•  

     

     

    La révolte des Cipayes

    D’après « La révolte des cipayes: épisodes et récits de la vie Anglo-Indienne » – Emile Daurand Forgues – 1861

     

    Quand on oppose la fidélité traditionnelle des Cipayes aux instincts de rébellion qui se sont manifestés dans l’armée du Bengale, on ne tient pas compte, ce semble, de précédents qui sont pourtant assez significatifs.

    En 1763, après la guerre avec le nabab d’Oude, une insurrection militaire éclata, qui fut promptement désavouée, sinon réprimée.

    L’année suivante, le fameux bataillon rouge vit huit de ses hommes périr de ce même supplice qu’on a réinauguré en 1857, — attachés à la bouche du canon, — sans compter vingt autres qui subirent la mort sous une autre forme.

    En 1782, craignant d’être embarqués, et cédant à la répugnance que l’eau noire (la mer) inspire aux brahmanes, trois régiments du Bengale se mutinèrent, parmi lesquels était un des corps modèles de l’armée indigène, le Mathews, qui comptait vingt-six ans de glorieux services.

    Enfin, en 1806, dans la présidence de Madras, eut lieu la fameuse révolte de Vellore, fomentée par les enfants de Tippo-Saïb. Ils étaient, au nombre de dix-huit, enfermés avec une cour nombreuse dans la forteresse de Vellore (à 88 milles de Madras), sous la garde de quinze cents Cipayes et d’environ quatre cents soldats européens.

    Le 10 juillet, à la pointe du jour, les sentinelles anglaises furent passées au fil de la baïonnette, et les casernes assiégées par les Cipayes, tout à coup soulevés. Les officiers anglais étaient attendus par des assassins à la porte de leurs bungalows, et tués impitoyablement dès qu’ils se montraient. Les serviteurs des princes captifs accouraient de toutes parts, excitant les Cipayes et les poussant au massacre. L’étendard de Tippo-Saïb fut hissé ; puis, lorsque les révoltés se virent maîtres de la place, le pillage commença. Cinq heures pourtant ne s’étaient pas écoulées que de la ville d’Arcote, située à 9 milles de Vellore, on vit accourir un fort détachement de cavalerie, amenant quelques pièces de campagne.

    A huit heures, ces pièces étaient en batterie devant la porte de la forteresse. Les insurgés ne tinrent pas plus de dix minutes. Avant midi, on en avait déjà exécuté quelques centaines. La campagne battue, et quand on eut réuni tous ceux des fugitifs que ramenaient les paysans, il s’en trouva six cents environ qui restaient à juger. Presque tous se déclaraient innocents, et prétendaient s’être enfuis, non devant la répression, mais devant l’émeute elle-même. On hésita sur ce qu’on ferait d’eux, les autorités civiles et les chefs militaires ne pouvant tomber d’accord sur le meilleur parti à prendre.

    L’humanité finit par triompher. On n’exécuta que ceux des Cipayes auxquels on avait à reprocher des actes de brigandage; les autres furent simplement rayés des contrôles de l’armée, comme incapables de rester au service de la Compagnie. La plupart des officiers obtinrent même une petite pension de retraite.

    La révolte de Vellore, qui coûta la vie à 13 officiers européens, sans parler de 82 soldats anglais tués et de 91 blessés plus ou moins grièvement, était le résultat d’une conspiration tramée pendant plusieurs semaines, fomentée par quelques fakirs, et qui avait eu pour point de départ une réforme mal entendue de l’uniforme cipaye.

    Une espèce de shako-casque substitué au turban, la défense de porter des boucles d’oreilles, un nouveau mode de raser leur barbe, et les coups de fouet qu’on leur prodiguait pour les contraindre à ces changements, voilà ce qui avait déterminé l’émeute des soldats de Vellore.

    Il n’est peut-être pas inutile d’ajouter que la mémoire de ceux qui furent exécutés à cette occasion est encore vénérée dans le pays, que leurs familles conservent précieusement certaines de leurs reliques, et qu’ils passent, aux yeux de leurs compatriotes, pour des martyrs de la foi hindoue.

    Un demi-siècle sépare l’insurrection de Vellore et celle de Meerut, mais il existe entre elles une incontestable analogie : toutes deux s’accomplissent dans le voisinage et pour ainsi dire sous les auspices d’une race royale détrônée, toutes deux sont favorisées par le fanatisme des prêtres et des religieux indigènes, toutes deux ont leur prétexte , sinon leur cause, dans une modification apportée aux détails de l’équipement militaire. Néanmoins à Vellore rien ne prouva l’existence d’une conspiration étendue, ayant ses ramifications au dehors de la forteresse où la révolte sévit, tandis que l’insurrection de 1857, — s’il faut adopter à cet égard l’opinion la plus accréditée en Angleterre, — a été le résultat d’un vaste complot, longuement et habilement préparé.

    Ceci est-il une vérité positive, ou bien une simple chimère dont se repaît l’orgueil britannique, et dans laquelle il cherche une sorte de consolation ?

    Nous hésitons à trancher une question si délicate. On verra si les faits certains, avérés, peuvent s’interpréter ainsi.

    Le premier symptôme bien manifeste de la désaffection des Cipayes date des derniers jours de janvier 1857.

    Le 22 de ce mois, dans un des établissements militaires de Calcutta (Dum-Dum), un des subalternes, un classie, ayant demandé à un des grenadiers du 2e de lui donner un peu de l’eau de son lotah, le fier brahmine refusa, ne sachant, disait-il, à quelle caste appartenait le classie. Celui-ci répliqua sur le champ que bientôt cette susceptibilité ne serait plus de mise : « Vous perdrez votre caste d’ici à peu, ajouta-t-il, car vous aurez à déchirer des cartouches enduites avec la graisse des porcs et des vaches ». Le propos circula, et du mécontentement qu’il parut soulever, rapport fut fait immédiatement à l’autorité supérieure par l’officier chargé de l’arsenal où avait eu lieu cette altercation.

