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    Le débarquement de Gallipoli

    D’après « Les armées françaises dans la grande guerre » – 1923

     

    Le 15 avril, le corps expéditionnaire d’Orient avait commencé ses embarquements à Alexandrie et son départ sur quatre groupes de transports s’était échelonné entre le 16 et le 19 avril.

    Le 21, la concentration était achevée. Elle réunissait à Moudros (île de Lemnos) toute l’infanterie, l’artillerie de montagne, quatre batteries de 75 et l’artillerie lourde ; à Sigri (île de Mitylène), à Trebuki (île de Skyros) et à Kondia (île de Lemnos), le reste de l’artillerie et les divers autres éléments. Enfin, l’escadrille était en route pour Ténédos, choisie comme centre d’aviation.

    Ce groupement a été effectué en vue de l’opération que doit exécuter incessamment le corps expéditionnaire allié. On connaît la mission confiée aux troupes réunies sous le commandement du général Hamilton.

    Pour la remplir, le commandant des troupes franco-anglaises avait envisagé trois zones d’attaque situées toutes trois dans la presqu’île de Gallipoli et offrant des facilités de débarquement à peu près équivalentes : celle de Boulaïr, celle de Suvla et la région située au sud du couloir Gaba Tépé, baie de Kilia. Il rejeta la première parce qu’elle présentait des inconvénients sérieux, les troupes débarquées en ce point risquant d’avoir à lutter à la fois contre des adversaires venant de Thrace et contre l’armée des Dardanelles ; il élimina de même la seconde comme trop éloignée du détroit, théâtre d’opérations de la flotte.

    En agissant dans la partie méridionale de la péninsule, on évitait toutes ces difficultés : le débarquement pourrait se faire avec l’appui de l’artillerie navale sur les deux ailes ; on s’y trouverait à distance relativement courte du goulet de Chanak, et, par suite de la situation excentrique de l’endroit attaqué, on espérait que l’on disposerait de quarante-huit heures avant que les Turcs pussent y réunir leurs disponibilités.

    Dans cette région, la plage proche de Gaba Tépé, située à 5 kilomètres du point culminant de Kilid Bahr, attirait plus particulièrement l’attention : il était tentant d’y débarquer la plus grande partie du corps expéditionnaire ; puis, par une attaque énergique et rapide, exécutée toutes forces réunies, d’enlever cette position.

    Mais l’opération n’était pas possible, la largeur de la plage étant trop faible pour permettre le débarquement à peu près simultané de troupes nombreuses avec leur matériel et leurs approvisionnements.

    Le général Hamilton renonça par suite à en faire son terrain d’opérations principal, tout en le maintenant comme point d’attaque secondaire ; le rôle confié aux troupes mises à terre à Gaba Tépé fut moins important et consista à s’emparer de Koja Déré et du Mal Tépé pour gêner l’arrivée des renforts ennemis dans le sud de la presqu’île et couper la retraite des unités turques opérant vers Achi Baba en face du gros des forces alliées.

    Celui-ci débarquerait en des points différents et répartis entre la baie de Morto et une plage située à l’ouest de Krithia ; l’état-major britannique espérait obtenir par la concordance de ces diverses actions, le succès qu’on ne pouvait atteindre par une seule attaque en masse partant de Gaba Tépé.

    Ce plan présentait cependant un inconvénient : les troupes qui exécutaient l’attaque principale et qui, dans ce but, débarquaient dans la partie méridionale de la presqu’île pour marcher sur leur premier objectif, la position Krithia, Achi Baba, étaient exposées à être prises à revers par l’artillerie turque en batterie sur la rive asiatique du détroit, tant pendant l’opération de mise à terre sous le feu que pendant les attaques qui devraient suivre. Il était donc nécessaire, pour faciliter les premières opérations, d’occuper au moins temporairement la côte en face de Sedd-ul-Bahr et de la baie de Morto.

    Toutes ces considérations amenèrent le général commandant en chef le corps expéditionnaire de la Méditerranée à prescrire deux attaques, exécutées la principale par des troupes débarquant à l’extrémité de la péninsule, la secondaire par un corps partant de la région de Gaba Tépé ; ces deux opérations devaient être accompagnées et facilitées par une diversion à Koum Kalé sur la rive méridionale des Dardanelles et par deux démonstrations.

