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    Le combat de Beni-Ouzien

    D’après « Armée et démocratie. Revue militaire – Organe des officiers et sous-officiers républicains » – 8 août 1908

     

    On sait qu’après le désastre de Menahba, le général Vigy rappelait à lui tontes les petites colonnes qu’il avait si imprudemment égrenées sur un front démesurément étendu, mettant ainsi chacune d’elles, en raison de son faible effectif, dans l’impossibilité de se garder et de conduire à bien une affaire un peu sérieuse.

    La colonne reconstituée, le général Vigy s’était ensuite porté sur Aïn-Chaïr qui fut occupé sans résistance.

    Exténuées par le service extrêmement pénible auquel les avait condamnées un morcellement exagéré, nos troupes avaient grand besoin de repos. Aïn-Chaïr présentait quelques ressources. On y séjourna donc le temps nécessaire pour permettre à tout le monde de se refaire.

    De son côté, Moulaï-Lhassan mit à profit ce long répit pour concentrer toutes ses forces autour des oasis de Bou-Denib et de Beni-Ouzien, à une centaine de kilomètres au sud-ouest d’Aïn-Chaïr.

    Beni-Ouzien et Bou-Denib sont deux petites palmeraies, longues et étroites, situées sur l’oued Guir et très rapprochées l’une de l’autre : Bou-Denib, à l’ouest ;  Beni-Ouzien, à l’est. Comme le cours du Guir est, à cet endroit, orienté ouest-est, il en résulte que la grande dimension des deux oasis a la même orientation. Leurs grandes lisières regardent donc respectivement l’une, le nord, l’autre, le sud, et leurs petits côtés, l’un, l’ouest et l’autre, l’est.

    Ces quelques explications ne sont pas inutiles. Elles aideront à l’intelligence des faits que nous allons rapporter.

    Après un séjour d’une certaine durée à Aïn-Chaïr, le général Vigy, poursuivant ses opérations contre Moulaï-Lhassan, reprend sa marche vers l’ouest.

    Le 12 mai, il est sur le Guir, à une vingtaine de kilomètres des oasis de Beni-Ouzien et de Bou-Denib. Le 13, il se porte, avec toute sa colonne, à l’attaque des Marocains.

    Soit hasard des tours de service, soit marque particulière de confiance de la part du général en chef, les troupes placées sous les ordres du colonel Pierron eurent, ce jour-là, l’honneur de marcher à l’avant-garde. C’est un honneur qui devra leur coûter cher.

    Mais laissons parler notre correspondant :

    « … On finit cependant par lever le camp. Il est sept heures et le soleil, depuis plus de deux heures au-dessus de l’horizon, chauffe déjà terriblement. On dit que les Marocains sont enfin dépistés.

    Nous marchons à l’ennemi ; cela nous réveille un peu, car on est las des longues et fastidieuses marches à travers un pays brûlé et dénudé.

    Il pouvait être midi. Nous marchions depuis de longues heures sous un soleil de feu. On commençait à être fatigué et on s’apprêtait à camper pour laisser passer la chaleur et se reposer un peu, lorsque notre cavalerie signala l’ennemi, en force, dans une oasis située vers l’ouest, à une assez grande distance encore. Aussitôt, notre colonel, sans attendre les colonnes Levée et Péon, échelonnées en arrière et sur notre droite, fait accélérer l’allure et se porte résolument à l’ennemi.

    Vers trois heures, nous sommes en vue de l’oasis. C’est Beni-Ouzien. La palmeraie nous apparaît d’abord comme un simple bouquet de palmiers. La colonne oblique un peu vers la droite — (le nord), — puis se rabat tout à fait au sud.

    Ce mouvement de conversion sur sa gauche, précédé d’une marche oblique vers la droite — (le nord), — eut pour effet de la placer face à la lisière nord — (une des deux grandes lisières) — de l’oasis.

    On se rapproche rapidement, continue notre correspondant, car notre colonel veut avoir, dit-on, sa petite bataille.