    Cet officier, en effet, causant avec quelques-uns de ses subordonnés, avait appris que le propos tenu par le classie au sujet des cartouches Enfield avait déjà fait son chemin dans l’Inde tout entière. Ce n’était donc point une parole jetée en l’air, sans portée et sans valeur. Le supérieur immédiat à qui fut adressé un rapport sur cet incident y ajoutait, en le transmettant à l’état-major, que, — convoqués par lui à la parade, et sommés d’exposer les griefs qu’ils pouvaient avoir, — les hommes de son détachement s’étaient plaints en termes respectueux, mais très positifs, de leurs nouvelles cartouches. Ils demandaient qu’elles fussent dorénavant préparées avec de la cire et de l’huile, au lieu de graisse.

    C’est en cet état que l’espèce d’enquête ouverte à ce sujet arrivait au général Hearsey, commandant le dépôt de Dum-Dum. Il en sentit toute la gravité, si frivole que pût lui paraître, au fond, le grief mis en avant par les Cipayes, et, sans perdre une minute, il sollicita du vice-adjudant général l’autorisation d’acheter au bazar les substances destinées à graisser les cartouches, dont ensuite il remettrait la confection aux Cipayes eux-mêmes. Cette autorisation fut accordée par le gouverneur général siégeant en conseil dès le 27 janvier 1857.

    On s’était en même temps informé du mode de confection des cartouches, et, d’après les rapports reçus à ce sujet, on avait appris qu’en effet nul soin particulier n’était pris pour en écarter les substances réputées immondes par les soldats indigènes, qui, — leurs préjugés admis, — étaient en droit de se plaindre.

    Ils allaient déjà plus loin, et plusieurs incendies nocturnes leur étaient attribués. Ces incendies avaient éclaté à Raneegunge et à Barrackpore ; les flèches enflammées qui avaient servi à mettre le feu étaient en bois de santal. Or, le 2e de grenadiers ayant quitté récemment le district où ce bois se récolte, on pouvait en conclure que les coupables faisaient partie de ce corps.

    D’ailleurs, des meetings nocturnes avaient été dénoncés. Les Cipayes s’y rendaient pour discuter entre eux les moyens à prendre afin d’empêcher le gouvernement de « détruire leur religion ».

    Devant une cour d’enquête formée pour examiner tous ces faits, un lieutenant indigène avait comparu, qui, dans la nuit du 5 février, réveillé par des Cipayes de sa compagnie, et les ayant suivis sur le champ de parade, y avait trouvé une nombreuse assemblée dont tous les membres sans exception, coiffés de leurs draps de lit, ne laissaient voir qu’une moitié de leur visage. Ils lui avaient demandé de se joindre à eux, et de prendre part à un soulèvement qui devait éclater la nuit suivante. On égorgerait les Européens surpris dans leur sommeil, on livrerait leurs habitations au pillage, et on irait ensuite où l’on voudrait.

    Tous ces détails sont consignés dans un rapport officiel du général Hearsey, en date du 11 février. Le général signalait au gouvernement le danger auquel on s’exposait en conservant auprès de la capitale une brigade entière composée uniquement de corps indigènes, et il concluait par ces lignes significatives : « Vous remarquerez que, dans toute cette affaire, les officiers indigènes n’ont été d’aucun usage. Au fond, ils ont peur de leurs hommes, et pas un n’ose prendre d’initiative. Leur action se réduit à se tenir à l’écart, espérant ainsi que leur non participation suffira pour les exempter de blâme. C’est ce qu’on a toujours vu en pareille occasion, c’est ce qu’on verra toujours, aussi longtemps que nous dominerons l’Inde. Sir Charles Metcalfe avait bien sujet de dire qu’il s’attendait à apprendre, un beau matin, à son réveil, la ruine entière de notre empire dans l’Hindostan ».

    Quelques autres officiers tenaient un langage plus consolant et plus rassurant, entre autres le colonel Wheeler, du 34e, qui déclarait ses hommes parfaitement édifiés sur le compte des nouvelles cartouches et inébranlables dans leur fidélité au drapeau.

    Cet optimisme trouvait bon accueil dans les hautes régions du pouvoir, ainsi qu’il appert des communications échangées à cette date entre le gouverneur général et la Cour des directeurs.

    Les Cipayes, d’ailleurs, fabriquaient maintenant leurs cartouches ; on avait imaginé, de plus, une manière de charger qui les dispensait de porter à leurs lèvres ces engins suspects ; enfin, par surcroît de précautions, il était secrètement enjoint aux officiers instructeurs de ne plus faire charger les carabines Enfield jusqu’à ce qu’on se fût procuré des cartouches irréprochables. Ces mesures prises, on se fiait au calme en apparence retrouvé, nonobstant qu’on eût surpris, çà et là, quelques indices de communications établies par messagers d’une garnison à l’autre.

    Les choses traînèrent ainsi jusqu’au 19 février, où le 19e d’infanterie indigène, cantonné à Berhampore, soudainement appelé aux armes pendant la nuit, brisa les kotes où les fusils étaient enfermés, et se réunit sur le champ de parade, où retentirent bientôt des clameurs séditieuses. Les armes furent chargées, mais pas une goutte de sang ne fut répandue. Il est vrai qu’il n’y avait pas un soldat européen dans la place. La révolte n’en était pas moins redoutable, car elle pouvait se communiquer, en quelques heures, à une ville de cent cinquante mille habitants (Moorshedabad), presque entièrement peuplée de musulmans, les plus irréconciliables ennemis du joug européen. De plus, le 34e, cantonné à Barrackpore, attendait impatiemment l’arrivée du 19e, qu’il avait invité à venir le rejoindre.

