• 20 avril 2014 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

    La bataille de Bayonne

     

    La bataille de Bayonne

    D’après « Bayonne sous l’Empire. Le blocus de 1814 » – Édouard Ducéré – 1900

     

    Début avril, le blocus n’était pas terminé, et il ne devait prendre fin qu’à la suite de la plus sanglante action qui eut lieu sous les murs de la ville assiégée. Du 4 au 14 avril, les travaux entrepris pour défendre l’accès du faubourg de Saint-Esprit sur tous les points, y compris celui du chemin du Boucau, se trouvèrent assez avancés pour qu’on se crût en mesure de tenter une sortie de la citadelle.

    On se proposait de reprendre les positions perdues le 27 février et d’occuper, aussi solidement que le temps et les moyens le permettaient, l’église fortifiée de Saint-Etienne, le plateau de Montaigu, et surtout l’embranchement des deux routes, après avoir détruit toutes les maisons et clôtures, ainsi que les retranchements de l’ennemi dans cette partie ; d’obtenir, s’il était possible, de nouveaux renseignements sur la force de l’armée assiégeante, de rassembler des vivres et des bestiaux, et de connaître la situation du maréchal Soult. Les dispositions furent faites pour exécuter la sortie le 4 au matin, mais la pluie, qui durait depuis plusieurs jours et qui redoubla dans la nuit du 4, suspendit l’opération.

    Les 8, 9 et 10 furent employés particulièrement à faire reculer dans leurs anciennes positions les avant-postes ennemis qui resserraient de trop près les ouvrages de Beyris et de Marrac ; ce que l’on obtint d’abord à coups de canon et ensuite en parlementant, circonstance digne de remarque par sa bizarrerie.

    Plusieurs projets d’attaque furent faits, mais nous nous contenterons de signaler celui du lieutenant de vaisseau Bourgeois, qui fut soumis au conseil de défense, mais ne fut pas adopté.

    « C’était par la porte d’Espagne que l’attaque avait été demandée par le général Abbé. Nous aurions été passer l’Adour sur le pont des Anglais, au Boucau, pris l’ennemi sur le front de la citadelle par derrière, et rentrer ensemble dans la place. Huit cents torches étaient prêtes à l’arsenal de marine. Quatre cents marins du 19e équipage de flottille, sous mes ordres, devaient former arrière-garde, munis d’une torche et d’une hache chacun. Si la marée eût été favorable, nous eussions fait rentrer en ville les bâtiments ennemis ; dans le cas contraire, deux torches allumées à chaque, les haches auraient coupé tous les câbles et mis le feu de joie en dérive. Ce projet n’arrivait pas des sommités, mais il avait été goûté par le brave général Abbé » (Souvenirs du lieutenant de vaisseau Bourgeois).

    Des bruits de paix étaient parvenus au camp anglais et, d’après des officiers de cette nation, le 12 avril, était arrivé un messager apportant la nouvelle de l’entrée des alliés à Paris et l’abdication de Napoléon. Les troupes anglaises furent profondément surprises de ces événements, et le lieutenant Gleig assure que le général en chef, sir John Hope, envoya un pavillon de trêve (despached a flag of truce) au gouverneur de Bayonne, pour l’informer que la guerre avait cessé entre la France et l’Angleterre ; mais le général Thouvenot refusa de tenir compte de cette communication, car il disait n’avoir reçu aucun avis du maréchal Soult, sous les ordres directs de qui il était.

    Peu de jours après, un officier français arriva du Nord, apportant les nouvelles les plus importantes et annonçant le nouveau règne des Bourbons. « Nous l’envoyâmes dans la place comme le meilleur gage à offrir de la vérité de nos assertions et de nos intentions amicales. Cette fois encore, le général Thouvenot refusa de croire un mot de l’affaire ou affecta de n’y pas croire ; il fit simplement répondre, par le « pavillon de trêve » qui accompagnait l’aide de camp, « que nous entendrions parler de lui avant longtemps » (Le Subalterne. — Traduction de M. Ch. Guiard).

