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    L’entrée des troupes italiennes dans Addis-Abeba

    D’après « Le monde illustré » – 9 mai 1936

     

    Le maréchal Badoglio est entré triomphalement à Addis-Abeba le mardi 5 mai. Le conflit italo-éthiopien se termine sur le terrain des opérations militaires, comme il était facile de le prévoir, par la victoire italienne et l’effondrement de l’Empire de Haïlé Sélassié.

    C’est le 3 octobre 1935 que les Italiens franchirent le Mareb, rivière qui délimitait la frontière de l’Erythrée, donnant ainsi le signal des hostilités. Le 6, Adoua était prise et l’offensive progressait jusqu’à Makallé qui tombait le 8 novembre. Les opérations marquèrent un temps d’arrêt pour permettre au général Graziani qui opérait dans le sud, sur le front de Somalie, d’avancer.

    Mais M. Mussolini, inquiet des sanctions financières et économiques qui venaient d’être décrétées à Genève, s’impatientait. Le maréchal Badoglio remplaça le général de Bono à la tête du corps expéditionnaire. Dès son arrivée, le nouveau commandant en chef eut à repousser une violente offensive sur le Takazzé. Menacé d’encerclement, il se dégagea par une contre-attaque à l’Est et ce fut la victoire d’Addi-Abdi.

    Quelques semaines de répit et le maréchal Badoglio reprit l’offensive. La victoire du Tembien lui livra le fameux mont Amba-Alagi, formidable forteresse naturelle dont la possession lui ouvrait la route d’Addis-Abeba. Mais le terrain était difficile. Pour réduire la résistance au minimum, les Italiens mirent en action les bombardements aériens et les gaz.

    C’est en février que sonnèrent les premiers coups du glas de la défaite éthiopienne. Le ras Mouloughetta, puis le ras Kassa essuyèrent de cruels revers. A partir de ce moment, la situation s’aggrava rapidement pour les Ethiopiens. Dessié fut prise. Une nouvelle bataille se termina par l’anéantissement des troupes du ras Imaru.

    L’empereur voulut tenter un suprême effort. Il réunit les débris de son armée et prit l’offensive sur le lac Ashangui. Mais ses hommes étaient déjà épuisés et les chefs, démoralisés, trahissaient les uns après les autres. Ce fut la déroute.

    Pendant longtemps, on fut sans nouvelles du roi des rois. Les Italiens qui continuaient d’avancer retrouvèrent sur une route sa voiture abandonnée et criblée de balles. On se demanda s’il avait été massacré ou s’il s’était suicidé. Puis, on apprit qu’il était rentré à Addis-Abeba. Cependant au Nord l’armée de Badoglio, au Sud celle du général Graziani continuaient de progresser.

    Le dernier point de la résistance s’était effondré sur le front Sud avec la défaite du ras Nazibou.

    Le 1er mai, le commandant en chef du corps expéditionnaire fit savoir que ses avant-gardes se trouvaient à 100 kilomètres d’Addis-Abeba. Au même moment, le Négus réunissait les journalistes, leur annonçait que la prise de la capitale ne mettrait pas fin à la guerre, qu’il allait se retirer dans la montagne, réorganiser son armée et engager de nouveaux combats.

    On s’attendait dans le monde à assister à une résistance héroïque, quand éclata le coup de théâtre du lendemain. Les ministres de France et d’Angleterre venaient, en effet, d’informer leurs gouvernements que l’Empereur était parti par train spécial avec sa famille et les membres de son gouvernement pour Djibouti, capitale de la Somalie française.

    Ce départ subit et inattendu fut le signal d’une révolution qui dura quatre jours. Les soldats éthiopiens sans chefs, les civils sans police, s’emparèrent des dépôts d’armes, pillèrent les magasins, incendièrent les bâtiments publics — au bout de quelques heures le palais impérial n’était plus que ruines — et saouls d’alcools commencèrent à s’entretuer. Les rues étaient jonchées de cadavres.

    Plusieurs étrangers furent tués comme Mrs Staddin, femme du médecin de la mission américaine, ou blessés comme le Dr Mally, chef de l’ambulance britannique. Les Européens se sentant de plus en plus menacés et privés de tout secours extérieur, organisèrent la résistance dans les légations. Celles-ci, notamment la légation française, qui abrita plus de 1 500 réfugiés, durent repousser à plusieurs reprises les assauts de bandes de trois mille insurgés.

    Au péril de sa vie, notre ministre M. Boddard, parcourut la ville en camion, essuyant le feu des balles, pour recueillir les Français qui n’avaient pu rejoindre encore la maison de France, tandis qu’à la gare, transformée en blockhaus, le colonel Guyon, attaché militaire français, défendait héroïquement la vie de nos concitoyens qui n’avaient pu rejoindre la légation.