    La préparation de l’attaque principale fut confiée à la 29e division débarquant dans la région cap Tekké, Sedd-ul-Bahr avec un bataillon vers Eski Hissarlick dans la baie de Morto et deux à l’ouest de Krithia. Cette division devait conquérir une zone de sécurité suffisante pour permettre le débarquement et le déploiement des autres corps chargés de l’aider dans sa tâche ultérieure.

    Au corps d’armée d’Australie et de Nouvelle-Zélande (ANZAC) était réservée l’opération secondaire, exécutée dans la partie resserrée de la péninsule, opération pleine de promesses et susceptible, pensait-on, de procurer de grands résultats.

    Enfin le corps expéditionnaire français était chargé de faire sur la rive asiatique, la diversion destinée à rendre plus aisés les débarquements dans la presqu’île de Gallipoli, en retenant momentanément en Asie Mineure les troupes qui s’y trouvaient et surtout en y neutralisant par son action, l’artillerie ennemie ; il devait aussi se tenir prêt à collaborer à l’offensive de la 29e division anglaise.

    Deux démonstrations avec simulacre de débarquement étaient prescrites, l’une au nord vers Boulaïr, l’autre au sud vers la baie de Besika, pour tromper l’ennemi et retenir loin de Krithia les troupes placées dans les environs. L’exécution de ces feintes était confiée, la première, aux navires portant les unités de la « Royal Naval Division », la seconde, à l’escadre française et à une partie de la flotte de transport de notre corps de débarquement.

    Les opérations des forces alliées, qui ont pour but les débarquements de vive force et la conquête d’une base de départ, comprennent d’abord deux actions simultanées : l’une, exécutée dans la presqu’île de Gallipoli par les Anglais pour assurer aux plages de débarquement une ligne de protection rapprochée, l’autre, par les Français pour faciliter la tâche de leurs alliés. Puis, la mission de nos troupes heureusement remplie, une lutte soutenue côte à côte dans la région cap Hellés, Krithia et destinée à donner au gros du corps expéditionnaire chargé de l’attaque principale le terrain indispensable à son ravitaillement et à sa progression ultérieure.

    Les événements qui se sont déroulés dans la région des Dardanelles, depuis le jour du débarquement jusqu’à la première accalmie, seront donc exposés ci-après dans l’ordre suivant :
    1 – Diversion de Koum Kalé.
    2 – Opérations britanniques de mise à terre et combats livrés pour la possession et l’utilisation des plages.
    3 – Offensive menée par les troupes anglaises, aidées cette fois sur leur droite par une partie du corps expéditionnaire français.

    Pendant toute cette période, les événements, qu’ils soient le résultat de l’action britannique ou qu’ils découlent de l’intervention française, sont tellement liés et ont une telle répercussion les uns sur les autres, qu’il est nécessaire de les traiter presque aussi longuement. Dans la suite, chacun des alliés agissant dans une zone bien définie et souvent seul, les opérations des troupes anglaises ne seront exposées que dans la mesure nécessaire pour situer d’une façon plus précise l’action de notre corps expéditionnaire.

    D’après les ordres du général sir Jan Hamilton, le général d’Amade devait conserver à l’opération en Asie son caractère de diversion et, par suite, se borner à faire évacuer par les Turcs la région située en face de la baie de Morto « entre Koum Kalé et Yeni Shehr ». Il s’agissait donc d’occuper la mince et longue langue de terre située entre la mer et le Mendéré Chai, terrain peu accidenté au nord, sablonneux et marécageux en quelques points et particulièrement au centre et présentant à sa partie méridionale une crête orientée nord-est sud-ouest, à pente douce sur laquelle se trouvent Orkanié et Yeni Shehr. Le seul point de débarquement présentant un abri relatif était un terre-plein de 15 mètres de côté situé au pied du mur de la vieille forteresse de Koum Kalé.

