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  • 27 février 2014 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     

     

    La bataille du Cap Sicié ou bataille de Toulon

    D’après « Histoire maritime de France au dix-huitième siècle » – Henri Rivière – 1855

     

    La marine avait un double rôle à remplir, soit qu’elle se liât aux opérations de terre, soit qu’elle agît pour son propre compte. C’est sur son double théâtre d’action que nous allons la suivre.

    La défection du roi de Sardaigne et la neutralité du roi de Naples avaient isolé les Espagnols en Italie, et ils avaient été acculés sur les frontières du royaume de Naples. La ligue de Francfort rétablit leurs affaires. Don Carlos se mit à leur tête, battit les Autrichiens à Velletri, et les ramena jusqu’à Bologne. De son côté, la France, qui n’avait plus aucun ménagement à garder avec la Sardaigne, s’empara du comté de Nice et de la Savoie. En même temps, 20 000 Français, sous les ordres du prince de Condé se joignirent à 30 000 Espagnols que commandait don Philippe, et tous ensembles passèrent le Var (1er février 1744).

    Pour que ces deux armées du prince de Conti et du roi don Carlos pussent frapper un grand coup en Italie, il fallait qu’elles se donnassent la main, et, comme Gênes continuait à garder sa neutralité, il devenait nécessaire qu’une flotte croisât sur les côtes d’Italie, pour leur fournir à chaque instant les vivres et les munitions dont elles pourraient avoir besoin.

    Déjà 16 vaisseaux espagnols, commandés par don José Navarro, avaient été chargés de cette mission ; mais, tombés au milieu de l’escadre de l’amiral Matthews, ils avaient été chaudement poursuivis et forcés de se réfugier à Toulon. On résolut en conséquence de leur adjoindre un nombre de vaisseaux français suffisant pour qu’ils pussent sortir sans avoir rien à redouter des Anglais et seconder le plus efficacement possible les opérations de l’armée de terre.

    Ce fut l’amiral de Court que l’on chargea de l’organisation de cette flotte. Quoique âgé de 80 ans, M. La Bruyère de Court avait conservé beaucoup de feu et d’activité ; il avait assisté à la plupart des événements maritimes du règne de Louis XIV, et avait servi en qualité de capitaine de pavillon à bord du Foudroyant, que montait le comte de Toulouse à la bataille de Velez-Malaga. Depuis ce temps, il avait toujours servi avec distinction et n’avait point oublié comment l’on se battait ; car, à l’époque où il avait cessé de faire la guerre, il était déjà dans la maturité de l’âge et du talent.

    Arrivé à Toulon, M. de Court trouva la flotte espagnole dans un assez grand désordre, ce qui arrive toujours à une marine quand elle est forcée de faire des armements hors de proportion avec ses ressources. Les vaisseaux étaient armés à la hâte, les canonniers peu exercés ; l’amiral lui-même, don José Navarro, ancien officier milanais, avait trop rapidement passé du service de terre à celui de mer pour être un excellent marin. Les officiers manquaient.

    M. de Court obvia à ces inconvénients en complétant les officiers espagnols par des officiers français, en exerçant les canonniers à terre et en excitant leur émulation par des prix et des récompenses. Bientôt sa flotte fut dans un état convenable, ce ne fut pas toutefois sans tiraillement.

    Une certaine mésintelligence existait entre les deux marines, la manie de se vanter des Espagnols excitant les railleries des Français, et les railleries de ceux-ci exaspérant leurs alliés. L’amiral lui-même avait été plusieurs fois obligé de combattre la morgue de don José Navarro, qui ne le lui pardonnait pas. Aussi le moral de la flotte s’en ressentait.

    Quoiqu’elle se composât de 28 vaisseaux et qu’elle eût une assez belle apparence, c’était une de ces flottes pour ainsi dire sans couleur, telles qu’on en a au renouvellement de la guerre après une longue paix, incertaines elles-mêmes de ce qu’elles valent, parce qu’elles n’appuient leur instruction que sur des exercices de rade, et leur confiance que sur des théories et des traditions.

    Le succès peut en un jour les rendre redoutables et expérimentées en leur donnant la pratique du combat et la conscience de leur mérite ; mais un revers les compromet et peut les perdre, parce que, ne croyant plus dès lors à des théories dont la pratique les a trahies, elles n’ont plus rien pour s’appuyer et flottent à l’aventure de l’indécision au découragement.

