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     Les vêpres siciliennes

    Les « Vêpres Siciliennes »

    D’après « Histoire des républiques italiennes du moyen âge » – Jean Charles Léonard Simon de Sismondi – 1840

     

    Charles Ier d’Anjou était en 1278, souverain absolu des deux royaumes de Sicile, sénateur de Rome, vicaire impérial en Toscane, où il ne restait plus une seule ville qui ne fût dans sa dépendance ; gouverneur de Bologne, et en cette qualité, seigneur de toutes les villes guelfes de Romagne ; protecteur du marquis d’Este, et par lui tout puissant dans la Marche Trévisane ; seigneur de plusieurs villes du Piémont, et prêt à opprimer les autres auxquelles il faisait la guerre.

    Enfin, le roi de Sicile étendait son ambition sur la Grèce, dont il voulait arracher l’empire à Michel Paléologue, pour le rendre à son gendre Philippe, fils du dernier empereur des Latins ; et le pape Martin IV prépara encore, pour cette nouvelle guerre, le manteau de la religion. Il frappa Michel Paléologue d’une sentence d’excommunication, pour le punir d’être retombé dans le schisme ou l’hérésie des Grecs ; il enveloppa dans la même peine tous ceux qui contracteraient alliance avec lui, ou qui lui prêteraient quelque secours ; et dans le même temps, le malheureux Paléologue, pour avoir voulu se réconcilier avec l’Église d’Occident, s’était attiré l’anathème de son clergé et de tous ses sujets : la rébellion avait éclaté dans ses États ; et Charles n’avait pas eu honte de fournir des secours aux schismatiques, qui ne se révoltaient contre leur prince que parce qu’il avait voulu les réconcilier avec le pape.

    Charles, cependant, annonçait comme une nouvelle croisade, l’expédition qu’il préparait contre Constantinople. Il avait rassemblé un corps nombreux de cavalerie ; il avait demandé des secours à tous ses alliés ; il armait des vaisseaux ; et déjà il avait envoyé de l’autre côté de l’Adriatique, à Canina, près de Durazzo, un corps de troupes de trois mille hommes, commandé par Rousseau de Soli, que bientôt il allait suivre lui-même pour entreprendre la conquête de l’Orient.

    Mais son avidité insatiable, son ambition, sa cruauté, avaient enfin lassé la fortune, et épuisé la patience de ses sujets. Un ennemi privé, mais un homme d’un caractère généreux et profond, un homme qu’animaient la reconnaissance et l’amour pour ses anciens souverains, le désir de venger leurs outrages, la haine de la tyrannie et d’une domination étrangère ; un homme entreprit, avec ses forces individuelles, de renverser l’usurpateur qui opprimait son pays; et il réussit, en effet, à préparer et accomplir cette grande vengeance nationale.

    Giovanni de Procida, noble de Salerne, était seigneur de cette île de Procida, dans le golfe de Naples, que les curieux visitent aujourd’hui pour y voir les mœurs et l’habillement des Grecs conservés chez le peuple ; il était encore seigneur de Tramonte, Caiano et Pistilione. Sa naissance ne l’avait point empêché de se vouer à la médecine, qui était alors cultivée par les plus grands seigneurs. Il avait été le médecin, mais en même temps le confident et l’ami de Frédéric II et de Manfred ; il avait pris les armes pour Conradin, lorsque ce jeune prince était entré dans le royaume.

    Après la victoire de Charles, tous ses biens avaient été confisqués ; alors il s’était retiré auprès de Constance, fille de Manfred et reine d’Aragon, la dernière héritière de la famille de Souabe et il en avait été reçu comme un sujet fidèle et un ami zélé. Le roi Pierre d’Aragon, pour le dédommager de ce qu’il avait perdu, l’avait créé baron du royaume de Valence, seigneur de Luxen, Benizzano et Palma.

    Ce n’étaient pas des fiefs ou des richesses qui pouvaient faire oublier à Procida la mort tragique de Manfred et de Conradin, le malheur de sa patrie, et l’oppression de ses concitoyens. Les correspondances qu’il avait conservées dans les deux royaumes de Sicile ne l’entretenaient que des vexations des Français, de leur injustice, de leur cruauté, et surtout du mépris qu’ils affectaient de montrer pour une nation que cependant ils n’avaient point conquise, mais qui s’était livrée elle-même entre leurs mains, sous l’espérance d’un meilleur gouvernement.

