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    Proclamation de la République Helvétique

    D’après « Histoire des peuples et des révolutions de l’Europe, de 1789 à 1849 » – Camille  Leynadier – 1850

     

    Depuis le XVe siècle jusque vers la fin du XVIIIe, l’histoire des Suisses n’offre rien de remarquable, sauf, toutefois, que cette république ne cesse de fournir des recrues aux gouvernements absolus qui lui en font la demande.

    Avant la Révolution de 1789, la Suisse était divisée en treize cantons, savoir : Zurich, Berne, Lucerne, Uri, Schwytz, qui a donné son nom à tout le pays, Underwald, Zug, Glaris, Bâle, Fribourg Soleure, Schaffouse et Appenzell. Les pays sujets de ces cantons étaient le comté de Baden, les bailliages de Baumgarten et Mellingen ; les alliés des Suisses étaient les Grisons, le Valais, l’évêque de Sion, celui de Bâle, l’abbé de Saint-Gall, Mulhausen, Neufchâtel, Genève.

    Parmi ces cantons, il y en avait sept qui professaient la religion catholique : Uri, Schwytz, Underwald, Lucerne, Zug, Fribourg et Soleure ; quatre étaient protestants : Zurich, Berne, Bâle et Schaffouse ; Glaris et Appenzell mi-partie protestants et catholiques. Les cantons catholiques s’assemblaient ordinairement à Lucerne, les protestants à Aarau, et les assemblées générales avaient lieu à Baden.

    Aucun système politique n’amena la lente agglomération de ces peuplades ; elle fut le résultat du temps du besoin et du hasard. Aussi cette confédération offrit-elle la réunion la plus bizarre d’incohérences et de disparates.

    Là se trouvaient des échantillons de toutes les formes de gouvernement : une assemblée de famille donnant des lois à trois ou quatre républiques groupées autour d’elle ; des pasteurs républicains régis par une multitude de petits sénats ; des petites républiques indépendantes au milieu de républiques puissantes et confédérées. Parmi tout cela, étaient des États libres et des États sujets ; des communes vassales et des communes suzeraines ; des paysans rois et des paysans serfs ; des démocraties payant la dîme à des abbés ; des peuplades renouvelant annuellement leurs magistrats ; d’autres soumises à des sénats héréditaires et enfin des républiques serves, d’autres vassales, d’autres souveraines.

    Tous ces éléments disparates formaient un tout respectable qu’aucun lien apparent n’unissait, mais qui avait un germe de vie, une cause efficace d’existence paisible dans les mœurs seules des habitants, c’est-à-dire l’indépendance de tous, chère à chacun.

    Quel que fût le germe du désordre, quel que fût l’élément de destruction inhérent aux institutions, ce seul principe fixé dans le fond des idées et des mœurs, suffisait pour laisser prédominer l’ordre.

    Telle était la Suisse au moment où éclata en France la révolution française. Au premier aspect, il semblait que, de tous les pays, la Suisse devait être la première à éprouver les influences d’une révolution qui devait changer l’Europe.

    Une partie de ses habitants, tels que ceux de Genève, Lausanne et autres, parlaient français, et se piquaient d’imiter, dans leurs mœurs et leurs usages, les manières françaises. Depuis plus de quatre cents ans, les armées du roi de France avaient compté des soldats d’origine suisse dans leurs rangs ; ajoutons qu’une alliance perpétuelle avait établi des rapports intimes d’attachement et de franche amitié entre les deux peuples. Ajoutons aussi ces divers systèmes de gouvernement qui régissaient la Suisse, les divisions et subdivisions du territoire national en États souverains fédérés, républicains, dominateurs, dépendants ; le classement de la population en nobles proprement dits, en bourgeois nobles, citadins, prolétaires, paysans soumis à des seigneurs sans compter la diversité des cultes et surtout l’absence d’une autorité suprême, capable d’imprimer à ce composé bizarre d’éléments hétérogènes et disparates, des mouvements réguliers et une action ferme et soutenue.

    On avait le droit de conclure de ces observations, que la Suisse devait être merveilleusement prédisposée à prêter une oreille favorable aux doctrines françaises. En effet, les peuples de la campagne ; les classes inférieures des villes ; les petits États dépendants de cantons plus puissants qu’eux et auxquels ils devaient soumission et tribut ; toutes ces diverses catégories de citoyens saluèrent avec des transports de joie la régénération bienfaisante et généreuse qui venait de faire triompher en France les principes de la raison et du bon droit. Mais les cantons et les castes qui n’avaient rien à espérer des réformes les repoussèrent de toutes leurs forces.