    Par d’autres motifs, la situation de la flotte anglaise, bien qu’elle se composât de trente et quelques vaisseaux, n’était pas meilleure. L’amiral Matthews était venu remplacer l’amiral Haddock. L’intérim avait été rempli par le vice-amiral Lestock, qui avait espéré que le commandement lui resterait. On l’avait cru également dans la flotte et on s’était habitué à lui obéir. Il éprouva donc un grand désappointement en se voyant remplacé, et il le communiqua d’autant plus facilement à ses capitaines que Matthews avait une réputation qui le faisait craindre. Il était en effet connu pour la sévérité de sa discipline et la rigueur avec laquelle il se faisait obéir.

    Soit qu’il eût cédé à un mouvement d’humeur, soit qu’il eût voulu tâter son amiral, Lestock, négligeant l’ordre qu’il en avait reçu, n’envoya point de frégate à sa rencontre lors de son arrivée dans la Méditerranée. Ce manque d’égards, dans lequel Matthews vit un outrage, devait l’irriter profondément, et dès leur première entrevue, il en fit à Lestock des reproches publics. Lestock était froid, dénigrant et rancunier. Il ne pardonna jamais à son chef, et rechercha non seulement la popularité dans sa propre escadre, mais se fit encore le consolateur et le soutien de tous les mécontents de la flotte.

    Le désaccord fut bientôt à son comble entre les deux amiraux, qui se montrèrent aussi peu disposés l’un que l’autre, le lieutenant à seconder son amiral, et l’amiral à traiter favorablement son lieutenant.

    Ce fut dans ces dispositions que, le 19 février, les deux flottes sortirent, celle de M. de Court de Toulon, pour se rendre à sa destination, celle de l’amiral Matthews des îles d’Hyères, pour l’en empêcher.

    Elles passèrent trois jours à s’observer et à chercher à se gagner au vent. Le soir, M. de Court mouillait aux Islettes, l’amiral Matthews aux îles d’Hyères, en laissant au dehors quelques frégates comme éclaireurs.

    Le 22 février, la sortie parut décisive. Vers dix heures du matin, par une brise d’Est assez ronde, les ennemis étaient en présence les uns des autres.

    La flotte française avait le cap au sud, les amures à bâbord, et relevait le cap Sicié au nord-est. Les Anglais étaient au vent, à bonne distance, avec le même cap et les mêmes amures. Les deux flottes étaient divisées on trois escadres ; les deux amiraux, Matthews et M. de Court, au centre ; le contre-amiral Rowley et le lieutenant général Gabaret à l’avant-garde ; le vice-amiral Lestock et l’amiral espagnol don José Navarro à l’arrière-garde.

    Toutefois ces escadres ne se correspondaient pas, car la division du contre-amiral Rowley égalait en nombre les deux divisions de M. Gabaret et de M. de Court. Don José Navarro, avec ses 16 vaisseaux espagnols, avait par son travers le corps de bataille de l’amiral Matthews et l’arrière-garde du vice-amiral Lestock.

    Vers onze heures et demie, l’amiral Matthews voyant que la flotte française continuait sa route au sud, et craignant qu’elle ne voulût l’attirer vers le détroit de Gibraltar, où elle pourrait se joindre à une flotte venue de Brest, l’amiral Matthews hissa le signal du combat.

    S’il avait pu compter sur sa flotte, il aurait eu devant lui la plus belle perspective. Les Espagnols, en effet, allant à petites voiles, étaient restés en arrière et avaient laissé un assez grand intervalle entre eux et le corps de bataille. Matthews, franchissant promptement avec une bonne brise la distance qui le séparait de l’ennemi, pouvait pénétrer par cet intervalle et les accabler avant que M. de Court eût pu virer de bord pour venir à leur aide.

    Mais pour des vaisseaux qui tentent un pareil coup, il ne faut ni hésitation ni délai ; il faut que tous frappent ensemble avec la rapidité de la foudre. Or ce n’était pas le cas des vaisseaux anglais. A peine Matthews eut-il hissé son signal qu’il s’aperçut que plusieurs d’entre eux ne se disposaient qu’avec lenteur à serrer leurs distances et que l’amiral Lestock restait décidément en arrière.