    Cependant, suivi d’environ deux cents cavaliers indigènes, et avec deux canons servis chacun par douze golundauz (artilleurs indigènes), le colonel Mitchell accourait. A ses questions sur l’origine du désordre, il fut répondu que les Cipayes avaient pris les armes pour se défendre contre les Européens, qui les voulaient massacrer à cause du refus des cartouches. Le colonel dut s’expliquer sur l’absurdité de cette rumeur, après quoi il enjoignit aux révoltés de mettre bas les armes. Ils obéirent, — non sans hésitation et comme à regret, — après avoir voulu obtenir, au préalable, que les canons fussent emmenés ; mais on ne leur accorda cette satisfaction qu’après que la moitié des fusils eurent été réintégrés dans les kotes, et sur l’assurance formelle, donnée par les sous-officiers, que le reste des insurgés allait suivre cet exemple.

    Le lendemain de cette échauffourée, une parade eut lieu, où les nouvelles cartouches furent soumises, devant les officiers indigènes et quelques délégués des Cipayes, à une épreuve décisive. On passait à l’eau le papier qui leur servait d’enveloppe. Il s’en trouvait qui, recouvert d’un vernis plus épais et s’imbibant moins vite, fut déclaré avoir été enduit d’une graisse quelconque. On mit de côté les cartouches revêtues de ce papier, et les soldats reçurent l’assurance qu’on ne les obligerait pas à s’en servir.

    Rapport de toutes ces transactions fut adressé à l’autorité supérieure, qui naturellement s’en émut. La dignité du commandement lui sembla rabaissée par ces discussions amiables et ces concessions en matière de discipline. Lord Canning décida qu’un exemple serait fait, et envoya un steamer chercher jusqu’à Ranepore un régiment anglais appelé pour assister au licenciement du 19e, mesure devenue inévitable à ses yeux.

    Le secret de cette mission fut mal gardé, semble-t-il, et une nouvelle insurrection fut concertée entre les Cipayes de Barrackpore et ceux de Berhampore. Bien combinée, elle eût pu être fatale.

    Quatre mille Cipayes étaient en effet réunis à quelques lieues de Calcutta, où il n’y avait qu’un seul régiment européen. Le Fort-William avait une garnison mixte, ce qui l’exposait à être surpris sans défense possible. Mais pour cela il fallait une entente parfaite chez les révoltés, dont le plan était, paraît-il, celui-ci : le 19e devait venir relever le 34e à Barrackpore ; chemin faisant, il se déferait de ses officiers. A son arrivée, le 34e s’insurgerait à son tour, et tous les deux marcheraient de concert sur Calcutta.

    Le colonel Mitchell, ayant quelque idée de projets semblables, les fit échouer par un stratagème fort simple. Il arrêta le 19e à quatorze milles de Barrackpore, et, convoquant les officiers indigènes, les retint autour de lui pendant quelques heures, justement celles où la révolte devait se prononcer. Cet incident suffit pour démonter les meneurs du 34e, qui n’osèrent pas donner le signal avant l’arrivée du renfort attendu. Leurs combinaisons n’aboutirent qu’à un crime isolé.

    Un des leurs, Mungul Pandy, las de voir retardé le massacre des Européens, et la tête montée par les vapeurs du bhang, s’élança tout à coup sur le champ de parade, appelant ses camarades à la sédition. Il avait son fusil à la main, et fit feu sur un sergent-major qui accourait, attiré par ses folles clameurs. Le coup ne porta point ; alors, en face même du corps de garde, où dix-neuf hommes armés contemplaient, sans bouger, ce furieux Mungul Pandy rechargea méthodiquement son arme, et tira de nouveau sur un adjudant qui arrivait à cheval. Le cheval seul fut atteint. L’adjudant et le sergent-major en vinrent aux mains avec le Cipaye, qui, s’escrimant de son sabre, frappait sur ces deux officiers sans qu’un seul soldat leur vînt en aide. Loin de là, plusieurs Cipayes, traîtreusement accourus, les assommaient à coups de crosse après les avoir renversés.

    L’assassinat allait être consommé, quand le général Hearsey survint au galop et ordonna aux hommes du poste de faire leur devoir. Pour les décider à obéir, il lui fallut les menacer de son revolver. Il fut bientôt avéré que le chef du poste leur avait enjoint de ne pas bouger. Tous furent arrêtés et jetés en prison.

    L’émeute était donc étouffée lorsque, le lendemain, le 19e, excédé d’une longue marche, parut devant la station. Le licenciement de ce corps eut lieu dès le jour suivant en présence du 84(anglais) et de deux compagnies d’artillerie européenne.

    Les révoltés du 26 février s’attendaient à d’autres rigueurs que le licenciement pur et simple. Ils écoutèrent sans doute avec étonnement les explications verbeuses par lesquelles on leur expliquait cette mesure, et surtout l’expression des regrets que leurs chefs assuraient avoir éprouvés en s’y décidant.

    Cependant, — soit pure affectation, soit rancune véritable contre de lâches complices, — ils adressèrent au général Hearsey cette curieuse demande : « Ou bien replacez-nous sur les cadres de l’armée, ou bien rendez nous provisoirement nos armes et mettez-nous en face du 34e; nous nous chargeons de faire bonne et prompte justice ».

    Comme de raison, la requête n’eut aucun succès, et les ex-soldats du 19e se dispersèrent plus paisiblement qu’on ne l’avait espéré. Quelques-uns des moins suspects furent admis dans les rangs de la police indigène ; à d’autres, on confia des emplois non militaires. Beaucoup s’enrôlèrent au service du nabab de Moorshedabad. Un plus grand nombre enfin furent enlevés, le long des routes qu’ils suivaient en rentrant chez eux, par le choléra qui sévissait alors avec violence.