    Ce n’était pas là une vaine menace. En effet, la sécurité des alliés, qui campaient tranquillement derrière leurs retranchements depuis les dernières nouvelles, pouvait faire croire à un succès complet, et dans la supposition même d’une résistance opiniâtre, on devait compter sur l’élan et l’intrépidité des troupes.

    Dans la journée du 13, douze chaloupes canonnières furent embossées à minuit, à hauteur de Sabalce ; huit autres furent placées à l’estacade du haut Adour. L’attaque devait avoir lieu au point du jour ; mais à deux heures du matin, on s’aperçut à la citadelle qu’un soldat avait disparu : le capitaine Batty dit qu’ils étaient deux. On résolut aussitôt d’agir immédiatement, afin d’étonner l’ennemi et de l’empêcher de donner l’alarme sur toute la ligne.

    Le lieutenant Gleig ajoute que ce déserteur était un officier français, mais l’historien anglais Napier, qui ne le nomme pas, assure qu’il se présenta au général Hay qui, cette nuit-là, commandait les avant-postes et qui, ne comprenant pas le français, l’envoya au général Hinuber qui lui traduisit le projet de sortie. Quoiqu’il en soit, son arrivée au quartier général eut au moins pour résultat de mettre sir John Hope sur ses gardes, et un corps de cinq cents hommes, qui était journellement stationné à un mille en arrière des avant-postes comme réserve, était déjà en marche quand le feu commença (Le Subalterne. — Traduction de M. Ch. Guiard).

    A trois heures du matin, 4 000 hommes sortirent, l’arme au bras, du camp retranché de la citadelle ; une cinquantaine de sapeurs les précédaient, et ils se tirent jour à coups de hache jusqu’aux premiers postes ennemis qui furent enlevés à la baïonnette après une courte mais vive résistance. Après avoir franchi la première coupure, les troupes de sortie se divisèrent en trois colonnes.

    La colonne de droite, composée du 2e bataillon du 64e et du 1er bataillon du 95e, sous les ordres du chef de bataillon Lasalle, de ce dernier régiment, marcha au pas de charge jusqu’à l’église de Saint-Etienne qu’elle attaqua rapidement ; elle s’y empara d’une pièce d’artillerie que les difficultés du terrain forcèrent d’abandonner, et elle perdit son chef, le commandant Lasalle, tué d’un coup de feu devant le mur crénelé de Saint-Etienne. Le plus ancien capitaine prit aussitôt le commandement de la colonne qui, engagée dans le chemin creux situé vis-à-vis de l’église, est prise en flanc par un corps de Portugais que les coups de feu et le jour naissant avaient amené sur le théâtre du combat. La colonne française fut forcée de se replier sur la lunette de Saint-Esprit.

    La colonne du centre, composée du 1er bataillon du 5e léger et des 1er et 2e bataillons du 94e de ligne, sous les ordres de Reynet, chef de bataillon de ce dernier régiment, s’empara à la baïonnette du carrefour des routes, du cimetière des juifs, de l’Esperon et des maisons nombreuses dans lesquelles l’ennemi s’était établi et retranché. Elle marcha ensuite sur le camp des Anglais et l’attaqua vigoureusement ; mais, reçue à bout portant par des forces supérieures, et n’étant pas appuyée par la colonne de droite, elle fut forcée à son tour de se replier sur le cimetière des juifs.

    Sur ces entrefaites, la colonne de gauche, composée du 1er bataillon du 26e, du 1er bataillon du 70e et du 1er bataillon du 82e de ligne, sous les ordres du commandant Vivier, de ce dernier régiment, déboucha par la redoute de Basterrèche et, franchissant à la course le ravin qui la séparait de l’ennemi, s’empara de la maison Basterrèche, de la crête qui la liait à celle de Montaigu et de tous les retranchements au milieu desquels on se battait corps à corps et avec un acharnement qui, en un instant, les couvrit de morts et de blessés.