    D’ailleurs la brise mollissait. Il renonça donc à son projet, devenu impossible, de couper la division de don Navarro ; mais, se voyant en partie abandonné par ses capitaines, il voulut du moins marcher à l’ennemi avec ceux d’entre eux qui lui restaient fidèles, et, sans se donner la peine de former sa ligne de bataille, ce qui eût été trop long par le peu de brise qu’il y avait, il signala de laisser porter sur la ligne franco-espagnole.

    La manœuvre du vice-amiral Lestock semblait offrir à M. de Court l’occasion d’un mouvement semblable à celui que Matthews avait voulu tenter.

    On lui a reproché en effet de n’avoir point viré de bord pour couper l’arrière-garde anglaise du corps de bataille et tomber ensuite à volonté sur l’une de ces deux escadres. Mais pour un tel mouvement, il y a à remplir des conditions mathématiques auxquelles n’ont point eu égard les critiques qui le lui ont prescrit, conditions qui ne sont appréciables que sur le champ de bataille, et que M. de Court ne jugea point exécutables, surtout par une brise molle et variable qui rendait toute précision impossible dans une telle évolution.

    Il lui fallait en effet abandonner d’abord la ligne perpendiculaire du vent, sur laquelle il se trouvait, pour se ranger au plus près, exécuter alors son virement de bord, et supposer, ce qu’il démontra plus tard n’avoir pu être, que la nouvelle direction portât précisément au point de séparation de la ligne anglaise. Toutefois, en supposant que cela eût été, il est certain que Matthews se fut aperçu de l’intention de l’amiral français ; alors il n’eût eu besoin que d’agir à peu près comme l’avait fait l’amiral Rooke à la bataille de Velez-Malaga, quand il s’était aperçu que Villette-Mursai voulait couper l’avant-garde de Shovel, c’est-a-dire que, se trouvant au vent, à une assez grande distance, et portant largue sur les Français, il n’eût eu qu’à signaler à sa flotte de virer tout à la fois, et de se ranger sur l’autre ligne du plus près, tribord amures.

    L’amiral français n’eût donc obtenu d’autre résultat de sa manœuvre que de se rapprocher de l’ennemi, et peut-être dans une situation moins favorable que celle qu’il occupait, puisque, en évoluant avec une brise incertaine, il eût sans doute dérangé sa ligne de bataille. M. de Court ne commit pas cette faute, et il attendit l’attaque de Matthews, en signalant toutefois aux Espagnols de serrer leur distance le plus tôt possible.

    La brise avait tellement molli que, après avoir hissé le signal du combat à onze heures et demie, ce ne fut que vers une heure que le Namur, vaisseau de 100 canons, que montait l’amiral Matthews, se trouva par le travers du Royal-Philippe, vaisseau également de 100 canons, que montait l’amiral don Navarro, et le Barfleur, de 90, contre-amiral Rowley, par le travers du Terrible, de 90, où M. de Court avait son pavillon.

    Les autres vaisseaux anglais n’avaient, nous l’avons vu, suivi ce mouvement qu’avec beaucoup de mollesse.

    Les deux amiraux, pour donner du cœur à leurs capitaines, engagèrent, avec la plus grande intrépidité, à portée de pistolet. Tous, d’ailleurs, ne se comportaient pas avec autant de mauvais vouloir. Matthews eut d’intrépides seconds dans ses matelots, le capitaine Forbes, sur le Norfolk, et le capitaine Cornwall, sur le Marlborough. La Princesa, le Bedford, le Dragon et le Kingston, qui formaient l’avant-garde de la division de l’amiral Matthews, firent également leur devoir. Tous ces vaisseaux, dans leur ardeur, étaient sortis de la ligne, que les variations de la brise rendaient d’ailleurs très difficile à garder, et le combat s’était presque changé en mêlée.

    Le Namur et le Marlborough avaient dirigé tous leurs coups sur le Royal-Philippe, le plus beau vaisseau de la marine de cette époque, dont les murailles avaient 37 pouces d’épaisseur. Les plus gros de la marine française n’en avaient que 24. Attaqué par ces deux redoutables ennemis, le Royal-Philippe essuie bientôt des avaries graves ; il perd en même temps son capitaine, M. de Géraldin. L’amiral don Navarro reçoit deux contusions, l’une au pied, l’autre à la tête. C’était un homme sans énergie et sans courage. Il remet le commandement à M. de Lage de Cueilli, et descend à la cale.

