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    Le combat de Dokotchi

    D’après « Histoire militaire des colonies, pays de protectorat et pays sous mandat » – Cdt Maurice Eugène Denis – Col René André Marie Viraud – 1931

     

    Le 30 janvier 1908, des renseignements indigènes annonçaient un rassemblement de 1 000 fusils ouadaïens vers Oum Hadjer. Le chef de bataillon Julien, délégué du commandant du territoire sur la frontière ouadaïenne à Yao, prescrivit un renforcement de la couverture par l’envoi entre Bouïlong et l’Abou Telfane, des deux pelotons de spahis d’Aouni et de la section de 80 millimètres, de Moïto à Yao puis à Seïta.

    Les renseignements se précisant en février, ordre fut donné :
    1° – A la force mobile de Bokoro (40 tirailleurs) de renforcer la garnison d’Ati ;
    2° – Au résident de France près d’Acyl, le lieutenant de cavalerie Deschamp, à Barouella, de se porter sur Ati avec son peloton de spahis et le contingent d’Acyl, dans le cas où l’ennemi pousserait sur El Kreneg.
    3° – Enfin à la 3e compagnie de se porter sur Bouïlong avec sa force mobile dès son retour de N’Délé.

    Brusquement, le 20 février, le rassemblement ouadaïen se dispersa par ordre de Doudmourrah. Le sultan, affecté par la défaite de Gomboro au Salamat (combat du lieutenant Tourencq du 15 février 1908) et l’échec d’une de ses colonnes au Massalit, s’était, disait-on, écrié en conseil : « Je sais pourquoi mes troupes sont toujours battues, c’est parce que je n’envoie que des petits paquets. Mais à l’avenir, je ne ferai marcher que des masses contre les Français ».

    La menace paraissait momentanément écartée. Pour satisfaire aux exigences du service local, les troupes regagnèrent leurs garnisons le 26 février.

    Le 2 mars, on apprit le départ d’Abéché des meilleurs troupes ouadaïennes évaluées à 8 000 ou 10 000 hommes dont 3 000 fusils. Ati et Barouella étaient leur premier objectif.

    Vers le milieu du mois, un mouvement d’exode des nomades du Fittri et des Kécherda était observé. Confrontant les divers renseignements recueillis, le commandant Julien acquit la certitude d’une attaque prochaine. Il donna l’ordre à la section d’artillerie et au peloton d’Aouni de se porter à Ati.

    Fin mars, la menace ouadaïenne se confirma. La 3e compagnie de Melfi se porta sur Bouïlong puis Barouella. En même temps, le commandant prescrivait au capitaine Jérusalémy d’attaquer l’ennemi si l’action pouvait avoir des chances de succès.

    Le 27 mars, un détachement de toutes armes fut constitué à Ati sous les ordres du capitaine Jérusalémy, prêt à marcher sur El Kreneg. Il comprenait : 126 tirailleurs de la 1e compagnie, lieutenants Legrand, de Villeneuve, sergent Chaudron ; 1 peloton de 21 spahis, lieutenant Godard ; 1 peloton de 28 spahis, lieutenant Deschamp ; 30 canonniers avec une pièce 80 millimètres, lieutenant Blard ; 80 auxiliaires d’Acyl ; le médecin-aide-major Bouillez ; soit un total d’environ 285 combattants dont 205 réguliers.

    Les derniers renseignements firent connaître que les forces ennemies placées sous le commandement de l’aguid Mahamid comprenaient, outre ses propres forces, celles de l’aguid Rachid, de Badiour aguid El Bahr, des adjaouil Djéatneh et Debaba, soit 2 800 fusils dont 1 200 à tir rapide.

    Le 24 mars, une patrouille de spahis bouscula à Dekotchi un poste d’observation ouadaïen. La présence de l’ennemi était confirmée à El Kreneg.

    Le 27 à 19 heures, le capitaine Jérusalémy quitta Ati à la tête de la colonne et se dirigea sur Chibika.

    Les campements ouadaïens, bien groupés, étaient couverts à distance par de nombreuses patrouilles de cavalerie. L’attaque par surprise paraissait impossible. Eu cours de route, on apprit la marche de l’ennemi sur Dekotchi que l’aguid Mahamid avait l’intention d’occuper le 29.

    Le capitaine Jérusalémy décida de se porter le 28 sur la mare de Sadet, de manière à prendre position le 29 au matin au nord de la position ennemie de Dekotchi, où le terrain était à peu près découvert. Les deux rives du Batha, à sec à cette époque de l’année, étaient couvertes d’une brousse extrêmement dense dans laquelle la cavalerie ne pouvait se mouvoir.