    Une vingtaine de voltigeurs du 82e, embusqués dans le taillis de la maison Monnet, entendirent un bruit de chevaux sur le sentier qui conduisait au Boucau ; aussitôt l’adjudant Pigeon, qui commandait le détachement, ordonna de croiser la baïonnette et de ne faire feu qu’à bout portant. Cet ordre fut exécuté avec une telle précision, que les trois cavaliers qui se montrèrent seuls tombèrent à la fois grièvement blessés. C’étaient le général Hope, commandant en chef les troupes assiégeantes et deux officiers d’état-major qui se rendaient au camp de Lous Teys pour diriger la défense des alliés, et qui furent faits prisonniers et conduits à la citadelle. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que le général Hope n’était pas en uniforme (*).

    La colonne de gauche, un moment éloignée de son itinéraire, se rapprocha de Montaigu, laissa des postes pour garder la conquête du plateau, et rejoignit à six heures et demie la colonne du centre au cimetière des juifs. La colonne de droite se maintint dans les positions dont elle s’était emparée sur la route de Toulouse, et la colonne du centre, ayant repris l’offensive à l’aide de deux compagnies de sapeurs que le général Maucomble conduisit lui-même, s’avança sur la route de Bordeaux et poussa l’ennemi dans ses dernières lignes.

    Pendant que les trois colonnes, au commencement de l’action, se partageaient l’attaque des positions ennemies, les 3e et 9e compagnies du 2e bataillon de sapeurs et la 11e compagnie des pionniers de Bayonne, sous les ordres de M. Jamp, capitaine du génie, se portaient au carrefour des routes, incendiaient les maisons qui servaient de défense et d’abri aux assiégeants, renversaient les palissades et les retranchements, comblaient les coupures et détruisaient les estacades des routes. Trois compagnies de grenadiers des 26e et 94e et quatre pièces de campagne, sous les ordres de M. Romagné, capitaine d’artillerie, protégeaient les travailleurs.

    Le 1er bataillon du 64e, une compagnie de grenadiers du 95e et les deux bataillons du 119e, qui garnissaient les ouvrages du camp retranché, appuyaient le feu des colonnes d’attaque et envoyaient à chaque instant des détachements pour enlever les blessés et les emporter à la citadelle.

    Mais l’ennemi recevant à chaque instant des troupes fraîches et son feu devenant très opiniâtre, le général Thouvenot ordonna la retraite qui eut lieu en bon ordre vers sept heures du matin.

    Le but de la sortie était atteint : la garnison était maîtresse de ses anciennes positions sur sa droite et sur sa gauche ; au centre, ses avant-postes occupaient de nouveau le carrefour des routes. Les chaloupes canonnières, sous les ordres du capitaine de frégate Depoge, et les batteries de l’arsenal, sous les ordres du lieutenant de vaisseau Bourgeois, secondèrent vigoureusement l’attaque des colonnes.

    Ainsi que cela arrive souvent à la guerre, chacun des deux partis s’attribua la victoire ; aussi, allons-nous maintenant passer en revue les versions anglaises de ce sanglant événement.

    On a vu qu’aussitôt que l’alarme eut été donnée, le général Hope avait mis en marche les renforts destinés à soutenir les troupes attaquées. Cependant, la maison bleue, ainsi que les Anglais appelaient le château, avait été déjà emportée, et toutes les piles de fascines et de gabions livrées aux flammes. Les brigades anglaises de renfort accouraient rapidement, car devant elles l’horizon était en feu. Sur le plateau de Montaigu, au carrefour des routes jusqu’à l’église de Saint-Etienne, sur la route de Bordeaux, sur les remparts de la citadelle, sur la ligne du camp retranché, ce n’était qu’une tempête de fer et de feu, un bruit soutenu d’artillerie et de mousqueterie, redoublé par le feu effrayant des chaloupes canonnières qui tiraient à pleine charge sur les colonnes anglaises qui arrivaient du Boucau.

