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    Le combat de Hoa-Moc

    D’après « Corps expéditionnaire du Tonkin. Marche de Lang-Son à Tuyen-Quan (1e brigade, Giovanninelli) » – Capitaine Lecomte – 1888

     

    Arrivé au bivouac à 4 heures du soir, on n’a pu avancer que de 10 kilomètres et on est encore à 5 kilomètres de Hoa-Moc.

    Une reconnaissance d’une compagnie de tirailleurs algériens envoyée dans cette direction, aperçoit, lorsqu’elle a marché 800 mètres, le grand fort de Hoa-Mo et les nombreux pavillons noirs qui sont plantés sur le parapet. L’ennemi occupe bien la position indiquée depuis longtemps. Quelques Annamites, probablement des espions envoyés par l’ennemi, se présentent au quartier général et indiquent, sans pouvoir ou sans vouloir en préciser le nombre, que les Chinois sont à très peu de distance de nous. Confiés à un interprète, ils s’échappent sans que celui-ci s’en aperçoive.

    Le général en chef et le colonel Giovanninelli occupent deux petites pagodes auprès desquelles brûlent encore les feux de bivouac d’un poste avancé chinois qui s’est replié à notre approche. On établit un service de sûreté assez serré. Enfin quand la nuit est venue, on lance des fusées blanches et des fusées rouges. La garnison de Tuyen-Quan les aperçoit ; le commandant Dominé fait répondre par trois fusées fournies par la canonnière la Mitrailleuse.

    La reconnaissance de tirailleurs algériens ayant signalé la proximité de l’ennemi, il est certain que le combat s’engagera dans la journée de demain. Le colonel Giovanninelli voulant que les hommes soient parés à toute éventualité, demande au général en chef l’autorisation de leur laisser faire la soupe avant le départ et de leur distribuer une ration de vin. Cette autorisation est accordée et ordre est donné au lieutenant Rémusat de faire avancer le convoi par eau jusqu’à hauteur du quartier général.

     

    2 mars.

     

    Le convoi est arrivé pendant la nuit.

    Deux rampes sont pratiquées dans la berge de la rivière Claire, berge haute de 6 mètres, pour permettre aux hommes d’aborder les jonques, puis la distribution commence sous la surveillance d’un officier de l’état-major général et d’un officier de l’état-major de la brigade. Les hommes touchent deux jours de vivres pour remplacer ceux qui ont été consommés depuis le départ de Phu-Doan.

    A 9h30, les hommes ayant mangé la soupe, la colonne reprend la marche dans le même ordre que la veille. Les collines se rapprochent peu à peu de la rivière Claire, leurs dernières pentes viennent se terminer sur la rivière par une berge à pic. Le fourré de hauts roseaux et de bambous est de plus en plus inextricable. A midi, la pointe d’avant-garde est arrivée à 900 mètres des positions chinoises.

    Midi. Le colonel Giovanninelli qui marche avec la tête d’avant-garde l’arrête, et, de l’endroit où il est arrivé, examine la position ennemie ou, plus exactement, le peu que l’on voit de la position ennemie.

    A gauche, au-dessus des arbres et des hautes herbes, dominant tout le pays, un grand fort à environ 2 kilomètres ; deux pavillons noirs sont encore plantés à son sommet. Le fond de l’horizon, depuis ce fort jusqu’à la rivière Claire, est borné par une chaîne de mamelons d’environ 200 mètres de hauteur, la plupart sont couronnés de forts. Droit devant soi, dans la vallée, une ligne de retranchements casematés barrent la route et s’infléchissent vers la rivière Claire. Contrairement à tous leurs usages, les Chinois qui, lorsqu’ils occupent un ouvrage, plantent une multitude de pavillons sur les parapets, les avaient tous retirés.

    Le colonel se fait indiquer par le capitaine Chanu, de l’infanterie de marine, et par le commandant de Lacroix, de l’état-major général, qui étaient déjà allés à Tuyen-Quan, la direction que suit la route en faisant préciser, aussi exactement que possible, l’endroit où cette route quitte la vallée de la rivière Claire pour s’engager dans le défilé de Yoc. Ce défilé a près de 4 kilomètres de longueur, il est très étroit, ses flancs formés par de hautes montagnes boisées sont presque à pic. Une poignée d’hommes peut y arrêter la troupe la plus nombreuse.

