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     Des poilus au fort de Vaux en 1916

     

    La défense du fort de Vaux

    D’après « La grande guerre du XXe siècle » – Mars 1917

     

    • La défense du fort de Vaux (8-18 mars 1916)

     

    Le 4 mars, le kronprinz avait fait appel à ses Brandebourgeois du IIIe Corps, qui étaient au repos depuis cinq jours, et il leur avait demandé un dernier effort pour prendre Verdun, « le cœur de la France ». Le 5 mars, il ramenait également au front la 21e division (XVIIIe Corps), abîmée, comme nous l’avons vu, le 2, et qui avait été envoyée à l’arrière pour être reconstituée. En même temps, il avait mis en ligne un de ses anciens Corps, le Ve de réserve, et, le 8 mars, il donna l’assaut sur la côte du Poivre, notre centre et notre aile droite, de Vaux.

    L’attaque ne fut pas lancée à la fois sur tout le front du combat. Elle commença le 8 au centre de la ligne, sur un front qui va de Douaumont, à l’Ouest, jusqu’à l’éperon d’Hardaumont, au nord du ravin de Vaux, à l’Est. Elle fut menée par le IIIe Corps, la 113e division et deux régiments du XVe Corps. Le IIIe Corps avait été renouvelé depuis le 2 par ses cadres aux deux tiers, et pour ses effectifs par des recrues de la classe 1916 qui comprenaient, dans certains régiments, jusqu’aux deux cinquièmes de l’effectif. Malgré ces renforts, les compagnies qui, le 2 mars, comptaient 200 fusils n’en comprenaient maintenant pas plus de 120.

    En général, la classe 1916 se bat très bien. Cependant, des sous-officiers prisonniers ont raconté qu’à ces combats, les recrues avaient donné l’éveil en criant : « Hurrah ! » à 150 mètres et s’étaient ensuite dispersés aux premiers coups de feu. Sauf la prise d’un ouvrage à Hardaumont, les attaques du 8 et du 9 sur le centre échouaient avec de grosses pertes.

    Le IIIe Corps fut renvoyé définitivement à l’arrière. Depuis le 21 février, il avait perdu 22 000 hommes.

    Le 9, l’attaque s’était, de plus, développée à l’Ouest et à l’Est. A l’Ouest, le VIIe Corps de réserve se fit repousser à la côte du Poivre, et la 21e division, à sa gauche, acheva de se faire massacrer dans la région de crêtes et de ravins qui sépare la côte du Poivre de Douaumont. A l’Est, les choses marchèrent plus mal encore. Là, le Ve Corps de réserve attaquait sur Vaux et sur le fort de Vaux.

    Vaux est un village qui forme, vers la Woëvre, l’entrée d’un ravin Est-Ouest, long de deux kilomètres : ce ravin, qui s’insinue dans le plateau, s’en va finir derrière Douaumont ; en avançant par là, les Allemands prendraient donc notre centre à revers.

    Des plateaux enferment ce ravin au Nord et au Sud : celui du Sud porte le fort de Vaux, celui du Nord a un bord festonné qui le découpe en lobes ; le plus oriental s’appelle Hardaumont. Mais, une fois maître d’Hardaumont, l’assaillant, poussant vers l’Ouest, en rencontre un second, juste entre Douaumont et Vaux, qui porte le bois de la Caillette. Les Allemands attaquèrent sur tout le front d’Hardaumont-fort de Vaux. Nous avons vu qu’au Nord, ils occupèrent, dès le 8, une redoute près d’Hardaumont. Au centre et à la gauche, le 19e régiment de réserve (Ve Corps) débouche le 9, à l’attaque du village de Vaux, dans le ravin, et du fort, sur le plateau Sud.

    Les Allemands croyaient le village abandonné. Le 1er bataillon s’avança en colonnes par quatre, venant d’Ornes, c’est-à-dire du Nord, sans patrouille et sans avant-garde. La compagnie de tête entra dans le village, fut reçue par un feu de mitrailleuses, chargée à la baïonnette, exterminée à coups de grenades dans les maisons où elle s’était réfugiée. Le 2e et le 3e bataillons, passant à l’est du village, étaient venus, au Sud, attaquer la croupe qui porte le fort de Vaux ; mais, à courte portée, ils sont balayés par nos feux et refluent en désordre. Dans cette journée, le 19e régiment a subi des pertes effroyables. L’attaque, reprise le lendemain, a de nou- veau échoué sur les pentes du fort. Le seul résultat que purent obtenir les Allemands fut de prendre la partie Est du village de Vaux et, au Nord, l’éperon d’Hardaumont. Pour un pareil effort, ce gain représentait un terrible échec.

    Leurs récits déclarent que, depuis ce moment, le front est stabilisé sur la rive droite et qu’on y est retourné à la guerre de positions. Cependant, le 16 et le 18, ils faisaient sur Vaux une nouvelle attaque qui échouait. Ainsi, à l’est de la Meuse comme à l’ouest, la bataille d’ailes était manquée.

    Henry Bidou [Revue des Deux Mondes, 1er mai 1916 ]

     

     

    • Dix jours au fort de Vaux (7-18 mars 1916)

     

    A l’ouest du fleuve, dans le but de raccourcir les liaisons de notre position au sud de Douaumont avec les lignes de la Woëvre, après une sérieuse préparation d’artillerie, le village et la forteresse cuirassée de Vaux, ainsi que les fortifications ennemies qui y étaient rattachées, ont été pris par une brillante attaque de nuit par les régiments 6 et 19 de la réserve de Posen, sous la conduite du commandant de la 9e division de réserve, général d’infanterie von Guretzky-Corniz.