    Cinq semaines s’écoulèrent avant qu’on eût pris un parti décisif à l’égard du 34e. Cette hésitation se comprend lorsqu’on réfléchit que lord Canning, le nouveau gouverneur général, arrivé dans l’Inde depuis quatorze mois à peine, se trouvait dépourvu, en ces circonstances critiques, du concours qu’aurait pu lui prêter le commandant en chef de l’armée. Celui-ci, le général Anson, était allé passer une saison dans les fraîches vallées de l’Himalaya. Il fallait agir sans lui, et cette responsabilité isolée pesait, semble-t-il, au représentant de l’autorité suprême.

    Dans l’intervalle, cependant, il fut pourvu aux plus urgentes nécessités de la répression. Le héros de l’algarade du 29 mars, et le zemindar (lieutenant) qui lui avait prêté un si complaisant concours, furent jugés, condamnés à mort et pendus. Mungul Pandy mourut en vrai fanatique hindou, se proclamant un « martyr de la foi ». Deux Cipayes du 70e (en garnison au Fort-William) furent transportés comme ayant trempé dans le complot qui devait livrer aux insurgés cette importante forteresse. Un officier indigène du même corps fut renvoyé du service pour « manœuvres de trahison ».

    Certains membres du conseil exécutif voulaient qu’on se montrât plus sévère. L’un d’eux (M. Grant) demandait que les dix-neuf hommes du poste qui n’avait pas fait son devoir fussent passés par les armes ; mais le gouverneur général n’avait pas encore admis la nécessité de si terribles mesures, et son autorité prévalut. Si cette clémence, qu’on lui a trop reprochée, fut aussi imprudente que la suite des événements semble le prouver, elle n’en est pas moins un titre d’honneur pour lord Canning. Il est beau de se tromper ainsi, et d’outrer le respect dû toujours et partout à la vie de ses semblables.

    Le 6 mai, des forces imposantes furent concentrées à Barrackpore. Dans un carré formé par deux régiments anglais, trois régiments indigènes, deux escadrons de cavalerie et une batterie de six canons, on amena les sept compagnies du 34e qui, occupant la station à l’époque du complot, devaient être punies pour y avoir trempé.

    On leur fit sur place poser leurs armes et dépouiller l’uniforme qu’elles avaient déshonoré. On leur lut l’ordre du jour, longuement motivé, qui les déclarait exclues de l’armée. L’arriéré de solde fut distribué à chaque officier, à chaque soldat, et, sous bonne escorte, ils furent dirigés en colonne vers le point où on devait les embarquer pour les conduire à Chinsurah. Leurs bagages et leurs familles y avaient été expédiés d’avance.

    Tout ceci s’accomplit sans ombre de résistance ; mais un des témoins de cette scène imposante raconte que, dans l’après-midi du 6 mai, il rencontra un des officiers licenciés, lequel se plaignait amèrement de se voir complètement ruiné par suite d’une révolte à laquelle il était resté étranger.

    — Pourtant, lui disait-on, vous saviez ce qui se tramait parmi vos hommes ?
    — J’en conviens, je le savais, répondit-il ; mais dites-moi, vous qui parlez, ce qu’il fallait faire. Si j’avais dénoncé mes frères brahmanes, j’étais sûr qu’ils me tueraient, et encore ma mort n’aurait-elle servi de rien, car à mon témoignage isolé ils en auraient opposé par centaines, qui m’eussent convaincu ou de folie ou de parjure aux yeux de mes supérieurs.

    Ainsi se trouvait conjuré, pour le moment, un péril plus grave qu’on ne le supposait. Il allait bientôt se reproduire, moins pressant, mais tout aussi terrible, dans d’autres parties de l’Empire indien. C’était toutefois un grand point de gagné, que le siège central du gouvernement demeurât intact, et que les désastres à venir, si l’on en devait craindre, ne portassent pas le désordre dans la capitale même.

    Généralement bons cavaliers, les Anglais emploient volontiers dans leur idiome politique des locutions empruntées au vocabulaire de l’art équestre. Si nous voulions les imiter en ceci, nous dirions, à propos des premiers symptômes de la rébellion des Cipayes, que, monté sur un cheval ombrageux, celui qui le guide doit être attentif aux moindres signes d’émotion, et, dès qu’il les constate, se raffermir en selle, rassembler les rênes, assurer ses étriers.

    C’est ce que ne sut pas faire le gouvernement anglo-indien après les tentatives avortées de Dum-Dum et de Barrackpore.

    Deux mois et demi s’étaient écoulés depuis que la première alarme lui avait été donnée, et aucun ordre n’était parti de Calcutta pour mettre sur leurs gardes les délégués de l’autorité centrale. Toutes les forteresses, tous les arsenaux restaient sous la garde des Cipayes. Dans beaucoup de stations, — et des plus importantes, — il n’y avait que des officiers européens, isolés au milieu de leurs soldats brahmines. Rien enfin n’avait été changé dans le régime habituel des provinces où couvait l’insurrection, ni dans la distribution des troupes destinées à la réprimer en cas de besoin.

    Nous avons loué lord Canning de son humanité, mais la prudence et la prévoyance lui firent complètement défaut, on doit le reconnaître, pendant les mois de mars et d’avril, et jusqu’aux premiers jours de mai 1857. Il faut ajouter ceci à sa décharge : la rébellion éclata là où elle semblait devoir être étouffée le plus promptement, là où la prudence la plus en éveil n’aurait rien trouvé à redouter.