    Le pays de Vaud fut la partie de la Suisse où les semences des nouvelles doctrines trouvèrent le terrain le plus favorablement disposé à les recevoir. Dès le 14 juillet 1791, on avait célébré avec éclat dans le pays le deuxième anniversaire de la prise de la Bastille. Le conseil de Berne, alarmé de cette démonstration, crut devoir réprimer par des menaces et des châtiments les premiers élans de l’esprit révolutionnaire qui commençait à se développer avec éclat en France ; c’était le moyen d’éviter un mal qu’il eût fallu prévenir, si toutefois cela eût été possible. Le char de la Révolution était lancé et nulle puissance humaine n’était en état de l’arrêter dans sa course.

    Cependant la France, que, dans sa guerre contre l’Europe, gênait la neutralité suisse, faisait occuper Bâle se répandait dans le pays en fortifiait les passages et les défilés. En 1792, après avoir envahi la Savoie, une autre armée française cerna Genève. Cette ville ayant manifesté son mécontentement, le comité de salut public feignant d’en être offensé, ordonna au général Montesquiou de s’en emparer. Les Genevois appelèrent les Suisses à leur secours ; de son côté, le général français se souciait fort peu d’exécuter les ordres du comité ; il lui répugnait de sévir avec vigueur contre un État faible et presque sans défense, et d’employer les forces d’une république puissante pour détruire ou asservir une république ancienne de tout temps l’alliée et la protégée de la France.

    Le gouvernement républicain de son côté, bien plus sérieusement occupé ailleurs, voulut bien entrer en négociation, et parut satisfait des raisons que les Genevois firent valoir. De plus, ayant obtenu de leurs députés, la promesse formelle que les Suisses retourneraient chez eux, le siège fut levé.

    Cependant il se forma dans la ville un parti puissant tout dévoué aux principes républicains. Ce parti, soutenu par les émissaires des jacobins de Paris, s’empara de l’autorité mais il ne voulut jamais sacrifier l’indépendance de la patrie à ses propres intérêts. Il est probable, néanmoins, qu’une partie de la population désirait ardemment que Genève se détachât de la Suisse pour s’unir intimement avec la République française ; car, en 1794, il y eut des soulèvements violents, suivis de désordres regrettables : huit cents citoyens furent mis en prison, et il s’établit, pour les juger, une sorte de tribunal révolutionnaire qui semblait avoir pris pour modèle celui de France. Après la mort de Robespierre, la ville jouit d’une certaine tranquillité, et, en signe d’amitié, le drapeau genevois brilla dans la salle des séances de la Convention à côté de celui des États-Unis.

    Dans d’autres parties de la Suisse, des actes de rébellion contre les institutions et les pouvoirs existants, annoncèrent que les idées nouvelles avaient fait des progrès sensibles dans les esprits. Les habitants de l’ancien pays de l’abbé de Saint-Gall forcèrent leur souverain à leur accorder de nouveaux privilèges ; cet exemple fut imité par ceux d’Appenzell, les Grisons, les sujets de la ville de Zurich. Ces mouvements furent étouffés ; mais ce ne fut que pour peu de temps.

    Après la paix de Campo-Formio, la neutralité suisse put moins que jamais convenir à la France. Sur ces cinquante lieues de frontière, sa politique exigeait une position offensive. La confédération, pressentie déjà sur la possibilité de diriger un corps de troupes à travers le Simplon, avait répondu par un refus positif. Deux membres du Directoire. Barthélémy et Carnot, avaient approuvé ce refus ; mais Bonaparte avait renversé les scrupules des deux directeurs, et l’invasion avait été décidée.