    « Bien souvent dans ma vie, dit le lieutenant Gleig, j’ai entendu le bruit des batailles, mais je me rappelle à peine un rugissement d’artillerie et de mousqueterie pareil à celui de cette nuit-là ». La citadelle lançait sans interruption des fusées qui répandaient une vive lueur dans la campagne et soixante pièces de canon de gros calibre grondaient avec un épouvantable fracas (Southey).

    Le premier effort fut terrible : le château ou maison bleue fut emporté par les Français, la grande route et plusieurs chemins parallèles enlevés d’un seul élan, et le village de Saint-Etienne rempli de Français.

    Les troupes anglaises, sauf celles qui y avaient assisté, ignoraient la prise du général Hope ; elles eurent assez à faire de combattre et de secourir leurs camarades dont le feu bien nourri indiquait qu’ils tenaient encore dans l’église de Saint-Etienne.

    Une attaque vigoureuse eut lieu de ce côté ; d’après des souvenirs du temps, lorsque les bataillons de la division Abbé, les 64e et 95e, se formèrent en colonne d’attaque pour reprendre de nouveau la route de Toulouse, de laquelle ils avaient été repoussés, ils entendirent avec surprise la charge française battue au milieu des rangs anglais. C’étaient les tambours de ces régiments, presque tous des enfants, qui s’étaient jetés dans les haies et fossés bordant la route, et, battant leur caisse avec rage, invitaient les leurs à reprendre l’offensive (Souvenirs bayonnais).

    « Les Français, dit le lieutenant Gleig, occupaient en foule la rue et le cimetière, faisant plier nos gens avec les boulets de notre propre canon ; bientôt on combattit de plus près, et la mêlée prit un caractère féroce. Les baïonnettes et les sabres jouèrent, la rue fut nettoyée, la barricade et le canon repris. Ce ne fut pas pour longtemps : une nouvelle charge, faite avec des renforts de la citadelle, mit de nouveau nos gens en déroute. Bon nombre, parmi lesquels le général Hay, se jetèrent dans l’église ; le reste se retira jusqu’à l’arrivée de nouveaux renforts. Ils reprirent alors l’offensive et, cette fois, la victoire nous resta définitivement.

    Ainsi, la rue de Saint-Etienne et la pièce de canon furent alternativement au pouvoir des Français et des alliés, et cette dernière fut prise et reprise neuf fois, entre trois heures et sept heures du matin ».

    Sur tout le front étendu de la citadelle avaient lieu les plus sanglantes mêlées. On se battait de tous côtés, dans les chemins creux, dans les tranchées et sur les barricades. Lorsque le jour parut, il éclaira une horrible scène de confusion. Cependant, les Français étaient en retraite, et un témoin oculaire anglais dit qu’un régiment des gardes, qui avait conservé ses rangs, les chargea avec tant de vivacité qu’ils furent obligés de rentrer au plus vite dans les redoutes (Gleig). On a vu, au contraire, que la sortie avait réussi à remettre en partie les assiégés en possession de leurs anciennes positions.

    « Un combat comme celui que je viens de décrire, dit le lieutenant Gleig, est toujours accompagné d’un carnage plus grand des deux côtés que ne l’est une bataille donnée dans les règles et combattue avec méthode. De notre côté, neuf cents hommes étaient tombés ; du côté de l’ennemi, plus de mille, et le combat avait eu lieu sur un terrain si restreint, que même l’œil expérimenté d’un vieux soldat aurait conjecturé, d’après les tas de cadavres, que les pertes étaient plus considérables. La rue de Saint-Etienne, en particulier, était couverte de morts et de blessés.