    Entre Agra et Delhi, — à 131 milles au nord-ouest de la première de ces deux villes, à 40 milles au nord-est de la seconde, — est la station de Meerut, qui donne son nom à l’une des six grandes divisions territoriales connues sous le nom de Provinces du nord-ouest.

    Cette portion de l’Empire indien est virtuellement sous la domination britannique depuis la fameuse guerre des Mahrattes, où quatre armées anglaises, lancées à la fois sur les territoires de cette ligue puissante, virent fondre devant elles une force militaire évaluée à 210 000 fantassins et 100 000 cavaliers. Ce fut l’affaire de cinq mois, au bout desquels, tandis que Wellesley poursuivait Sindyah vaincu jusque dans le domaine du Nizam, et gagnait la célèbre bataille d’Assye (23 septembre 1803), lord Lake, — investi dans l’Hindostan proprement dit des mêmes pouvoirs que Wellesley exerçait dans le Dekkan, — conduisit le troisième corps d’armée jusque sous les minarets de Delhi. Le souverain déposé par les conquérants mahrattes fut replacé sur le trône d’Aurang-Zeb, et tous les États mahométans de l’Inde payèrent de leur allégeance la restauration dérisoire et fictive de ce qu’on appelait jadis le Grand-Mogol.

    Meerut, au mois de mai 1857, eût été choisi par tous les résidents anglais comme un des points les moins menacés de toute la péninsule. Deux régiments anglais (carabiniers et rifles), deux compagnies d’artillerie et une batterie de campagne européennes y tenaient garnison à côté de deux régiments d’infanterie et d’un régiment de cavalerie indigènes (le n° 3). Or, il est admis et prouvé que partout où les Européens constituent, — ce qui est rare, — un tiers de la force mixte, aucune chance de révolte heureuse n’existe pour les Cipayes. Ici la proportion était bien plus favorable, et dès lors la sécurité devait être complète.

    Aussi lorsque, le 8 mai, le 3e cavalerie refusa les nouvelles cartouches qu’on voulait lui distribuer, personne ne prit garde à cet incident. Quatre-vingt-cinq des mutins furent arrêtés sur place et jetés dans les prisons de la ville. Un conseil de guerre s’assembla le 9, et prononça contre eux diverses condamnations, dont la plus grave était dix années d’emprisonnement avec travail forcé.

    Le 10, ces sentences militaires reçurent leur exécution solennelle au milieu des troupes formées en carré. Les prisonniers furent dépouillés de leur uniforme et chargés de fers. La plupart d’entre eux poussaient des cris de fureur qui semblaient faire quelque impression sur leurs camarades ; toutefois, aucun symptôme de désordre ou de résistance ne se manifesta ouvertement, et trente-deux heures s’écoulèrent, à partir de ce moment, sans qu’aucune mesure ne fût adoptée pour le cas où une révolte éclaterait. La moindre précaution suffisait, on l’a vu, pour la rendre impossible.

    Retirés dans leurs quartiers, où, par un singulier privilège, ils n’admettent aucun autre Indien et souffrent à peine qu’un officier anglais fasse sa ronde, les Cipayes, cependant, employèrent toute la nuit à organiser leur soulèvement pour le lendemain, 11 mai, qui était un dimanche.

    Ils comptaient profiter, pour surprendre la garnison anglaise, de l’heure où elle serait appelée au service religieux de l’après-midi. Fort heureusement, le premier coup de cloche trompa leur impatience fiévreuse ; ils devancèrent d’une demi-heure l’instant favorable à leurs desseins, et trouvèrent dès lors inabordable la caserne des rifles, où ils se portaient en masse.

    Un des chapelains de la station, M. Rotton, auquel nous devons un récit circonstancié de ces néfastes journées1, décrit assez naïvement sa surprise et son incrédulité quand, au moment d’aller officier, il fut arrêté sur le seuil de la porte par une servante effrayée, qui s’opposait à ce que mistriss Rotton accompagnât son mari :
    — Et pourquoi donc madame ne sortirait-elle pas ? demanda le ministre.
    — Parce qu’il y aura un combat.
    — Un combat ? Avec qui donc ?
    — Avec les Cipayes.

    Ici le bon ministre haussa les épaules, et, tout préoccupé de son sermon, consentit simplement, — pour déférer aux inquiétudes de sa femme, — à se faire accompagner de leurs enfants, qui viendraient en voiture jusqu’à la porte du temple, et qu’un serviteur fidèle garderait là pendant la durée de l’office. — En fait d’armes, ajoute-t-il, je ne pris que ma canne, la même dont je me servais à Cambridge…

    Toutefois, à peine sorti de chez lui, le bruit de la mousqueterie et la fumée qui sortait par tourbillons épais des bungalows livrés aux flammes, lui donnèrent à penser que sa servante était mieux au courant que lui de l’état des choses. Elle n’avait pas, elle, de sermon à préparer.

    Tout ce désordre avait lieu à une extrémité des cantonnements, du côté du campement indigène. Autour du temple, où le clairon des rifles appelait déjà les troupes anglaises, on ne voyait d’autre agitation que celle d’une colonne qui se forme peu à peu. La nuit cependant allait bientôt venir, car le tumulte n’avait commencé qu’à six heures du soir, et chacun s’étonnait du silence gardé par l’état-major, qui laissait inactifs les soldats anglais, déjà réunis et prêts à marcher sur les mutins.

    Cette inaction fatale devait se prolonger encore toute la nuit. Le commandant de la place, vieillard plus que septuagénaire, pris à court par l’événement, avait perdu la tête, et opposait ses indécisions, sa prudence inopportune, aux instances des officiers placés sous ses ordres.