    Les motifs apparents furent ceux-ci : « Les gouvernements suisses, disait-on, avaient fait, pendant la guerre, des profits usuraires et scandaleux, dans leur commerce avec la France ; ils en avaient fait d’illicites en trafiquant sur les assignats, ce qui avait hâté le discrédit de ces valeurs ; ils avaient, par intérêt, livré passage sur leur territoire aux marchandises anglaises, et, de plus, ils avaient souffert chez eux un ministre de cette nation, d’où il lui était facile de susciter des insurrections en France. N’avaient-ils pas encore donné asile aux prêtres et aux nobles émigrés, les ennemis jurés de la république, dont eux-mêmes détestaient les principes ? et comme pour montrer le peu de considération dont ils étaient animés envers la nation française, n’avaient-ils pas souffert que des officiers de leur nation continuassent à porter ostensiblement des décorations proscrites solennellement par le gouvernement républicain ? Enfin, pour comble d’insultes, ils n’avaient rien fait pour empêcher les Autrichiens d’enlever sur leur territoire les envoyés français Semonville et Maret ».

    Les Suisses répondirent à ces accusations : « que le commerce entre les deux peuples était resté libre ; que, peut-être, les plus grands avantages avaient été au profit des Français, attendu que, pendant la guerre générale, cernés de toutes parts sur terre, ils ne pouvaient communiquer avec les peuples éloignés que par la Suisse ; que, loin de faciliter la contrefaçon des assignats, on l’avait sévèrement défendue, comme il était aisé de le prouver ; que la dépréciation forcée de ce papier-monnaie avait entraîné la ruine d’un grand nombre de citoyens suisses.
    A ces pertes, ajoutait-on, il en fallait joindre une non moins sensible causée par le renvoi subit et sans dédommagements de tous les militaires suisses qui, naguère, étaient au service de la France. Quant aux émigrés, les lois de l’humanité et leurs malheurs faisaient un devoir aux chefs des cantons de leur donner un asile ; mais des ordonnances sévères et souvent renouvelées leur avaient ôté la faculté d’intriguer contre le Gouvernement français, et de peur que, malgré ces précautions, leur séjour ne donnât quelque ombrage à leurs ennemis, la régence de Berne les avait forcés de sortir des terres de son obéissance (17 juin 1796), en sorte qu’il n’en restait que cent quatorze, tous hors d’état, à cause de leur âge et de leurs infirmités, de pouvoir se réfugier ailleurs. On n’avait pu, sans blesser le droit public des nations, chasser le ministre d’une puissance (l’Angleterre) avec laquelle on avait conservé des relations de paix et de bonne amitié.
    L’enlèvement des ministres Semonville et Maret avait eu lieu, à la vérité, sur un territoire suisse par des hussards autrichiens mais ce territoire était situé sur une frontière sans défense, de sorte que l’événement n’avait pu être ni prévu ni prévenu. Enfin on avait dû punir, comme on le faisait tous les jours en France, des particuliers qui, par leur conduite, s’étaient montrés publiquement les ennemis du gouvernement établi par les constitutions et les lois. L’ambassadeur français (Barthélémy) pouvait être cité en garantie de tous ces faits, et déjà une déclaration publique de sa part les avait confirmés ».

    Quelque valables que pussent être ces justifications, on ne devait pas en tenir compte.

    Comme l’Allemagne et l’Italie, la Suisse comptait beaucoup de partisans des idées françaises. Parmi eux se distinguaient Pierre Ochs et le colonel Laharpe. Le premier, chancelier de l’État de Bâle, était un vrai tribun à l’intelligence élevée, ayant de larges connaissances et des études profondes comme historien, légiste et diplomate.

    L’autre avait eu également une carrière fort remplie et après avoir exercé la profession d’avocat à Lausanne avait été appelé par la renommée auprès de Catherine II de Russie, pour être chargé de l’éducation des deux czarewitz Alexandre et Constantin. Ces deux hommes avaient adopté la théorie du directoire français sur la reconstitution de l’Helvétie, c’est-à-dire établir l’unité et l’égalité dans un pays qui reposait sur des éléments si divers et des forces aussi mobiles que ses lacs, ses montagnes et ses vallées. Ces deux hommes, exilés à Paris pour leurs opinions, bouleversaient de là, la Suisse entière par l’exaltation et l’énergie de leurs manifestes.

    Dans ces circonstances, à l’ambassadeur en Suisse, Barthélémy, succéda l’envoyé Mengaud, révolutionnaire, aussi chaud et entreprenant que Barthélémy était tiède et méticuleux républicain. Dès son arrivée à Bâle, Mengaud déploya le drapeau tricolore devant sa maison et se montra le zélé protecteur de tous ceux qui avaient adopté avec chaleur les principes de la République française. Il signifia à l’avoyer de Berne l’ordre de bannir le ministre d’Angleterre, d’expulser en même temps tous les émigrés français et de rappeler tous les Suisses exilés pour opinions ou délits politiques… déclarant responsables les magistrats de la Suisse qui se permettraient d’inquiéter ceux de leurs sujets qui invoqueraient l’appui de la France pour recouvrer leurs anciens privilèges.