    Le colonel Ruef, commandant la brigade coloniale, chargé de remplir la mission confiée au corps expéditionnaire avec un régiment d’infanterie coloniale, une batterie, un détachement du génie et les éléments de services nécessaires, décide de faire enlever d’abord Koum Kalé, dont la possession est indispensable, puis, cette localité solidement tenue, de marcher sur Yeni Shehr ; la batterie ne devait débarquer que lorsque la croupe d’Orkanié serait occupée et mise en état de défense face à l’est, mais la résistance des Turcs obligea d’exécuter cette opération beaucoup plus tôt.

    Le 25 avril, à 7 heures du matin, les cinq navires transportant le détachement chargé de l’opération, mouillent en vue des côtes d’Asie et mettent leurs embarcations à la mer ; ils ont été précédés par une escadre franco-anglaise qui, sous les ordres de l’amiral Guépratte, a depuis le point du jour bombardé tout le terrain à occuper. L’escadre chargée de la protection de l’opération comprenait les cuirassés Prince Georges (anglais), Joaréguiberry, Henri IV, Jeanne d’Arc et le croiseur russe Askold.

    Après un retard de deux heures environ, dû à la force du courant qui entraîne les convois de canots, le premier échelon, accueilli par un feu très violent partant des parapets du fort, débarque en subissant quelques pertes, enlève la position à la baïonnette et gagne rapidement du terrain dans le village qui est complètement occupé à 11 heures. Mais, dès que les coloniaux veulent avancer, soit vers le Mendéré, soit le long de la plage vers le mamelon d’Orkanié, ils sont arrêtés par des feux de face ou d’enfilade partant de tranchées habilement dissimulées, situées sur la rive droite de la rivière, dans le cimetière placé près du pont et sur le mouvement de terrain se dirigeant sur Yeni Shehr.

    Deux tentatives échouent avec des pertes sérieuses ; il en est de même d’une troisième dirigée sur le cimetière avec l’appui cette fois d’une pièce de 75 amenée jusqu’à la lisière sud-est du village.

    La nuit arrive sans que l’on ait pu obtenir un résultat : ordre est alors donné de se retrancher sur place et de se couvrir par des réseaux de fils de fer. C’est dans ces conditions que le corps de débarquement résiste à quatre attaques furieuses exécutées par les Turcs qui viennent se faire tuer jusque sur les défenses accessoires. Mais, dans la deuxième partie de la nuit, un certain nombre de soldats ennemis réussissent à pénétrer dans le village à la faveur de pourparlers ; ils se barricadent dans quelques maisons et résistent énergiquement à toutes les tentatives faites pour les chasser ; grâce à l’emploi du canon, ils finissent par être tous tués ou pris.

    Dans l’après-midi du 26, à la suite d’un tir bien réglé du croiseur auxiliaire Savoie et de notre batterie de 75, les défenseurs du mamelon d’Orkanié s’enfuient ou viennent se rendre et 500 nouveaux prisonniers s’ajoutent à ceux qui ont été faits depuis le débarquement. Ces prisonniers appartenaient aux 31e et 39e régiments d’infanterie (3e division du 15e corps).

    La marche en avant va pouvoir continuer, ce qui amènera l’occupation facile de la position qui commande le cours inférieur du Mendéré, lorsque l’ordre arrive de rembarquer à la nuit le détachement dont la mission a été remplie à « l’entière satisfaction du général Hamilton ». Le repli se fait méthodiquement d’une position à l’autre sans être gêné par les Turcs très démoralisés par la vigueur des attaques et l’énergie de la défense des troupes françaises.

    L’opération de rembarquement, particulièrement délicate en pleine nuit, sur une plage ouverte et en face d’un ennemi en éveil, est menée à bonne fin grâce à la calme fermeté des chefs et au courage discipliné des hommes, malgré le bombardement exécuté par les batteries de gros calibre d’In Tépé, bombardement qui cause des pertes sensibles.

    Cette première opération coûte au corps expéditionnaire d’Orient, 7 officiers, 183 hommes tués, et 13 officiers, 575 hommes hors de combat ; les pertes infligées à l’adversaire s’élèvent certainement à plusieurs milliers d’hommes sur lesquels on compte 600 prisonniers environ.