    Giovanni de Procida instruisit le roi et la reine d’Aragon des plaintes des Siciliens, qui, plus éloignés de Charles, étaient abandonnés à ses vicaires, et vexés d’une manière plus cruelle que les Apuliens. Il rappela à la reine Constance qu’elle était seule légitime héritière de la maison de Souabe et du royaume des Deux-Siciles ; que Conradin, au moment de sa mort, l’avait appelée d’une manière solennelle à recueillir sa succession, et à venger son supplice ; que ce n’était pas seulement un droit, mais un devoir pour elle d’accepter le gouvernement d’un pays qui lui était transmis par les lois des nations et les vœux des peuples ; et comme Pierre et Constance n’hésitaient à entreprendre la guerre de Sicile que parce qu’ils se croyaient trop faibles pour attaquer seuls un roi qui passait alors pour le plus puissant de la chrétienté, Procida vendit tous les biens qu’il tenait de leur libéralité, afin d’en employer le prix, dans ses voyages, à susciter des ennemis à Charles d’un bout à l’autre du monde alors connu.

    Il passa d’abord en Sicile, dans l’année 1279, pour connaître par lui-même l’état des sujets de Charles, vit qu’il ne devait pas attendre de grands efforts des provinces de terre-ferme deçà le Phare, parce que, sur les ruines des partisans de la maison de Souabe, des barons français s’étaient établis aussi solidement qu’avaient pu le faire leurs devanciers. Il comprit que le voisinage de la cour, le fréquent passage des armées, l’œil attentif du maître, qui parcourait sans cesse ces provinces, y étoufferaient une rébellion aussitôt qu’elle aurait éclaté.

    La Sicile était dans un état différent : comme la nation tout entière s’était déclarée en faveur de Conradin, les Français avaient voulu aussi la punir tout entière. Les barons mécontents étaient dépouillés, ils étaient opprimés ; mais on n’avait pu ni les arrêter tous, ni les chasser tous de l’île. Chaque jour, on les aigrissait par de nouveaux outrages, qui ne leur étaient pas cependant tout moyen de se venger.

    Les Français habitaient les villes et les côtes ; mais ils osaient rarement pénétrer dans les montagnes de l’intérieur de l’île, où les seigneurs, comme leurs paysans, avaient conservé toute leur indépendance. Trois grands officiers de Charles gouvernaient l’île : Éribert d’Orléans, vicaire royal ; Jean de Saint-Remi, justicier de Palerme et Thomas de Busant, justicier de Val de Noto. Leur vénale partialité, leur avarice et leur cruauté, en faisaient de dignes successeurs de Guillaume l’Étendard, le bourreau des Siciliens.

    La publication de la croisade contre les Grecs irritait encore ces peuples. « Déjà, dit Néocastro, Charles avait arboré, contre nos amis de la Grèce, la croix du brigandage ; car c’est sous cette bannière sacrée qu’il a coutume de répandre le sang des innocents. Ses efforts, pour entraîner le peuple sicilien dans cette guerre, faisaient le malheur et la désolation de notre patrie ». Sous le prétexte de cette croisade, Charles exigeait de ses sujets des subventions de guerre intolérables et des impôts inouïs.

    « En même temps, il disposait arbitrairement des héritières riches ou nobles, qu’il donnait en mariage à ses partisans, comme une récompense ; tandis que, pour se défaire des hommes qui lui étaient suspects, ou il les envoyait à la mort sans même les accuser d’aucun crime, ou il les faisait languir dans d’infernales prisons, ou il les condamnait à la déportation et à de longs exils. Beaucoup de seigneurs que la religion, ou l’âge, ou leur dignité, rendaient vénérables, étaient soumis aux traitements les plus insultants, comme les plus vils du peuple ; et, par un dernier outrage, qui en tous lieux a précipité la ruine des tyrans, les femmes étaient exposées à la brutalité des soldats ». Cette offense, en effet, éveille un ressentiment plus impétueux que toutes les autres : ce n’est point la galanterie qui pourrait exciter la fureur de la nation, même la plus jalouse ; c’est l’insolence du fort exercée contre le faible ; c’est l’impudence de la débauche qui brave la protection que des époux et des frères doivent à leurs femmes et à leurs sœurs.