    Quelques-uns de ses officiers, gravement blessés, s’étonnent de le voir et le conjurent de remonter ; le sergent de garde lui-même hésite à le laisser entrer. « Général, lui dit-il, vous n’êtes pas blessé ». Don Navarro supporte ces humiliations, va tranquillement s’asseoir sur un câble, et y reste la tête plongée dans ses mains, conservant ainsi jusqu’au bout le singulier courage et l’étrange impassibilité de sa démoralisation. Toutefois, de Lage de Cueilli avait pris le commandement et communiqué toute son audace à l’équipage.

    Les ennemis souffraient à leur tour. Le grand mât et le mât d’artimon du Marlborough venaient de tomber, et, en atteignant dans leur chute son brave commandant Cornwall, avaient mis fin à ses souffrances. Il avait eu en effet, quelques instants auparavant, les deux jambes emportées par un boulet. Son neveu, qui portait le même nom que lui, venait de prendre le commandement et redoublait ses efforts, aiguillonné par la douleur d’avoir perdu son chef et le désir de le venger. Quant au Namur, ses voiles étaient en lambeaux, ses agrès brisés, ses mâts chancelants.

    Il est vrai que les matelots du Royal-Philippe, l’Hercule, de 60 canons, commandé par don Côme Alvarez, et l’Amérique, de 56, commandé par don Annibal Petrouchy, avaient abandonné la partie et s’étaient laissés tomber sous le vent. Le Royal-Philippe, après cette lutte acharnée, n’était plus qu’un débris, et, quoiqu’il portât encore fièrement ses couleurs, il eût suffi d’un vaisseau frais pour le forcer de se rendre.

    Matthews regarde autour de lui, et n’en voit aucun disposé à s’approcher. Tous, avec une mollesse qu’on aurait pu taxer de lâcheté, si elle n’eût pas été un parti pris, se contentaient de canonner à grande distance les vaisseaux de queue de la ligne espagnole. Il jette alors les yeux sur son matelot d’arrière, le Marlborough, et, s’adressant à son commandant : – Que pensez-vous du combat, Cornwal ? lui dit-il. – Rien de bon, amiral, reprend celui-ci. Puis il ajoute avec indignation, en montrant l’arrière-garde anglaise qui se tenait au loin sous petites voiles : – Mais que fait donc l’amiral Lestock ?

    Matthews répond par un geste désespéré ; puis, tout à coup, et comme se décidant à un dernier effort : – Je vais attaquer les Espagnols ; êtes-vous prêt à me suivre ? crie-t-il à Cornwall. – Oui, amiral, répond Cornwall. Et le Marlborough oriente ce qui lui reste de voiles, quand son commandant a le bras emporté par un boulet et tombe sans connaissance. Matthews voit alors qu’il n’y a plus rien à faire du Marlborough, et le fait remorquer hors du combat par les embarcations de l’escadre. Il essaye en même temps, et comme dernier moyen contre le Royal-Philippe, de l’expédient déjà vieilli du brûlot.

    Ce petit bâtiment, qui était une galère, et que l’on appelait l’Anne, était commandé par un brave homme, le capitaine Mackay. Il jure à l’amiral de réussir ou de mourir. L’attention des combattants, dans ce moment de lassitude, s’occupe de cette tentative, qui deviendra un signal de défaite ou de victoire ; car les deux adversaires sont épuisés par le combat. Le petit bâtiment s’avance hardiment et devient un point de mire pour les vaisseaux espagnols qui sont à portée. Le capitaine Mackay, voyant qu’il expose inutilement ses hommes en les gardant sur le pont, les fait descendre dans le canot qui se trouve derrière le brûlot, et reste seul au gouvernail.

    Le désordre et la confusion se mettent alors à bord du Royal-Philippe, qui, ne pouvant plus manœuvrer, se trouve exposé sans secours à ce terrible moyen de destruction. On parle d’amener le pavillon. Les matelots avaient abandonné leurs batteries. De Lage de Cueilli s’adresse alors à l’équipage et le somme de retourner à son poste.