    L’action des troupes britanniques pour prendre pied dans la presqu’île de Gallipoli fut très pénible, car elle rencontra une énergique résistance appuyée sur une organisation puissante et, le 25 au soir, la situation était sinon critique, du moins très sérieuse : ce ne fut qu’à force de froide résolution, de volonté tenace et de tranquille courage que nos alliés vinrent à bout de toutes les difficultés et de tous les obstacles.

    A Gaba Tépé, la plage où s’opère le débarquement est formée par une étroite bande de sable surplombée par un éperon ne laissant accès vers l’intérieur que par sa partie méridionale ; grâce à cette configuration du terrain, le général Birdwood peut mettre sans trop de pertes son monde à terre et, à 14 heures, 12 000 hommes avec deux batteries d’artillerie de montagne ont débarqué. Mais le déploiement va être beaucoup plus malaisé, car les Turcs, inquiets de la menace que ces troupes constituent pour Kilid Bahr et Maïdos, lancent de furieuses contre-attaques pour les rejeter à la mer.

    Les Australiens résistent à toutes ces tentatives ; cependant, malgré leur énergie, ils ne peuvent que se maintenir, sans réussir à progresser sérieusement et, le 2 9 avril, le corps d’armée occupe entre Gaba Tépé et le plateau qui domine Fisherman’s Hut, à 1 500 mètres environ de la mer, une position très difficile, sur un terrain commandé, à droite, par les canons du massif fortifié de Kilid Bahr et, à gauche, par ceux de Sari Baïr.

    Après un début très heureux, les détachements d’aile de la 29e division, débarqués à l’extrémité même de la péninsule, eurent des sorts bien différents. Le bataillon, mis à terre à Eski Hissarlick (plage S), s’établit assez facilement sur une hauteur voisine de la batterie de Tott ; mais, trop isolé et trop faible, il ne peut avancer.

    A l’ouest de Krithia, le point (plage Y) choisi pour le débarquement des deux bataillons chargés de faciliter les opérations du reste de la division, en menaçant de ce côté la retraite des Turcs engagés plus au sud, est une étroite plage au pied d’une falaise de 35 mètres. Le terrain est si difficile que l’ennemi ne le surveille pas et tout le détachement peut s’installer sans coup férir au sommet de l’escarpement. Mais sa présence sur le flanc et si près de la position d’Achi Baba constitue par elle-même une menace trop sérieuse pour que l’ennemi ne mette pas tout en œuvre pour supprimer ce danger avant que des renforts n’en aient augmenté l’importance.

    Aussi, pendant toute la journée du 25 et la nuit suivante, les attaques se succèdent-elles violentes et acharnées : les troupes anglaises, qui souvent doivent se dégager à la baïonnette, subissent des pertes sérieuses et ne peuvent plus tenir, sans risque grave, sur une position trop étendue pour leur effectif réduit de moitié ; elles évacuent la région dans la matinée du 26.

    Quant au gros de la 29e division, son débarquement s’exécute sur trois plages situées : l’une X au nord du cap Tekké, l’autre W entre ce point et le cap Hellés et la troisième V à l’ouest de Sedd-ul-Bahr.

    C’est dans cette région que les Anglais vont rencontrer les plus durs obstacles : les Turcs n’ont rien épargné pour rendre difficile l’opération matérielle de la mise à terre et les réseaux de fils de fer se succèdent sur plusieurs rangées et même se prolongent sous l’eau par endroits ; enfin, sur les points qui dominent les plages, des tranchées et des redoutes abondamment pourvues de défenses accessoires sont destinées, avec les vieux forts des environs de Sedd-ul-Bahr et le village lui-même, à empêcher les assaillants d’atteindre la ligne de collines 114, 138 et 141 dont la possession permettrait au reste de la division et au corps expéditionnaire français de débarquer sans trop de difficultés. Toutes ces cotes étant indiquées en pieds, il faut, pour avoir approximativement l’altitude en mètres, diviser par 3 le nombre donné

    Cette ligne de protection rapprochée, située à 700 mètres au plus du rivage méridional, ne fut atteinte que le 25 dans l’après-midi et son occupation coûta de très lourdes pertes.