    Giovanni de Procida parla de vengeance aux Siciliens profondément ulcérés : il leur montra le temps de l’exercer qui approchait, mais il les exhorta en même temps à la préparer lentement pour la rendre plus certaine ;  et il se chargea de leur assurer les secours de Pierre d’Aragon, leur souverain légitime, et de Michel Paléologue, l’ennemi de leurs ennemis.

    Il passa en effet à Constantinople, et il y fit connaître à l’empereur des Grecs l’armement formidable qui se préparait contre lui. Charles faisait équiper, dans les ports des Deux-Siciles, cent galères légères, vingt gros vaisseaux, trois cents transports, et deux cents huissiers ou palandres, pour porter les chevaux. Quarante comtes s’étaient engagés à l’accompagner à la croisade, et dix mille cavaliers se rassemblaient sous ses ordres : il négociait en même temps un traité avec Jean Dandolo, doge de Venise ; et, par ce traité, qui fut conclu peu après, la république s’engageait à prendre part à la croisade, et à y envoyer le doge en personne, avec quarante galères armées en guerre. Ces forces paraissaient suffisantes pour renverser l’empire des Grecs, d’autant plus que Paléologue avait souvent éprouvé la valeur impétueuse des Latins, et la lâcheté de ses propres troupes.

    Procida, en lui révélant le danger qui le menaçait, lui offrit en même temps d’exciter, dans les propres États de son ennemi, une rébellion qui l’empêcherait longtemps de songer à des guerres étrangères. Il lui offrit encore de mettre Charles aux prises avec une nation non moins vaillante que ses Français : une nation dont la redoutable infanterie ne se laisserait point effrayer ou renverser par le choc des gendarmes. La seule chose qu’il demandait à Paléologue, c’était de l’argent pour fournir aux frais de l’expédition des Aragonais, et pour procurer des armes aux Siciliens révoltés.

    Nicolas III gouvernait encore l’Église ; et Paléologue, qui avait acheté par tant de sacrifices sa réconciliation avec le Saint-Siège, ne voulait pas perdre sa protection. II accorda un premier secours d’argent à Procida ; mais il exigea que l’agrément du pape fût obtenu pour la rébellion de la Sicile.

    Giovanni, qui avait entrepris tous ses voyages sous l’habit d’un moine franciscain, revint à Malte avec un secrétaire de l’empereur grec. Trois des principaux barons siciliens s’y rendirent auprès de lui ; ils confirmèrent les promesses de Procida au secrétaire de Paléologue et ils le chargèrent de faire connaître au pape et au roi d’Aragon la nature du joug qu’ils portaient, et leur impatience d’en être délivrés.

    Procida se rendit en effet à Rome, avec l’envoyé de l’empereur et il obtint une audience secrète de Nicolas III, au château de Suriano. Là, on a prétendu qu’il employa l’or des Grecs auprès du comte Bertoldo Orsino, et même du pape. Mais surtout il rappela au dernier que Charles avait dédaigné de s’allier à sa famille, et qu’il en avait repoussé l’offre par un propos insultant ; que ce même Charles avait sans cesse contrarié ses projets ; qu’il travaillait à ranimer les guerres civiles que le pape s’efforçait d’éteindre ; qu’enfin il s’était fait l’arbitre de l’Italie, et qu’il tenait presque l’Église en servitude.

    Pour abaisser la puissance des Français, Procida ne demandait au pape que son consentement par écrit à ce que Constance d’Aragon fît valoir ses droits sur la Sicile. Il l’obtint, et, muni des dépêches de Nicolas, adressées au roi d’Aragon, il se mit en route pour l’Espagne.

    Mais à peine était-il arrivé à la cour de Barcelone, que la mort inattendue de Nicolas III faillit à renverser tous ses projets. Pierre d’Aragon semblait déjà perdre courage : on pouvait craindre aussi que les Siciliens ne se rebutassent, lorsque le chef de l’Église, au lieu de les encourager, se déclarait contre eux.