    Au delà du défilé, on débouche dans la plaine de Tuyen-Quan. Tels sont les renseignements donnés sur place par les deux officiers.

    Le colonel Giovanninelli donne ses premiers ordres ; le deuxième et le troisième groupe prendront la formation de rassemblement en serrant en avant le plus possible. La seule position pour l’artillerie est précisément l’endroit où il se trouve ; de là seulement, on a des vues sur le grand fort et surtout sur une partie des tranchées qui barrent la route. En débroussaillant jusqu’à la berge de la rivière et en serrant les pièces à quatre pas, on pourra mettre en ligne la batterie Jourdy et 4 pièces de la batterie Péricaud ; la 3e section de cette dernière batterie tâchera de trouver un emplacement à 100 mètres en arrière. Dès que l’artillerie sera prête, elle enverra quelques obus sur les tranchées chinoises qui sont droit en avant, pour tâter l’ennemi. Le groupe de Maussion conservera ses pièces pour lesquelles on n’a pas d’emplacement disponible. Ordre est envoyé à l’ambulance de choisir un emplacement à proximité de la rivière Claire et du régiment commandé par le colonel de Maussion.

    La pointe d’avant-garde (le peloton de tirailleurs tonkinois et la compagnie de tirailleurs algériens) se portera en avant avec le colonel qui désire voir de plus près la position ennemie et la reconnaître.

    Le bataillon de Mibielle suivra la pointe à environ 200 mètres, il sera suivi lui-même par le bataillon Comoy qui prendra, dès qu’on s’arrêtera, la formation de rassemblement. Ces deux bataillons se couvriront vers la gauche par des flancs-gardes.

     

    Reconnaissance de la position

    12h30. Le peloton de tirailleurs tonkinois débouche dans une sorte de plaine et se poste à cheval sur la route à environ 50 pas au delà d’une colline boisée (mamelon de l’Observatoire), la compagnie de tirailleurs algériens de la pointe (compagnie Jérôme) escalade ce mamelon et se place en flanc-garde, les trois autres compagnies du bataillon viennent se masser à proximité de la route, derrière ce même mamelon.

    Sous la protection de ces troupes, le colonel Giovanninelli, arrivé à 80 mètres de la position ennemie, se porte sur la hauteur, mais, gêné par les broussailles, il monte sur un arbre et reconnaît l’ensemble du camp retranché.

    Une ligne A B C D de tranchées casematées, orientée Nord-Sud, part du fort A qui n’est pas à plus de 100 pas de l’endroit où il se trouve, bat la route de flanc sur une longueur d’environ 250 mètres, coupe la route, puis file le long de la rivière. Des fortins, également casemates et répartis de distance en distance, servent de réduits à cette ligne longue en tout de 500 mètres.

    La deuxième ligne de l’ennemi est constituée par quatre forts A1 B1 C1 D1 construits sur une croupe qui descend à peu près perpendiculairement à la rivière. Au-delà, on aperçoit une troisième ligne de forts A2 B2 C2 D2 E2 et une quatrième A3 B3 C3, toutes deux sensiblement parallèles à la précédente.

    En se portant sur la gauche, le colonel aperçoit la ligne des forts M N O P qui tiennent la vallée de Hoa-Moc. Le pays est tellement fourré que nous avons pu dépasser ces forts sans les voir et sans en être aperçus nous-mêmes. Les Chinois ont seulement débroussaillé une cinquantaine de mètres en avant de leurs ouvrages.

    Dans la direction du fort A1, il y a un fouillis inextricable d’arbres et de roseaux hauts de plus de 3 mètres. Il est impossible de songer à engager une troupe un peu considérable dans ces fourrés, elle aurait d’ailleurs les plus grandes chances de s’égarer. La seule partie du terrain qui soit nue est comprise entre le mamelon de l’Observatoire, la route et la ligne de tranchées jusqu’au point où cette ligne coupe la route ; le sol en cet endroit est marécageux. Sur la droite de la route et jusqu’à la rivière, la plaine est couverte de hauts roseaux et de bambous qui masquent la vue des défenseurs de la première ligne ennemie.

    Le colonel descend sur la route. Rien ne bouge à proximité des tranchées. Le silence le plus parfait règne du côté des Chinois, ce silence n’est interrompu que par les aboiements furieux d’un chien qui doit être maintenu à environ 150 mètres de nous.