    Autour du canon, ils gisaient en monceaux ; un artilleur français était tombé là avec sa mèche à la main ; il était étendu, la tête fendue en deux. La bouche et la culasse de la pièce étaient enduites de sang et de cervelle ; derrière elle se trouvaient plusieurs cadavres de soldats des deux nations, dont la tête avait été évidemment brisée à coups de crosse. Des armes de toutes sortes, les unes brisées, les autres entières, étaient semées partout. Parmi les morts, de notre côté, se trouvait le général Hay, frappé par une balle qui pénétra dans l’intérieur de l’église par un créneau.

    C’était, en un mot, une des affaires les plus rudes et les moins satisfaisantes de toute la guerre ; de braves gens étaient tombés quand leur mort n’était plus utile à leur pays, et beaucoup de sang avait coulé en vain dans un temps de paix internationale (Gleig) ».

    Les pertes, en effet, avaient été considérables. D’après l’ordre du jour du général Thouvenot, les Français eurent 7 officiers et 103 soldats tués, 49 officiers et 741 soldats blessés, 2 officiers et 8 soldats prisonniers, formant un total de 910 hommes.

    « Parmi les officiers tués se trouve le lieutenant-colonel du 95e, officier d’un grand mérite, universellement estimé de ses supérieurs, aimé de ses camarades et respecté de ses soldats » (Ordre du jour).

    Du côté des alliés, les pertes n’étaient pas moins grandes. En outre du général en chef, sir John Hope, blessé et fait prisonnier, les Anglais avaient eu le major général Hay, tué dans l’église de Saint-Etienne, le major-général Stopford, blessé, le lieutenant-colonel sir Henri Sullivan et le capitaine Crofton, des gardes, tués, ainsi que bien d’autres. Le lieutenant-colonel Tonwsend, le capitaine Herries et le lieutenant Moore faits prisonniers (Correspondance de Wellington. — Colville à Wellington).

    Le général Charles Colville avait pris le commandement de l’armée de Blocus et déplorait amèrement la perte de son général en chef qui, ainsi qu’on peut le voir par les lettres et les dépêches anglaises relatives à cette affaire, était hautement estimé. On avait trouvé son cheval mort et la botte du pied gauche du général prise sous sa monture abattue. Le lieutenant colonel Macdonald voulut entrer dans la ville en parlementaire pour voir son général, mais la permission lui en fut refusée. Cependant, l’irritation des assiégés se calma rapidement et le général fut autorisé à recevoir les officiers anglais qu’il désirerait, à condition pour ceux-ci de ne plus revenir dans leurs lignes (Le Subalterne. — Traduction de M. Ch. Guiard).

    L’adjudant sous-officier Pigeon, qui avait fait prisonnier le général Hope, fut nommé sous-lieutenant sur le champ de bataille.

    L’historien bayonnais Morel, qui a recueilli sur cette sanglante affaire des renseignements curieux, dit que, pendant la sortie de la citadelle, le général Abbé dirigeait les fausses attaques sur les autres points de la ligne et enlevait tous les postes ennemis. Il ajoute que, quoiqu’il fût déployé beaucoup d’énergie et d’activité et que le premier élan des troupes fût irrésistible, des officiers anglais s’étonnèrent que les assiégés fussent restés dans l’inaction après la prise du plateau de Montaigu et du carrefour des routes.

    Il était probable que c’était là, sans doute, l’objectif de la sortie, et que l’on ne voulait rien exiger de plus. Mais il se trompe lorsqu’il dit que, Hope étant prisonnier et Hay tué, les alliés n’avaient plus de chef et que le chemin du Boucau étant ouvert, cette nuit pouvait voir l’incendie du pont de bateaux et la retraite de l’armée ennemie. Il ressort, au contraire, des relations anglaises, que les renforts arrivèrent rapidement et que, lorsque les Français se retirèrent, tout était déjà prêt pour reprendre une vigoureuse offensive.

    Quoiqu’il en soit, les troupes alliées furent plongées dans la consternation par cette attaque subite que les événements n’avaient pas permis de prévoir. Le général Colville, qui succédait à sir John Hope dans le commandement de l’armée assiégeante, s’empressa de conclure une suspension d’armes avec le gouverneur de Bayonne, et toute la journée du 15 avril fut employée à enterrer les morts.