    Cependant la Révolte grossissait à chaque minute. Les prisonniers de la veille, qu’on avait relâchés dès le début, les voleurs qui pullulent autour des bazars, les budmashes, comme on les appelle, qui traînent dans les bas-fonds de toute cité indienne une existence équivoque, s’étaient immédiatement mis à piller, à brûler tout ce qui n’était pas sous la protection redoutable des lignes anglaises. Les sowars (cavaliers) du 3e galopaient, sabre en main, de tous côtés, chargeant ce qu’ils rencontraient d’officiers ou de résidents européens. Il n’est pas établi que le meurtre fût leur principal objet, car le chapelain, — qui n’y manque jamais ailleurs, — ne mentionne bien positivement aucun assassinat.

    Le tumulte d’ailleurs ne dura pas plus de deux heures, après lesquelles, n’osant pas se risquer plus longtemps dans le voisinage des troupes anglaises, les Cipayes, formés en bon ordre et sans trouver le moindre obstacle devant eux, prirent la route de Delhi. On les entendait se réjouir, au départ, du succès de leur entreprise et du butin qu’elle leur avait procuré.

    Se ravisant un peu tard, le général Hewett jeta sur leur piste quelques pelotons de dragons et de riflemen. Cette manœuvre, qui eût pu être décisive une ou deux heures plus tôt, — car rien n’était plus simple que de couper la retraite à ces soldats si peu redoutables en rase campagne, et qui ne disposaient pas d’un seul canon, — cette manœuvre n’aboutit qu’à faire fusiller sur la route quelques traînards qui s’étaient oubliés à piller, ou dont le poids du butin ralentissait la marche.

    Les dragons et les carabiniers rentrèrent alors à Meerut, d’où pas un détachement ne sortit pendant les quinze jours qui suivirent.

    De Meerut à Delhi, la route est unie comme la main, et les Cipayes marchent vite quand ils ont ou croient avoir les Anglais sur leurs talons. Leur avant-garde arrivait à Delhi le 12 mai, à sept heures du matin, après avoir franchi quarante milles d’une seule traite. Chemin faisant, néanmoins, ils s’étaient donné le loisir de massacrer quelques Européens qu’ils rencontrèrent voyageant avec les daks (courriers de la poste).

    Au moment où les premiers se montraient sur les bords de la Jumna, du côté où elle baigne le pied des murailles du palais impérial, quelques officiers anglais, chargés de la garde de l’arsenal, virent avec surprise ces colonnes armées qui se déployaient et traversaient par subdivisions le pont de bateaux jeté derrière la résidence des rois. A peine l’avaient-elles traversé, que les portes de cette espèce de ville s’ouvraient pour elles, comme si les révoltés eussent été attendus.

    Peu de temps après, les sowars du 3e, ainsi introduits dans la résidence impériale, donnaient le signal de la révolte.

    Les scènes qui se passèrent alors sont fidèlement décrites par un des négociants indiens de Delhi, auquel nous cédons momentanément la parole. Sorti de Delhi pour se rendre en chariot à quelque pèlerinage, il avait rencontré, à deux cents pas du pont de bateaux, un piquet de cavalerie qui, après interrogatoire, le contraignit de rentrer en ville.

    En arrivant au pont, poursuit-il, ces cavaliers pillèrent la caisse du péage. Derrière eux, arrivait un régiment de Cipayes qui traversèrent le pont, et, après avoir tué un Européen qui se trouvait là, pénétrèrent dans la cité. Nos cavaliers étaient encore de l’autre côté, lorsqu’arrivèrent des bateliers qui rompirent le pont ; il leur fallut donc passer à gué, ce qu’ils firent, après quoi ils entrèrent en ville par la porte de Delhi et galopèrent jusqu’à l’ungauree baugh (au-dessous du palais) pour mettre à mort le burra-sahib (le chef-maître, c’est-à-dire le commissaire en chef anglais).

    Le kotwal (préfet de police), entendant parler de ceci, envoya prévenir ce fonctionnaire, Simon Fraser, qui fit immédiatement transporter les archives dans la cité ; puis, montant dans son boghey, où il avait un fusil à deux coups, et précédé de deux cavaliers d’ordonnance, il vint au-devant des révoltés.

    Les cavaliers le chargèrent. M. Fraser tira sur eux, et du premier coup cassa la tête du plus avancé. Sa seconde balle atteignit seulement un de leurs chevaux. Il descendit alors de voiture, et, entrant au palais par le Summun boorj, referma la porte derrière lui ; ensuite il alla vers la porte de Lahore, et donna ordre au subadar (capitaine) de service que cette porte fût fermée. Celui-ci obéit sans délai. Arrive ensuite un cavalier qui enjoint d’ouvrir.

    — Qui êtes-vous ? demande le subadar.
    — Nous sommes les cavaliers de Meerut, réplique l’autre.
    — Où sont vos camarades ? reprend le subadar.

    L’homme répond : — Dans l’ungauree baugh. Le subadar dit alors qu’ils n’avaient qu’à venir tous ensemble, et qu’aussitôt il ouvrirait. Il ouvrit en effet dès qu’ils arrivèrent, et les cavaliers entrèrent dans le palais.

    M. Simon Fraser et le capitaine Douglas, commandant de la garde du palais, firent aussitôt venir le subadar.

    — Quelle trahison est ceci ? lui dirent-ils. Faites sur-le-champ charger les armes ! (Il y avait une compagnie entière, et même plus, de garde à la porte du palais.)

    Mais le subadar insulta le commissaire en chef, et lui dit de partir au plus vite. MM. Fraser et Douglas, entendant ceci, rentrèrent à la hâte dans l’intérieur, où ils furent poursuivis par les cavaliers. L’un de ceux-ci déchargea son pistolet sur M. Fraser, qu’on vit chanceler et s’appuyer à la muraille. Arriva un autre cavalier qui, d’un seul coup de sabre, lui trancha la tête, et ensuite, de la même manière, tua le capitaine Douglas.