    12h50. Le premier coup de canon est tiré par la batterie Jourdy qui tâte les Chinois ; ceux-ci ne répondent pas, c’est à croire qu’ils ont abandonné leurs tranchées.

    Le colonel rassemble, à hauteur du mamelon de l’Observatoire, les officiers supérieurs et les capitaines du régiment Letellier et leur donne ses instructions ;  il leur décrit la position telle qu’il vient de la reconnaître. Étant données la nature du terrain vers la gauche, la direction générale de la route et celle de l’entrée du défilé de Yoc où il faut arriver les premiers, tout en cherchant à en éloigner l’ennemi ; on commencera par négliger tous les ouvrages quels qu’ils soient qui sont à gauche de la route. Le point d’attaque sera le saillant de la première ligne de défense compris entre les fortins B et C.

    Pour se garer du feu des tranchées qui battent la route de flanc, en même temps que pour se rapprocher du point d’attaque en subissant le moins de pertes possible, on quittera la route un peu avant d’arriver au mamelon de l’Observatoire et on se jettera dans le fourré qui est à droite. Après avoir marché environ 150 mètres dans une direction perpendiculaire à la route, on se redressera pour marcher parallèlement à la rivière qui couvre notre flanc droit.

    Un petit mouvement de terrain ayant la forme d’un mamelon s’élève en face et à moins de 100 mètres du fortin B. En suivant l’itinéraire indiqué plus haut, il est facile de venir prendre position sur ce mamelon dont le relief, bien qu’assez faible, est suffisant pour abriter les troupes lorsqu’elles sortiront du fourré ; de là on pourra, soit faire la reconnaissance, soit lancer l’attaque.

    La compagnie Chirouze ira tout d’abord reconnaître le fortin B. Ordre est envoyé à l’artillerie de le prendre pour objectif.

    L’attaque engagée de cette façon avait pour avantage, si elle réussissait, de faire tomber, selon les habitudes des Chinois, toutes les défenses de la première ligne. D’autre part, les flancs de la colonne étaient couverts par des fourrés inextricables et par la rivière Claire et l’attaque menée vivement sur un front très étroit permettait de ne pas tenir grand compte de la disproportion des forces.

     

    Commencement du combat

    1h20. La compagnie Valet des tirailleurs algériens se déploie à hauteur du mamelon perpendiculairement à la route ; c’est derrière le rideau formé par cette dernière compagnie que la compagnie Chirouze doit entrer dans le fourré.

    La compagnie Camper est envoyée en flanc-garde sur notre gauche pour observer les fortins M N O P.

    L’artillerie commence à canonner les fortins B et C. La 3e section de la batterie Péricaud, qui a trouvé un emplacement à une centaine de mètres en arrière de la position principale de l’artillerie, tire sur le fort A1 où l’on aperçoit un grand pavillon noir que les Annamites prétendent être un des drapeaux de Luu-Vinh-Phuoc ; cette section ne tarde pas à cesser son feu, la garnison de ce fort ne faisant aucun mouvement, pour se porter au secours des tranchées que nous attaquons.

    Cependant les Chinois qui, vraisemblablement, sont dans leurs tranchées, ne bougent pas ; toujours le même silence.

    Le colonel se porte dans leur direction, il est suivi par les officiers de son état-major : commandant de Lacroix, capitaines de Beylié, Delestrac, Lecomte, lieutenant Schmitz. Le groupe formé par ces officiers s’avance jusqu’à environ 150 mètres des tranchées qui barrent la route.

    Il fallait en finir ; le colonel appelle le capitaine Granier des tirailleurs tonkinois et lui donne l’ordre de prendre dix de ses hommes et d’avancer un par un jusqu’aux tranchées, jusqu’aux coups de fusil.

    Le capitaine Delestrac est envoyé au général en chef pour lui rendre compte de la situation et des dispositions que le colonel Giovanninelli vient de prendre.

    1h30. Le capitaine Granier s’est porté en avant, mais les Tonkinois n’ayant pas compris l’ordre qu’il leur a donné, l’ont tous suivi. Lorsqu’ils ne sont plus qu’à 30 pas des tranchées, brusquement les Chinois ouvrent un feu terrible et les prennent de front et de flanc. A la première décharge, une vingtaine de Tonkinois sont atteints, les autres se terrent et cherchent à se défendre. Les Chinois font un mouvement offensif contre eux, mais ils sont arrêtés par le feu des compagnies Valet et Chirouze et par le tir à mitraille de la batterie Jourdy ; ils sont rejetés dans leurs tranchées.