    Son courage et son sang-froid dominent cette multitude effrayée ; les canonniers sont de nouveau à leurs pièces ; les officiers, qui ont reçu les ordres de de Lage, promettent avec une voix assurée et joyeuse une récompense à qui atteindra le brûlot. Les coups deviennent meilleurs ; on s’aperçoit que le brûlot marche moins vite et que bientôt peut-être il va couler.

    En même temps, deux officiers espagnols, l’enseigne don Pedro Arigoni et le garde de la marine don Juan Gaioso, se jettent dans un canot pour tâcher d’aller écarter le brûlot du Royal-Philippe. Le brûlot leur tire quelques coups de pierrier ; mais, en nageant sur son avant, ils évitent d’en être atteints. Ils n’en étaient plus qu’à quelque distance, lorsqu’il sauta tout à coup avec un bruit épouvantable. Son intrépide capitaine, Mackay, s’apercevant qu’il coulait bas d’eau, y avait mis le feu, espérant qu’il aurait le temps de dériver sur le Royal-Philippe.

    Quant à lui, voulant tenir la promesse qu’il avait faite à l’amiral Matthews, il avait coupé l’amarre de l’embarcation qui se trouvait derrière, et dans laquelle ses hommes étaient descendus, et il s’était tenu à l’avant de la galère : il sauta avec elle. Pendant quelque temps, on distingua son uniforme rouge à travers les flammes et la fumée ; puis il disparut dans les flots au milieu des débris de son navire.

    Cependant à l’avant-garde, on combattait avec une grande vigueur. Rowley avait, comme Matthews, engagé à portée de pistolet, et comme lui, il avait trouvé d’intrépides seconds dans ses matelots, le capitaine Osborne, qui montait la Princesse Caroline, et le capitaine Hawke, qui montait le Berwick. Ce dernier avait soutenu un beau combat contre le Poder, premier vaisseau espagnol, commandé par don Rodrigo Urutia, qui avait contraint la Princesa et le Somerset à sortir de la ligne. Hawke, s’apercevant que personne ne se disposait à prendre la place de la Princesa et du Somerset, s’était alors avancé, et, en lâchant à portée de pistolet toute sa bordée au Poder, il avait été assez heureux pour lui tuer vingt-sept hommes et lui démonter sept canons de sa batterie basse. La lutte avait continué quelque temps avec beaucoup d’acharnement, mais elle n’était plus égale pour le Poder, qui avait été contraint d’amener.

    Toutefois ce n’était qu’un triomphe partiel ; à part Rowley, ses matelots et quelques vaisseaux, les capitaines anglais montraient à l’avant-garde la même mollesse qu’au corps de bataille. Il en était résulté que le Barfleur, n’étant plus appuyé du Berwick, avait plié devant le Terrible, et que les vaisseaux engagés, dégréés et maltraités, dérivaient sans ordre sur la ligne française, qui gagnait ainsi l’avantage du vent.

    Au moment de vaincre, M. de Court eut les hésitations d’un noble cœur. Avec ses vaisseaux, bien conservés en ligne et en meilleur état, il pouvait, en faisant virer son avant-garde, prendre Rowley entre deux feux et l’accabler ; mais il apercevait au loin la ligne espagnole dispersée, le Royal-Philippe prêt à succomber, et d’ailleurs, il n’avait point assez de confiance dans la résistance des Espagnols pour retarder de leur porter secours. Si Lestock, en effet, se décidait à agir, ils couraient les plus grands dangers. M. de Court exprima à M. d’Orves, son capitaine, ses regrets de cette victoire qui lui échappait, et après avoir fait virer son escadre vent devant par la contre-marche, il laissa porter entre les Anglais et les Espagnols.

    Il arriva au moment où le brûlot venait d’éclater. Il jeta aussitôt une centaine d’hommes à bord du Royal-Philippe pour le mettre en état de résister à une nouvelle attaque, et reprit en même temps le Poder, qui dans son état de délabrement, était tombé sous le vent. L’amiral Matthews n’essaya pas de recommencer le combat ; il venait de transporter son pavillon sur le Russel, le Namur ne pouvant plus manœuvrer.

    La nuit commençait à venir. Matthews amena le signal de combat, rallia le contre-amiral Rowley, qui, après s’être un peu retiré du désordre où il était, avait viré de bord sur les traces de M. de Court, et, rejoint par le vice-amiral Lestock, fit tenir le vent à toute la ligne anglaise.

