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    Le général Levis

     

    La bataille de Sainte Foy

    D’après « La guerre de sept ans : histoire diplomatique et militaire » – Richard Waddington – 1914

     

    Le dernier hiver de la domination française au Canada, celui de 1759 à 1760, fut singulièrement sombre.

    Depuis de longs mois, aucune nouvelle directe de la métropole : Le chevalier Le Mercier, qui était parti en novembre avec une mission pour la cour, avait-il pu échapper aux croisières anglaises ? En supposant une traversée heureuse, pouvait-on espérer que le cri de détresse de la colonie serait entendu, que le gouvernement de Louis XV risquerait l’envoi de renforts quïl avait refusés, l’an passé, au plaidoyer de Bougainville ? Alors la province était à peu près intacte.

    Mais au cours de la campagne de 1759, la situation avait bien empiré. Les Anglais, maîtres de Québec et de tout le bas Saint-Laurent, étaient à même d’intercepter les secours de France. La portion du territoire encore française s’était rétrécie. Niagara, la meilleure forteresse du Canada, avait été prise ; perdues les communications avec l’immense région qui s’étend de la Monanguehela jusqu’aux grands bois et jusqu’au Mississipi. Les comptoirs du pays d’En Haut, tombés aux mains des Anglais ou complètement coupés du Canada, privés de débouchés tout autant que de marchandises, attendaient la fin de la guerre pour connaître le sort qui leur serait réservé.

    Trois attaques étaient à prévoir : Québec, le lac Ontario, le lac Champlain, seraient les points de départ des expéditions convergentes que l’ennemi dirigerait sur Montréal et qui auraient pour objectif d’acculer et d’anéantir, sous les murs de cette ville, la poignée de défenseurs qui auraient survécu aux premiers combats. A l’invasion, quels obstacles pouvait-on opposer ?

    De places fortes, il n’y en avait plus depuis la reddition de Québec, de Niagara et la destruction de Carillon, car il eût été ridicule d’honorer de ce titre les forts de pieux, simples ouvrages de campagne, dont les remparts, faits de terre et de troncs d’arbres et couronnés de palissades, étaient incapables de résister à l’artillerie. En fait de soldats, on n’avait que 1000 hommes tant d’infanterie de ligne que de troupes coloniales et à peu près 8000 miliciens. D’autre part, les accessoires indispensables pour la guerre, canons, munitions, habillements, souliers, provisions de tous genres, faisaient complètement défaut ou étaient en quantité dérisoire.

    Cet état de choses avait été exposé dans les dépêches dont Le Mercier fut le porteur. Il se résume dans les derniers mots de la lettre du chevalier de Lévis au maréchal de Belle-Isle : « Si le Roi ne juge pas devoir nous donner du secours, je dois vous prévenir qu’il ne faut plus compter sur nous à la fin du mois de mai ».

    Le Mercier, peu de jours après son arrivée en France, avait remis à la cour un mémoire dans lequel il rappelait les maux et les souffrances que ses compatriotes avaient supportés : « Ils se flattent encore que si leur sensibilité peut parvenir au pied du trône, que S. M. n’abandonnera pas des sujets qui n’ont cessé de donner des preuves de zèle, d’amour et de soumission. L’esclavage leur sera d’autant plus douloureux qu’ils ne connaissaient que la victoire ».

    La pièce se terminait en soumettant à l’appréciation royale les alternatives suivantes :
    « 1° – Que de tous les avantages le plus grand pour la colonie serait la paix ;
    2° – Que si S. M. ne veut ou ne peut faire la paix, il faut envoyer des secours de toutes espèces desquels on puisse se promettre de prendre Québec en arrivant, et pouvoir ensuite se soutenir contre les différentes tentatives de l’ennemi ;
    3° – Que si le Roi ne peut envoyer des secours suffisants pour s’emparer de Québec, que la colonie ne pourra se défendre pendant l’été, et qu’il serait à désirer que S. M. envoyât des ordres à son gouverneur général, afin qu’il puisse obtenir une capitulation pour la colonie, relative à ses vues ;
    4° – Quelque parti que S. M. prenne, il serait avantageux que l’on en informât de suite le gouverneur général, afin qu’il se préparât à l’exécution ».