    A 2 heures, tous les Tonkinois étaient tués ou dispersés, les survivants ayant ramené les blessés. Le sergent-major de la compagnie rapportait sur son dos le lieutenant Donnat, blessé à la cuisse ; le capitaine Granier revenait seul sain et sauf, mais ayant ses vêtements troués en de nombreux endroits par des balles.

     

    Entrée en ligne des Tirailleurs algériens

    Le colonel revient lentement au-devant des tirailleurs algériens et donne l’ordre au commandant de Mibielle de faire appuyer la compagnie Chirouze par la compagnie Polère qui restait la seule disponible de son bataillon.

    La compagnie Valet (4e) ne peut être retirée de l’endroit qu’elle occupe, elle continue à répondre aux feux de flanc et de front qu’elle reçoit des défenseurs des tranchées.

    La compagnie Chirouze (3e) s’est laissée entraîner dans un combat contre les mêmes tranchées ; elle est tout d’abord déployée à la droite de la compagnie Valet, elle appuie ensuite, en rentrant dans le fourré, de plus en plus vers la droite par des mouvements successifs de flanc.

    La compagnie Camper (1e) est en flanc-garde.

    La compagnie Polère entre dans le fourré en défilant derrière les compagnies Valet et Chirouze, mais les roseaux et les bambous sont si élevés que cette compagnie, qui n’a d’ailleurs aucun point de repère, va beaucoup trop loin ; elle est arrêtée entre la rivière et l’extrémité des tranchées chinoises avec lesquelles elle engage le combat.

    2h30. Les compagnies en ligne ne gagnant pas de terrain, le colonel Letellier donne l’ordre au bataillon Comoy (3 compagnies, la compagnie Jérôme est en flanc-garde) de les appuyer. Les compagnies Buell et Rollandes viennent se déployer sur le petit ressaut de terrain qui est en face du fortin B, la compagnie Boell à gauche. La compagnie Chirouze appuie à droite et se forme en arrière, puis à la droite de la compagnie Rollandes.

    La compagnie Renault conduite par le commandant Comoy forme la réserve de la ligne d’attaque et cherche à relier la compagnie Chirouze avec la compagnie Polère.

    3 heures. Cependant, les Chinois qui occupent le fortin B ne répondent que faiblement au feu de la compagnie du capitaine Rollandes. Celui-ci, pensant pouvoir enlever l’ouvrage dont il n’est pas à plus de 60 pas, ordonne l’assaut. La 1e section de la compagnie, vigoureusement entraînée, descend du petit mamelon qu’elle occupe, se lance en avant et arrive tout près du retranchement.

    Le colonel Giovanninelli, s’apercevant du mouvement des tirailleurs algériens, ordonne à l’artillerie de cesser son feu pour ne pas tirer sur nos propres troupes.

    Mais la section qui donne l’assaut est arrêtée par une palissade en bambous très solide et qu’elle ne peut ébranler ; les brèches pratiquées par l’artillerie dans cette palissade n’étaient pas suffisantes.

    Au moment où le reste de la compagnie Rollandes s’ébranle pour appuyer la 1e section, les Chinois mettent le feu à des fougasses préparées en avant du fortin B.

    L’explosion très heureusement se produit entre la 1e section qui les a dépassées et les trois autres sections qui en sont encore à une trentaine de pas. La terre se soulève, des nuages de poussière enveloppent les assaillants et les défenseurs, des fusées de guerre s’élèvent en sifflant et vont tomber de tous les côtés, principalement dans la rivière Claire.

    Une vingtaine d’hommes sont brûlés, le brave capitaine Rollandes est tué, le capitaine Chirouze blessé. La 1e section revient en arrière ; les troupes, très impressionnées, restent à la lisière du fourré et repoussent un mouvement offensif de l’ennemi.

    L’artillerie qui avait cessé de tirer recommence le feu, mais nos pièces n’ont que des vues assez imparfaites sur les ouvrages chinois et les matériaux qui ont été employés pour le blindage de ces ouvrages ont des dimensions telles que notre 80 de montagne est à peu près impuissant.