    Ils se portèrent, après cela, vers la salle d’audience, où ils tuèrent encore deux Européens, puis vers le Durreeougunge, où ils mirent le feu à toutes les maisons.

    Un autre régiment de Cipayes, survenant un peu plus tard, engagea les budmashes à piller les maisons ; car, pour eux (les Cipayes), ils regardaient ceci comme huram, et ne voulaient pas se commettre à toucher eux-mêmes les objets pillés.

    Il y eut aussi cinq gentlemen et trois ladies massacrés dans le Durreeougunge. Les autres se réfugièrent dans la maison du rajah de Kishungur. Les cavaliers allèrent ensuite à la Banque, où ils mirent le feu, et tuèrent encore cinq gentlemen; puis ils allèrent à la kotwalee (préfecture de police) pour notifier qu’on eût à faire piller les maisons par les budmashes ; sur quoi le kotival se cacha, ne prenant aucune mesure pour protéger la population, et laissant même piller la kotwalee.

    A l’arsenal, cependant, se préparait une défense héroïque, relatée dans la dépêche d’un des officiers qui échappèrent, comme par miracle, à la catastrophe dont ils furent les principaux agents. Elle a immortalisé le nom du jeune lieutenant George Dobson Willoughby, qui avait alors le commandement de ce poste.

    On aura peine à croire qu’il y avait là, sans un soldat européen et sous la garde de quelques Cipayes, un immense matériel militaire, dont faisaient partie, notamment, trois trains complets d’artillerie de siège avec tous leurs approvisionnements de poudre et de projectiles.

    Bien décidé à ne pas laisser tant de ressources tomber aux mains des rebelles, Willoughby fit fermer et barricader toutes les portes de l’arsenal. A l’intérieur de celle qu’il jugeait devoir être attaquée la première, — celle qui ouvre sur le parc, — il établit deux pièces de 6, chargées à mitraille et à double charge.

    Deux des huit Anglais dont il pouvait disposer restèrent près de ces canons, mèche allumée, avec ordre de faire feu si on tentait de forcer la porte, et de se replier ensuite vers le point de l’arsenal où s’étaient postés les lieutenants Willoughby et Forrest. Deux autres pièces et des chevaux de frise défendaient la principale porte. Plusieurs autres canons et obusiers furent placés de manière à commander, dans toutes les directions, les divers pavillons et les cours du grand édifice. Enfin une trainée de poudre, communiquant au principal dépôt de munitions, était préparée comme ressource suprême. On n’y devait mettre le feu qu’à un signal convenu, lorsque l’un des subalternes anglais, le conducteur Buckley, soulèverait son chapeau, sur l’ordre que lui en donnerait Willoughby.

    On voulut ensuite distribuer des armes aux gardiens indigènes de l’établissement ; mais ils ne les prirent qu’avec une répugnance évidente, et il était clair qu’on ne pouvait compter, de leur part, sur aucune aide.

    Ces arrangements étaient à peine terminés quand des gardes du palais vinrent, au nom du roi de Delhi, demander la remise de l’arsenal. Aucune réponse ne fut adressée à cet insolent message. Le subadar de garde avertit peu après Willoughby que les insurgés, rassemblés aux portes, attendaient des échelles que le roi leur avait fait promettre. Les échelles arrivèrent, effectivement, et dès qu’elles furent appliquées aux murs, tous les gardiens indigènes, sans exception, en profitèrent pour s’évader. Ils n’avaient pas négligé, auparavant, de cacher les sacs d’amorces, ce qui indiquait assez leurs dispositions hostiles.

    L’un d’eux, d’ailleurs, s’était constamment tenu en communication avec les rebelles, avertis par lui de tout ce qui se passait à l’intérieur du bâtiment. « Willoughby était si indigné de la conduite de ce misérable, dit le lieutenant Forrest dans sa dépêche, qu’il m’avait prescrit de lui tirer dessus, s’il osait se représenter devant nous ».

    Restés seuls, les neuf Anglais se défendirent aussi longtemps que la résistance fut possible. Tous les canons mis en position tirèrent au moins quatre fois, et les insurgés qui osèrent se montrer au faîte des murs furent écrasés de mitraille. Ils étaient au nombre de plusieurs centaines, et leur feu continu, à courte distance (de quarante à cinquante mètres), ne resta pas longtemps sans effet.

    Buckley avait déjà le bras traversé d’une balle, et le lieutenant Forrest avait reçu deux blessures à la main gauche, quand Willoughby, voyant tout compromis, donna le signal…. Obéi à la minute même, il put savourer sa vengeance, car l’explosion, qui emportait dans les airs environ un millier d’ennemis, le laissa vivant, lui et tous ses compagnons.

    Tous étaient plus ou moins atteints, plus ou moins mutilés ; ils purent tous, cependant, gagner la porte donnant du côté du fleuve, et s’échapper ensuite par celle qui porte le nom de Cachemyr. Une fois dans la campagne, ils se perdirent de vue. Quelques-uns périrent sans qu’on ait jamais su comment.

    Quant à Willoughby lui-même, une singulière divergence existe dans les ouvrages d’après lesquels nous écrivons. M. Mead le représente arrivant à Meerut, noir de poudre, couvert de plaies, et y mourant d’épuisement après quelques jours d’agonie. M. Rotton, en revanche, qui, à cette époque même, n’avait pas encore quitté Meerut, déclare que la destinée du jeune héros est restée enveloppée de doutes et d’obscurité. « On craint, ajoute-t-il, qu’en cherchant à s’échapper, il ne soit tombé entre les mains de quelques brigands villageois appartenant probablement à la caste des Goujurs, et qui infestaient la route de Delhi à Meerut ».