    En même temps, le 28 décembre 1797, le Directoire rendit un décret dans lequel il était dit que toutes les personnes qui réclameraient la protection de la République française contre leurs souverains de Berne et de Fribourg, seraient mises sous sa sauvegarde.

    A l’abri de cette double égide, les mécontents commencèrent à lever la tête de tous côtés. Les bourgeois de Lausanne demandèrent la convocation des États du pays et le rétablissement de l’ancienne constitution ; d’autres villes firent la même demande le 4 janvier 1798 ; le bourg de

    Montreux planta le premier l’arbre de la liberté en Suisse. Partout le peuple se livra à la joie dans l’espoir qu’il allait enfin être libre et déchargé de toute redevance féodale.

    Dans ce moment critique, les oligarchies helvétiques convoquèrent à Aarau (26 décembre 1797) une diète générale des cantons et de leurs alliés, et, sur la fin de janvier, les députés renouvelèrent solennellement le serment de défendre la confédération jusqu’à la dernière extrémité. Ils décrétèrent ensuite la levée du double contingent stipulé par les anciens pactes d’union. Mais pouvait-on s’attendre que les vingt régences, qui se partageaient le gouvernement de la Suisse, se soumettraient sans difficulté à cette mesure ? Dans quelle intention voulait-on former une armée extraordinaire ? Était-ce contre des ennemis du dehors ? On n’en connaissait point. Pour arrêter les progrès des idées nouvelles ? Un grand nombre de Suisses appelaient de tous leurs vœux la mise en pratique de ces idées dans leur pays. Aussi ces vaines démonstrations n’eurent-elles aucune suite.

    En effet, dix jours après la dissolution de cette assemblée, Lucerne proclamait les principes de la révolution française : une assemblée de représentants du peuple s’occupa de la rédaction d’une nouvelle constitution basée sur les droits de l’homme la liberté et l’égalité. La ville de Bâle avait déjà commencé une révolution semblable. A Aristorf, à Liecastall, il y eut des scènes violentes ; les paysans mirent en cendres les châteaux de Wallenbourget de Farasbourg, résidences de baillis. Des arbres de liberté furent plantés partout. A Zurich, les mécontents établirent, dès le mois de janvier, un comité à Stefa, qui renouvela leurs plaintes auprès de la régence, et celle-ci, apprenant que les Français venaient d’entrer dans le pays de Vaud, trouva fondées ces mêmes plaintes qu’elle avait rejetées avec mépris et menaces trois ans auparavant.

    Les auteurs des mouvements qui s’étaient manifestés alors, et qu’on avait bannis et emprisonnés, furent rappelés et remis en liberté. On rendit aux communes les chartes des anciennes franchises qu’elles réclamaient et dont on les avait déclarées déchues. On abolit tous les monopoles ; le droit de bourgeoisie et l’aptitude tous les emplois et à toutes les professions furent reconnus à tous les ci-devant sujets.

    La régence avait promis des secours à Berne qui en avait le plus grand besoin pour contenir les novateurs le peuple zurichois refusa de marcher au secours de « la tyrannique aristocratie de Berne », contre « la douce démocratie des Français, contre cette nation amie, généreuse, bienfaisante, qui, par pure affection pour eux venait leur porter les bienfaits de la liberté ».

    A Schaffouse, les députés de vingt-deux communes demandèrent au consul, le 22 février 1798, que la liberté et l’égalité fussent proclamées, et l’ancienne forme de gouvernement abolie.

    A Soleure, la révolution fut plus orageuse ; les magistrats firent arrêter plusieurs des chefs de la révolte et armèrent d’artillerie les remparts de la ville mais comment auraient-ils pu se défendre, n’ayant plus à leur disposition les seuls bras qui faisaient toute leur force, ceux des révoltés contre eux-mêmes. Ils cédèrent à la force, et la liberté fut décrétée le 11 février.