    Le général en chef est tenu au courant des divers incidents du combat, soit par les renseignements que lui envoie le colonel Giovanninelli, soit par les rapports du colonel Crétin, chef d’état-major, qui s’avance jusqu’à la ligne de feu.

     

    Entrée en ligne de l’infanterie de marine

    Après en avoir référé au général en chef, ordre est donné à l’infanterie de marine d’entrer en ligne. Le colonel Giovanninelli quitte la batterie Jourdy, point d’où il voyait le mieux le combat et va engager lui-même le bataillon Mahias. Pour faciliter l’assaut de ce bataillon, il décide que la 3e section de la batterie Péricaud, sous le commandement du capitaine d’artillerie Delestrac, de l’état-major général, viendra se mettre en batterie sur le mamelon de l’Observatoire, à 400 mètres environ du saillant de la ligne ennemie qui est donné comme objectif à l’infanterie de marine et qui est toujours le point d’attaque.

    L’emplacement pour les deux pièces est immédiatement préparé dans le fourré, mais on a soin de ne pas toucher aux roseaux qui forment masque en avant et qui ne seront abattus qu’au dernier moment, c’est-à-dire lorsque les pièces seront en position et prêtes à ouvrir le feu sur le fortin C. La compagnie de flanc-garde Jérôme met une section en soutien d’artillerie dans les hautes herbes au pied du mamelon.

    Cependant les Chinois dirigent un feu violent sur la compagnie Valet, qui protège le mouvement de l’infanterie de marine ; le capitaine Valet est blessé au ventre, le lieutenant de la compagnie, lieutenant Guignabaudet, a été blessé à la cuisse dès le commencement de l’action.

    4 heures. Le bataillon Mahias est arrivé au pied du mamelon, il dépose ses sacs et s’engage dans la voie frayée par les tirailleurs algériens ; ordre est donné à ce bataillon de donner l’assaut sans tirer. Un détachement de sapeurs du génie et de pontonniers, sous les ordres de M. le lieutenant Bertrand, marche avec l’infanterie de marine, ayant pour mission de faire brèche dans les palissades à coups de hache ou à la dynamite.

    Le capitaine adjudant-major Mercier, des tirailleurs (bataillon de Mibielle), arrive avec quelques hommes pour se réapprovisionner en cartouches, car elles commencent à faire défaut aux compagnies qui sont engagées depuis près de deux heures ; on envoie des caisses de cartouches réduites par des coolies.

    Ordre est renvoyé au commandant du convoi de faire approcher deux jonques chargées de munitions d’artillerie car elles vont bientôt manquer aussi.

    Ordre est envoyé au bataillon Lambinet de se porter en avant et de venir prendre la formation de rassemblement à gauche de la route dans une clairière qui est à 150 mètres en arrière du mamelon de l’Observatoire. Ce bataillon qui a laissé une compagnie en flanc-garde à hauteur de l’artillerie, doit se tenir prêt à soutenir le bataillon Mahias.

    Le régiment de Maussion se met également en marche et vient occuper l’emplacement où se trouvait primitivement l’infanterie de marine. En venant à cet emplacement, le régiment de Maussion s’éloignait de l’ambulance qu’il avait jusqu’alors protégée et qui reste sous la garde du peloton du lieutenant Lamolle, de la légion étrangère, et de la compagnie d’infanterie de marine du capitaine Kuntz, que le général en chef garde d’ordinaire spécialement à sa disposition.

    4h20. La section Delestrac ouvre le feu sur le fortin C ; son tir paraît être efficace. Le capitaine est tellement près de l’ouvrage qu’il verra certainement les troupes d’infanterie de marine lorsqu’elles donneront l’assaut.

    4h45. Le brouillard commence à s’élever, la nuit approche, les batteries Jourdy et Péricaud cessent le feu, car elles ne voient plus suffisamment. Le moment est venu de tenter un dernier effort et de chercher à en finir pendant qu’il fait encore assez jour pour conduire l’infanterie. La section Delestrac seule continue à tirer.

     

    Attaque par l’infanterie de marine

    5 heures. Le bataillon Mahias est venu se former en colonne d’attaque à la droite de la compagnie Rollandes, en face du fortin C, avec lequel se trouve engagée la compagnie Chirouze.