    La flotte franco-espagnole, remorquant ceux de ses vaisseaux qui étaient endommagés, fit voile vers Alicante et Carthagène. Pendant la nuit, elle brûla le Poder, qui, coulant bas d’eau, ne pouvait la suivre et courait le risque de tomber entre les mains des Anglais. De leur côté, ceux-ci perdirent le Marlborough, qui sombra sous voiles, et dont on ne put sauver qu’une vingtaine d’hommes et le commandant.

    La perte de chacune des deux flottes, dans cette bataille indécise de Toulon, fut à peu près de 7 à 800 hommes tués ou blessés.

    Le lendemain 23, les deux flottes étaient encore en présence, mais à une grande distance l’une de l’autre. L’amiral Matthews, impatient de réparer son échec de la veille, laissa porter en ordre de front sur la flotte ennemie, qui continua sa route sans s’inquiéter de son attaque.

    Comme la brise était très faible, la journée entière se passa à ne gagner qu’un espace insignifiant. A cinq heures du soir, s’apercevant que, s’il atteignait les alliés, ce ne serait qu’au milieu de la nuit, Matthews fit cesser la chasse.

    Le lendemain, 24 février, vingt vaisseaux français et espagnols étaient encore en vue. Matthews voulut mettre au défi la mauvaise volonté du vice-amiral Lestock et lui ordonna de les poursuivre. Nul ordre ne pouvait être plus agréable à celui-ci, qui espérait prendre quelques vaisseaux aux yeux de toute l’escadre et sous ceux de son chef, mais sans lui. Justement la brise le favorisait ; en quelques heures, il gagna beaucoup de terrain. Ce fut précisément à cet instant que Matthews hissa le signal de ralliement, ce qui força Lestock à revenir sur ses pas. Si Matthews ne céda point en donnant cet ordre à un coupable sentiment de jalousie, il commit une grave imprudence qu’il devait cruellement expier.

    Dès lors les ennemis se perdirent de vue, et le lendemain la flotte alliée entra à Carthagène. Chose difficile à croire ! Bien que les Français se fussent conduits avec le plus noble dévouement à la bataille de Toulon, ils furent accueillis par les outrages et les injures des Espagnols, et le gouverneur de Carthagène fut obligé de publier un édit menaçant d’un châtiment quiconque insulterait les Français.

    En revanche, le peuple portait en triomphe les officiers espagnols et le pusillanime don Navarro lui-même, dont la blessure au pied avait été tellement légère que, le lendemain de l’action, rendant visite à M. de Court, il avait pu monter à bord sans difficulté. Le roi lui donna le grade de lieutenant général, le décora du titre de Castille et le fit duc de la Victoria. Ainsi le facile orgueil des Espagnols, ne pouvant grandir ni les hommes ni les événements, en cachait la nullité sous des titres et des noms pompeux. Par un contraste pénible, l’amiral de Court, accusé par l’Espagne, fut disgracié par le gouvernement français et exilé à sa terre de Gournay.

     

     

  • 2 commentaires à “Le 22 février 1744 – La bataille du Cap Sicié”

    • Pinon on 4 juillet 2018

      malgré ses soi-disants détails, un RÉCIT médiocre et bien trop partial, qui ne tient guère compte de l’analyse des sources et de la rigueur historique qu’un lecteur est en droit d’attendre.

      • Au fil des mots et de l'histoire on 4 juillet 2018

        Bonjour monsieur,
        Nous avons bien pris en compte vos remarques et votre commentaire (unique en son genre et il en faut) a retenu notre attention.
        Nous relatons des faits historiques de notre histoire, tirés au hasard de nos recherches sur internet et de nos lectures.
        Nous citons toujours nos sources afin de ne jamais nous accaparer les textes que nous publions.
        Nous ne cherchons en aucune manière la notoriété mais simplement le désir de d’honorer d’Honorables Anciens qui ont oeuvré pour le rayonnent de notre France.
        En lisant votre commentaire, je peux me permette une question?
        En 1744… vous y étiez?..
        Si d’aventure la lecture de nos articles en ligne ne vous intéresse plus, je vous invite fortement à ne plus vous connecter sur notre blog.
        A titre d’information, ce texte est tiré de : D’après « Histoire maritime de France au dix-huitième siècle » – Henri Rivière – 1855
        Cordialement

    Répondre à Au fil des mots et de l'histoire


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