    Bientôt on est assez près de l’oasis pour en découvrir toute la lisière. La palmeraie nous apparaît maintenant très distinctement. Elle est, comme toute palmeraie qui se respecte, bordée de hautes et épaisses tabias.

    Alors, sans autres renseignements que ceux apportés par la cavalerie, sans reconnaissance préalable, trois, compagnies sont aussitôt lancées en avant : les 23e et 24e compagnies de Légion et la 23e compagnie du 2e Tirailleurs.

    On s’étonne bien un peu de cette précipitation ; on se demande pourquoi l’artillerie ne prépare pas notre attaque ; mais on pense généralement que le colonel possède des renseignements qui lui permettent d’escompter un rapide succès en brusquant l’affaire. Du reste, le soleil tape dur et il fait rudement soif. Or, la palmeraie, c’est de l’ombre et de l’eau. On marche donc avec entrain et confiance.

    Mais voici que le sommet de la tabia s’illumine soudain sur toute son étendue. Diable ! cela promet. Cependant, cette première décharge des Marocains ne nous fait presque aucun mal, l’ennemi ayant tiré de trop loin.

    Néanmoins, la chaîne s’arrête et ouvre, à son tour, un feu violent contre la lisière de l’oasis. C’est l’attaque à fond. On avance maintenant tantôt par échelons, tantôt par bonds, bientôt comme on peut, et on arrive, enfin, à quelques centaines de mètres de l’oasis. Mais là, la ligne entière s’immobilise tout à coup : décimées par le feu d’enfer que dirigent sur elles ces affreux moricauds, invulnérables derrière leurs damnées tabias, les compagnies engagées sont incapables de faire un nouveau pas en avant.

    Mais voici un bon coup d’épaule. C’est la 16e compagnie du 3e Tirailleurs qui se déploie sur notre gauche. Cette compagnie, grâce à sa situation particulièrement favorable, réussit à emporter la corne Est de la palmeraie et à prendre pied dans l’oasis. Mais alors, fusillée à bout portant par un ennemi intact et invisible derrière les levées de terre intérieures, elle est arrêtée à son tour. Il faudrait un nouvel effort vers le sud… et surtout du canon.

    Nous voyant indécis et impuissants, les Marocains sortent résolument de leur cachette et prononcent une contre-attaque vigoureuse sur notre flanc gauche. Nous sommes forcés d’abandonner le terrain conquis et de battre rapidement en retraite, si rapidement même qu’il nous est impossible d’emporter tous nos morts.

    Heureusement que nos blessés ont pu être enlevés à temps.

    Malgré cela, on n’est pas fier. A l’appel, il manque 23 hommes tués ! Nous avons, en outre, 55 blessés. Parmi les morts se trouvent le capitaine Clavel du 2e Tirailleurs et deux autres officiers.

    Il est sept heures du soir ; la colonne est rassemblée. On va camper en rase campagne, au nord et en vue de Beni-Ouzien.

    Le lendemain, l’attaque de la palmeraie est reprise de très bonne heure ; mais les compagnies engagées la veille ont été si fortement éprouvées qu’elles ne peuvent prendre une part active au combat. Les moins maltraitées sont employées comme soutien d’artillerie.

    Instruit par son échec de la veille, le colonel Pierron se décide enfin à faire préparer son attaque par l’artillerie. De même, au lieu d’attaquer l’oasis parallèlement à sa grande dimension, ce qui, en permettant aux Marocains de faire donner toutes leurs forces à couvert avait sûrement causé l’insuccès de notre première tentative, il dirige le gros de ses troupes sur le côté est de l’oasis.

    L’ennemi n’oppose qu’une résistance insignifiante et l’oasis est rapidement enlevée. Mais lorsque nous y pénétrons, un spectacle affreux se présente à nos regards : les cadavres des malheureux camarades, que nous avions dû abandonner la veille aux Marocains, gisent étendus sur le sol, complètement nus, décapités et odieusement mutilés ».

    Voilà un détail sur lequel les journaux officieux ont eu soin de garder un prudent silence.