    Malgré la précision de ces conclusions, malgré l’insistance avec laquelle Vaudreuil et Lévis étaient revenus sur la nécessité de recevoir de l’aide dans les tout premiers jours de mai, la petite flottille française chargée du matériel et des munitions indispensables au salut du Canada ne débouqua de la Gironde que le 10 avril et n’arriva dans l’estuaire du Saint-Laurent que le 14 mai. L’escadre anglaise l’avait précédée de six jours et avait déjà remonté le fleuve.

    M. d’Anjac, commandant du convoi français, qui n’avait pour escorte que 3 petits bâtiments de guerre, fut obligé de se réfugier dans la rivière de Ristigouche, en Acadie, où il demeura inactif jusqu’au mois de juillet, époque à laquelle ses navires furent attaqués et détruits par les Anglais. Le Canada allait donc être réduit à ses propres forces.

    La mauvaise saison s’était écoulée sans événement important. Depuis la prise de Québec, la ligne de démarcation restait fixée à la rivière du Cap Rouge, à 3 lieues de la ville. Les avant-postes français avaient pour point d’appui un fort de pieux construit pendant l’automne à l’embouchure de la rivière Jacques-Cartier. Le général Murray, gouverneur britannique de Québec, avait établi les siens dans les villages de Sainte-Foy et de Vieille Lorette.

    Au débouché du lac Champlain, on conservait de part et d’autre les positions de l’automne, les Français à leur nouveau fort, dans l’Ile aux Noix, barrant le passage entre le lac et le Saint-Laurent ; les Anglais dans l’ancien fort Saint-Frédéric qu’ils avaient rebâti et considérablement augmenté. Vers le lac Ontario, le premier poste français était également une fortification en pieux, le fort Lévis, récemment élevé dans une île du Saint-Laurent, à peu de distance de la Providence, mission indienne de l’abbé Piquet. Le lac était au pouvoir de l’ennemi qui avait réédifié le fort de Chouaguen ou Oswego et qui depuis 1759, était maître du fort Niagara.

    Pour épargner les vivres, et conformément à la coutume des dernières années, les bataillons de ligne avaient été cantonnés dans les villages et logés chez l’habitant.

    Au cours de l’hiver, les effets de la prise de Québec commencèrent à se faire sentir, non seulement dans la province de ce nom, mais aussi dans l’Acadie. Le gouverneur Murray inonda le pays d’affiches remplies de promesses et de menaces. Il encouragea les habitants à apporter des provisions en promettant le paiement en argent comptant et envoya des colonnes volantes réquisitionner du bois de chauffage et brûler les maisons des paysans restés fidèles aux autorités françaises. Ces mesures entraînèrent la soumission de onze paroisses des environs de la capitale et amenèrent la neutralité de nombreux miliciens.

    Cependant, le contact ne fut pas perdu. Malgré la défense de Murray, les communications demeurèrent ouvertes, le trafic entre Québec et Montréal se maintint et prit même plus d’activité, grâce à l’apport des marchandises anglaises qu’on échangeait contre les pelleteries de l’intérieur. Au surplus, beaucoup des habitants de la province inférieure, lors du retour de Lévis et du second siège de Québec, répondirent à l’appel de Vaudreuil et oublièrent les engagements imposés pour se rallier au vieux drapeau.

    Il n’en pouvait pas être de même pour les Acadiens, dont les rapports avec le Canada français, toujours difficiles, étaient devenus presque impossibles depuis que les Anglais étaient maîtres du bas Saint-Laurent.

    Dans la correspondance de Vaudreuil, nous relevons une longue dépèche au sujet des Acadiens. Les débris de cette malheureuse population qui avaient échappé à la déportation décrétée contre eux par les représentants du pouvoir britannique, s’étaient réfugiés dans quelques localités de la baie des Chaleurs, de la rivière Saint-Jean et aux environs de Beauséjour, devenu fort Cumberland. Jusqu’à la chute de Québec, ils avaient reçu du gouverneur général des secours en vivres et en effets, et étaient restés en relations avec le Canada. Les événements de la fin de 1759 modifièrent leur situation qui s’aggrava de jour en jour.

    Aussi commencèrent-ils à prêter l’oreille aux ouvertures des autorités anglaises de Louisbourg. Ces fonctionnaires firent répandre parmi eux des proclamations les invitant à la soumission et pleines de bonnes paroles : « Je suis commandé de vous assurer par S. M. que vous jouirez de tous vos biens, vos libertés et propriétés avec un exercice libre de votre religion, comme vous verrez par le manifeste que j’ai l’honneur de vous envoyer… Si vous doutez de la sincérité de mon coeur, je suis prêt à échanger des otages ». Par contre, le refus d’obéissance entraînerait les peines les plus sévères et exposerait les récalcitrants à être passés au fil de l’épée.