    Il y eut cela de remarquable dans cette révolution partielle, que les magistrats choisis par le peuple, flattés de se voir à la place de l’ancien gouvernement et accoutumés à en respecter la forme, voulurent qu’on la conservât sans altération.

    Fribourg dont une partie des habitants parlent français, imbu plutôt que les autres cantons des doctrines républicaines, profita avec empressement de l’appui qu’avait promis le Directoire aux partisans de la liberté, pour se prononcer en faveur du nouveau système de gouvernement, dont on attendait tout le bien que les meilleures institutions humaines sont capables de procurer.

    Tous ces soulèvements favorisaient singulièrement la politique du Directoire, qui, sans s’y mêler d’une manière directe, les encourageait par des promesses et des espérances. Tout en se préoccupant des complications que pouvaient amener ces événements à l’égard des puissances étrangères, il voyait avant tout les grands avantages qui en résulteraient momentanément pour la France.

    En effet, la neutralité de la Suisse n’offrait à la République, qu’une barrière illusoire contre les ennemis qui pouvaient venir l’attaquer de ce côté. Ce pays, au contraire, intimement uni à la République, tout en conservant sa nationalité et son indépendance, devenait une annexe dont les Français pourraient, dans l’occasion, disposer comme de leur territoire propre, y placer des corps de troupes qui en occuperaient les défilés et les positions militaires les plus propres à contenir ou à arrêter l’ennemi. Ce pays, en outre, offrait des passages directs aux armées que la République enverrait, au besoin, porter la guerre en Allemagne ou en Italie.

    Quelques auteurs ont avancé comme une chose certaine, qu’un des motifs qui portèrent le Directoire à s’immiscer dans les affaires de la Suisse, fut le désir de s’emparer de quelques millions qui existaient dans les trésors de Berne, Lucerne, Fribourg, Zurich, Soleure. Mais ce n’était là qu’une de ces allégations de parti dont le temps a fait prompte justice.

    Les véritables motifs, c’étaient la position géographique du pays, les avantages immédiats qui devaient résulter pour la France de l’alliance suisse, et enfin les instances réitérées des habitants impatients de jouir de cette liberté que les victoires de la France entouraient alors d’un si séduisant prestige.

    Tels furent les seuls et vrais mobiles qui déterminèrent les Français à envoyer des troupes en Suisse, non pour s’en emparer, mais dans le but de délivrer le peuple du joug des classes privilégiées, et de s’en faire un allié dévoué et fidèle. S’il se commit des désordres, des vexations, des injustices, les causes en sont dues à ces temps d’effervescence révolutionnaire, à cette opiniâtre résistance des classes et des cantons privilégiés, qui, habitués vivre des tributs prélevés sur leurs inférieurs, préféraient, dans leur aveuglement, s’exposer à une catastrophe sanglante, plutôt que de rien céder des droits prétendus légitimes qu’ils exerçaient sur leurs vassaux ou leurs sujets depuis des siècles.

    Dans tous les cantons, cependant, les droits naturels se substituaient peu à peu aux droits politiques. L’élan était donné, et la Suisse entière se précipitait dans la voie ouverte à son ardeur de liberté.

    Entre le pays de Vaud et Berne qui était suzerain du premier, il existait une antipathie profonde, innée, que des siècles d’oppression n’avaient que trop motivée. Le pays de Vaud ne formait pas alors un canton, et pourtant il était riche, industrieux, intelligent. Cet ours de Berne qui dominait sur l’écusson des villes vaudoises, qui revendiquait insolemment la dîme des produits des riches campagnes du lac Leman, semblait aux Vaudois une flétrissure et une honte qu’il était temps de laver. Aussi, tout le pays de Vaud, sujet de cette insolente oligarchie bernoise, impatient de recouvrer son entière indépendance, avait réclamé l’intervention de la République française, ce qui lui fut accordé. Une division de l’armée française qui revenait d’Italie, alla stationner sur la frontière du pays de Vaud. Berne que ces dispositions auraient dû rendre plus prudente et plus sage, au lieu de faire les concessions que les temps présents, la justice et une bonne politique lui commandaient impérieusement, somma les Vaudois de lui prêter un serment de fidélité.

    Vevey, Moudon, Aubonne et autres districts s’y refusèrent hautement ; les quelques citoyens qui obéirent étaient tous des officiers municipaux ou des chefs de milice, bourgeois de Berne même.

