• 27 avril 2014 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     L’insurrection de Pâques « Easter Rising »

     

    L’insurrection de Pâques « Easter Rising »

    D’après « Revue celtique » – 1920

     

    Le 3 août 1914, l’Irlande se trouvait à la veille d’une guerre civile. La situation de l’Irlande, bien faite pour causer à l’Angleterre de graves soucis, était une de ces circonstances favorables dont l’État-major prussien attendait une issue rapide et heureuse des hostilités qu’il engageait.

    D’après les prescriptions des meilleurs théoriciens de la « prochaine guerre », l’Allemagne, pour imposer par la force son hégémonie à ses voisins, devait choisir le moment où elle les verrait aux prises avec des difficultés intérieures. La guerre alors serait courte, à condition d’être cruelle. La guerre fut cruelle en effet, autant que des Allemands savent la faire.

    Mais elle ne fut pas courte ; car la victoire de la Marne ruina les plans des stratèges de Berlin. S’il est faux de prétendre qu’après cette victoire le temps travaillait pour les alliés, du moins est-il vrai que grâce à elle, les alliés, en gagnant du temps, purent travailler à surmonter les circonstances qui au début de la campagne leur créaient un désavantage si redoutable. Mais il fallut quatre ans passés d’efforts communs pour abattre la puissance de destruction la plus formidable qui ait jamais menacé la civilisation.

    Que devint l’Irlande pendant ces quatre ans ? Quelle attitude put-elle devant les problèmes mondiaux qui s’agitaient et quel rôle joua-t-elle dans la guerre ? C’est un pénible sujet.

    Ce qui s’est passé en Irlande depuis 1914 n’a fait qu’ajouter des épisodes douloureux à une histoire où les événements douloureux dominent. On y trouve cette fatalité qui semble peser sur l’Irlande au cours des âges et qui ferait croire à l’influence maligne de quelque signe mystérieux : un héroïsme magnifique resté sans récompense, un mouvement vers l’idéal piteusement échoué dans le sang, de respectables sentiments qui engendrent la guerre civile, des passions généreuses qui inspirent des crimes.

    Dès le début, l’Irlande, où les vertus militaires sont de tradition, entra dans la guerre avec une belle ardeur. Les engagements n’y furent pas moins nombreux que dans les autres parties de l’empire britannique, et pour la valeur les troupes irlandaises ne le cédèrent à aucune autre. L’État-major anglais les employa sans compter. Partout où elles furent employées, elles se montrèrent à la hauteur de leur tâche.

    « Bien que je sois Anglais, écrivait en novembre 1915 le général W. B. Marshal, je dois dire que les soldats irlandais se sont battus magnifiquement ». Il parlait du débarquement aux Dardanelles, où les Dublins et les Munsters firent merveille. Mais la conduite des Iniskillings et des Connaught Rangers en Serbie et en Macédoine ne fut pas moins magnifique. Et les exploits des troupes irlandaises sur ces lointains théâtres d’opérations ne sauraient faire oublier ceux qu’elles accomplirent dans les premiers mois de la guerre en Belgique et en France.

    Ce qui en augmente le prix, c’est que des soldats venus de tous les coins de l’Irlande y participèrent. Les Unionistes d’Ulster, qui avaient depuis longtemps une armée toute prête, l’avaient mise à la disposition du War Office. Les Nationalistes, par la bouche de leur chef John Redmond, proclamèrent le 3 août 1914 leur loyalisme envers l’empire britannique et se déclarèrent prêts à défendre la liberté du monde.

    Le pacte d’union sacrée fut scellé sur les champs de bataille. Gens du Pale et du Kerry, de l’Ulster et du Connaught rivalisèrent de courage et d’abnégation. Une grande pensée les soutenait tous. En mettant leur vie au service de la justice et du droit, ils avaient la conviction que ce sacrifice servirait la cause de leur propre patrie.

    On pouvait croire, en effet, qu’un des premiers résultats de la guerre mondiale serait d’assurer à l’Irlande la paix dans la liberté. Jamais les circonstances n’avaient paru plus favorables à un règlement définitif de l’irritante question irlandaise. Le Home Rule Act, voté par le Parlement le 25 mai 1914 et promulgué le 18 septembre suivant, était inscrit au Statute Book sous cette seule réserve que l’application en était d’abord remise à un an. La politique nationaliste était donc sur le point de triompher. En apparence, une ère nouvelle s’annonçait pour l’Irlande sous l’égide de John Redmond, et celui-ci allait voir récompenser les efforts de toute sa vie.