    Soit conviction qu’il n’y avait plus rien à attendre de la cour de Versailles, soit désir de sauver leurs ouailles de nouvelles persécutions, soit cajolerie des messagers anglais, plusieurs des prêtres qui desservaient les paroisses acadiennes exercèrent leur influence en faveur de la pacification. Vaudreuil fut avisé que l’abbé Mannach s’était rendu au fort Cumberland avec quatre délégués représentant les villages de Miramichi, Chibouctou, Boukloc et Memenrenconick et avait entamé des pourparlers avec le colonel Fraye, commandant du poste. L’abbé Coquart était parti de Québec, sans permission de son évêque, avec un passeport du général Murray ; aussitôt arrivé à la rivière Saint-Jean, il avait fait sa soumission au commandant du fort Latour. Les agissements de l’abbé Maillard et du père Germain étaient suspects.

    Ces rapports, transmis par les agents français encore en Acadie, mirent le gouverneur général en fureur : « A l’égard des missionnaires, écrit-il au ministre, je n’éclaterai que lorsque nous serons dans des circonstances moins critiques ». Boishébert qui, depuis plusieurs années, commandait les quelques troupes détachées en Acadie, se montre très sévère vis-à-vis des ecclésiastiques : « Qui est-ce qui peut vous autoriser à engager les Acadiens à faire l’aveu aux Anglais qu’ils sont leurs sujets, en se soumettant à eux ? Vous voudriez présentement qu’ils fissent leur paix particulière, parce que vous y trouvez votre intérêt, ce n’était point autrefois de même, car si nous avons la guerre et si les Acadiens sont misérables, souvenez-vous que ce sont les prêtres qui en sont la cause. J’ai été envoyé sur cette côte pour les engager à persévérer dans l’attachement qu’ils ont témoigné jusqu’à présent pour la France, et j’ai le chagrin de voir que ceux qui devraient le plus les y entretenir sont les premiers à les en éloigner. Il semble même que vous vous êtes tous entendus pour cela ».

    Il est difficile de partager la colère de Vaudreuil et de son lieutenant qui avaient leur part de responsabilité dans les souffrances des Acadiens. Sans doute l’acceptation des offres de l’ennemi n’était pas pour plaire, mais quand on se rappelle l’endurance sublime que ces infortunés avaient déployée, les maux qu’ils avaient bravés pour conserver leur nationalité, l’on ne saurait leur reprocher qu’abandonnés de tous, sans espoirs de secours, ils se fussent résignés à écouter, malgré la défiance que l’expérience du passé leur inspirait, les propositions du vainqueur, plutôt que de mourir de faim et de misère.

    En fait d’hostilités, il n’y eut, durant la mauvaise saison, que des escarmouches dont la plus importante, celle de Lorette, fut un petit succès pour les Anglais qui chassèrent, le 18 mars, d’une redoute où il était retranché, un détachement commandé par Herbier avec perte d’une centaine d’hommes. D’après Knox, les soldats britanniques n’auraient eu que 6 blessés, mais près de 100 des leurs furent à un tel point atteints par le froid, qu’il fallut les ramener en traîneau, à moitié gelés. Pendant l’hiver, la garnison de Québec fut décimée par la sévérité du climat, par les maladies, et surtout par le scorbut. La mortalité fut excessive, et les hôpitaux, tant permanents que provisoires, furent tout à fait insuffisants. De 7300 combattants au moment du départ de la flotte anglaise, les effectifs tombèrent à 4800 à la date du 1er mars et ne dépassaient guère 4000 à la fin d’avril.

    Cet état de choses, bien connu à Montréal, était de nature à encourager les projets offensifs des Français. En effet, en dépit de la tranquillité apparente, Vaudreuil et Lévis étaient bien d’accord pour risquer un effort désespéré contre Québec.

    Ils n’ignoraient pas les attaques concentriques qui seraient poussées contre la province au cours de l’été de 1760, mais de toutes, la plus dangereuse serait celle qui prendrait l’ancienne capitale comme base et pénétrerait au coeur de la colonie en se servant de la grande voie du Saint-Laurent. La reprise de Québec par le défenseur du Canada décuplerait les difficultés d’une opération de ce genre, si même elle ne la rendait pas irréalisable.