    Voilà le communiqué allemand qu’il nous fut donné de lire dans le Journal de Genève du 11 mars 1916, précisément en ce fort de Vaux, confié à notre garde depuis déjà plusieurs jours.

    La rencontre ne manquait pas de piquant, en même temps qu’elle témoignait d’une certaine audace de la part de l’ennemi. On parle de l’art d’accommoder la vérité. Ce spécimen manque vraiment d’élégance. Ne quid nimis !

    Ces notes, écrites jour par jour, heure par heure, là-haut, dans les ténébreuses casemates, en auront peut-être un peu plus d’intérêt.

    Si elles ne rapportent pas d’événements bien exceptionnels, du moins témoignent-elles en faveur de la simple vérité.

    Car notre cher bataillon fut jeté dans cette fournaise. Ce qui ne surprit personne. Après la défense de Lorraine, celle d’Ypres, la conquête de la colline de Lorette, les combats épiques d’Ablain-Saint-Nazaire et du Bois-en-Hache, le nom de Verdun eût manqué à sa gloire.

    Comme toujours, la fortune fut un peu partiale pour nous, et de tous les coins de la formidable lutte, elle nous choisit un de ceux où cette moisson de gloire était la plus abondante, de cette gloire qui s’achète du sang généreux de la grande France.

    Pendant huit jours, c’est à nous et à nos frères d’armes voisins que revint l’honneur d’écrire la partie vitale du communiqué, celle qu’on attendait anxieux, qu’on ne lisait qu’en frémissant et qui, chaque jour, s’acheva heureusement par cette réflexion réconfortante : « Non, ils n’ont pas percé, ils ne l’ont pas pris ! ».

     

    Lundi 6 mars 1916. — Une dernière marche et nous y sommes ! C’est pour la conquérir, c’est pour la défendre, la grande forteresse, que plus d’un million d’hommes sont aux prises, que des milliers tombent chaque jour.

    Peu de spectacles aussi grandioses que celui qu’il nous fut donné de contempler au soir de cette journée.

    A notre droite, fière, indomptée, à peine meurtrie, la ville : moutonnement de toits rouges, de pierres grises, au pied des deux tours de sa cathédrale déjà blessée à son abside. A notre gauche, la vallée de la Meuse, bordée de grands arbres, en file. Les eaux se sont répandues dans la plaine, de grandes nappes recouvrent les prairies et scintillent au soleil qui décline ; des canaux multiples, divers, inattendus, se sont formés au hasard des dépressions de terrain.

    L’eau puissante et douce a submergé tout ce qu’elle a pu. Au loin, les Hauts-de-Meuse barrent l’horizon, où monte une brume lumineuse, et sur chaque croupe, on devine un édifice sournois, aplati et sombre : un fort.

    Dans la plaine inondée, d’innombrables ponts de bois s’allongent indéfiniment, reliant l’un à l’autre le pied des collines. Et c’est, sur tous ces ponts, un fourmillement ininterrompu, des troupes qui arrivent sans cesse, lentement, posément, inexorablement. Sur le canal même, un convoi de péniches abrite je ne sais combien de bataillons, et comme il n’y a plus de place nulle part, les vagues humaines déferlent sur le flanc des vallons et s’installent, se confiant au sol, à la terre de France, pour y manger et, tout à l’heure, y dormir. De multiples fumées s’élèvent, bleues et droites, dans le soir qui tombe. Dans le ciel, clair encore, un horrible oiseau allemand, poursuivi des flocons blancs de nos shrapnells, s’enfuit à tire d’aile, va rendre compte qu’il y a encore des soldats français à tuer avant le triomphe de la Kultur.

    Et les artilleurs galopent sans arrêt, à grand fracas de roues, sur la route crémeuse de boue ; le canon rugit toujours éperdument, les fumées bleues des campements s’unissent à la brume qui descend, pour recouvrir la vallée d’un duveteux manteau ; la lumière s’atténue et, là-haut, des étoiles s’allument dans l’atmosphère fraîche.

    Tout petits, noyés dans cette fourmilière, nous passons là notre nuit et une partie du jour suivant.

    Le lendemain soir, nous étaient assignés comme bivouac les flancs d’un petit ravin, à quelques kilomètres de là. L’atmosphère est limpide, beaucoup trop ! Ce fut la nuit la plus froide de l’hiver, paraît-il, 8 ou 10 degrés au-dessous de zéro !  Une toile de tente et un couvre-pied de troupier sont radicalement insuffisants à s’en garantir, je puis vous l’assurer. Toute la nuit retentit l’écho d’un pas gymnastique énergique et des godillots frappant rudement le sol gelé. Intermède nécessaire aux courts instants de sommeil tentés dans ce vallon à l’inclémente température. « Je ne me rappelle pas avoir eu si froid de ma vie ! ». Ce fut la réflexion de chacun pendant que le soleil montait à l’horizon, dissolvant les cristaux de givre qui revêtaient nos faisceaux d’une scintillante parure.

     

    Mercredi 8. — La journée se passe à attendre, en regardant les avions. Nos mitrailleuses les saluent quand ils s’approchent. Plus ‘un fit la grimace, il faut le reconnaître, et s’enfuit à tire d’aile.