    Procida résolut de retourner à Constantinople, afin de hâter les subsides qu’attendait le roi Pierre; en même temps, il voulut que des ambassadeurs de celui-ci pressentissent les dispositions du souverain pontife, et que les Siciliens, de leur côté, adressassent leur plaintes au pape, espérant que s’il ne les secourait pas, il les aigrirait au contraire par une partialité manifeste pour les Français.

    L’ambassadeur du roi d’Aragon avait pour mission ostensible, auprès de Martin IV, de le féliciter sur son élection, et de lui demander la canonisation de frère Raymond de Pinnaforte, moine catalan, qui était mort au commencement de janvier 1275, après avoir, disait-on, ressuscité au moins quarante morts, et traversé la mer Baléare sur son manteau, qui lui servait de navire.

    La recommandation du roi d’Aragon fut peu avantageuse au béat ; elle fut cause, au contraire, que sa canonisation fut retardée jusqu’à l’année 160l. Quand ensuite l’ambassadeur aragonais voulut rappeler au pape les droits de Constance à la couronne des Deux-Siciles, Martin lui répondit avec colère : « Dites à votre maître, qu’avant de demander des grâces au Saint-Siège, il songe à lui payer, avec tous ses arriérages, le tribut annuel que son aïeul a promis à l’Église, lorsqu’il s’en est déclaré vassal et feudataire ».

    Les ambassadeurs des Siciliens furent plus mal reçus encore : on avait fait choix, pour cette mission, de Barthélemy, évêque de Pacto, et d’un religieux dominicain. Martin ne voulut les entendre qu’en plein consistoire, et lorsqu’ils y furent admis, ils virent avec étonnement que le roi Charles siégeait lui-même parmi leurs auditeurs.

    Cependant, le prélat, sans se déconcerter, prit pour texte ces paroles de l’Écriture : « Fils de David, aie pitié de moi, car ma fille est cruellement tourmentée par un démon ! ». Il exposa ensuite la tyrannie et les vexations des ministres de Charles ; et, se tournant vers le roi avec une noble assurance, il lui demanda d’y mettre un terme. Dès qu’il eut fini son discours, on le congédia sans lui répondre, mais, au sortir de l’audience, les gardes de Charles saisirent les deux ambassadeurs et les jetèrent en prison.

    Le prélat, il est vrai, parvint à corrompre à prix d’argent ceux qui l’avaient arrêté, et à s’évader ;  l’autre languit pendant de longues années dans un misérable cachot. Le premier, de retour en Sicile, déclara hautement à Messine quelle avait été l’issue de sa légation. D’autres Siciliens, arrivés de Naples, ajoutèrent que Charles se préparait à faire passer dans l’île, l’armée qu’il avait levée contre les Grecs, et qu’il punirait les dispositions séditieuses de la Sicile, en la mettant à feu et à sang.

    Cependant Giovanni de Procida, pendant l’année 1281, avait fait un second voyage à Constantinople ; et il en avait rapporté vingt-cinq mille onces d’or, qu’il remit au roi Pierre, avec la promesse d’un subside plus considérable qui lui serait payé dès que son armée se serait mise en mouvement. Pierre ne différa pas davantage ; et annonçant qu’il allait attaquer les Sarrasins d’Afrique, il rassembla une armée de dix mille hommes de pied, avec trois cent cinquante chevaux seulement ; et il fit équiper, pour les transporter, dix-neuf galères, quatre grands vaisseaux et huit palandres.

    Toutes les négociations de Procida avaient été ensevelies dans le silence le plus profond. Mais, comme les prétentions de la reine Constance sur la Sicile étaient connues, le roi de France et celui de Naples conçurent quelque inquiétude sur l’armement du monarque aragonais. Philippe le Hardi, qui était son beau-frère, lui fit demander où il comptait porter ses armes. Pierre répondit qu’il voulait attaquer les ennemis de la foi, comme l’avaient fait ses pères, et qu’il priait Philippe de vouloir bien contribuer à cette sainte entreprise, en lui envoyant quarante mille livres tournois dont il avait besoin.