    Mais la tentative contre Québec, pour présenter quelques chances de succès, devait être effectuée au printemps, avant l’ouverture du Saint-Laurent aux renforts que le gouvernement anglais expédierait certainement à sa garnison. Ces renforts, on l’espérait du moins, seraient précédés par ceux qu’on avait réclamés à la cour de Versailles et pour lesquels celle-ci comprendrait, à coup sûr, la nécessité impérieuse d’un prompt départ. Néanmoins, tout en comptant sur le concours de la métropole, les autorités canadiennes firent, de leur propre initiative, tout ce qui était humainement possible pour mener à bonne fin leur audacieuse entreprise.

    En premier lieu, elles conçurent le projet d’une surprise en plein hiver. Des préparatifs furent faits, des échelles en quantité furent réunies, mais le manque de vivres et surtout l’impossibilité de nourrir, à cette époque de l’année, l’armée une fois assemblée, firent remettre l’exécution au printemps.

    Afin de rétablir l’effectif des troupes régulières qui n’avaient pas reçu de recrues (A l’exception des 3 ou 400 hommes amenés par Bougainville) depuis 1758 et qui avaient été fort éprouvées par la campagne de 1759, on adjoignit à chaque bataillon de ligne ou de marine trois compagnies de miliciens choisis, autant que possible, dans les paroisses où le régiment avait eu ses quartiers d’hiver. Les unités étaient commandées par un capitaine spécialement détaché à cet effet et étaient astreintes au même service et soumises au même régime que les réguliers.

    Grâce à ces mesures, Lévis put disposer de 3900 officiers et soldats appartenant aux 8 bataillons de France ou à la marine, de 2500 miliciens incorporés dans l’infanterie ou indépendants, de 200 cavaliers empruntés aux éléments locaux. A ce noyau d’hommes solides, on espérait ajouter les miliciens de la province de Québec que le premier succès ferait accourir aux drapeaux, mais auxquels il faudrait distribuer des fusils, les leurs ayant été, en grande partie, confisqués par les Anglais. Le côté faible de l’expédition était celui du matériel et des munitions d’artillerie, dont la qualité laissait tout autant à désirer que la quantité.

    Dans une circulaire aux commandants de bataillons, Lévis ne fait pas mystère des difficultés de l’entreprise et fait appel à leur énergie et à leur patriotisme : « Notre départ dépend de la fonte des glaces pour profiter de l’instant où la navigation sera libre ; car il est très important que l’armée soit rendue devant Québec avant que les ennemis aient pu travailler à des ouvrages extérieurs… Je vous prie de les prévenir (les soldats et miliciens qui composent votre bataillon) qu’ils doivent s’attendre à faire une campagne dure. Je ne vois la subsistance bien assurée qu’en pain, et lorsque nous serons devant Québec, nous ne mangerons, soit en cheval, soit en boeuf, que la viande que nous pourrons avoir. Les officiers n’auront à compter que sur « la même ration du soldat et leur eau-de-vie qu’ils recevront en nature ». La discipline la plus exacte devra être appliquée : Nous avons à combattre des troupes qui l’observent et pour les vaincre, il ne faut pas s’écarter de ce principe ».

    Après avoir parlé du « salut de la colonie » et de la gloire « des armes du Roi », Lévis touche une note heureuse en rappelant la sympathie qui existait entre les soldats et leurs hôtes : « Nous devons aussi, par une entreprise audacieuse, marquer la reconnaissance que nous devons à la colonie qui nous nourrit depuis le temps que nous y sommes. Les habitants ont reçu nos soldats comme leurs enfants, et nous ne pouvons que nous louer de l’amitié et de l’attachement que nous avons reçu tant en général qu’en particulier de tous les Canadiens ».

    De leur côté, le gouverneur Vaudreuil et l’intendant Bigot avaient mis tout en oeuvre pour seconder les efforts du général, le premier, en lançant des ordonnances et des lettres circulaires adressées aux autorités civiles et ecclésiastiques de la province, et en rédigeant des instructions pour Lévis auquel il avait remis la direction des opérations militaires, le second, en tirant d’un pays épuisé des ressources pour l’approvisionnement du corps expéditionnaire.