    Les troupes qui débarquèrent de part et d’autre du cap Tekké, après avoir subi de furieuses contre-attaques qui, un instant, les firent reculer, purent, avec l’aide des renforts envoyés immédiatement, enlever, celles du nord, les ouvrages de la cote 114 aux environs de laquelle se fit leur jonction avec le détachement voisin et, celles du sud, les redoutes élevées sur la hauteur 138. Mais la progression vers l’est ne put être continuée en raison des tirs très meurtriers partant du fort Ertoghrul et, dans cette région, la situation ne se modifia qu’au moment où le groupement plus important (près de trois bataillons), débarqué dans la baie située à l’ouest de Sedd-ul-Bahr, put avancer à son tour.

    En cet endroit, les événements prirent, dès le début, une tournure grave.

    Les troupes, accueillies aussitôt leur mise à terre par un feu violent partant de tous les points de l’amphithéâtre naturel qui entourait la plage, subirent des pertes élevées. L’opération fut interrompue et les hommes passèrent la journée soit protégés par un escarpement rocheux qui courait le long de la côte à quelques mètres du rivage, soit à l’abri de la coque d’acier d’un charbonnier, le River Clyde, qui les avait amenés et qu’on avait échoué au pied du château d’Europe (on appelait ainsi le fort de Sedd-ul-Bahr) pour faciliter le débarquement.

    Ce n’est qu’après un violent bombardement exécuté par la flotte le 26 au matin et la mise à terre d’un détachement à l’est de la localité que l’on put occuper l’ensemble de la position ; enfin, dans l’après-midi, l’enlèvement de la cote 141 et d’Old Castle achevèrent la prise de possession de toute l’extrémité méridionale de la péninsule.

    Ces premières opérations avaient coûté aux Anglais 6 000 hommes hors de combat et trois commandants de brigade dont le brigadier général Napier tué.

    Dans la journée du 26, en présence de l’acharnement de la résistance turque et en vue de hâter l’attaque de la ligne Achi Baba, Krithia avant l’arrivée des renforts ennemis, le commandant en chef des troupes alliées demande au général d’Amade de mettre le plus tôt possible deux bataillons à la disposition du général commandant la 29e division et de tenir prêts à être mis à terre un troisième bataillon et une batterie. Le débarquement des renforts demandés commença dans la soirée et, le 27 à 5 heures, les deux premiers bataillons français (175e régiment d’infanterie) étaient rassemblés au nord de Sedd-ul-Bahr, en arrière de la ligne anglaise, prêts à prendre leur part de la tâche qui s’annonçait très rude.

    Le 27, à 6 heures du matin, les unités françaises relèvent les troupes britanniques sur le front allant de la lisière nord d’Old Castle à la mer et, vers midi, le lieutenant-colonel commandant le 175e régiment d’infanterie reçoit l’ordre de coopérer à l’avance destinée à atteindre une ligne partant de l’embouchure située à 3 kilomètres nord-ouest du cap Tekké pour aboutir à la hauteur dominant la batterie de Tott. L’occupation de ce front, qui permet d’opérer la jonction avec le détachement d’Eski Hissarlick, est réalisée dans la journée sans grande opposition de la part de l’ennemi, car nous ne sommes pas encore arrivés aux avancées de la forteresse turque.

    Le 175e se retranche sur les pentes sud du plateau situé entre le ruisseau de Morto et le Kérévés Déré, en liaison aux deux ailes avec les Anglais. A la nuit, son troisième bataillon arrive en ligne et prend, à sa droite, la partie du front qui va jusqu’à la mer. Cette avance a sensiblement amélioré la situation du corps expéditionnaire en lui procurant un certain nombre de puits et en donnant ainsi à la question du ravitaillement en eau, devenue angoissante, une solution provisoire.

    Mais le commandement n’est pas sans inquiétude sur la solidité de la ligne atteinte le 27, car les pertes subies dans ces trois journées de combat ont réduit à tel point les effectifs qu’ils sont insuffisants pour pouvoir la tenir sérieusement. D’autre part, la situation tactique exige de ne point laisser à l’ennemi le temps de recevoir des renforts et de reconquérir avec des troupes fraîches et plus nombreuses ce terrain si difficilement acquis par les alliés.

