiting, qui commande trois brigades de ce corps, débouche sur l’angle saillant que forme la ligne fédérale. Mais les canons de Kirby l’accueillent par un feu terrible ; il s’arrête sur la lisière du bois. Après une vive fusillade, les confédérés tentent un nouvel effort pour enlever cette batterie, qui occupe la clef de la position et qui a interrompu leur mouvement tournant.

    Johnston, accourant lui-même au plus épais du combat, lance contre elle la brigade Pettigrew. Celle-ci marche intrépidement jusqu’à la bouche des canons ; mais les artilleurs fédéraux, qui ont à venger le souvenir du Bull-Run, où le même Johnston leur a enlevé leurs pièces, attendent avec sang-froid l’attaque de la brigade confédérée et la déciment à bout portant. Elle est rejetée en désordre, laissant au pouvoir des fédéraux son commandant, Pettigrew, blessé, et le terrain jonché de cadavres.

    Profitant de cet instant, Sumner fait prendre l’offensive à sa gauche et repousse l’ennemi dans la direction de Fair-Oaks. Smith ramène en vain au combat ses dernières brigades, il ne peut que se maintenir sur le terrain qu’il occupe, et son mouvement en avant est définitivement arrêté. L’armée confédérée est d’ailleurs, à ce moment, paralysée par la perte de son chef. Johnston vient d’être grièvement blessé ; on l’emporte à Richmond. Il est sept heures du soir.

    Sur toute la ligne, le combat a dégénéré en une fusillade qui se prolonge assez avant dans la nuit, mais où chacun demeure sur la défensive. L’échec de Smith, en effet, a entravé le succès de Longstreet sur la route de Williamsburg. Celui-ci, arrivant en face des petits ouvrages où les fédéraux se sont massés, n’ose tenter de les enlever d’assaut avec des troupes fatiguées et dont les rangs sont cruellement éclaircis. Son ennemi, renforcé par quelques régiments frais, fait bonne contenance, les fuyards rentrent rapidement en ligne. Longstreet attend, pour attaquer, le secours de Huger sur sa droite ou de Smith sur sa gauche, et laisse ainsi passer les dernières heures du jour.

    Une nuit sombre et pluvieuse vint enfin mettre un terme au carnage, mais non aux souffrances, aux fatigues et aux inquiétudes des deux armées.

    Les pertes avaient été également cruelles. Pendant toute cette nuit, de longs convois de blessés, rapportant dans Richmond les tristes victimes d’une guerre fratricide, apprirent aux habitants de la capitale combien était chèrement acheté le succès qu’on leur avait prématurément annoncé. Toutes les voitures de la ville, les omnibus, les charrettes, allaient chercher près du champ de bataille et ramenaient, au milieu d’une foule compacte et silencieuse, les blessés et les mourants. Quant aux morts, on n’avait pas encore le temps d’y penser. Du côté des fédéraux, les ambulances, les camps, les stations du chemin de fer n’étaient pas moins encombrés.

     

     

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