    Le soleil disparut que nous étions encore les hôtes de ces bois. Un contre-ordre était survenu comme on avait déjà sac au dos, ce qui nous valut le plaisir d’une seconde nuit à la belle étoile ! Nous sommes tous brisés !

     

    Jeudi 9, 2 heures du matin. – Cette fois, il n’y a pas à différer. Il faut partir ! Allons, encore une promenade nocturne ! Ça vaut peut-être mieux. La marche est le meilleur traitement de la gelure des pieds qui commençait à nous gagner.

    Le rassemblement d’un bataillon dans la nuit noire n’est pas chose facile. Des lenteurs inévitables se produisent, et comme nous devons suivre le dernier élément, nous attendons longuement, faisant les cent pas, tapant du pied, gelés, éreintés.

    Enfin, l’on part, à travers bois, par des chemins défoncés, tortueux, presque impraticables. Il faut suivre à tout prix la colonne !

    Pas de sensation plus douloureusement angoissante que de se sentir égaré, seul, en pleine bataille, sans savoir où se trouve l’ennemi, sans savoir où aller !  Le sinistre sifflement des obus allemands nous accompagne. La route est constamment battue ; un caisson brisé, deux chevaux éventrés qui nous barrent presque le chemin en sont une preuve.

    Enfin, devant un débris de bâtiment, notre agent de liaison nous attendait : « Etablir là le poste de secours ». Il est 4 heures du matin ; une bise glaciale nous étreint, et c’est la troisième nuit sans sommeil véritable. On voudrait bien s’asseoir, dormir, se réchauffer !…

    Reconnaissance du local. Il est occupé. Dans les caves, des téléphonistes, des officiers d’artillerie lourde qui règlent leur tir. Nous finissons cependant par découvrir un local vide, sans plafond, sans porte, une manière de hangar humide et balayé de courants d’air, dont personne n’a voulu, et pour cause ! Et sur un banc, le dos appuyé au plâtras, nous sommeillons vaguement jusqu’au jour.

    Il se lève blafard. Le froid est toujours très vif. Nous sommes à un « tournant dangereux ». Un carrefour de route toute proche est constamment battu par les obus. Un caisson d’artillerie passant au galop est écrasé devant nous ; trois chevaux tués et deux hommes.

    Un autre qui le suivait de près poursuit imperturbablement son chemin, sans un regard en arrière. Le ravitaillement en munitions, dans cette gigantesque bataille, est capital. Les artilleurs le savent bien ; ils continuent sans arrêt leurs voyages, du dépôt de munitions à la batterie tapie là-bas, dans les bois, et tirant sans relâche.

    Vers 10 heures, la neige se met à tomber abondante. Elle ne devait guère cesser jusqu’au lendemain. Les obus arrivent aussi.

    Obus lacrymogènes et asphyxiants : j’extrémise deux soldats d’un régiment voisin, asphyxiés tout près de moi en quelques minutes, malgré les soins empressés de leurs camarades. Ces obus lacrymogènes m’obligent à interrompre mes courses. La souffrance est extrême, malgré les lunettes.

    La journée se traîne ainsi, morne et glacée.

     

    Vendredi 10, 2h30 du matin. – Du bruit. On frappe à la porte : – Monsieur le major ? Votre agent de liaison vous apporte un ordre.

    Voyons. « Venir vous établir à la redoute de…. ».

    Quand donc pourrons-nous dormir ? Pas encore cette fois, en tout cas. Debout, on part ! Et nous voilà de nouveau sur les routes, en plein champ, à travers bois, dans la neige et la bise !…

    Même paysage d’hiver, lugubre : des trous d’obus de toutes dimensions, par milliers, sournoisement recouverts d’une épaisse couche de neige, les rails tordus, brisés, d’un petit chemin de fer, des fils de fer barbelés, des troncs d’arbres déchiquetés. Et toujours le sifflement sinistre des obus, le craquement terrible des explosions, la lueur de leurs éclairs, l’aveuglante blancheur intermittente des fusées.

    Une heure de marche. Nous longeons un bois. C’est là que se trouve le bataillon. Les pauvres, péniblement, creusent de petits trous dans ce sol pierreux et s’y blottissent, sous la neige, transis, éreintés de froid, de fatigue, de manque de sommeil.

    A côté se trouve notre petite redoute. Entassés les uns sur les autres, nous devisons. Il fait horriblement froid. Pas de place. Impossible de dormir. On maudit les Allemands copieusement. Faire la guerre, oui, mais de cette façon !…

    Vers 11 heures ou midi, commence le plus terrible bombardement que nous ayons jamais subi. En comparaison, ceux des journées de septembre ne furent qu’un jeu. Confinés dans une étroite redoute, nous recevons sur nous et autour de nous des centaines et des centaines d’obus du plus gros calibre.

    Impossible de se risquer dehors, même pour satisfaire les plus pressants besoins. Pour ma part, vers 5 heures, je tente dans ce but une courte sortie. Ce ne fut pas long. Je suis aveuglé, abasourdi et plaqué contre l’escalier par un 150 qui explose à quelques mètres de moi. Hélas ! du même coup, huit hommes qui se trouvaient un peu de côté, dans un mauvais abri, avaient les jambes broyées.

    Pauvres membres déchiquetés, que nous pansons de notre mieux et que nous maintenons avec des fourreaux de baïonnettes ou même des fusils entiers !

