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    La bataille d'Adoua

     

    La bataille d’Adoua

    D’après « Afrique politique en 1900 » – Louis-Edmond Bonnefon – 1900

     

    Pendant que les Italiens se concentraient à Adigrat et à Adagamus, le ras Makonnen investissait Makallé et coupait les conduites d’eau qui alimentaient le fort. Il fut bientôt rejoint par Ménélik avec toutes ses forces.

    L’investissement de Makallé et l’impossibilité où se trouvait le général Baratieri de porter secours au major Galliano, à cause de la disproportion des forces en présence, causèrent en Italie une énorme impression. On commença à se rendre compte des difficultés de la situation et des efforts nécessaires pour en triompher.

    Ne pouvant admettre la supériorité des Abyssins, les Italiens préférèrent croire que la France et la Russie s’employaient à fournir aux négus des armes, des munitions et même des officiers. Ces bruits, que le gouvernement de M. Crispi laissa s’accréditer, firent naître une campagne de presse à laquelle les journaux français et russes eurent la sagesse de ne pas prendre part.

    Déjà, après le désastre d’Amba-Alaghi (7 décembre 1895), le général Baldissera avait été pressenti par le gouvernement italien sur la question de savoir s’il accepterait de prendre le commandement des troupes d’Afrique. Mais il exigeait qu’on lui donnât 50 000 hommes, qui représentaient pour l’exercice 1895-1896 une dépense d’environ 150 millions. Or, le gouvernement n’avait demandé aux Chambres que 20 millions pour terminer la campagne. Plutôt que de faire connaître la vérité au pays, M. Crispi préféra se passer des services du général Baldissera.

    Makallé, étroitement bloqué par Ménélik et manquant d’eau, résista jusqu’au 21 janvier. Depuis le commencement de janvier, des négociations avaient été entamées pour l’évacuation du fort. Elles furent menées à bien par l’explorateur Felter, qui était autrefois allé à la cour de Ménélik. On ne connaît pas exactement les conditions de la capitulation. On sait cependant que les Italiens obtinrent de se retirer avec armes et bagages à Adigrat et que Ménélik leur prêta des mulets pour faciliter leurs transports. Ce qu’on ignore, ce sont les conditions imposées par Ménélik, qui aurait, dit-on, exigé plusieurs millions. Les troupes italiennes furent accompagnées dans leur retraite par le ras Makonnen et encadrées pendant la marche par les troupes abyssines. En arrière, s’avançait le gros de l’armée du négus, manœuvrant derrière son avant-garde.

    Le major Galliano rejoignit le corps du général Baratieri à Adagamus, le 30 janvier, avec des troupes fort éprouvées par les fatigues du siège, pendant que Ménélik marchait sur Hausen, nœud de communication important, à 40 kilomètres au sud-ouest d’Adigrat.

    Les premiers jours de février s’écoulèrent, des deux côtés, dans l’expectative, les Italiens cherchant à améliorer leur ravitaillement et la défense d’une ligne d’étapes longue de 180 kilomètres, entre Asmara et Adigrat. Ménélik poussa ses troupes sur Adoua et s’y installa, tandis qu’en première ligne, les ras Makonnen, Mangacha et Aloula harcelaient les Italiens et tâchaient de les attirer en dehors de leurs positions.

    Vers le milieu de février, Ménélik ayant poussé des contingents vers le Mareb, Baratieri vit dans ce mouvement une menace pour sa ligne de retraite et, d’Adigrat, détacha le colonel Stevani sur Maïmerat, avec trois bataillons et une batterie (18 février). Debra-Damo reçut aussi une garnison.

    Pendant ce temps, les bandes indigènes à la solde de l’Italie, travaillées par les émissaires de Ménélik, firent brusquement défection (13 février). Le 17 février au matin, un convoi italien, se retirant du Sud-Ouest sur Adigrat, fut attaqué par les bandes du ras Sebat et du ras Agos Tafari, qui essayèrent de s’emparer du col d’Alequa. Les Italiens avouèrent 97 morts, 30 blessés et 40 prisonniers.

    Cette défection, peu importante par elle-même, eut pour effet de détacher des Italiens les populations encore indécises du Tigré, qui virent dans la trahison des deux ras, le signe du déclin de la fortune des envahisseurs de leur pays.

    Presque au même moment, un autre convoi était attaqué et enlevé entre Asmara et Adigrat, sur la ligne de communication, trop longue pour être efficacement gardée.

    Sur la demande du général Baratieri, secondé d’ailleurs par l’opinion publique, des renforts importants étaient organisés pour être expédiés à Massaouah. Quatre bataillons étaient déjà partis de Naples, et suivis, les 17 et 19 février, par six autres bataillons, deux batteries, une compagnie du génie et plusieurs centaines de mulets.