    La diète d’Aarau, convoquée extraordinairement pour aviser aux moyens de prévenir la conflagration qui était sur le point d’éclater, députa deux de ses membres vers les Vaudois, avec autorisation de leur offrir, au nom de l’Assemblée, réparation des torts dont ils avaient à se plaindre. En même temps, Berne, sans attendre le résultat de cette négociation, comptant sur la coopération des habitants du pays qui lui étaient restés fidèles, ordonna au colonel Weis, bailli de Lucerne, de lever un corps de troupes et de faire rentrer les Vaudois dans le devoir par la force des armes.

    En vain la diète d’Aarau et le canton de Schwytz pressèrent-ils les Bernois de faire droit aux réclamations de leurs sujets, ils demeurèrent inflexibles, stimulés qu’ils étaient par l’avoyer Steiger, aristocrate renforcé qui avait horreur des idées nouvelles, et professait pour le gouvernement républicain français une répugnance invincible. Dans le délire de sa haine, il eût consenti à la ruine de sa patrie, plutôt que de céder à des sujets rebelles soutenus par des étrangers qui lui étaient odieux.

    Les Vaudois, poussés à bout, coururent aux armes, et par l’énergique résolution qu’ils montrèrent de vouloir défendre leurs droits et leur indépendance, ils inspirèrent une si grande frayeur à leurs ennemis, que les baillis, créatures de Berne, prirent la fuite. Le colonel Weis lui-même se réfugia à Yverdun, sur le lac de Neufchâtel.

    Dès ce moment, l’insurrection prit des allures franches et régulières. Le peuple, émancipé, s’empara des revenus publics et des propriétés de l’État. Les villes et les villages plantèrent des arbres de la liberté ; la cocarde verte, emblème de l’espérance, fut arborée, et le pays de Vaud se proclama libre, sous la dénomination de République lemanique.

    Dans cette Suisse où les opinions françaises avaient fait saillir toutes les inégalités féodales, l’aristocratie bernoise, la plus incontestablement ridicule de l’Europe, s’était posée en antagoniste de la Révolution française. Berne était devenue le quartier général de la contre-révolution, le foyer des intrigues des émigrés français et de toute l’oligarchie européenne. Les Vaudois, opprimés, persécutés par ce gouvernement, avaient quelques droits insignifiants dont la France s’était rendue garante par un traité de 1565. Ne pouvant obtenir de Berne la reconnaissance de ces droits, ils avaient, au titre de l’ancien traité, invoqué l’appui et la protection de la France contre la tyrannie qui les écrasait.

    Les nouveaux principes de la France ne permettaient pas au Directoire de se refuser à l’exécution des traités conservateurs d’un peuple que l’ancienne monarchie elle-même avait protégé plusieurs fois. Puis, à l’appel des Vaudois, se joignaient une question d’humanité et des griefs personnels à la République française que le Directoire devait être impatient de venger.

    Aussi, dès l’appel des Vaudois, une armée française, sous les ordres des généraux Brune, Ménard et Schawenbourg, entra en Suisse. Alors, seulement, les nobles et les gouvernements des cantons aristocratiques comprirent que le moment suprême de faire des concessions était arrivé.

    Comptant que ces faveurs, quoique arrachées par la force des événements et des circonstances, calmeraient le mécontentement de leurs sujets, et leur donneraient le droit de retenir une partie des privilèges dont ils avaient grandement raison de paraître jaloux, ils se montrèrent donc disposés à accueillir, avec réserve toutefois, les vœux de leurs subordonnés ; mais il n’était plus temps.

    Les peuples, irrités des résistances qu’ils avaient rencontrées, ayant d’ailleurs la conscience de leurs forces et la certitude de triompher infailliblement de leurs oppresseurs, firent table rase dans le champ des anciennes institutions. Quelques uns de ces ci-devant sujets, tels que ceux de Gaster et de l’abbé de Saint-Gal, par une loyauté fort rare en révolution, eurent la noble générosité d’offrir des indemnités à leurs souverains.

    Berne elle-même céda à l’impulsion générale, et le conseil souverain de cette république appela dans son sein cinquante-deux députés des villes et des communes environnantes, afin de partager avec eux les pouvoirs législatifs, et aviser aux moyens de prévenir de nouveaux troubles et d’assurer la tranquillité et le bien-être du pays. Toutes les milices de la partie allemande du canton reçurent ordre de prendre les armes, et de se réunir au contingent fédéral dont la diète d’Arau, avant de se séparer, avait ordonné la mise en activité. Ce corps d’armée était destiné à s’opposer aux agressions de l’armée française en cas de besoin.