    Tout tremble. Les explosions se font plus furieuses. Chacun se recommande à Dieu. Un grand nombre ont cru leur dernier jour arrivé, tellement les énormes masses semblent près d’écraser la petite redoute, large de trois mètres, haute de deux, longue de trente, où nous étions entassés cent cinquante hommes, dont une vingtaine de blessés. Elle résiste merveilleusement.

    A l’extérieur, par exemple, le décor est totalement modifié, et, à notre départ, nous aurons peine à en croire nos yeux. La partie de bois avoisinante est fauchée, le chemin encaissé qui accédait à notre abri a doublé de largeur et ne forme plus qu’un chaos inimaginable ; les trois cadavres des nôtres tués hier soir, et que nous devions inhumer à la nuit, sont déchiquetés. On n’en retrouve plus que des lambeaux.

    Ces journées-là vieillissent, me dit un de nos majors, un « vieux de la vieille » qui est là depuis le début et a vu les horreurs de Lorraine, de Belgique et d’Artois, attendant toujours la relève !

    C’est vrai. Elles rapprochent de Dieu aussi. On se sent si près de son éternité !

    Pendant ce temps, on entendait toujours le brave petit 75 qui claquait derrière nous, dans son coin de bois. Au milieu de ce tonnerre, on eût dit un pistolet d’enfant. Pendant ces sombres jours, ils furent spécialement héroïques. Pour certains groupes, leurs pertes ont été équivalentes à celles de l’infanterie. C’est tout dire ! Quant aux conducteurs, leurs cadavres, ceux de leurs chevaux et les caissons broyés, semés au long des routes, témoignent assez de leur vaillance.

    A la nuit tombante, le tir ennemi cesse subitement et s’allonge.

    Les mitrailleuses font entendre leur tic tac infernal. « C’est l’heure des Boches ! » pensons-nous. D’autres vont plus loin et se voient déjà pris dans le petit fortin.

    L’attaque se déclenche en effet, escalade les pentes du fort, là, tout près, et vient se briser sur les fils de fer, fauchée par nos mitrailleuses. Demain, nous verrons du parapet tous ces hommes arrêtés en pleine course, encore vêtus de nos uniformes : capote, sac, gamelle, même le casque !

    Pendant ce temps, le bataillon subissait, lui aussi, l’infernal bombardement. Pertes assez considérables ; sans la déclivité du bois, pas un ne fût sorti vivant de cette tragique journée.

    A 23 heures, nous quittons ce séjour meurtrier pour un poste de secours plus en rapport avec notre secteur. Et nous errons une troisième fois en pleine nuit, par la neige, sous les marmites, traînant notre matériel, ramenant nos brancards et quelques blessés. Un seau troué, un rayon de voiturette brisé, un poignet éraflé, c’est tout le mal que purent nous faire les fusants qui s’obstinaient à éclairer notre route.

    Pendant ce temps, le bataillon montait au fort de Vaux. Partie ce jour-là, partie le lendemain. Etape plus courte, mais combien plus sanglante ! Un des trajets les plus effrayants que parcoururent jamais les nôtres. Nuit noire et boueuse, région tout à fait inconnue.

    L’itinéraire a été reconnu seulement au crépuscule, et une chaîne de coureurs le jalonne, espacés chacun de 200 mètres environ. Mais depuis qu’ils attendent, des vides se sont creusés. Pauvres disparus, où sont-ils ?  On s’efforce de renouer cette chaîne aux anneaux brisés. Et ce sont des appels à voix basse dans l’obscurité, des interrogations anxieuses, de courtes reconnaissances de droite et de gauche, à travers les trous d’obus, dans les bois, le long des fossés.

    Les obus, eux, continuent leur carnage. Sifflements, éclairs, explosions, rafales de mitraille, provoquant des mouvements rapides au fond des trous ou derrière les arbres, gémissements des blessés, chute lourde de celui qui tombe frappé à mort, voilà le lugubre tableau qui restera dans la mémoire de tous ceux qui, après cette journée énervante et meurtrière, franchirent ces deux ou trois kilomètres pour prendre contact avec l’ennemi.

    Mais quel merveilleux exemple de fidélité au devoir chez ces coureurs, isolés dans la plaine, dans les bois, à un carrefour, de préférence aux passages importants, donc dangereux, qui restèrent à leur poste, héros obscurs, sans faiblir, durant des heures, au milieu des cadavres de ceux qui les avaient précédés et qui jalonnaient la route, se demandant – ce qui fut le cas pour plus d’un – si, d’un instant à l’autre, ils ne seraient pas, eux aussi, couchés à côté d’eux !…

    Arrivées là-bas, nos compagnies contournent le fort et se dispersent sur l’autre versant, un peu à la découverte des éléments avancés. Elles occupent les positions qui leur paraissent les meilleures, et sous la mitraille, moins dense à cause de la proximité de l’ennemi, elles préparent la défense.

    En hâte, chacun s’aménage un petit réduit d’où il pourra tirer sur l’ennemi et se garantir, contre les balles. Beaucoup travaillent la terre avec leurs mains, un grand nombre d’outils étant hors d’usage ou perdus dans la tourmente.

    Plus loin, le bombardement continue, intense. Le soir, je suis témoin d’un incident bien amusant. Les Allemands viennent de découvrir le matériel de gymnase du fort de… Ces larges poutres sont pour le moins des batteries ! Et aussitôt leur grosse artillerie d’y envoyer un ouragan de fer. Pauvres agrès ! Les portiques sont criblés, les barres parallèles mises en pièces, les barrières volent en l’air, les pistes se creusent de nouveaux obstacles. C’est, au bas mot, plus de deux cents obus de gros calibre qui tombèrent avec précision sur cet unique coin ! Au bout d’une heure d’efforts, ils s’apaisent, aussi satisfaits, je pense, que Don Quichotte après sa charge épique contre les moulins.