    En même temps, on se décidait à confier la direction des opérations au général Baldissera, qui partit aussitôt dans le plus grand secret. Les vides creusés dans l’armée italienne depuis le mois de décembre avaient motivé le rappel sous les drapeaux de 33 000 hommes de la classe 1875 et de 25 000 hommes de la classe 1874, et le départ du général Baldissera indiquait, à lui seul, que l’envoi des renforts allait continuer.

    On décidait, en effet, l’envoi d’une division entière sous le commandement du général Heusch. Cette division, comprenant 12 000 hommes, fut armée du nouveau fusil à petit calibre. Avec les renforts accessoires, elle devait porter à 50 000 Italiens le chiffre des troupes d’Afrique, non compris les auxiliaires indigènes (Ce chiffre ne fut jamais atteint. Baldissera n’eut jamais plus de 41 000 Italiens à sa disposition).

    Pendant ce temps, les manœuvres de Ménélik continuaient autour d’Adigrat par un lent mouvement tournant, menaçant de plus en plus la ligne d’opérations italienne. Le Mareb était franchi, et l’ancien champ de bataille de Gundet occupé, dès le 24 février, par les troupes de Mangacha et d’Olié.

    Le major Ameglio et plusieurs bataillons étaient aussitôt envoyés vers Gundet, où l’ennemi se tint sur la défensive, tandis que les ras Agos et Sebat se dirigeaient vers l’est et le nord d’Adigrat et tombaient sur la ligne d’opérations italienne. Au même instant, Ménélik faisait annoncer l’envoi de 10 000 hommes pour occuper l’Aoussa, du côté d’Assab, dont le gouverneur demandait aussitôt des renforts.

    Le 25 février, le ras Sebat livrait un combat, au Nord-Est d’Adigrat, au colonel Stevani, qui dégageait momentanément la ligne de communication. Au même moment, pour soutenir l’action des bataillons envoyés vers le Mareb, et pour inquiéter Ménélik, Baratieri faisait une démonstration vers Adoua avec quatorze bataillons. Mais, après avoir constaté les fortes positions des Abyssins, les Italiens rentrèrent à Adigrat.

    Toutes ces manœuvres sans résultat, inquiétaient de plus en plus l’opinion italienne, qui réclamait des mesures énergiques.

    Lors de l’embarquement des dernières troupes de la division Heusch, le 29 février, le roi d’Italie se rendit à Naples pour encourager les troupes. On avait déjà annoncé le départ du général Baldissera et fait prévoir l’envoi de nouveaux renforts. Le roi était à peine revenu de Naples que le télégraphe apportait la nouvelle du désastre d’Adoua.

    Depuis la reddition de Makallé, Baratieri, comprenant que ses forces étaient insuffisantes pour l’offensive, n’eut plus qu’une pensée : se faire attaquer par Ménélik et se réserver, pour lui infliger une défaite, les avantages d’une position fortement organisée. Aussi, nous le voyons, pendant tout le mois de février, manœuvrer devant son adversaire, qui, de son côté, imbu de la même idée, cherchait à profiter de sa supériorité numérique pour menacer les communications de Baratieri, l’affamer et l’obliger à attaquer.

    Ce fut cette dernière tactique qui réussit, grâce à l’avantage que possédait Ménélik de pouvoir s’approvisionner plus facilement que son adversaire et surtout de pouvoir attendre.

    Le 26 février, l’armée italienne faisait des démonstrations entre Adigrat et Adoua ; le 27, le général Baratieri était à Sauria, d’où il faisait opérer une reconnaissance offensive. Le colonel Stevani surveillait toujours la ligne de retraite vers Debra-Damo, où il avait battu la veille le ras Sebat, qui était venu menacer la ligne d’étapes. Le major Ameglio s’opposait vers Gundet aux mouvements excentriques des Choans.

    Pour intimider Ménélik, le général Baratieri fit incendier tout le pays. Mais, n’ayant plus même six jours de vivres à sa disposition, ne trouvant pas la sécurité pour ses ravitaillements et ne comptant plus sur des renforts, il dut, le 28 février, se décider soit à la retraite, soit à une démonstration offensive qui pût lui permettre de se retirer ensuite en conservant l’honneur des armes.

    Le 28 au soir, il réunit en conseil les généraux ; tous se prononcèrent contre la retraite. Dans la nuit, le général Baratieri se décida à l’offensive et prépara son ordre de mouvement.

    Ménélik était resté dans la conque d’Adoua, tenant son armée, estimée par Baratieri à 80 000 hommes au moins, sous la protection d’avant-gardes placées sur les routes d’Abba-Garima, de Meriam-Sciavitu et de Darotacle. C’est à ces avant-gardes que se heurtèrent les Italiens.

    Les colonnes italiennes (le général da Bormida à droite, le général Arimondi au centre, le général Albertone à gauche, le général Ellena en réserve) partirent le 29, à 9 heures du soir.