    A l’autre bout de la ville, la légation américaine qui menaçait de succomber cherchait en vain à joindre la légation britannique. Comme elle n’y parvenait pas, elle télégraphia à Washington qui informa Londres et c’est par ce tour du monde radiotélégraphique qu’elle apprit que la légation britannique, située à quelques centaines de mètres, se trouvait dans l’impossibilité de la secourir, les détachements d’Hindous qui assuraient sa défense étant à peine suffisants. L’arrivée des vainqueurs a mis fin à ce cauchemar. L’ordre est maintenant rétabli.

    Pendant ce temps, Haïlé Sélassié, l’impératrice et le prince héritier, qui avaient reçu à Djibouti de la part des autorités françaises l’accueil et les égards répondant à la tradition hospitalière et aux obligations internationales de la France, voguaient à bord du croiseur britannique « Enterprise » vers la Palestine, d’où ils seront conduits sur une terre d’exil encore inconnue.

    Une bataille politique extrêmement serrée va maintenant commencer. La première question qui se pose est celle-ci : avec qui, l’Italie, les puissances qui possèdent des intérêts en Ethiopie et la Société des Nations vont-elles traiter ?

    Il semble, quel que puisse être à ce sujet le sentiment des Anglais, qu’il faille écarter définitivement Haïlé Sélassié. L’empereur vaincu et en fuite n’aurait aucune autorité. Les Italiens refuseraient certainement de traiter avec lui. Enfin son activité diplomatique qui aurait loisir de s’exercer à l’abri d’une certaine immunité territoriale, ne manquerait pas de créer de graves complications internationales, dont nous n’avons pas besoin.

    Il va donc falloir nommer un nouveau Négus.

    Deux candidats sérieux sont sur les rangs. Le premier est le propre fils de Haïlé Sélassié en faveur duquel le souverain vaincu serait probablement disposé à abdiquer. Le second est le prince Ménélik, petit-fils du grand Ménélik, dont le père Lidj Yassou fut détrôné en 1916 au profit de sa tante Zaoditou à laquelle succéda Haïlé Sélassié, alors prince Taffari Makonnen.

    Proclamant la victoire d’une fenêtre du palais de Venise devant cent mille Romains qui l’acclamaient, M. Mussolini a déclaré le soir de la prise d’Addis-Abeba : « L’Ethiopie est italienne. Nous sommes prêts à défendre notre fulgurante victoire avec la même intrépide et inexorable décision avec laquelle nous l’avons conquise ».

    Paroles de dictateur prononcées dans l’enthousiasme de la victoire ! En fait, la question n’est pas si simple. Voici à notre sens comment elle se pose.

    Il est infiniment probable que la Société des Nations n’interviendra pas. Elle préférera laisser les événements suivre leurs cours plutôt que de sanctionner une paix contraire au Pacte.

    Elle sentira, d’ailleurs, sa conscience soulagée par le fait que le nouveau Négus s’accommodera vraisemblablement de la plupart des revendications italiennes. C’est avec l’Angleterre et avec la France, qui possèdent en Ethiopie et dans la Méditerranée les intérêts que l’on connaît et auxquels elles n’entendent pas laisser toucher, que M. Mussolini va devoir compter maintenant. Prenant les devants, le dictateur fasciste a déjà donné des assurances publiques à ce sujet, sous forme d’interview à notre confrère anglais, Ward Price. On doit en prendre acte.

    La fin de la guerre italo-éthiopienne constitue un événement international considérable par ses conséquences. Déjà, M. Mussolini a annoncé que l’Italie « puissance satisfaite », ce qui paraît indiquer qu’il a abandonné à jamais la politique révisionniste dont il fut si longtemps le dangereux champion, est prête à donner son appui pour amener une entente franche et définie entre les grandes puissances de l’Europe occidentale. Les puissances, a ajouté M. Mussolini, doivent arriver à un accord. Si elles recouraient à une guerre entre elles, la conséquence serait un écroulement de toute la civilisation européenne.

    Une grande bataille diplomatique, la plus formidable peut-être de toute l’histoire, va s’engager dès la semaine prochaine à Genève. On ne sait combien de temps elle durera, ni comment elle se terminera.

    Puissent les hommes responsables de l’avenir ne pas perdre de vue l’image finale de la guerre italo-éthiopienne. C’est dans une capitale ruinée, rasée par l’incendie et jonchée de cadavres que le vainqueur Badoglio est entré en triomphateur. Ainsi s’étalent une fois de plus les horreurs de la guerre. Il y a des gloires qui s’achètent trop cher.

    Les atrocités de la guerre italo-éthiopienne, commises des deux côtés avec cette fatalité qu’aucune loi humaine n’arrêtera jamais, la révolution qui a suivi, l’épuisement du vainqueur, doivent ancrer au cœur des gouvernements la résolution farouche d’arrêter l’Europe dans sa course folle vers la catastrophe.

     

     

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