    Les sapeurs et les pontonniers sont en tête ; dès qu’ils essaient de sortir du fourré pour aller ouvrir une brèche dans la palissade, ils sont accueillis par un feu tellement violent qu’ils sont obligés de quitter leurs haches pour se servir de leurs fusils.

    La charge sonne, tout le bataillon se jette sur le fortin C. Mais lui aussi est arrêté par la palissade en bambous qui précède l’ouvrage.

    Malgré le feu presque à bout portant des Chinois, les braves soldats s’acharnent sur cette haie, ils essaient de la briser ou de l’arracher ; ils perdent la moitié des leurs, ils s’accrochent alors au sol et commencent le feu.

    Voyant que le premier bataillon éprouve une résistance énergique, le colonel Giovanninelli engage immédiatement le 2e bataillon. A un signal du colonel, le bataillon Lambinet est prêt.

    Dans sa hâte de se jeter sur le fort, le commandant Lambinet oppose aux ouvrages de gauche la compagnie Herbin, puis avec les deux qui lui restent, il se précipite en terrain découvert, tourne à droite et passe derrière les compagnies Boell et Rollandes.

    5h20. L’assaut est mené furieusement. A la sonnerie de la charge, les débris du bataillon Mahias, bien que presque tous les officiers fussent tombés, se lancent de nouveau à l’assaut et cette fois encore, l’infanterie de marine, au prix de pertes énormes, décide du sort de la journée. Les bataillons Mahias et Lambinet s’emparent de l’ouvrage et s’y tiennent malgré les retours offensifs des Chinois.

    Ont donné cet assaut : les capitaines Tailland (tué) ; Bourguignon (blessé, mort des suites de sa blessure) ; Chanu (blessé), Salles (blessé) et Hougnon.

    A l’extrême droite, la compagnie Polère avait aussi donné l’assaut, mais tous ses efforts vinrent se briser contre les tranchées qui étaient devant elle. La compagnie Renault remplace la compagnie Polère complètement épuisée.

    Pendant que se déroulaient ces événements, un fort parti chinois s’était glissé à travers le fourré et après avoir longé notre flanc gauche était venu tomber sur l’ambulance et sur nos derrières. Le petit poste de la compagnie Kuntz ayant signalé l’approche de l’ennemi, cette compagnie maintint les Chinois jusqu’à l’arrivée de deux compagnies du régiment de Maussion qui eurent raison, après quelques feux de salve, de cette démonstration.

    Un petit détachement de tirailleurs tonkinois qui portaient les ordres du général en chef à notre convoi de vivres, à 3 kilomètres environ de l’ambulance, fut dispersé ; un caporal fut tué et un homme blessé.

    Notre convoi reçut une cinquantaine de coups de fusil, le lieutenant Rémusat débarqua quelques pontonniers sur la rive droite pour repousser les Chinois.

    6 heures. La nuit est venue, le combat cesse de notre côté. Le feu se rallume de temps en temps entre les Chinois et les tirailleurs algériens.

    7 heures. On n’a pu, jusqu’à présent, à cause de la violence du feu, relever qu’un petit nombre de nos blessés. Deux médecins et un détachement de coolies partent avec des brancards à leur recherche. Les lanternes qu’ils portent attirent l’attention des Chinois qui ouvrent le feu ; force est de les éteindre et de chercher nos blessés à tâtons et par une nuit très obscure.

    Les Chinois allument un grand bûcher au sommet du fort A1, en guise de signal avec leurs différents campements.

    Les dispositions sont prises pour passer la nuit, les flancs-gardes veillent ainsi que la moitié des troupes qui ne sont pas engagées ; tout le monde derrière les faisceaux.

    9 heures. Tous les blessés qu’il a été humainement possible de relever ont été apportés à l’ambulance.

    11 heures. Les Chinois des tranchées ouvrent le feu, puis font un mouvement offensif pour jeter les tirailleurs algériens dans la rivière ; ils sont repoussés par ceux-ci qui ont mis baïonnette au canon et auxquels il a été recommandé de ne pas tirer.

     

    3 mars

     

    Minuit. La compagnie Chmitelin de la légion étrangère est envoyée pour renforcer le régiment Letellier qui supporte l’effort des Chinois depuis près de 10 heures.

    2 heures-3 heures. Entre 2 heures et 3 heures du matin, les Chinois tentent encore des retours contre notre extrême droite et contre l’infanterie de marine, mais ils sont vivement repoussés.