    A 6h30 du matin, le général Albertone, qui s’était imprudemment avancé sur la route d’Abba-Garima, à 7 kilomètres au delà du point fixé, sans se relier au général Arimondi, engagea le combat. A 8h30, il demandait des renforts au général Baratieri, qui, arrivé au mont Raïo, donna des ordres pour le faire appuyer par la brigade da Bormida. Cette brigade se laisse attirer dans une direction contraire, avançant isolée pendant 5 kilomètres.

    Les brigades Albertone et da Bormida, entourées de toutes parts, furent presque détruites par les attaques furibondes des Abyssins. Ceux-ci, rampant comme des panthères, se précipitaient à l’arme froide sur les Italiens, qui eurent à peine le temps de se servir de leurs armes. Les fuyards empêchèrent le tir de l’artillerie et jetèrent le désordre dans les brigades Arimondi et Ellena, qui s’avançaient au secours des deux autres.

    Dès 9h30 du matin, la déroute était complète, et la poursuite, énergiquement menée par la cavalerie galla, empêcha tout ralliement. Baratieri se retira presque seul sur Adi-Caïé, où il arriva le 2 mars à 9 heures du matin après avoir parcouru 120 kilomètres.

    Les Italiens perdirent 10 500 hommes tués ou blessés, 2 000 prisonniers, toute leur artillerie et leurs bagages. Leur armée n’existait plus, et, les jours suivants, les fuyards qui avaient pu échapper à la cavalerie galla et aux gens du pays, arrivèrent peu a peu à Asmara. 

    La colonie d’Erythrée était à la discrétion de Ménélik, qui dédaigna de pousser ses succès plus avant.

    La nouvelle de la bataille d’Adoua, parvenue en Italie, y produisit une émotion indescriptible. Des troubles affectant une forme subversive pour la monarchie se produisirent dans un grand nombre de villes du royaume, et M. Crispi, sous la pression de l’opinion publique, dut démissionner le 4 mars.

    Après de nombreuses tentatives pour former un ministère suivant ses goûts, le roi, malgré sa volonté arrêtée de poursuivre la guerre et de relever, avec l’honneur militaire, le prestige de l’armée italienne, se vit obligé, devant les troubles, qui devenaient, surtout à Milan, de plus en plus sérieux, et devant les manifestations de la Chambre, de cesser d’écouter les suggestions de M. Crispi et de faire appel au général Ricotti.

    Celui-ci se chargea, le 9 mars, de former un cabinet. La présidence en fut confiée au marquis di Rudini, partisan bien connu de la Triple alliance, mais également désireux de diminuer les dépenses et de modérer les ambitions des « africanistes ».

    On ne pouvait cependant pas cesser les hostilités aussitôt après un désastre. Des pourparlers furent engagés avec l’Allemagne et l’Autriche au sujet de la continuation de la guerre. 140 millions furent votés par le Parlement. Et une impulsion plus vive fut donnée aux envois des renforts, malgré les désertions nombreuses qui dénotaient le peu d’enthousiasme des troupes. En même temps, des négociations étaient ouvertes avec Ménélik, auprès duquel le général Baldissera, arrivé à Asmara vers le 10 mars, envoya aussitôt le major Salsa.

    A peine arrivé au camp choan, l’officier italien y assistait à une revue de 80 000 hommes passée par Ménélik, qui tint à lui faire constater l’état de ses troupes, de son armement et de ses approvisionnements.

    Les pourparlers, engagés à la fois pour conclure la paix et pour obtenir la délivrance du major Prestinari, qui, après la bataille d’Adoua, s’était laissé enfermer avec un millier d’hommes et 300 malades dans Adigrat, parurent tout d’abord faire des progrès rapides. Ménélik acceptait, contre la renonciation des italiens au traité d’Ucciali, de reconnaître leur domination jusqu’au Mareb. Mais, devant les nouvelles exigences des Italiens, qui voulaient constituer le Tigré en royaume indépendant sous un roi désigné par eux, les négociations furent rompues vers le 20 mars, et le général Baldissera dut alors s’occuper de rechercher les moyens de délivrer Prestinari.

    Dès son arrivée à Massaouah, le général Baldissera, dans l’attente d’une offensive menée à fond de la part des Choans, avait pris toutes les mesures pour organiser la défense de la place en y faisant même concourir le feu des navires de guerre ancrés dans la rade. En même temps, il donnait l’ordre de concentrer les restes de l’armée à Asmara. Puis, devant l’inaction de Ménélik, il se rendit dans cette dernière place et reconstitua les restes épars de l’armée du général Baratieri, avec lesquels il put reformer six bataillons indigènes et quelques bataillons italiens. Enfin, il prit ses mesures pour tâcher de secourir Kassala, menacé par les Derviches, et de délivrer Adigrat, étroitement investi par les Abyssins.

    Le général Baratieri fut traduit le 8 juin devant un conseil de guerre siégeant à Adoua et présidé par le lieutenant général Delmaino. Défendu par le capitaine du génie Cantoni, il fut seulement reconnu coupable d’avoir engagé la bataille du 1er mars dans des conditions qui rendaient la défaite inévitable. Il fut acquitté le 14 juin.

     

     

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