    Philippe le fit ; mais ses soupçons n’étant point dissipés, il conseilla au pape et à Charles de demander de nouveaux éclaircissements. Martin envoya un moine dominicain à l’Aragonais, pour l’interroger au nom de l’Église sur le secret de son expédition, lui promettant les secours du Saint-Siège, s’il s’armait en effet contre les ennemis de la foi, et lui défendant, au contraire, de passer outre s’il avait dessein d’attaquer un prince chrétien. Pierre se contenta de répondre que, si une de ses mains manifestait à l’autre son secret, il la trancherait sur-le-champ.

    Lorsque Martin eut communiqué à Charles cette réponse, le roi de Sicile répliqua : « Je vous l’avais bien dit que l’Aragonais était un misérable » ; et cependant il ne prit aucune nouvelle précaution.

    Les préparatifs de Pierre se prolongèrent jusqu’au commencement de juin 1282 ; ce fut alors qu’il mit à la voile pour le rivage d’Afrique. La conjuration avait déjà éclaté à cette époque ; mais Pierre ne pouvait en être instruit, et il attendit le cours des événements dans le voisinage d’Hippone, en faisant la guerre aux Maures.

    Jean de Procida cependant n’avait pas attendu que la flotte aragonaise fût prête, pour repasser en Sicile et recommencer à parcourir cette île sous différents déguisements.

    Avec l’argent des Grecs, il fournissait des armes à ceux qui en manquaient ; il nourrissait, échauffait leur espoir d’une prompte délivrance ;  surtout, il communiquait à ses compatriotes cette haine profonde et implacable contre les Français qui l’animait lui-même. Il ne formait point de complots, mais il excitait les passions du peuple ; il voulait qu’il fût prêt à tout événement, et qu’il ressentît le premier outrage, bien sûr qu’une provocation ne manquerait pas à son courroux. Il demanda surtout aux nobles et aux militaires, qui avaient longtemps vécu retirés dans l’intérieur de l’île, de se rendre à Palerme, et de se mêler de nouveau à leurs concitoyens, pour être en état de diriger le mouvement populaire dès qu’il éclaterait.

    Le lendemain de Pâques, lundi 30 mars 1282, les Palermitains, selon leur usage, se mirent en route pour entendre vêpres à l’église de Montréal, à trois milles de leur ville. C’était leur promenade ordinaire les jours de fête ; et les hommes et les femmes couvraient le chemin qui conduit à cette église.

    Les Français établis à Palerme, et le vicaire royal lui-même, prenaient part à la fête et à la procession. Celui-ci cependant avait fait publier qu’il défendait aux Siciliens de porter des armes, pour s’exercer, selon l’ancien usage, à les manier dans ces jours consacrés au repos.

    Les Palermitains étaient dispersés dans la prairie, cueillant des fleurs, et saluant par leurs cris de joie le retour du printemps, lorsqu’une jeune vierge, non moins distinguée par sa beauté que par sa naissance, s’achemina vers le temple, accompagnée de l’époux auquel elle était promise, de ses parents et de ses frères.

    Un Français, nommé Drouet, s’avança insolemment vers elle, et, sous prétexte de s’assurer si elle ne portait point des armes cachées sous ses habits, il porta la main sur son sein pour la fouiller de la manière la plus indécente. La jeune femme tomba évanouie entre les bras de son époux ; mais un cri de fureur s’élevait autour d’elle : « Qu’ils meurent, qu’ils meurent les Français ! » répétait-on de toutes parts ; et Drouet, percé de sa propre épée, fut la première victime de la rage populaire.

    De tous les Français qui assistaient à la fête, pas un seul n’échappa. Quoique les Siciliens fussent encore désarmés, ils en égorgèrent deux cents dans la campagne, tandis que les cloches de l’église de Montréal sonnaient le service de vêpres. Les Palermitains rentrèrent dans la ville, répétant toujours le même cri « Qu’ils meurent les Français ! » et ils recommencèrent le carnage.

    De terribles représailles du massacre de Bénévent et de celui d’Augusta furent exercées sur les Français : hommes, femmes, enfants, tout ce qui appartenait à la race étrangère des conquérants et des oppresseurs, fut mis à mort ; et le fer allait même chercher dans le sein d’une épouse sicilienne le fruit abhorré de son union avec un ennemi de son pays. Quatre mille personnes périrent dans cette première nuit.