    Cela n’était qu’une trompeuse apparence. Il était prouvé une fois de plus qu’une politique de conciliation est impossible en Irlande. Redmond était dépassé et repoussé par le Sinn Fein, comme Grattan l’avait été par les Irlandais-Unis en 1798, 0′ Connell par la Jeune Irlande en 1847 et Parnell par les Invincibles en 1882. Et lui-même devait mourir en 1918, l’âme ulcérée de chagrin, devant l’effondrement de ses espérances. Jamais revers ne fut plus soudain ni plus cruel. En quelques mois le parti nationaliste se trouva balayé, presque annihilé.

    L’histoire de l’Irlande pendant les années de guerre, c’est l’histoire de la faillite du parti nationaliste. A vrai dire, plusieurs symptômes annonçaient cette faillite prochaine au moment même où le succès semblait s’affirmer.

    Lorsque M. Asquith, le 25 septembre 1914, fut honoré d’une réception officielle au Mansion House de Dublin en qualité de premier ministre, aussi bien les Carsonites que les Sinn Feiners et les Larkinites refusèrent de s’y associer.

    Ces trois partis extrêmes, réduits à deux par suite de la coalition électorale des derniers, ne devaient pas tarder, en dressant leurs forces l’un contre l’autre, à écraser entre eux le bloc, qui semblait si compact, des Redmondites. Ils reçurent un encouragement précieux de ce que M. Lloyd George lui-même, dans la séance du 18 octobre 1916 aux Communes, a appelé « les incroyables stupidités » du War Office, et aussi des non moins incroyables maladresses du gouvernement de Dublin Castle. Mais de leur côté, ils mirent tout en œuvre pour rendre d’avance l’application du Home Rule impossible, et finalement leur intransigeance rejeta l’Irlande dans la situation inextricable où elle se débat aujourd’hui.

    Le War Office semblait avoir pris à tâche de décourager les bonnes volontés de l’Irlande nationaliste. Il répondit par des vexations, des humiliations, des brimades, aux déclarations de loyalisme qui lui venaient de ce côté. Il traita en parias, en suspects, des hommes qui s’enrôlaient volontairement sous les couleurs britanniques pour défendre la cause des alliés. Il refusa à John Redmond d’étendre à l’Irlande le Territorial Act et de créer des camps d’instruction où l’on exercerait les Volontaires.

    En septembre 1914, M. Asquith avait solennellement promis qu’on réunirait en un corps d’armée irlandais les régiments et les divisions recrutés en Irlande ; le War Office refusa de tenir cette promesse. Il interdit à la 16e division, recrutée dans le sud de l’Irlande, le port d’insignes spéciaux qu’il accordait à la division d’Ulster aussi bien qu’à la division de Galles. Bien mieux, il interdit la remise à cette même 16e division de drapeaux qu’avait brodés pour elle, un comité de dames irlandaises. Il affecta de donner aux soldats catholiques des officiers protestants ; il refusa à la National University (catholique) la préparation militaire des aspirants officiers, qui était organisée dans les Royal Universities (protestantes) de Belfast et de Dublin.

    Cette attitude du War Office contribua à rejeter dans l’opposition les éléments irlandais qui se montraient disposés à un accord avec l’Angleterre. Elle favorisait ainsi les desseins de Sir Edward Carson, qui voyait avec dépit la question irlandaise près d’être résolue par le Home Rule, parce qu’il sentait bien que toute atteinte à l’Union  ne pouvait qu’affaiblir la situation privilégiée que les Unionistes d’Ulster occupaient dans la politique britannique. N’avait-il pas pris soin d’affirmer publiquement (le 4 septembre 1914, à Ulster Hall) que, bien loin de renoncer à ses plans de guerre civile, il en serait seulement l’exécution jusqu’à la fin de la guerre étrangère ?

    Cette intransigeance donnait à réfléchir aux nationalistes. Beaucoup se prirent à redouter que leur chef, John Redmond, n’eût conclu un marché de dupe. Sans qu’ils le désavouassent encore publiquement, la confiance qu’ils avaient en lui fut ébranlée ; et leur enthousiasme pour la guerre se refroidit rapidement. Les groupes « anti-enlisting », qui avaient toujours été assez actifs dans l’Ouest de l’île furent fortifiés dans leur action par la politique combinée de Sir Edward Carson et de Lord Kitchener.

    D’autre part les « Volontaires », dont on avait refusé les services, s’exercèrent en dépit du War Office, mais ce ne fut pas pour combattre « en faveur de l’Angleterre ». Portant la question sur le terrain politique, leur chef, Eoin Mac Neill, déclarait que l’Irlande ne devait pas prendre part à des querelles étrangères sans une décision librement prononcée par un gouvernement national.