    Le mémoire de Vaudreuil prévoyait la mauvaise volonté de certains habitants et déléguait à Lévis pleins pouvoirs pour sévir contre les dissidents : « Comme le zèle des Canadiens pourrait être susceptible de quelque ralentissement, étant intimidés par les menaces du général Murray, M. le chevalier de Lévis accompagnera nos lettres circulaires d’un manifeste rigide par lequel il relèvera ces Canadiens de leur crainte et les assujettira à se joindre à lui sous peine de la vie ».

    Contrairement à ses habitudes, le gouverneur général ne semble guère optimiste : « Quoique le succès du siège de Québec paraisse incertain, et par le peu de moyens que nous avons en munitions, artillerie et vivres, et par nos forces mêmes vis-à-vis de celles de l’ennemi qu’il est de notre prudence de supposer d’environ 4000 combattants, qui pourront augmenter en nombre par les secours que les Anglais attendent d’un instant à l’autre, nous avons néanmoins mûrement réfléchi et déterminé, M. le Chevalier, que tous ces obstacles ne sauraient nous arrêter, que l’expédition de Québec est l’unique parti à prendre pour conserver encore la colonie au Roi et pour nous mettre à portée de recevoir librement les secours qu’il aura plu à S. M. de nous faire passer ». Enfin en donnant à Lévis l’autorisation nécessaire pour négocier la capitulation de Québec, le gouverneur lui fait observer que les circonstances empêchent de se montrer difficile sur les conditions qui seraient accordées à l’ennemi.

    L’embarquement commença le 20 avril. La flottille descendit le Saint-Laurent, escortée par deux petites frégates et par quelques bâtiments armés qui avaient hiverné dans le haut du fleuve. Les eaux étaient encore prises dans beaucoup d’endroits, et ce ne fut pas sans perte considérable de bateaux, de vivres et de munitions que le matériel put être mis à terre à la Pointe-aux-Trembles, où la majeure partie des troupes s’était assemblée.

    Sur l’avis de la Pause, aide-maréchal général des logis, qui avait été envoyé en reconnaissance, on résolut de franchir la rivière du Cap-Rouge à deux lieues de son embouchure, et de gagner Sainte-Foy, en traversant les marais de la Suette.

    Le 26, Bourlamaque, qui commandait l’avant-garde, accomplit ce programme et se posta dans des maisons à un quart de lieue des hauteurs de Sainte-Foy où se tenaient les Anglais. Lévis le rejoignit avec le gros.

    Il fit, écrit-il dans son journal, une nuit des plus affreuses, un orage et un froid terribles, ce qui fit beaucoup souffrir l’armée qui ne put finir de passer que bien avant dans la nuit. Les ponts s’étant rompus, les soldats passaient dans l’eau. Les ouvriers avaient peine à les réparer dans l’obscurité, et sans les éclairs, on eût été forcé de s’arrêter. On dispersa l’armée dans les habitations pour se garantir de la pluie et raccommoder les armes, pour être en état de marcher au point du jour, M. le chevalier de Lévis ayant résolu d’attaquer. Mais il fallut attendre les 3 pièces dont se composait l’artillerie de campagne et qui étaient indispensables pour battre l’église et les maisons fortifiées de Sainte-Foy.

    Le rapport du général Murray diffère peu de la relation française. D’après ce document, les Anglais comptaient sur un retour offensif des Français aussitôt que le dégel surviendrait. C’était, en effet, seulement après l’ouverture du printemps qu’il serait possible de travailler sur le plateau d’Abraham aux retranchements qui constitueraient le facteur essentiel de la défense. Même à la date du 25 avril, on pouvait à peine enfoncer les premiers piquets, le dégel n’ayant pas pénétré à plus de 9 pouces de la surface.

    Dans des conditions pareilles, l’assaillant avait tout avantage à brusquer l’attaque. Pour se protéger contre l’armée canadienne, Murray avait pris des mesures tant militaires que civiles : dès le 18 avril, il avait fait occuper l’embouchure de la rivière du Cap Rouge. Le 21 avril, les habitants de Québec trouvèrent affichée sur les murs, une proclamation leur intimant l’ordre de vider les lieux avec leurs familles et leurs effets dans un délai de trois jours. C’est en vain que la population protesta contre un arrêté qui était en contradiction avec la capitulation de l’automne précédent ; force fut de déguerpir. L’élément féminin se vengea en criant bien haut que les Anglais avaient toujours eu la réputation d’être des gens sans foi, et que maintenant, il n’y avait plus de doute sur la vérité du reproche.