    Aussi la 29e division britannique et les unités françaises débarquées reçoivent-elles l’ordre de prononcer une attaque dans la journée du 28 : la première, sur Krithia ; les autres, sur les hauteurs formant la rive occidentale du Kérévés Déré.

    Les conditions de la lutte et l’état des effectifs sont tels qu’il est urgent de hâter les débarquements de nouvelles troupes. Des ordres sont donnés dans ce but et, dans la soirée du 27 et la nuit suivante, un bataillon de zouaves et un de légion ainsi qu’une batterie de 75 sont mis à terre.

    Le 28, à 8 heures du matin, le détachement français, placé sous les ordres du général Vandenberg, commandant la brigade métropolitaine, et composé des trois bataillons du 175e régiment en première ligne et de deux bataillons du 1er régiment de marche d’Afrique (zouaves et légion) en soutien, marche sur le ravin de Kérévés Déré, la gauche le long de la ligne télégraphique, la droite en échelons refusés pour couvrir le mouvement contre une attaque possible venant de la vallée.

    Les premières crêtes du plateau formant l’objectif initial sont atteintes malgré une vive résistance. L’attaque reprend vers midi, mais on sent que l’on approche de la ligne principale de défense : les travaux deviennent de plus en plus nombreux, de plus en plus forts, et les contre-attaques se multiplient.

    L’aile, qui longe la mer et où les zouaves sont passés en première ligne, aborde le versant occidental du Kérévés Déré, mais, dès son arrivée, elle est prise sous des feux convergents d’infanterie et d’artillerie venant des deux rives de ce ruisseau, pendant que les batteries de la côte d’Asie la prennent à revers. Après un léger mouvement de panique, la situation est rétablie, mais la progression est arrêtée.

    Le 175e, qui forme l’aile marchante tout en se conformant aux mouvements des Anglais à sa gauche, avance péniblement de quelques centaines de mètres sur le plateau de la cote 300, puis est « cloué au sol » en arrivant à 400 mètres d’une ligne de tranchées tenue par des forces considérables et garnie de mitrailleuses. En vain, il engage successivement toutes ses unités ; ses pertes atteignent 75% des officiers et 25% des hommes : aussi ne peut-il se maintenir que difficilement dans une situation précaire, en attendant la nuit qui lui permettra de se reconstituer.

    Mais les Turcs ne vont pas lui en laisser le temps et prononcent à 17h30 une très violente contre-attaque au point de soudure des alliés : Français et Anglais, épuisés par cette longue lutte poursuivie sans répit et sans recevoir de renforts, se voient obligés de céder du terrain. Ce mouvement laisse en l’air dans une position critique la droite française et provoque son repli ; toute la ligne de la brigade métropolitaine se trouve ramenée sur les positions occupées le matin, après avoir perdu dans ces deux jours de combat, 27 officiers dont 5 tués et 974 hommes dont 56 tués.

    Ainsi nos troupes, qui viennent pour la première fois d’atteindre le Kérévés Déré, ont éprouvé la force des retranchements qui défendent cette position, par elle-même si puissante, et surtout l’avantage considérable que cette place d’armes naturelle donne à l’ennemi pour nourrir ses contre-attaques.

    Les Anglais, après une sérieuse progression surtout à leur gauche, sont arrêtés par les travaux qui défendent les approches du village de Krithia. Malgré une nouvelle tentative qui amène dans l’après-midi quelques détachements tout près de la localité, ils ne font plus aucune avance et, vers le soir, ils doivent, sous la pression des Turcs, replier leur droite attaquée en même temps que notre gauche.

    A la fin de cette sanglante journée, le front atteint par le corps expéditionnaire de la Méditerranée part d’un point se trouvant à 5 kilomètres au nord du cap Tekké, passe par le confluent situé à 3 kilomètres sud-sud-ouest de Krithia et aboutit à la mer vers la hauteur dominant Eski Hissarlick.

    Ces combats acharnés ont coûté très cher. Les renforts arrivent très lentement, car on ne peut débarquer à la fois que le contenu de deux ou trois transports. Ces opérations sont hâtées le plus possible. Malgré cela, le 28 à la nuit, le général d’Amade n’a encore dans la presqu’île que la brigade métropolitaine et deux batteries de 75.