    4 heures. Il importe de profiter de la trouée faite dans la ligne ennemie pour chercher toujours à rejeter les Chinois vers l’Ouest, c’est-à-dire en dehors de la direction du défilé de Yoc et de Tuyen-Quan. L’action recommencera sur toute la ligne en même temps. En conséquence, le colonel Giovanninelli envoie l’ordre au régiment de Maussion de se porter, dès qu’il fera jour, à hauteur du mamelon de l’Observatoire, au colonel Letellier, commandant le régiment de tirailleurs algériens, de remplacer les compagnies de première ligne par celles qui ont souffert le moins. Le colonel se rend ensuite auprès du général en chef pour conférer avec lui sur la situation et lui soumettre les dispositions qu’il a résolu de prendre

    6h30. Le commandant Chapolin a reconnu à 200 mètres en avant de la position de la veille un emplacement pour toute l’artillerie ; cet emplacement est déblayé des hautes herbes.

    Le régiment de Maussion s’est porté en avant. L’artillerie canonne le fort A. Le bataillon Franger, se trouvant à proximité des fortins M et N, s’en empare sans coup férir. Le bataillon Béranger s’empare en même temps du fort A et des tranchées qui sont à gauche de la route. L’ennemi avait évacué ces ouvrages pendant la nuit.

    Au moment où le régiment de Maussion sonne la charge, les tirailleurs algériens et la compagnie Chmitelin donnent l’assaut aux tranchées devant lesquelles ils sont arrêtés depuis la veille et s’en emparent ; elles n’étaient plus que très faiblement occupées. La compagnie Chmitelin s’était glissée entre la rivière et l’extrémité des tranchées qu’elle avait ainsi tournées.

    Le colonel Giovanninelli ne perd pas de vue qu’il faut toujours se hâter vers le défilé de Yoc, mais il est nécessaire pour cela d’être maître de la route. Les forts D1, D2, C2 et E2, la battent de très près et il est indispensable de s’en emparer.

    Il donne l’ordre au colonel de Maussion de rassembler sa colonne et de filer dans la direction de Yoc, par la route, dès qu’il le pourra. Il fait attaquer les forts par les tirailleurs et par l’infanterie de marine. L’artillerie appuyant l’infanterie devra, au fur et à mesure des progrès de la colonne d’attaque, se porter en avant par échelons.

    La première section de la batterie Péricaud prend position au mamelon couronné par le fortin B. Les forts D1 et D2 les plus rapprochés sont évacués. La 2e section de la même batterie est partie avec l’infanterie et vient se placer en arrière du fort D8 d’où elle ouvre le feu sur C2, ce fort est encore occupé. Le réduit fait avec d’énormes palanques ne peut être entamé par nos pièces ; les Chinois qui y sont enfermés font un feu très violent, ils paraissent disposés à résister jusqu’à la dernière extrémité, car on les entend chanter. Les deux pièces de la troisième section sont amenées à dix pas de ce réduit sur lequel nos projectiles ne peuvent pas mordre, on le fait sauter avec de la dynamite.

    9h30. Le fort E2 est pris, le colonel de Maussion le dépasse immédiatement et se porte rapidement à Yoc. L’infanterie et l’artillerie qui occupent les forts D1, C2 et E2 poursuivent par leurs feux les fuyards chinois qui sont tous rejetés dans la direction de l’ouest, c’est-à-dire dans la direction de Phu-an-Binh.

    10 heures. Deux compagnies de tirailleurs algériens, deux compagnies de Tonkinois, le peloton Lamolle et une section de 80 sont laissés dans les deux forts les plus importants de Hoa-Moc, sous les ordres du commandant Comoy, avec mission de faire des reconnaissances dans les environs, de détruire les ouvrages chinois de Hoa-Moc, d’enterrer nos morts, de veiller à la sécurité de l’ambulance (*) et d’en éloigner l’ennemi s’il lui prenait envie de se présenter.

    Le reste des troupes vient prendre la formation de rassemblement à proximité de la route.

    10h30. Le colonel de Maussion rend compte qu’il occupe l’entrée du défilé de Yoc, qu’il a trouvé libre. Le colonel Giovanninelli en informe le général en chef et donne l’ordre au colonel de Maussion de continuer le mouvement ; puis il met de suite la colonne en marche.