    Notre correspondant ajoute : La reprise de Beni-Ouzien et l’enlèvement de Bou-Denib ne nous coûtèrent que 4 tués et 7 blessés.

    Le récit, si sobre, qu’on vient de lire, suggère de bien tristes et douloureuses réflexions.

    Que dire d’abord de ce commandant en chef qui, résolu à attaquer et sachant son ennemi solidement établi à une forte étape, ne quitte son camp que deux heures après le lever du soleil, perdant ainsi, de propos délibéré, le bénéfice des deux meilleures heures de marche de la journée et s’exposait à aborder l’ennemi aux heures les plus brûlantes du jour, avec des troupes exténuées de fatigue, c’est-à-dire dans les plus mauvaises conditions possibles ?

    On n’est décidément pas matinal dans l’entourage du général Vigy ! Encore endormi à cinq heures du matin à Menahba ; levé seulement à six, le jour de Beni-Ouzien. C’est à croire qu’on n’aime pas beaucoup à voir lever l’aurore dans cette armée-là !

    Que penser également de l’absence du général en chef pendant toute la première partie de la lutte ? Où était-il ? Que faisait-il avec ses autres colonnes et son artillerie ? Avait-il donc perdu son avant-garde ? Autant de questions troublantes.

    Quant au colonel Pierron, il est, lui, au-dessous de toute critique. Il ignore encore, après deux mois de rude campagne, les premiers rudiments de son métier. Ses revers même ne lui ont rien appris.

    De l’ennemi, il ne sait rien. Il a l’air d’ignorer que les défenseurs de Beni-Ouzien sont ces mêmes Marocains fanatiques et audacieux qui l’ont si fortement, houspillé à Menahba ; il ne sait pas que, derrière leurs labias, ces gens-là tiendront jusqu’à l’assaut final et se feront hacher sur place plutôt que de lâcher pied ; il ne sait pas, non plus, qu’ils sont adroits tireurs et, de plus, armés d’excellents fusils. Il ne sait rien.

    En fait de tactique, il en est encore aux temps lointains où le javelot était l’unique arme de jet en usage dans les combats : ranger ses troupes en bataille en face du front ennemi lui paraît être le dernier mot de la science militaire.

    De l’attaque des points fortifiés, il n’en sait pas davantage. Il ignore qu’une opération de ce genre doit être précédée d’une reconnaissance minutieuse et détaillée de la position ennemie et de ses abords ; il ignore que, sous peine de courir à un échec, il est nécessaire de la faire préparer et appuyer par l’artillerie ; il ne sait, pas qu’il est également recommandé de la diriger de préférence contre les saillants, parce que ces points offrent toujours, en avant d’eux, des secteurs privés de feux d’une certaine étendue et qu’une attaque exécutée dans ces conditions, permet d’atteindre les défenseurs derrière leurs retranchements par des coups d’enfilade ou de revers ; il ignore enfin jusqu’à la science enfantine des attaques combinées et la rouerie naïve des mouvements enveloppants et débordants. Bref, il ignore tout.

    C’est vraiment déconcertant.

    En fait, s’il eût tout d’abord, comme le prescrit le règlement, fait préparer son attaque par une violente canonnade exécutée à bonne distance — et en toute sécurité, puisque les Arabes n’ont pas d’artillerie ; — s’il eût ensuite dirigé son effort principal sur la lisière Est de la palmeraie, il aurait eu, sans doute, très facilement raison de la résistance ennemie et se fût emparé de Beni-Ouzien sans avoir beaucoup à souffrir du feu de ses défenseurs.

    Et nous n’en voulons pour preuve que la journée du lendemain où l’attaque des deux palmeraies, exécutée dans ces conditions par la colonne Vigy, enfin réunie ! réussit avec la plus grande facilité, et où, malgré le nombre quatre fois supérieur des effectifs engagés, nous n’eûmes que 3 ou 4 tués et 6 ou 8 blessés.

    Ces pénibles constatations nous paraissent accablantes pour le colonel Pierron, et nous nous demandons avec une véritable anxiété si cet officier est bien encore à sa place à la tête d’un régiment français.

     

     

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