    L’aguid Mahamid, prévenu des mouvements de la colonne, avançait lentement, sa colonne formée pour le combat depuis El Kreneg.

    Mal renseigné, par ses émissaires et les éclaireurs d’Acyl, le capitaine Jérusalémy quitta la mare de Sadet trop tard pour se porter dans la région nord de Dekotchi comme il en avait eu l’intention. Déjà l’avant-garde ennemie débouchait à la hauteur du village sur la rive nord du Batha.

    La 1e section (lieutenant Legrand) fut déployée et portée en avant dans le lit du Batha. Les éclaireurs d’Acyl étaient déjà aux prises avec les patrouilleurs ouadaïens.

    Renseigné sur la grosse supériorité numérique de l’adversaire, le capitaine Jérusalémy résolut d’occuper un front aussi étendu que possible sur les rives du Batha et de marcher par échelons sur le puits de Dekotchi en attaquant l’ennemi pour prévenir ses manœuvres d’enveloppement. Le pays très couvert permettait de dissimuler le peu de profondeur de sa ligne.

    L’engagement, commencé vers 8h30, se termina à 13h30. Ce fut une progression pied à pied sur les deux rives du Batha, sur une distance de 3 kilomètres, réalisée en cinq heures par une série de charges à la baïonnette toutes précédées d’une longue préparation par le feu.

    La brousse masquait les vues et gênait la marche ; la cavalerie fut réduite au combat à pied ; les canonniers durent se servir constamment du mousqueton pour se défendre aussi bien dans la manœuvre que dans le mouvement en avant qui se fit toujours à bras.

     

    Les détails de ce combat sont les suivants :

    A 8h30, le contact était pris. La 2e section se forma à gauche de la première sur la rive nord. Acyl reçut mission de se porter avec son contingent le plus loin possible sur cette même rive, tout en gardant le contact. Le peloton du lieutenant Deschamp, à pied, le renforça et assura la liaison des cavaliers d’Acyl avec la 2e section.

    Le lieutenant Godard reçut la même mission sur la rive sud. Il devait prolonger la 3e section (sergent Chaudron), déployée à droite de la première, et s’opposer à tout mouvement tournant sur là droite. La 4e section (De Villeneuve) resta en réserve.

    Les 2e et 3e sections avaient l’ordre de garder une escouade en soutien. Le convoi, groupé en arrière sous les ordres du docteur Bouillez, était défendu par une trentaine de fusils. Le canon de 80 mm, resta au début, en arrière d’une ligne abritée.

    A 8h50, la 1e section, débouchant d’un premier coude du Batha, ouvrit lefeu sur les masses ouadaïennes qui, dans le lointain gravissaient la pente nord de l’oued.

    Une vive fusillade éclata bientôt sur tout le front nord. Acyl fit connaître que le terrain restait broussailleux dans toute la région, sauf autour de Dekotchi où existait un grand espace dénudé.

    Le capitaine décida sur ces indications de refouler l’ennemi sur les deux rives du Batha, de façon à pouvoir faire, dès que l’occasion se présenterait, un mouvement de conversion sur Dekotchi où le terrain plus favorable permettrait d’utiliser l’effet maximum du feu.

    Le mouvement de conversion devait commencer aussitôt après avoir dépassé le coude du Batha au sud-ouest du village. La progression s’exécuta lentement, mais d’une façon continue, dans une végétation épineuse épaisse où la liaison entre les différentes fractions de la ligne était difficile à maintenir.

     

    Première phase de l’action. L’ennemi tente un mouvement tournant par le nord.

    La 1e section balayait de ses feux le lit du Batha. Sur la rive nord, la fusillade était très vive ; les masses ouadaïennes étaient à proximité immédiate de la ligne. Sur la rive sud, on ne voyait encore que de petits groupes contenus par le lieutenant Godard. .

    Il apparut que l’effort principal de l’ennemi se portait sur l’aile gauche. Le canon de 80 millimètres prit position sur la rive sud et ouvrit le feu sur les masses qui dessinaient un mouvement enveloppant par le nord. La 3e section put: également intervenir par un feu d’écharpe dans cette direction.

    Sous les feux croisés d’infanterie et d’artillerie, le mouvement ennemi fut brisé net. L’ennemi recula même rapidement dégageant le front du groupe nord qui poussa en avant.

    L’ensemble progressa par échelons, l’aile droite du groupe sud en avant.

     

    Deuxième phase. L’ennemi déplace ses forces et porte son effort sur l’aile sud de la ligne (10h15-11h30).

    A partir de 10 heures, les ennemis signalés devant le groupe sud formé par le peloton de spahis Godard et la 3e section devinrent de plus en plus nombreux.