    Pendant que l’arsenal tenait encore, que se passait-il dans les cantonnements de Delhi, situés à quelques kilomètres de cette capitale ?

    Aussitôt que la nouvelle de l’arrivée des Cipayes parvint au brigadier Graves, qui s’y trouvait à la tête de trois régiments indigènes et d’une batterie d’artillerie, également indigène, il fit prendre immédiatement les armes à celui de ces trois corps dont il se croyait le plus sûr (le 54e), et il l’envoya, avec deux canons, à la rencontre des rebelles.

    A peine la petite colonne avait-elle dépassé la porte de Cachemyr, et au moment où elle débouchait devant l’église Saint-James, les cavaliers du 3e arrivèrent sur elle au galop, et, attaquant seulement les officiers européens, les tuèrent à coups de pistolet. Un seul, le colonel Ripley, fut chargé à coups de baïonnette et renversé à terre, où un de ses soldats l’acheva d’un coup de feu.

    Devant ces assassinats, les Cipayes du 54e demeuraient immobiles, témoins indifférents, impassibles. Pas un bras ne se leva, pas un mot ne fut prononcé pour arrêter l’œuvre de sang.

    L’officier indien, de garde à la porte de Cachemyr, se hâta de la fermer, afin d’empêcher toute communication entre les cantonnements et la ville. Il fut cependant obligé de livrer passage aux deux pièces d’artillerie qui étaient restées en dehors des murs, et que le capitaine de Teissier (un Français probablement, au moins d’origine) amenait malheureusement trop tard.

    La seule vue des canons mit en fuite les sowars rebelles ; mais le 54e, de son côté, se débanda presque aussitôt et courut au pillage.

    Il était onze heures lorsque la nouvelle de ce désastre parvint aux cantonnements. Deux autres canons et cent cinquante hommes d’infanterie (indigènes) furent expédiés aussitôt, non sans doute en vue d’une répression quelconque, mais pour protéger la fuite des résidents européens.

    Arrivé vers midi à la porte de Cachemyr, ce petit détachement s’y maintint encore quelques heures, et ce fut tout. On recueillit, on chargea sur un chariot les cadavres des officiers du 54e qui gisaient encore à quelques pas du poste ainsi conservé; on les expédia aux cantonnements où le capitaine de Teissier était retourné pour mettre en batterie ses deux derniers canons, de manière à balayer la route par où les rebelles pouvaient essayer une attaque. De cette précaution dépendait aussi le salut d’une foule de fugitifs européens, femmes, enfants, négociants, etc., qui s’étaient déjà réfugiés au pied d’une tour élevée sur une éminence voisine (Flag-Staff-Tower).

    Cependant les Cipayes encore sous le drapeau, manifestaient les dispositions les plus menaçantes. Il y eut une tentative pour enlever les pièces au moment où elles sortaient des lignes. On vint avertir officieusement le capitaine de propos suspects tenus dans les rangs de la troupe.

    Le premier coup de canon tiré sur Delhi devait être pour les Cipayes le signal du massacre des Européens qu’ils avaient en leur pouvoir. Ces mêmes hommes, quand eut lieu la terrible explosion de l’arsenal, s’écriaient, irrités, « que le général était un bien méchant homme de faire ainsi tuer tant de monde ».

    Il était facile, en un mot, de prévoir leur défection, désormais inévitable. Aussi le capitaine de Teissier envoya-t-il aux artilleurs laissés jusqu’alors à la porte de Cachemyr, l’ordre de ramener leurs canons. Il les vit d’abord avec joie revenir au trot de son côté. Mais comme, — au lieu de se diriger vers la Flag-Staff-Tower, ainsi qu’il le leur avait prescrit, — ils tournaient du côté des cantonnements, il crut à une direction mal indiquée, et partit au galop pour les ramener.

    En le voyant arriver, et dès qu’il fut à portée de voix, au lieu d’écouter l’ordre qu’il réitérait, les soldats d’escorte lui montrèrent leurs fusils par un geste significatif, et six d’entre eux, mettant genou en terre pour mieux viser, firent feu sur le vaillant officier. Son cheval seul fut atteint, et, quoique la blessure fût mortelle, le noble animal eut encore la force de ramener son maître jusqu’à la Tour.

    Il ne fallait plus songer qu’à se tirer comme on pourrait de l’horrible mêlée. Un dernier message fut adressé au détachement qui tenait encore la porte de Cachemyr. Le capitaine qui le commandait se mit en retraite avec environ cent vingt hommes, ordonnant aux canonniers de le suivre ; mais à cent pas des murs, il entendit fermer la porte et retentir un feu de file….

    Les canons étaient pris, et on massacrait les officiers restés à l’arrière-garde pour les emmener.

    Avec eux périrent quelques civilians qui s’étaient mis, pour quitter la ville, à la queue de ce dernier convoi. Mistriss Forrest, — la femme de cet officier qui, peu d’instants auparavant, avait fait sauter l’arsenal, — était de ce nombre, et reçut une balle à l’épaule.

    Pas un des Européens n’eût échappé, si la soif du pillage n’eût été plus vive encore que la soif du sang chez les Cipayes, qui se jetaient tête baissée dans l’insurrection. Ils laissèrent là leurs victimes, dont quelques-unes purent s’échapper; d’autres se cachèrent, et de celles-ci encore quelques-unes ont survécu : le plus grand nombre pourtant, arrachées des asiles où on les avait reçues, périrent misérablement.

     

     

  • Laisser un commentaire


18 jule Blog Kasel-Golzig b... |
18 jule Blog Leoben in Karn... |
18 jule Blog Schweich by acao |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | 21 jule Blog Hartberg Umgeb...
| 21 jule Blog Desaulniers by...
| 21 jule Blog Bad Laer by caso