    C’était réveiller dans l’âme irlandaise le désir d’une République indépendante. Beaucoup d’Irlandais y pensaient toujours. Fidèles à la maxime « England’s difficulty, Ireland’s opportunity », ils souhaitaient que l’Irlande profitât des circonstances pour secouer une domination qu’elle n’avait jamais acceptée. Comme les chances de la guerre mondiale paraissaient indécises, ils nourrissaient le secret espoir que l’Angleterre serait battue ou même faisaient ouvertement des vœux pour la victoire allemande.

    L’Allemagne, qui connaissait ces dispositions, n’eut garde de les négliger. Mais on sait quel genre d’intérêt, elle portait aux revendications irlandaises : l’Irlande n’était pour elle qu’un moyen de combat contre l’Angleterre. Néanmoins, aveuglés par la passion, les chefs du Sinn Fein ne s’avisèrent pas des véritables motifs de la prétendue sympathie allemande ; ils allèrent jusqu’à mettre leur confiance dans une alliance avec l’Allemagne. La proclamation républicaine de Pâques 1916 célébrait « l’aide des vaillants alliés du continent ».

    Forts de cette illusion, les plus exaltés préparaient activement un soulèvement contre l’Angleterre.

    Depuis les premiers mois de 1916, l’agitation allait croissant en Irlande. Mais le gouvernement anglais conservait son optimisme. Le chief-secretary Birrell laissait faire, en homme qui ne doutait pas que l’Angleterre aurait toujours et aisément le dernier mot. Il vivait dans une atmosphère de sérénité imperturbable ou d’aveuglement obstiné ; il en fut brusquement tiré par la Rébellion de Pâques 1916.

    Quand on considère les circonstances qui la préparèrent, la disposition des lieux où elle éclata et la personnalité de ceux qui la dirigèrent, on est stupéfait de penser que, n’ayant pas su la prévenir, les autorités anglaises n’aient pas du moins tout employé pour la rendre inoffensive.

    Si la Rébellion a été ce qu’elle fut et ce qu’elle restera dans le souvenir du peuple irlandais, la responsabilité en est à ceux qui, par une répression disproportionnée, transformèrent en une manière de révolution ce qui pouvait n’être qu’une manifestation sans conséquence.

    En dehors du socialiste Connolly, esprit pondéré et qui ne devait pas avoir d’illusion sur les chances de succès, et en dehors du vieux révolutionnaire visionnaire Clarke, les chefs du mouvement n’étaient guère que des jeunes gens, presque des enfants, groupés autour d’un maître d’école de 34 ans nommé Patrick Pearse.

    Patriotes fanatiques et chrétiens mystiques, dont la foi s’exaltait au souvenir de la Rébellion de 1798, ils voulurent faire un coup d’éclat pour sauver l’âme de l’Irlande. Le lundi de Pâques 1916, ils s’emparèrent du Post Office de Dublin et y proclamèrent la République, cependant que des Volontaires occupaient quelques bâtiments voisins.

    Il arrive quelquefois en France que des lycéens impatients de l’internat ou des étudiants mécontents de leurs maîtres s’enferment dans une salle d’études et déclarent la guerre à l’autorité. L’autorité pourrait répondre par le canon et la mitrailleuse. Elle se contente généralement de s’armer de patience. Au pis aller, une pompe à incendie calme les plus exaltés : il n’est rien de moins imposant que des conjurés qui ruissellent. A Paris, en plusieurs circonstances, des soulèvements qui eussent pu devenir graves ont été ainsi étouffés.

    Le Post Office de Dublin pouvait n’être qu’un Fort Chabrol ; le War Office en fit un Mur des fédérés. Il fallut deux jours aux autorités anglaises pour se remettre de leur surprise ; mais alors elles s’affirmèrent par un déploiement inouï de force militaire. Un vaisseau de guerre, ancré dans le port, bombarda pendant cinq jours et détruisit le plus beau quartier de Dublin, tandis qu’à terre l’artillerie faisait rage et qu’un cordon de troupes entourant la ville fusillait sans pitié les passants. Une répression aussi brutale causa naturellement beaucoup de victimes innocentes.

    Des observateurs renseignés affirment qu’avant la « semaine sanglante », le nombre des Sinn Feiners était insignifiant à Dublin. C est bien possible. Ce qui est sûr, c’est que la semaine d’après, une majorité énorme était acquise au Sinn Fein.

    Les Anglais s’étaient chargés de la meilleure propagande en faveur de leurs adversaires ; ils leur avaient accordé ce qu’ils pouvaient souhaiter de meilleur pour sanctifier leur cause : des martyrs à venger et à honorer. Une fois de plus, le sang des victimes avait fécondé le sol et fait germer la foi. Pearse et ses compagnons étaient morts avec un courage admirable : ils devinrent des héros nationaux comme Wolfe Tone (1798) ou Robert Emmet (1804), comme les « trois martyrs de Manchester » dont on commémore toujours l’exécution depuis le 23 novembre 1867.