    Cependant des négociations furent entamées avec Brune, général des troupes françaises, alors en Suisse. Celui-ci exigeait que l’ancien gouvernement fût dissous, et que les magistrats donnassent leur démission ; qu’on procédât à l’organisation d’une nouvelle constitution helvétique basée sur l’unité, la liberté et l’égalité, et qu’enfin l’armée fut licenciée sur-le-champ.

    Ces conditions, dictées par la force et dans des vues de faire le bien des Suisses, étaient rigoureuses et blessantes ; aussi ne furent-elles pas acceptées, et la guerre éclata.

    Les Français attaquèrent simultanément Soleure et Fribourg, et s’en emparèrent (3 mars 1798). Ces deux villes avaient joint leurs milices à celles de Berne ; quelques autres cantons avaient envoyé de faibles secours.

    Le courage ne manquait pas à ces troupes réunies à la hâte ; mais l’habitude de manier les armes, mais la discipline, mais des capitaines expérimentés, voilà ce qui manquait. Le ban et l’arrière-ban arrivèrent diversement armés, en hordes tumultueuses, disant leur chapelet. A la première nouvelle d’un revers, ces bandes auxiliaires prirent la fuite, avant même d’avoir aperçu ennemi.

    Alors les Suisses et leurs gouvernements déplorèrent d’avoir désappris l’art de la guerre et à manier des armes qu’ils avaient laissé rouiller. Toutefois, la partie de cette armée qui resta fidèle à ses drapeaux, sous les ordres du colonel Graffenvied vainquit les Français près de Neunegg, leur tua plus de deux mille hommes, et leur prit dix-huit pièces de canon. A Fraubrunnen, Uertuée, et dans la foret Grise (Granholz), six mille Bernois, commandés par le général d’Erlach, opposèrent une résistance héroïque à dix mille Français mais le nombre et la discipline l’emportèrent sur le courage, et l’armée ennemie fit son entrée à Berne quatre jours après le commencement des hostilités. Voyant que tout était perdu, les paysans et les soldats des dernières levées se dispersèrent, et, poussés par le désespoir, ils crièrent à la trahison et assassinèrent plusieurs de leurs officiers.

    Malgré ces défaites et tant de désastres, les Suisses n’en restèrent pas moins divisés entre eux. Chaque canton, quelque petit qu’il fût, négociait pour son compte, armait pour son compte et ne songeait point aux intérêts des autres ; aussi tous périrent. Ceux des gouvernements qui n’avaient pas encore voulu reconnaître la liberté de leurs sujets n’osèrent tarder plus longtemps ; mais ils la proclamèrent avec pusillanimité, dissimulant mal le désespoir qui les y forçait. On découvrait sans peine que ce sacrifice était involontaire.

    La France victorieuse, prenant le ton de l’autorité, fit la déclaration suivante :

    « La confédération a cessé d’exister. La Suisse entière formera une république une et indivisible sous un gouvernement central. Celui-ci avec les représentants du peuple réunis en corps législatif, siégera dans la ville d’Aarau ; tous les Suisses, citadins ou paysans seront égaux en droit et devant la loi ; les citoyens réunis en assemblées primaires nommeront les administrateurs, les juges, les magistrats et les représentants de la nation. Le gouvernement nommera, pour l’exécution des lois, dans les divers cantons, des préfets et d’autres administrateurs ».

    Par suite de cette constitution, la Suisse fut divisée en dix-huit cantons à peu près égaux entre eux ; on en forma quatre de l’ancien territoire de Berne, qu’on appela cantons de Vaud, d’Oberland, de Berne et d’Argovie. Tout au contraire, plusieurs petits cantons furent réunis en un seul ainsi, Uri, Schwytz, Underwald et Zoug composèrent le canton de Waldstetten. Le pays de Saint-Gall, l’Appenzell, le Rheinthal, reçurent en commun la dénomination de canton de Sentis, du nom de la plus haute montagne des Alpes d’Appenzell. Des pays autrefois sujets de la confédération, tels que Bade, la Thurgovie, Lugano et Bellinrone, formèrent des cantons libres.