    Jusqu’au matin du 27 avril, Murray, quoique sur ses gardes contre une agression qu’il avait prévue, ne paraît pas avoir été exactement renseigné sur les premiers mouvements qui suivirent le débarquement des Français. Un incident curieux le mit au courant. Un artilleur de l’armée de Lévis, embarqué sur une chaloupe qui avait chaviré, se réfugia sur un glaçon et fut emporté à la dérive jusqu’à la rade de Québec. Le 27, à 2 heures du matin, des matelots anglais, attirés par ses cris, le ramassèrent plus mort que vif et apprirent de sa bouche, avec ses aventures, l’approche des Français. Murray, aussitôt averti, appuya avec les grenadiers, des piquets fournis par chaque régiment et 10 canons, l’infanterie légère et les rangers chargés du service des avant-postes.

    La journée du 27 se passa en escarmouches et en reconnaissances. Lévis, toujours sans canon, avec des soldats fatigués et éparpillés, remit prudemment l’affaire au lendemain. Les Anglais firent rentrer la plupart de leurs troupes, ne laissant qu’un détachement à la maison Dumont et dans une redoute à la limite de la plaine. Ils avaient évacué l’église de Sainte-Foy après y avoir mis le feu.

    Disons un mot de l’emplacement qui servit de théâtre à la bataille que nous allons décrire. Québec, ou plutôt le quartier principal appelé la ville haute, est édifié sur l’extrémité d’un promontoire baigné au sud par le Saint-Laurent, au nord par son affluent, le Saint-Charles. Ces hauteurs, qui portent le nom de côte d’Abraham, parallèles au grand fleuve, remontent son cours en s’élargissant au fur et à mesure qu’elles s’éloignent de l’enceinte de la ville.

    A l’époque de l’affaire, le terrain, moitié en friches, moitié en cultures, était jalonné de bosquets et coupé de de bas-fonds marécageux. Deux chemins conduisaient des portes de Québec aux villages de Sainte-Foy et de Sillery qu’entouraient de grands bois courant jusqu’aux falaises du Saint-Laurent. Le long de ces routes s’égrenaient alors les maisons des habitants, la plupart isolées et séparées les unes des autres, nous dit un narrateur, par des clos de 3 ou 4 arpents. Le combat allait se livrer à proximité du plateau où Wolfe et Montcalm avaient rencontré quelques mois auparavant une mort glorieuse.

    Sur le même terrain, les mêmes adversaires se retrouvaient en présence ; d’un côté les 4000 réguliers de Murray, bien reposés, vétérans éprouvés, fiers de leur victoire récente, appuyés par une artillerie nombreuse ; de l’autre, les 6000 hommes de Lévis, presque sans artillerie, moitié troupiers en guenilles, moitié paysans sans uniformes, mal armés, mal chaussés, ceux-ci comme ceux-là fatigués de leur longue étape et de leurs tristes bivouacs.

    Au cours de la nuit du 27 au 28 avril, le général britannique fit évacuer la maison Dumont, située sur la chaussée de Sainte-Foy à Québec. Elle fut occupée au point du jour par les Français. La retraite de Murray fit croire que l’ennemi ne risquerait pas un engagement et qu’il se bornerait à tenir derrière les murs de Québec.

    Aussi les premières heures de la journée du 28 furent-elles consacrées par Lévis à rechercher un endroit convenable pour y faire camper son armée et à préparer l’installation d’un dépôt de vivres à l’Anse-au-Foulon où Wolfe avait opéré son débarquement l’année précédente. Quant aux Canadiens, ils s’attendaient si peu à une bataille qu’ils s’employèrent pour la plupart à nettoyer leurs fusils et à retirer les charges que la pluie de la nuit avait mouillées.

    Tout à coup, on vit l’armée anglaise, qui avait débouché de Québec vers 7 heures du matin et qui, à en juger par la quantité d’outils emportés, paraissait vouloir se retrancher à faible distance de l’enceinte, prendre ses formations de combat, descendre des hauteurs, et marcher sur les cantonnements français.

    Le général Murray, officier énergique, plein de confiance dans la supériorité morale de ses troupes, désireux peut-être de se distinguer par une victoire dont l’honneur lui reviendrait tout entier, s’était décidé à assumer l’offensive.