    « On les jeta, non sans chagrin, mais avec peu de cérémonie, dans des trous que l’on creusa en divers endroits. On trouva, en les relevant, plusieurs hommes vivants et tristement mutilés qu’on distinguait difficilement de leurs compagnons. Ils furent envoyés dans les hôpitaux, mais, malgré les soins qui leur furent prodigués, beaucoup périrent par suite de la perte de sang qu’ils avaient faite avant l’arrivée des secours. Les médecins constatèrent, à la suite de ce combat, un plus grand nombre de blessures incurables que d’habitude ; beaucoup d’hommes avaient reçu des coups de baïonnette dans des parties vitales, et je me rappelle un soldat dont les yeux, sortis de leur orbite, pendaient sur les joues ; d’autres, coupés en deux par un boulet, respiraient encore. Les hôpitaux présentaient donc un triste spectacle ; les cris et les plaintes de leurs hôtes étaient aussi pénibles à entendre que leur air défiguré et leurs membres mutilés, affligeants à voir » (Gleig. — Journal d’un Subalterne).

    Lorsque, pendant l’armistice, les officiers anglais communiquèrent avec les officiers français, les premiers demandèrent à ceux-ci ce qu’ils pensaient du sang répandu inutilement dans la sortie du 14 avril. Les Français répondirent avec nonchalance que ce n’était là qu’une petite promenade militaire (Souvenirs du capitaine Batly).

    Quelque sanglante qu’eût été l’affaire que nous venons de raconter, elle faillit ne pas être la dernière rencontre entre les deux armées, car, dans la nuit du 15 au 16 avril, plusieurs membres du conseil de défense proposèrent une nouvelle sortie, mais le général Thouvenot eut le bon esprit d’attendre. De leur côté, les assiégeants se tenaient sur leurs gardes, et le canon de la citadelle se faisait encore entendre chaque jour.

    Dans la matinée du 21 avril, les Anglais firent prévenir le gouverneur de Bayonne qu’ils se disposaient à faire l’inauguration du drapeau blanc. Il fut arboré, en effet, avec ceux des autres nations, en signe de paix et d’alliance, et au bruit de toute l’artillerie alliée. La garnison ne prit aucune part à cette solennité. En même temps, on était informé en ville des résultats de la bataille de Toulouse, et des pourparlers eurent lieu pour la suspension des hostilités : on convint que les feux de la place cesseraient et que les alliés, de leur côté, n’exécuteraient plus aucun mouvement.

    Enfin, le 27 avril, arriva un officier appartenant à l’état-major de l’armée du maréchal Soult, porteur de l’armistice conclu entre les généraux en chef des deux armées, armistice rendu commun à toutes les places de la frontière des Basses-Pyrénées. D’après les ordres du maréchal, on régla les conditions d’un arrangement particulier pour les troupes qui défendaient la place. La suspension d’armes et la convention pour la levée du Blocus de Bayonne furent faites dans la maison de la Trille, à Saint-Etienne, entre le colonel Gougeon, du 94e régiment, et J. J. Burgogne, lieutenant-colonel du génie anglais, confirmée et approuvée par le général Ch. Colville et le général de division baron Thouvenot.

    Mais les événements précédents avaient laissé un germe de méfiance dans l’armée assiégeante. « L’armistice, dit un officier anglais, était encore regardé des deux côtés comme une trêve armée. Après un essai si récent de tricherie, nous ne nous sentions pas disposés à nous confier à la parole d’honneur du gouverneur français, et l’ennemi, croyant peut être que nous brûlions du désir de nous venger, ne montrait aucun symptôme de confiance envers nous. C’est pourquoi les mêmes précautions que pendant les hostilités continuèrent des deux parts : nous établîmes nos piquets et nous plaçâmes nos sentinelles avec le soin et la rigueur ordinaires, et il n’y eut aucune différence dans notre service, si ce n’est que les ennemis souffraient que nous nous montrions sans faire feu sur nous » (Gleig. — Journal d’un Subalterne).