    Le Valais fut uni à la Suisse ; les Grisons furent seulement invités à accéder à l’alliance de cette république ; Genève et Mulhouse, détachés de la confédération, firent partie du territoire français.

    C’est ainsi que de puissants étrangers réorganisèrent, de leurs propres vouloir et autorité, l’antique confédération suisse, qui, dès lors, prit le nom de république helvétique. On ne saurait les blâmer d’en avoir agi ainsi car c’était le seul moyen d’extirper l’anarchie qui, de tout temps, a fait le malheur de la Suisse, et qui, à cette époque surtout, la déchirait jusqu’aux entrailles.

    Ce changement de constitution ne s’était pas opéré d’emblée. Le parti unitaire de la Suisse, que dirigeaient Ochs et Laharpe, demandait l’indivisibilité. Le général Brune, au contraire, voulait partager la Suisse en trois républiques : la Rhodanique, l’Helvélique, la Tellique. La Rhodanique, créée par Brune, dura sept jours ; les autres attendirent l’existence jusqu’à ce qu’une décision directoriale eût rendu à la Suisse la constitution unitaire calquée sur celle qui régissait alors la France.

    Vingt-deux cantons furent créés ; mais tous n’acceptèrent pas sans protestation une nouvelle forme de gouvernement qui brisait d’un trait de plume des institutions nées dans le sang de leurs pères.

    Les fiers montagnards d’Uri, d’Underwald, de Schwytz, de Glaris, ces anciens Waldstettes qui avaient conquis l’indépendance de la Suisse, furent ceux dont les protestations furent les plus énergiques. Ne pouvant se résoudre à abandonner ces antiques lois, à l’abri desquelles ils avaient joui, pendant cinq siècles, d’une liberté qu’aucune autre organisation politique ne pouvait leur offrir, « Nos pères, s’écriaient-ils dans leur désespoir, ont acquis dans les combats et avec leur sang le trésor de leur indépendance; eh bien ! ne le perdons que dans les combats et avec notre sang ».

    En même temps, ils adressaient au Directoire un mémoire qui, dans son humilité même, respire une grandeur sauvage qu’on ne peut s’empêcher d’admirer : « Quelles sont les différences, disaient-ils, de nos principes aux vôtres ? Vous voulez que les peuples soient heureux, nous le sommes. Quel gouvernement, plus que le nôtre, mettra plus exclusivement entre les mains du peuple l’exercice et le droit de la souveraineté ? Où le peuple pourra-il trouver une plus parfaite égalité civile, plus de respect pour la liberté individuelle, pour la propriété ?
    Réformer notre organisation politique, c’est anéantir notre bonheur, nos droits, nos garanties. Vous ne le voudrez pas. Donnez la liberté aux peuples esclaves, rien de plus juste. Si c’est, comme vous le dites, une mission providentielle, que Dieu vous soit en aide dans son accomplissement ; mais n’attentez pas aux libertés des peuples libres. Qu’y gagneriez-vous ? Nous sommes des peuples sans éclat, des montagnards et des pâtres contents de notre sort, heureux de notre pauvreté, qui suffit à nos besoins, et qui ne pourrait payer les dépenses d’un nouveau gouvernement, dont nous ne voyons pas l’avantage. Voudriez-vous opprimer une nation paisible qui ne vous fait point de mal ? Non, une nation grande et puissante comme vous l’êtes ne ternira point ainsi sa gloire, quand un peuple faible et pauvre, comme nous sommes, saura mourir pour conserver l’éclat de la sienne ».

    Comme la Suisse avait été, depuis le commencement de la Révolution française, le refuge de tous les brouillons de l’Europe, nobles ou prêtres émigrés qui, de là, organisaient mille résistances contre la France, les cantons dissidents furent bientôt peuplés de ces promoteurs de guerre civile et de guerre étrangère ; et ces fiers montagnards des Waldstettes, dont la chute eût pu être sublime après cette si noble protestation, s’ils étaient restés les champions de leur indépendance, devinrent, comme tant d’autres, les instruments des passions mesquines ou mauvaises de ces hommes.

    Aussi le Directoire, qui n’ignorait rien de ces intrigues, fit, pour toute réponse à la protestation des Waldstettes, marcher contre eux une armée républicaine.

     

     

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