    Voici les motifs qu’il fournit pour justifier sa conduite : « La place n’est pas fortifiée et est commandée partout du côté de la terre. Ma garnison dont l’effectif s’est effondré à la suite du scorbut qui a sévi avec persistance jusqu’à ne compter que 3000 combattants, s’affaiblissait de jour en jour. Il m’était devenu impossible de me retrancher sur les hauteurs d’Abraham, quoique nous nous fussions munis depuis longtemps de fascines et de tout le matériel nécessaire. Je ne pouvais donc hésiter un instant sur la convenance de livrer bataille à l’ennemi. Comme chacun sait, la place n’est pas tenable contre une armée maîtresse des hauteurs. En conséquence, j’ai donné les ordres nécessaires au cours de la nuit, et à 7 heures le lendemain matin, je suis sorti avec toutes les forces que j’ai pu réunir et j’ai rangé ma petite armée sur les hauteurs ».

    Les troupes britanniques étaient réparties en deux brigades, chacune de 4 bataillons, celle de droite commandée par le colonel Burton, celle de gauche aux ordres du colonel Fraser. 2 bataillons étaient en réserve. L’infanterie légère du major Dalling couvrait le flanc droit, et un détachement de rangers et de volonlaires, le flanc gauche de l’armée. Chaque bataillon était accompagné de ses deux pièces de campagne.

    Aussitôt qu’il se rendit compte des intentions de l’adversaire, Lévis fit hâter le déploiement de ses troupes, posta cinq compagnies de grenadiers dans la maison Dumont pour y appuyer sa gauche et porta cinq autres compagnies sur une petite éminence qui devait masquer la droite de la ligne.

    Les deux brigades de la droite étaient placées et la troisième débouchait lorsque les ennemis, qui étaient formés, se mirent en mouvement pour les charger et firent usage de 24 bouches à feu qu’ils avaient et même de leur mousqueterie, lorsqu’ils furent plus près. Lévis s’apercevant du danger auquel allaient être exposées les deux brigades de droite, encore en l’air, les fit « retirer à l’entrée du bois qui était derrière, pour attendre que les autres fussent formées et pussent les protéger ».

    L’affaire s’engageait fâcheusement pour les Franco-Canadiens. Les voltigeurs anglais reprirent possession de la maison Dumont que les grenadiers français, se conformant au recul de leur droite, avaient évacuée. Pour comble de malheur, le brave Bourlamaque, qui surveillait ce mouvement, fut blessé pour la troisième fois depuis son arrivée au Canada et forcé de quitter le champ de bataille.

    A la droite, la retraite commandée par Lévis fut mise à profit par les troupes légères de Murray qui s’emparèrent du terrain abandonné. Encouragée par ces avantages, toute la ligne anglaise prit l’offensive, précédée par son artillerie qui déversait sur les Français une pluie de projectiles. Cette manœuvre, en faisant descendre les bataillons de Murray des hauteurs où ils étaient rangés au début de l’action, fut la cause de leur perte.

    Les Français revenus de leur surprise s’étaient ressaisis. A la gauche, les grenadiers d’Aignebelle se sentant soutenus, se lancèrent à l’assaut de la maison Dumont et chassèrent l’infanterie légère britannique de cette bâtisse, ainsi que du moulin voisin. A leur suite, la brigade de la Sarre composée du bataillon de ce nom et de celui de Béarn marcha en avant sans tirer et sans se laisser arrêter par la mitraille.

    Ici se place un épisode glorieux décrit par deux officiers français, Malartic et Johnstone, dont l’un fut acteur et dont l’autre reproduit le récit de ses compagnons d’armes.

    Pour aborder les Anglais, la brigade de la Sarre avait à traverser un bas-fond recouvert de deux pieds de neige à moitié fondue. Le chevalier de Lévis, la voyant fort empêtrée dans ce bourbier, lui fit dire de gagner l’abri de quelques maisons peu éloignées. L’officier porteur de cet ordre le traduisit en criant sans explication : « Demi-tour à droite ». Aussitôt un flottement et un commencement d’hésitation qui aurait pu mal tourner, les Anglais n’étant qu’à 50 pas. Malartic, major de la brigade, au lieu de faire face en arrière, comme l’aurait voulu le commandement, courut se placer à 15 pas en avant. Le vieux colonel d’Alquier, commandant de la brigade, se mit à côté de lui et, lui disant tout bas : « Major, je prends tout sur moi », s’écria à forte voix : « En avant, mes enfants, ce n’est pas le moment de reculer quand on est à 20 pas de l’ennemi. En avant et à la baïonnette ». Électrisés par les paroles et par la vue de leur colonel ruisselant du sang d’une blessure qu’il venait de recevoir, les hommes s’élancèrent à la charge et, par un choc irrésistible, enfoncèrent la ligne anglaise.