    Nos chasseurs sont donc là-haut, en pleine tourmente. Nombre d’entre eux restèrent ainsi stoïquement, avec, pour toute défense, un petit trou de 0,20 à 0,25m. et leur sac sur la tête ! Les plus braves chantent pour s’encourager et remonter le cœur des camarades.

    Vers le matin, certains ennemis révèlent leur présence, là, tout près. Ils se sont infiltrés pendant la nuit, et voilà leurs grenades qui arrivent. C’est un peu fort ! Vite, on se concerte. Des camarades d’une formation voisine qui possédaient, eux aussi, quelques grenades apportent leur concours. Et en avant ! Les grenades sont balancées avec art dans la tranchée ennemie. Elle se vide immédiatement ! Au passage, nos mitrailleurs cueillent les fuyards, pendant que les servants de l’autre pièce occupent la position.

    En dix minutes, vingt Allemands étaient par terre, et deux belles mitrailleuses intactes avec six mille cartouches tombent entre nos mains. Elles sont immédiatement remises en batterie, mais dans l’autre sens.

    Heureuse opération, qui permit de s’organiser sur ce point et de se mettre un peu en liaison !

    Un pauvre diable était resté blotti, qu’on fait prisonnier et qui ne cessait de répéter, d’un ton lamentable : Vier Kinder ! Vier Kinder ! Pas n’était besoin de nous parler de sa famille pour nous apitoyer ! Même, nos chasseurs, bons enfants, ou trop naïfs, comme tout Français, les avaient casés, ainsi qu’un autre Fritz, amené d’ailleurs, bien à l’abri, dans un coin de casemate, pendant que leurs propres camarades restaient sur la porte, exposés aux… intempéries ! Le commandant fait cesser cette anomalie. Après tout, ce qui arrive vient de chez eux. Ils seront à même de juger de la bonne qualité de leur matériel !

    Un peu plus tard, servant de guide à une nombreuse équipe de brancardiers, je monte au fort même, par la voie ordinaire. La route — du moins ce qu’il en reste — s’ouvre à chaque pas en d’énormes cratères. Il faut des prodiges d’habileté et d’énergie aux artilleurs, ainsi qu’aux brancardiers. Aux carrefours, le spectacle est d’une suprême horreur. J’en verrai un toute ma vie, avec ses caissons broyés ses cadavres éparpillés en débris humains, horriblement souillés, ses chevaux éventrés, dont l’un gisait, moitié sur la route, moitié sur les branches d’un arbre.

    300 mètres avant d’arriver au fort, les entonnoirs se font plus profonds. Il n’est plus question de route. C’est qu’elle a bénéficié du voisinage et « encaissé » quelques-uns des projectiles « colossaux », dernier cri de la civilisation, et messagers avant-coureurs des bienfaits de la Kultur. Dans ces trous-là, on caserait facilement un omnibus et ses chevaux.

    Passons vite, car il pleut toujours en ces parages. Il faut se glisser entre deux averses de fer. Les cadavres qui, nombreux, jalonnent tout le parcours, se multiplient maintenant ; on en compterait plus de cent dans ce dernier parcours.

    Enfin, nous voilà au fort. Spectacle tragique. Quel tremblement de terre a secoué tout ce plateau, fouillant le sol et mêlant à plaisir les débris les plus hétéroclites ! Quelles convulsions surtout ont bouleversé cette massive construction qui surgit là, grisâtre, comme tassée contre le sol, osant à peine se montrer, après tant de meurtrissures, balafrée, ébréchée, presque informe. Des blocs de ciment de quatre ou cinq mètres carrés en ont été arrachés et gisent dans les fossés ou sur quelques points du tunnel effondré. Le portail est broyé. Un peu plus loin, vous trouverez le poste de commandement et le poste de secours, les deux organes importants du vaste bâtiment. C’est là que le travail est particulièrement intense et qu’il faut souvent se reprendre à dix fois pour disputer aux circonstances deux ou trois heures de repos.

    De temps à autre, grande séance de bombardement. Il faut avoir vécu ces heures-là pour s’en faire une idée ! On croit vivre sous un marteau- pilon. Vous recevez comme un coup de poing au creux de l’estomac.

    Mais aussi quel choc ! Imaginez ces masses de 800 à 900 kilos qui viennent de 12 à 15 kilomètres, montent à 4 000 ou 5 000 mètres, et retombent, effrayants bolides, pour se briser à quelques mètres au-dessus de nos têtes, faisant exploser, du même coup, leur charge de 60 à 80 kilos de cheddite ou autre explosif ! De ces explosifs dont 500 grammes font de notre obus de 75 un projectile si redoutable !

    Chaque coup nous assomme. Au bout de quelques heures, on est quelque peu ahuri. Vous me croirez sans peine.

    Revenons à nos défenseurs. Ce sont eux, évidemment, c’est leur courage opiniâtre, leur volonté héroïquement tendue qui font la force du fort. Ces pierres ne valent que par les défenseurs qu’elles abritent.