    Midi. Le colonel de Maussion est arrivé sans encombre à la sortie du défilé, il répare le passage d’un arroyo très encaissé.

    12h30. La tête de colonne atteint le régiment de Maussion. Les troupes n’ont pas eu de repos depuis plus de 24 heures, elles sont très fatiguées ; de plus, on ignore s’il ne faudra pas faire un nouvel effort pour percer jusqu’à Tuyen-Quan.

    Ordre est donné de serrer sur la tête et de faire la grande halte. Le général en chef qui marchait dans la colonne rejoint le colonel Giovanninelli.

    2h30. La marche est reprise, on ne tarde pas à apercevoir la pagode qui est construite au sommet du mamelon de la citadelle de Tuyen-Quan. Dès que la colonne est en vue de la place, les défenseurs tirent des coups de canon en signe de réjouissance. Le général en chef marche en tête de la brigade.

    3h30. Le commandant Dominé était sorti de la place avec un peloton de la légion pour venir à la rencontre de la colonne de secours. Cette rencontre a lieu en arrière des lignes évacuées par les Chinois. Ceux qui étaient là n’oublieront jamais avec quelle émotion profonde les assiégés et leurs libérateurs se serrèrent les mains.

     

    (*) L’évacuation de nos blessés se fit par eau au moyen des sampans du convoi de vivres, dont le chargement avait été distribué aux troupes, soit à Phu-Doan, soit dans la matinée du 2 mars.

    Le 4 mars, un premier convoi de 200 blessés fut dirigé sur l’hôpital de Hanoï.

    Le 6 mars, 150 autres furent évacués sur les sampans vidés par le ravitaillement de Tuyen-Quan.

     

     

    D’après « Armée et marine » – 29 juin 1902

     

    Le combat de Hoa-Moc, livré au Tonkin les 2 et 3 mars 1885 par la brigade Giovanninelli fut le plus meurtrier de la campagne. Il fallut emporter d’assaut une partie des redoutes que les Chinois avaient construites sur la route de Tuyen-Quang, où l’héroïque Dominé faisait une défense restée célèbre.

    Aujourd’hui, la brousse a complètement envahi les cimetières du champ de bataille. Le monument se détache sur une croupe où l’on voit encore les vestiges d’une tranchée ennemie.

    Un de nos collaborateurs, qui a visité récemment ces lieux désolés, a composé à la mémoire des braves qui tombèrent dans ce combat, une pièce de vers dont voici un extrait :

    Le soir du combat

    Ô la cruelle nuit qu’on passa sous les armes !
    Combien de nos blessés, les yeux remplis de larmes,
    Appelèrent en vain, pour la dernière fois,
    Les êtres qu’ils aimaient ! Hélas ! L’écho des bois
    Répéta leurs douleurs, mais leur humble prière
    Se perdit dans les cieux… Une brise légère
    Semblait vouloir rythmer, en soufflant par instants,
    Les suprêmes adieux que faisaient les mourants…
    Héros oubliés!
    C’est pour ces oubliés que ma timide voix
    Demande à la Patrie une modeste croix.
    Douce et sainte nature, ô majesté divine,
    Sur ce champ de bataille où ta grandeur domine,
    Tu répares l’oubli ! Pareils à des flambeaux,
    Les arbres en bouquets abritent les tombeaux
    Des martyrs ignorés. Courbes comme des saules,
    Les bambous sont penchés sur ces enfants des Gaules ;
    La tendre sensitive et les rosiers en fleurs,
    Par la brise agités, laissent tomber leurs pleurs
    Sur ces pauvres cercueils… Ah ! Jamais une mère
    En ces lieux n’a prié !… Dans ce coin solitaire,
    A l’ombre des banians, dans ce champ de douleur,
    Jamais on n’entendit les sanglots d’une sœur !…
    Le buis triste et plaintif ornant cette pelouse
    Ne fut jamais baigné des larmes d’une épouse !…
    Officiers et soldats sont couchés là, tout près,
    Sous les roseaux d’argent et les sombres cyprès ;
    Lianes et bambous qu’enlace la nature
    Couvrent ces noirs tombeaux d’un berceau de verdure.
    Près d’un fleuve nacré, dans ce site embelli,
    Là dorment les héros de Giovanninelli.

     

     

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