    Le lieutenant Godard, à l’extrême-droite, était très menacé. Ordre fut donné au lieutenant Legrand (1e section) de renforcer la droite. La 4e section (de Villeneuve) fut également engagée avec la première.

    Les clameurs poussées par l’ennemi indiquaient la présence d’une masse d’hommes considérable. La pièce de 80 commença un tir à mitraille. Ordre fut donné de mettre baïonnette au canon.

    De nouveaux cris s’élevèrent et l’ennemi se précipita sur la ligne, deux drapeaux en avant.

    L’attaque fut arrêtée net par un feu à bout portant. A ce moment, toute la ligne se lança en avant, le clairon sonnant la charge. L’ennemi fut enfoncé ; ses drapeaux furent pris. Mais l’élan des tirailleurs fut bientôt arrêté par un feu violent partant d’une ligne de buissons presque infranchissables derrière lesquels une nouvelle ligne ouadaïenne se formait.

    La fusillade reprit, intense. Toutefois, la volonté d’offensive des Ouadaïens était brisée. Désormais, ils n’allaient plus que battre en retraite, pas à pas, défendant énergiquement le terrain.

    Le lieutenant Legrand, commandant le groupe sud du Batha, reçut l’ordre de se rapprocher peu à peu du Batha en obliquant à gauche. Il fut prescrit par ailleurs au groupe nord d’accélérer sa progression et de déloger de la rive nord les Ouadaïens qui inquiétaient par leur feu les unités du sud. Il importait en outre de parvenir au coude du Batha quand le groupe sud terminerait sa progression.

     

    Troisième phase. L’ennemi recule pas à pas. Le groupe sud le culbute au passage du Batha alors qu’il est menacé d’être pris en flanc par le groupe nord (11h30- 13h30).

    Après un moment de répit, le feu ouadaïen reprit avec violence. La gauche française progressait par bonds, assez lentement. La face sud terminait sa conversion et approchait du Batha. Le capitaine put reconstituer une petite réserve.

    L’ennemi sentit le danger dans lequel le mettait la progression de la face nord. Ses feux redoublèrent dans cette direction.

    La 2e section, les spahis du lieutenant Deschamp et le contingent d’Acyl, enlevés à la baïonnette, foncèrent en avant. L’ennemi recula en désordre. Le coude  fut atteint. A ce moment, le groupe sud refoula l’ennemi dans le Batha et le bouscula alors qu’il franchissait le lit de la rivière.

     

    Quatrième phase. L’ennemi menacé d’être pris entre deux feux est refoulé sur Dekotchi et prend la fuite (13h30-14h15).

    Les Ouadaïens, rejetés en désordre au nord du Batha sur un terrain plus découvert, menacés d’être pris entre les deux groupes convergeant sur Dekotchi, essayèrent un moment de se rallier et de faire front. Pris à parti par les feux de l’adversaire, ils s’enfuirent dans la direction d’El Kreneg.

    Les sections encombrées de blessés ne purent poursuivre. Le convoi où se trouvaient les chevaux était loin en arrière et marchait lentement à cause des blessés. De plus, les tirailleurs combattaient depuis le matin, sans eau sous un soleil ardent; il fallut les faire boire et les puits de Dekotchi avaient un débit très lent. Enfin, la moitié des munitions avait été brûlée.

    Dans ces conditions, le capitaine Jérusalémy prit le parti de rentrer à Ati où la colonne arriva le 31 mars au soir. Ses pertes étaient de 3 tirailleurs et 4 auxiliaires tués, 17 tirailleurs, 10 auxiliaires et le maréchal des logis Aurousseau blessés. L’ennemi laissait sur le terrain 309 tués, 80 fusils à tir rapide, deux étendards appartenant l’un à l’aguid Mahamid, l’autre à l’aguid Rachid.

    Pour la première fois, les troupes du Tchad s’étaient heurtées à une force ouadaïenne organisée, disciplinée et manœuvrière.

    La 3e compagnie, mandée en toute hâte par le commandant Julien, arriva le 2 avril à Ati. Cette compagnie allait désormais occuper le Fittri. Sa portion centrale fut fixée à Yao.

    L’organisation du front du Batha devenait ainsi la suivante :
    1e compagnie, à effectif de 275 hommes, établie sur le secteur Ati-Barouella [Poste à Ati, Moïto (artillerie), Bouïlong, Barouella].
    3e compagnie, occupation du Fittri avec 230 tirailleurs et 70 spahis [Postes à Yao, Bokoro (spahis), Melfi, Bir-el-Khaalà. Les garnisons fixes de Moïto et Bokoro étaient fournies par la 2e compagnie. Un détachement de la 3e compagnie était à Damraou et à N’Délé].

     

     

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