    Ils sont là, disséminés à l’extérieur, dans les embryonnaires tranchées dont j’ai parlé ou dans les redoutes et les fortins voisins où se réédite en petit la vie du fort. Ils veillent, les braves, malgré la fatigue, malgré les incessantes rafales. Si une attaque se déclenche, ils le savent, c’est de leur vaillance qu’en dépend l’issue. Ils n’ont à compter que sur eux-mêmes. Et l’heure est grave. Tous les yeux sont tournés maintenant vers ce coin de bataille. Ce nom de Vaux est dans toutes les bouches. Le fort sera-t-il pris actuellement ? Tout est là. Déjà les Allemands l’ont annoncé, dit-on. Or, s’il est pris, quelle victoire morale pour eux et quelles conséquences !

    L’Europe attend le communiqué. La France est anxieuse, les neutres attentifs. Cette nouvelle phase de la guerre, c’est ici, et au Mort-Homme, qu’elle aura sa décision, semble-t-il. Ne peut-on pas dire, en vérité, que ces enfants écrivent l’histoire, et que le sort de l’Europe dépend en partie de ces hommes exténués et mourants de faim ?

     

    Mardi 14. – Temps splendide et, par hasard, atmosphère assez calme. On peut, des créneaux, jouir du merveilleux panorama de cette immense plaine trouée d’entonnoirs et semée de cadavres.

    Douaumont, Vaux, Damloup sont à nos pieds. Là aussi, quelles tragédies ! Nos frères d’armes s’y battent, et de sentir leurs efforts, nous sommes encouragés à poursuivre le nôtre.

    Les Allemands circulent au loin, rapidement et isolément. Pour se distraire, nos chasseurs viennent « faire un carton ». On voit la poussière des balles, et les hommes, qui s’agitent comme des fourmis, se jettent dans les fossés, se courbent et, en hâte, gagnent le talus le plus proche.

    Je m’en vais visiter, à dix minutes du fort, dans un réduit voisin, une dizaine de blessés graves d’une autre formation, dont l’évacuation, jusqu’alors, fut impossible. Ils sont là depuis huit jours, croupissant, mourant de faim, souffrant de la soif jusqu’à boire leur urine. En grâce, ils demandent un peu d’eau. Elle est plus que rare.

    Ce qui reste est pour eux. Nous leur promettons de les évacuer la nuit prochaine, ce qui se fit, non sans pertes, d’ailleurs.

    A tous j’ai donné les derniers sacrements. Leur consolation fut grande et leurs remerciements émouvants. Parmi eux, un Allemand, bon catholique, qui me dit que leurs pertes, du fait de notre artillerie, sont assez lourdes : 60 ou 80 hommes chaque jour par bataillon.

    On est heureux de le savoir, car à opposer aux centaines de pièces de gros calibre, à tir rapide et à longue portée, qu’avons-nous, sinon notre bon vieux 155 long, à tir si lent, ou nos obusiers de si faible portée ? Mais soyons patients ! Dans quelques mois, nous posséderons aussi une belle artillerie lourde. Du moins les munitions sont en abondance. Nous en avons vu des amoncellements, et cela réjouit le cœur du fantassin.

     

    Mercredi 15. – Après le calme, la tempête. Nuit assez agitée.

    Le soir, successivement, trois braves mitrailleurs à la barbe argentée sont tués près de nous, sur leur pièce. Ce sont de vieux territoriaux dont les compagnies font partie de la défense du fort. Leurs pertes ont été sérieuses, car sur ce point les 105 fusants pleuvent. Ces hommes de plus de quarante ans sont vraiment admirables !

    La journée compte parmi celles des grands bombardements. Poussière intense (dans un couloir, en particulier, se trouve, on ne sait pourquoi, un immense tas de chaux), ce qui augmente la soif qui nous dévore et qui fut l’un des plus grands tourments de ce séjour.

    Les immenses citernes font partie du matériel systématiquement détruit. Le premier jour, on a pu distribuer un quart d’eau par homme. Ce fut tout. Maintenant il faut aller, au péril de sa vie, en chercher à une source lointaine. On le fait évidemment, comme, devant la disette absolue de vivres, il a fallu organiser nuitamment des corvées d’alimentation.

    Elle n’est pas variée ni fine : du « singe » et des biscuits. C’est peu pour ces hommes exténués, auxquels il faudrait une nourriture réconfortante. Un peu de pain parfois et quelques liquides. Les malheureux arrivent avec leurs charges, ruisselants de la course éperdue qui termine le voyage. Parfois certaines denrées manquent : « La gnôle, où est la gnôle ? » criait-on dans une escouade. Personne ne dit mot. Et on se répand en invectives contre le couard qui n’est pas encore revenu. Le lendemain, on trouve sur la route les bidons précieux, et, au milieu, face contre terre, les bras en croix, le malheureux porteur tué net. Il en est ainsi tout le long du chemin. La route est semée de matériel dont le porteur gît là à côté de son fardeau, victime de son obscur devoir.

    Les autres passent. Peu à peu, notre blocus cesse. On a pensé aux blessés, d’abord. Les brancardiers divisionnaires, héroïques, viennent de trois kilomètres et vident peu à peu nos postes de secours. Leurs pertes en morts et en blessés seront sérieuses.

    Avec les vivres, arrive le ravitaillement en matériel : grenades, bandes de mitrailleuses, piquets, fils de fer, etc.

    Dans le même temps, un observatoire quelque peu obstrué est découvert. Nous l’aménageons, nous le relions par téléphone au poste de commandement. On le présente aux officiers d’artillerie ; ils l’adoptent avec empressement et installent un projecteur à pile qui, avec relais, s’en va porter de nos nouvelles là-bas, aux batteries.