    La Rébellion de Pâques 1916 provoqua dans toute l’Irlande une émotion qui n’est pas près de s’éteindre. On le vit bien dans les mois suivants lorsque le gouvernement anglais, affectant de meilleures dispositions à l’égard de l’île sœur, essaya de la ramener à lui par une politique de conciliation.

    Deux tentatives furent faites, à un an d’intervalle : le Georgian Settlement et la Convention. Dans l’été même qui suivit la Rébellion, le ministère Asquith, sentant que la répression n’avait causé que des maux, voulut les réparer en réglant définitivement la question irlandaise. M. Lloyd George fut chargé d’établir un projet ; il y travailla pendant deux mois (juin-juillet 1916), qui furent surtout employés à des conférences avec les principaux hommes politiques d’Angleterre et d’Irlande.

    L’idée fondamentale du projet était heureuse : c’était de placer le règlement de la question entre les mains des Dominions, de faire de la question irlandaise une question d’Empire. En attendant, le Home Rule entrerait en vigueur. Le ministère anglais semblait croire que le retard apporté à l’application du Home Rule était la principale cause du mécontentement irlandais. Il y en avait d’autres, beaucoup plus graves ; et le mécontentement — pour ne pas dire plus — était bien plus profond qu’on n’imaginait. On put dès lors se rendre compte que le Home Rule, avec ou sans appel aux Dominions, était un remède insuffisant à guérir la crise irlandaise. En vain, John Redmond essaya de soutenir le ministère anglais : son parti ne le suivit pas.

    Au Parlement, le Georgian Settlement ne fut même pas discuté ; il rencontra tellement d’oppositions qu’on dut retirer le projet.

    La Convention, qui se tint en Irlande du 25 juillet 1917 au 5 avril 1918, marque un suprême effort pour établir dans l’île un régime stable sur la base du self-government. Et c’était à des Irlandais qu’on confiait le soin de préparer un projet ; ils échouèrent.

    Les causes de cet échec furent discutées de façon variée par les divers partis ; on les chercha souvent où elles n’étaient pas et on ne les vit pas toujours où elles étaient. Il n’y a pas à suspecter la bonne volonté de ceux qui prirent part à la Convention et surtout de ceux qui la dirigèrent, au premier rang desquels était Sir Horace Plunkett. Tous étaient animés d’un même désir d’aboutir à un accord qui satisfît les intérêts eu présence ; leur loyauté, leur courage civique, leur patriotisme étaient indiscutables. Il y eut contre la Convention des circonstances défavorables.

    La méthode adoptée pour le travail prolongea la session outre mesure et fit traîner sur des questions de détail des délibérations qui auraient dû être promptes et s’en tenir aux généralités ; on chercha trop à obtenir l’accord sur des points secondaires, autour desquels la discussion s’éternisa sans profit.

    Il y eut à l’extérieur des incidents malheureux, comme la mort du Sinn Feiner Thomas Ashe le 25 septembre dans la prison de Mountjoy à la suite d’une grève de la faim ; cette mort augmenta la haine contre le régime politique auquel l’île était soumise. Il y eut surtout l’annonce du projet de conscription qui révéla les véritables raisons de la bienveillance anglaise, exaspéra les patriotes irlandais et valut au Sinn Fein un énorme accroissement de popularité.

    Mais la cause essentielle de l’échec de la Convention est qu’elle fut en butte à l’hostilité des deux partis extrêmes entre lesquels se partageaient les esprits, les Unionistes de l’Ulster et les Sinn Feiners. Ces derniers avaient refusé d’y prendre part, déclarant ne pouvoir souscrire à des propositions qui n’émaneraient pas de représentants élus du peuple irlandais. Les premiers y avaient envoyé des délégués, mais sans leur conférer aucun pouvoir et plus à titre d’informateurs que de collaborateurs effectifs ; ils se réservaient même de désavouer les concessions auxquelles ces délégués auraient pu souscrire.

    Dans ces conditions, la Convention ne pouvait pas aboutir. Le nombre de ses partisans diminuait de jour en jour ; à la fin, elle n’intéressait plus personne ; elle succomba dans l’indifférence générale. Ce fut aussi la fin du parti nationaliste, comme le prouvèrent les élections de décembre 1918.

     

    Pour en savoir plus sur cette rébellion : Guide de l’Irlande

     

    Depuis cette date, les Irlandais commémorent chaque année l’Insurrection de Pâques, et la considèrent comme un véritable symbole, leur ayant permis d’accéder par la suite à l’indépendance (partielle) de leur pays…

     

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