    L’excessive fatigue des troupes, dont les effectifs sont diminués et qui n’ont pu avoir un instant de répit depuis leur débarquement, est telle que le commandement devra se borner à leur demander de conserver coûte que coûte « ces positions si brillamment conquises » ; elles fourniront d’autant mieux cet effort qu’ « officiers et soldats » savent que leur devoir est de « tenir ferme ».

    La lassitude manifestée par l’ennemi à la suite de ses lourdes pertes facilitera d’ailleurs leur tâche ; et, de fait, les trois journées du 29 avril au 1er mai sont seulement marquées par des combats sans grande importance et sans résultat. Cette période est employée à réorganiser les unités fort mélangées, à créer une ligne de couverture solide permettant l’établissement d’une zone de rassemblement pour la division et ses services, enfin à débarquer les éléments indispensables de combat (infanterie et artillerie).

    La réorganisation ne se fait que très lentement à cause de la longueur du front à garder qui n’est pas proportionnée aux effectifs, mais la brigade coloniale débarque, et, le 30 au soir, toute la division est disposée par brigades accolées, ayant en ligne l’une le régiment de marche d’Afrique à droite, l’autre le 4e mixte colonial à gauche, avec un groupe d’artillerie de campagne et le groupe de 65.

    La ligne de couverture est aussi destinée à faciliter l’utilisation de la baie de Morto pour les débarquements ainsi que l’installation sur l’éperon 236 d’une batterie chargée de combattre l’artillerie très gênante d’In Tépé sur la rive asiatique du détroit; elle est atteinte, grâce à une petite avance effectuée sans difficulté et, le 1er mai, le front français, partant d’une baie située à 1 kilomètre au sud-ouest de l’embouchure du Kérévés Déré, se dirige par les pentes sud du plateau de la cote 300 vers le confluent qui se trouve sur le Maltépé Déré à 3 kilomètres sud-sud-ouest de Krithia.

    Ce même jour, par ordre du général Hamilton, et comme conséquence du débarquement complet de la division, la zone française est portée jusqu’à la route Sedd-ul-Bahr, Krithia et la liaison avec les Anglais se fait à hauteur du confluent désigné ci-dessus.

    Toute cette organisation s’exécute sous la direction personnelle du général d’Amade, qui a établi, dès le 28 au soir, son quartier général à terre dans les ruines du vieux château de Sedd-ul-Bahr (Old Castle). Elle est complétée par l’ordre donné au commandant de l’escadre de faire débarquer du croiseur auxiliaire Provence, deux pièces de 14, destinées à contrebattre les batteries turques de la côte d’Asie et à rendre à sa mission essentielle de soutien de l’infanterie toute l’artillerie du corps expéditionnaire.

    Mais s’il est indispensable de prendre toutes les mesures susceptibles de mettre les troupes, au point de vue moral et matériel, en état de résister aux attaques que l’on peut prévoir, il est nécessaire, pour pouvoir avancer et enlever cette position d’Achi Baba dont les avant-lignes se sont révélées si fortes, de recevoir des renforts importants.

    A la suite des rapports adressés par les généraux Hamilton et d’Amade, les deux gouvernements alliés décident de renforcer le corps expéditionnaire : une division territoriale anglaise, déjà concentrée en Egypte, commence à s’embarquer pour les Dardanelles le 30 avril. Le même jour, le ministre français de la guerre, auprès duquel lord Kitchener a insisté sur la nécessité d’augmenter les forces du général d’Amade, donne l’ordre d’envoyer d’urgence en Orient la 156e division qui prendra le nom de 2e division du corps expéditionnaire d’Orient et dont les premiers éléments partiront le 2 mai.

    Le haut commandement allié, désireux d’employer le plus tôt possible les renforts annoncés, prend ses dispositions pour commencer une vigoureuse offensive générale dès que ces nouvelles unités seront à pied d’œuvre. Les Turcs vont prévenir cette attaque en prononçant, le 1er mai au soir, contre les positions alliées et surtout contre le front français, un vigoureux et énergique effort aux assauts renouvelés sans cesse jusqu’au 4 mai.

     

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