    Tout cela, bien incomplet, bien rudimentaire, mais tout de même plus rapide et moins périlleux que l’antique mode de communication par coureurs, auquel nous étions réduits.

    A 14 heures, tir d’artillerie de tranchée. Il s’agit de détruire un réduit de mitrailleuses et la défense extérieure d’une tranchée « boche » sur laquelle, depuis deux jours, nous avons des vues.

    A dos d’hommes, et de nuit, naturellement, la petite pièce (modeste tube de O m. 40 de long sur 0 m. 58 de diamètre) et les énormes projectiles ont été amenés par de solides gaillards. Elle est mise en batterie en un coin judicieusement choisi. Et le gros insecte noir s’envole lourdement, bien que mal guidé par ses trop courts ailerons, anxieusement suivi par les yeux de tous, amis et ennemis. Le voilà au sommet de sa trajectoire, il retombe à pic, la pointe armée maintenue par ses ailettes. Une explosion formidable, un nuage de fumée et des débris qui montent bien haut.

    Projectile redoutable : 45 kilos, dont 25 d’explosifs. Notre 155, qui équivaut, comme puissance destructive, à leur 210, n’en possède que 12, selon l’obus.

    Une quinzaine de torpilles, et le but est atteint. L’abri de mitrailleuses est aplati. Le Boche enrage. Comme toujours, tir féroce de représailles : les 210 pleuvent sur le fort, les 105 aux environs, et un tir de 150, réglé par avion, s’efforce d’atteindre le petit engin.

    Les premiers obus, trop longs, tombent au delà du fossé : la gerbe de fumée et l’éventail de débris montant à 60 ou 80 mètres dans le soleil couchant est d’un effet splendide. Nouveaux sifflements : un saut en arrière. Le gros obus tombe tout contre la pièce, à 5 mètres de nous, sur le parapet même qu’il écorne, et va s’engouffrer, dans un tourbillon de poussière, au fond du fossé.

    Comme réglage, c’est vraiment prodigieux. Surtout quand on songe que le pauvre crapouillot, très défilé, devait, pour franchir l’obstacle qui l’abritait, tirer sous un angle de 73°. Et dire qu’il y a comme celle-là, en face de nous, des centaines de pièces !

    Du coup, la seconde séance, qui allait commencer, est remise. Ce sera pour demain. Messieurs les Allemands, vous n’y perdrez rien. Le transport des grosses dragées est trop laborieux, il vous faudra les absorber toutes.

    Une attaque se prépare pour demain. Tir d’artillerie, fusées, projecteurs, grenadiers, outils pour remuer la terre, emplacement à donner à chacun, etc. Que de détails à prévoir, que d’obstacles à écarter avec les moyens de fortune dont nous disposons ! Chacun s’y emploie avec zèle, selon son grade.

     

    Jeudi 16. – Grande activité pendant la nuit. L’ennemi donne des signes manifestes d’inquiétude et de nervosité. Nombreuses fusées, travail ininterrompu à leurs défenses accessoires.

    Tout cela fait plaisir. Ils ont donc peur ! Et voilà cet élan irrésistible qui devait s’achever en apothéose dans Verdun, en attendant les Champs-Elysées, qui s’évanouit dans les trous !

    Fébrilement, chacun s’enfonce. On a lâché la baïonnette pour la pioche, et les prestigieuses étapes vont faire place aux monotones relèves.

    La tâche n’est pas finie, cependant. Verdun compte dix-sept forts, je crois. Vous en tenez un seul, camarades brandebourgeois ! Vraiment, c’est insuffisant….

    13 heures. — Le bombardement redouble. Les coups se font plus sonores. Il devient évident que la terre de notre plafond est emportée et le béton mis à nu en plusieurs endroits. On projette un rafistolage en sacs à terre, mais quand ? Les promenades sur notre terrasse ne sont pas à recommander, même au clair de lune.

    14 heures. — Le tir du crapouillot qui doit détruire les fils de fer et défenses accessoires est impossible du fort ; trois artilleurs qui installaient la pièce sont blessés. On essaye ailleurs, mais le résultat est moins bon. Notre grosse artillerie n’y peut rien non plus. L’attaque, qui était fixée à ce soir, est remise au lendemain 5 heures. On tentera un coup de surprise.

    16 heures. — Notre 155 entre dans la danse. Les projectiles rasent le fort. C’est un miaulement furieux qui vient sur vous à 500 mètres à la seconde et vous fait baisser la tête instinctivement. Un écart de quelques mètres, et il s’engouffrerait droit dans notre tunnel ; cela donne le frisson. De l’autre côté, le terrain fume, les cratères s’ouvrent, vomissant leur noire fumée et les effrayants éventails de débris.

    Cette fois, l’ennemi se fâche. Les gros obus pleuvent. La petite casemate abandonnée d’où je contemple ce tragique tableau, en écrivant ces lignes, se remplit de poussière et de fumée. Les uns tombent sur le fort au-dessus de moi et m’assomment ; les autres, à quelques mètres par devant, et me couvrent de terre. Mon appareil à photographier est en batterie. Plus heureux qu’hier, je puis prendre sur une poutre brisée deux ou trois clichés.