    Entre temps, la maison et le moulin Dumont étaient le théâtre d’une lutte sanglante entre les grenadiers d’Aiguebelle et les Highlanders qui étaient accourus à l’aide de leurs camarades. Les bâtiments finirent par rester au pouvoir des grenadiers, mais au prix de sacrifices terribles. A la fin de la bataille, les compagnies, d’un effectif normal de 45 hommes, étaient réduites à 14.

    Cependant, malgré ces heureux incidents, le gros des Anglais tenait bon. Murray avait fait appel à sa réserve et envoyé un bataillon au secours de sa droite. Lévis qui, pendant cette journée, se montra partout au premier rang et échappa aux balles par miracle, vola à l’endroit où se trouvait la Sarre et loua d’Alquier de sa désobéissance : « Vous avez rendu au Roi le plus grand service en refusant de faire demi-tour. Tenez encore cinq minutes, et je réponds de la victoire ». Puis il retourna à sa droite où le combat prenait une tournure favorable.

    L’avant-garde anglaise, après son premier succès, avait été mise en échec par les Canadiens de Montréal qui, excellents tireurs, s’étaient embusqués à l’orée du bois de Sillery. Sous la protection de leur mousqueterie, les bataillons de ligne et de la marine se formèrent rapidement et, se portant en avant, recouvrèrent le terrain perdu. On se fusilla de part et d’autre à bonne portée. Mais les premiers échelons battus de l’armée britannique, dans leur recul désordonné, s’étaient répandus sur tout le front de bataille.

    Non seulement, ils gênaient le tir de leur infanterie, mais ils masquaient l’artillerie et l’empêchaient de continuer un feu qui avait été jusqu’alors très meurtrier pour les Français. En vain Murray et ses brigadiers essayèrent-ils de rallier les fuyards, tous leurs efforts ne firent qu’augmenter la confusion.

    Ce fut une attaque de flanc qui détermina la victoire. Lévis avait affecté deux brigades à ce mouvement. L’une, celle de la Reine, par suite d’un ordre mal compris ou mal transmis, se trompa de direction et resta inactive ; mais la brigade de Royal Roussillon, sous la conduite du brave Poulhariès, suivie d’un détachement canadien, profita des accidents de terrain pour se glisser entre les falaises du Saint-Laurent et la gauche anglaise qui, descendue de ses hauteurs, se débattait dans la neige et la boue des bas-fonds. La ligne ennemie dépassée, Poulhariès fit faire à gauche à ses hommes et chargea à fond.

    Cet assaut imprévu eut une pleine réussite. Les Anglais, déjà ébranlés par la pluie de balles et par les boulets des trois canons, que Lévis avait fait mettre en batterie, se crurent coupés de Québec et s’enfuirent en désordre s’abriter autour des blockhaus construits pendant l’hiver en avant de l’enceinte. Vainement les derniers bataillons de la réserve tentèrent d’arrêter la déroute. Leur intervention tardive ne put rétablir la balance. La défaite de la gauche entraîna celle de la droite. Sauf deux bataillons qui gardèrent leurs formations et couvrirent de leur mieux le recul, toute l’armée britannique ne devint plus qu’une masse confuse dont la rentrée à Québec, au dire de l’historien anglais Mante, ressembla bien plus à une fuite qu’à une retraite.

    La bataille, qui dura deux heures, fut beaucoup plus longue et plus sanglante que celle du 13 septembre 1759. Elle se termina par une victoire complète des Français qui eût été encore plus décisive sans l’erreur qui immobilisa la brigade de la Reine.

    Elle coûta cher aux deux parties : les pertes françaises totales, d’après les états officiels, se montèrent à 833 hommes dont une forte proportion d’officiers. Les vaincus furent encore plus éprouvés ; leur déficit atteignit le chiffre de 1100 tués, blessés ou pris. Toute leur artillerie, composée de 22 canons, resta entre les mains des Français. Bref, la bataille de Sainte-Foy où ces derniers eurent 14 % et les Anglais 27,5 % de leurs effectifs mis hors de combat, fut proportionnellement aussi meurtrière que les grandes actions européennes de la guerre de Sept ans et, à cet égard, peut être comparée aux batailles de Mandchourie entre les masses russes et japonaises.

     

     

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