    Quelle que fût l’irritation des Siciliens, ils hésitèrent à imiter l’exemple de la ville de Palerme ; le mois d’avril tout entier fut employé en vaines attaques des Français contre Palerme, et en négociations des habitants de cette ville avec les autres Siciliens.

    Mais la fureur des Palermitains semblait être contagieuse ; leur résistance, et l’impunité dont ils jouissaient, servaient d’encouragement à qui les voulait imiter : les habitants de Bicaro, et ensuite ceux de Coriléone, se joignirent à ceux de Palerme, en scellant leur alliance avec le sang des Français qu’ils trouvèrent chez eux, tandis que ceux de Calatafimo, gouvernés par le respectable Guillaume des Porcelets, noble provençal, qui seul entre les Français n’avait pas méconnu l’humanité ou la justice, renvoyèrent avec honneur, de l’autre côté du Phare, cet homme vertueux et toute sa famille.

    Toutes les villes et toutes les bourgades de l’île s’associaient cependant l’une après l’autre à la rébellion. Messine y prit part la dernière ; tous les soldats français s’étaient réfugiés dans cette ville et le vicaire royal s’y trouvait à la tête de six cents gendarmes. Mais, le 28 avril, les citoyens abattirent les armoiries de Charles d’Anjou, chassèrent son vicaire et ses soldats au delà du Phare, et jurèrent de partager le sort des habitants de Palerme. Le jour précédent, les Palermitains avaient envoyé une députation à Pierre d’Aragon, pour l’inviter à venir prendre possession du royaume de Sicile, et à secourir des sujets qui se jetaient dans ses bras.

    La nouvelle des vêpres siciliennes avait été portée d’une manière plus rapide à Charles d’Anjou ; l’archevêque de Montréal s’était empressé de la lui faire parvenir à la cour de Rome, où il résidait. « Sire Dieu ! s’écria Charles, en la recevant, puisqu’il t’a plu de m’envoyer la fortune contraire, qu’il te plaise aussi d’ordonner que ma décadence ne se fasse qu’à petits pas ! ».

    Le massacre de Sicile n’avait enlevé au roi Charles que quatre mille de ses soldats français. C’était un affront qui devait l’exciter à la vengeance, plutôt qu’une défaite, et la perte qu’il venait de faire n’était pas d’assez haute importance pour lui ôter les moyens de s’en relever.

    S’il est vrai qu’il eût rassemblé dix mille cavaliers, et un nombre proportionné de fantassins pour porter la guerre dans le Levant ; si dans ses vastes projets il embrassait la conquête de tout l’empire des Grecs, il semble que les mêmes forces qu’il avait déjà réunies auraient dû lui donner les moyens de soumettre en peu de jours une province rebelle, où rien n’était encore préparé pour la résistance ; où l’on ne pouvait lui opposer ni arsenaux, ni armée, ni trésor, ni gouvernement établi, ni généraux expérimentés ; où l’on n’avait enfin pour défense que la haine profonde qu’il inspirait, et la crainte de ses vengeances.

    Mais des passions qui remuent une nation tout entière ; des passions qui lui donnent un seul esprit, une seule vie, un seul intérêt devant lequel tous les autres s’effacent ; des passions qui ne laissent plus calculer ni les efforts ni les sacrifices, donnent à un peuple bien plus de moyens de résistance que ne sauraient faire la prévoyance d’un gouvernement régulier et l’action uniforme, et toujours soumise au calcul, de la discipline militaire.

    La Sicile ne fut jamais conquise ; elle résista aux efforts soutenus, aux efforts combinés du roi Charles, du pape, du roi de France, de tous les Guelfes d’Italie, et à la fin du roi d’Aragon lui-même, qui, pour faire avec l’Église sa paix particulière, s’engagea dans une ligue honteuse avec ses propres ennemis.

    La maison d’Anjou s’épuisa par d’inutiles efforts pour reconquérir un royaume qui lui avait appartenu : pendant que cette maison combattait, l’Italie, dont elle avait menace la liberté, recouvra son indépendance. Elle en abusa même peut-être, puisqu’elle profita de ce qu’aucun grand intérêt ne la réunissait plus, de ce qu’aucun danger commun ne la menaçait, pour s’abandonner aux guerres de ville à ville, et aux violences des factions.

     

     

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