    20 heures. — Nous avons la joie de voir sauter un dépôt de munitions allemand. Gerbes de flammes, étincelles, explosions aériennes. C’est du plus joli effet et du plus grand profit pour nous. « Autant de moins à recevoir sur la figure ! » C’est la réflexion unanime.

    23 h. 30. – Alerte ! Aux armes ! Ce cri, jeté par le guetteur, roule d’un bout à l’autre des sombres couloirs. A cette heure, et pendant cette période dont tous les instants sont tragiques, il est particulièrement lugubre. Aussitôt, l’amoncellement des pauvres corps engourdis qui prenaient sur le pavé un vague repos s’agite, chacun ajuste son équipement, s’assure que son fusil est bien là, et, les premières minutes d’hébétude passées, les réflexions s’engagent à voix basse. Que se passe-t-il ?

    Des guetteurs ont vu — cru voir, disent quelques-uns — des travailleurs creuser des tranchées tout près des défenses accessoires du fort. Des ombres ? Des Boches ? Des patrouilles égarées ? Le clair de lune blafard, coupé de quelques nuages, semble prêter au mirage des imaginations tendues. La mitrailleuse du parapet balaye le sol. Plus rien ne bouge. Le jour nous instruira.

    Visiblement, l’ennemi est encore plus agité que les nuits précédentes ; son artillerie tonne avec fureur un peu partout, au petit bonheur, spécialement sur le fort et aux abords. Toutes les corvées qui arrivent accusent des pertes. Les hommes ruissellent de sueur, après la course éperdue qu’ils ont à fournir pendant 400 mètres, à travers le chaos des entonnoirs.

     

    Vendredi, 2 h. 1/2 du matin. — Nos patrouilles reviennent. Elles ont bien fouillé les abords. De Boche, nulle part, du moins vivant.

    On s’étend. Un peu de repos avant la petite opération. A 5 heures, heure dite, le commandant monte à l’observatoire. Je me blottis, l’œil au créneau.

    C’est la prime aurore. Le champ de vision est très restreint. On écoute, anxieux, le demi-silence. Il se prolonge. Tant mieux. La mèche n’est pas éventée. Au bout de dix minutes, violent combat de grenades ; on voit la fumée bleuâtre monter du sol, les mitrailleuses crépitent. Puis plus rien ! Quelle angoisse ! Vingt minutes après, le capitaine qui dirigeait l’attaque arrive. C’est un jeune et sémillant spahi qui, sur sa demande, a quitté la veste écarlate pour la tunique sombre des chasseurs. Il avait monté son attaque avec amour, y travaillant jour et nuit. L’avant-veille, c’eût été un intéressant coup de main, mais, après trois jours de contre-ordre, les conditions se sont totalement modifiées.

    Il nous raconte ce qui s’est passé : habilement, les huit grenadiers se sont glissés jusqu’au réseau ennemi et, sans perdre de temps, ont expédié aux ennemis le contenu de leurs musettes, prêts à se jeter dans les fils de fer et à sauter plus loin. Mais les Allemands sont nombreux : leur ligne, légèrement incurvée, encercle un peu nos Chasseurs. Ils se défendent.

    Et l’échange des grenades se poursuit. Les nôtres portent ; le Boche hurle. Les siennes s’en vont bien trop loin : ils n’imaginaient pas nos diables bleus si près d’eux !  En même temps, leurs mitrailleuses s’ébranlent, et, de leur cadence infernale, fauchent sans effort tout ce qui se trouve devant elles. Sous cette pluie de grenades et cette nappe de balles, nos hommes se laissent glisser dans les trous et, quelques minutes après, le sourire aux lèvres, tout joyeux de cette équipée, reviennent tous indemnes : deux éraflures insignifiantes, c’est tout pour un trajet de plus de 80 mètres à travers champs. C’est presque miraculeux.

    Cet effort, d’ailleurs, est loin d’être inutile. A la faveur de cette diversion, la fraction amie d’à côté pouvait prendre pied dans une longue ligne de tranchée ennemie, en voir fuir ceux qui s’y trouvaient et par conséquent, améliorer encore passablement notre situation.

    Cela ne fait pas encore l’affaire de notre capitaine, qui se lamente. Il voulait davantage. Les circonstances ne l’ont pas permis.

    Enfin, dans la journée, l’ordre de relève est donné.

    Quand la nuit eut étendu sur nous son voile protecteur, nous partons !  Exténués, amaigris, fiévreux, sordides, physiquement à bout, mais d’un moral splendide ! On voit cela aux yeux brillants, aux conversations vives, à toute cette allure qui manifeste clairement l’empire absolu que leurs âmes vaillantes gardent sur des corps complètement épuisés.

    Plus ou moins confusément, mais réellement, chacun se rend compte qu’il vient de vivre de nobles heures. Eux, petits, isolés, fatigués, ils ont tenu en échec des masses énormes ; ils ont opposé l’énergie de leur force morale à un déploiement de puissance matérielle telle que le monde n’en avait jamais connu de semblable.

    Quelques corps ont été brisés. La victoire est restée à l’idée, à la volonté humaine, à la vaillance froide, obstinée, à ces enfants, nouveaux chevaliers d’une France que l’on ignorait, qui luttent, eux aussi, sous l’œil de Dieu, comme ont fait si souvent leurs pères, pour le droit et la justice, et persévéramment, depuis tantôt deux ans, offrent au monde qui s’émerveille le prodigieux exemple de leur abnégation et de leur héroïsme.

     

    Paul G., aumônier au xe bataillon de chasseurs à pied.

     

     

     

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