    Le 28 avril, le drapeau blanc fut arboré sur tous les forts et châteaux de la ville, et la garnison prit la cocarde blanche, mais cet acte ne fut accompagné d’aucune solennité, du moins de la part des Français.

    Le même jour, de bon matin, toutes les troupes alliées de l’armée de Blocus sortirent de leur campement et se rangèrent en bon ordre pour assister au déploiement du drapeau blanc. Les pavillons d’Angleterre, d’Espagne, de Portugal et des Bourbons flottaient depuis longtemps sur chaque camp, mais jusqu’à cette époque, le pavillon tricolore était resté sur la citadelle. C’était pour les Anglais un jour de joie et d’orgueil, car il représentait le signe évident du colosse abattu. Il est vrai qu’il avait fallu pour cela les efforts de toute l’Europe unie aux éléments déchaînés.

     

     

    (*) Lorsque le général sir John Hope arriva dans le chemin creux, il trouva les troupes anglaises en pleine retraite. « — Pourquoi allez-vous dans cette direction ? leur cria le général. — L’ennemi est là, répondirent-ils. — Eh bien, il faut le chasser ». Il donna de l’éperon à son cheval et le força à s’avancer (Journal d’un Subalterne).

    L’historien Morel dit qu’une vingtaine de voltigeurs du 82e, commandés par l’adjudant Pigeon, étaient embusqués dans le taillis de la maison Monnet, et, entendant un bruit de chevaux sur la route conduisant au Boucau, firent un feu de peloton. Le cheval du général, ajoute Southey, percé de trois balles, s’abattit, et les soldats, le voyant tomber, s’enfuirent aussitôt. Sir John Hope, qui était d’une grande corpulence, ne put se relever et eut sa jambe droite engagée sous sa monture. Les deux aides de camp, le capitaine Herries et le lieutenant Moore, mirent pied à terre pour l’aider à se relever, mais l’un fut blessé au bras et l’autre reçut également une blessure grave, pendant que le général Hope était aussi atteint au bras. Les voltigeurs français qui avaient croisé la baïonnette les firent prisonniers et les transportèrent à la citadelle.

    Mais avant d’y entrer, le général en chef reçut encore une balle à la jambe, qu’on suppose partie des avant-postes anglais. A son tour, le lieutenant de vaisseau Bourgeois, dans ses Souvenirs, s’exprime de la manière suivante :

    « Comme je commandais l’arsenal de la marine et les batteries qui en dépendaient, j’avais, dès la veille, fait approvisionner les batteries de mitraille ensabotée en biscayens. Causant avec l’enseigne de vaisseau Longuet, qui commandait la batterie la plus élevée, je lui ordonnai de tirer constamment à charge entière pour que nos troupes puissent, de confiance, se placer sous la protection de notre feu ; d’avoir le plus grand soin de rafraîchir constamment les pièces et de diriger son feu sur l’avenue du Boucau, en avant de la maison Monnet.

    Quelques vingt hommes à peu près, voltigeurs du 82e, commandés par un sergent, s’embusquèrent dans le taillis du revers de Monnet, sous la protection de notre feu. Le général en chef Hope et un de ses aides de camp furent sur nos biscayens ; ils crurent pouvoir se diriger sur Montaigu, mais les voltigeurs français les firent prisonniers avec toute leur escorte, composée de 35 à 40 hommes, et les conduisirent à la batterie de l’enseigne Longuet. M’étant aperçu que cette batterie ne tirait plus, je m’y rendis et en demandai la cause.

    La capture m’ayant été amenée, je demandai qui l’avait faite ; le sergent me répondit que c’était lui avec ses voltigeurs. J’ordonnai de continuer le feu et de faire conduire les prisonniers à la citadelle, ce qui fut fait ».

     

     

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