• 22 février 2014 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     la prise de Saigon

     

    La prise de Saïgon

    D’après « Abrégé de l’histoire d’Annam » – Alfred Schreiner – 1906

     

    On était depuis cinq mois à Tourane sans résultat autre que celui de voir fondre les ressources matérielles et les effectifs. Au point de vue militaire, au point de vue aussi du moral et de l’hygiène des troupes, une diversion s’imposait. Le vice-amiral Rigault de Genouilly, qui entre-temps s’était renseigné sur la Basse-Cochinchine, et avait acquis la conviction que la prise de Saïgon porterait un coup dix foix plus sensible à l’ennemi que celle Tourane, décida, fin janvier 1859, de conduire une expédition dans le Sud.

    Le 2 février, l’amiral, laissant à Tourane une partie de ses forces sous le commandement du capitaine de vaisseau Toyon, mit le cap sur Saigon avec les deux corvettes à vapeur le Phlégéton et le Primauguet, les trois canonnières l’Avalanche, la Dragonne et l’Alarme, l’aviso espagnol El Cano, les trois transports la Saône, la Meurthe et la Durance, plus quatre navires de commerce.

    Dans la matinée du 10 février, il forçait l’entrée du Cap Saint-Jacques en détruisant les deux ouvrages qui la défendaient. Le 11, il entra en rivière, et les obus du Phlégéton mirent le feu au fort de Cần Giờ. Les navires remontèrent avec précaution le cours d’eau, faisant taire successivement, le 13, 1e 14 et le 15, les forts (Ông Nghĩa, Chà-Là, Xóm Rẫy et Tam-Ky) établis le long des rives. A cette dernière date, il fut rejoint par Mgr Lefebvre qui, échappant aux recherches des mandarins (sa tête avait été mise à prix), venait se réfugier à bord des navires français. Les renseignements fournis par le prélat sur le pays et les défenses de Saïgon permirent d’avancer avec plus de hardiesse. Le 16 au soir, les bâtiments arrivaient en vue de la place.

    Avant de parler des opérations de l’attaque, il convient de dire quelques mots de la topographie des lieux ainsi que des ouvrages qui défendaient la ville. Du côté de l’Est, celle-ci est bordée en arc de cercle rentrant par le Tân Bình Giang, ou Sông Bến Nghé (Rivière de Saïgon). Au Nord, c’est un affluent de cette rivière, le Rạch Thị Nghè — depuis Arroyo de l’Avalanche — qui s’y déverse en suivant une direction générale Ouest-Est. Au Sud, l’Arroyo Chinois, qui s’appelait alors Rạch Binh Đường et le confluent Vàm Bến Nghé, venant droit du Sud-Ouest, débouche dans le Tân Bình Giang vers le sommet de l’arc de cercle.

    Tous ces cours d’eau forment donc un immense fossé défensif, mais, en même temps, une excellente voie d’accès, aussi sont-ils une arme à double tranchant qui, suivant les moyens d’attaque ou de défense, devient dangereuse aux uns ou aux autres. Vers l’Ouest, s’étendait au loin la vaste Plaine des Tombeaux entre Saïgon, centre annamite administratif, et Cholon, centre chinois commercial.

    Une route tracée par le colonel Olivier (elle est devenue dans la suite la Route Haute) reliait les deux centres, indépendamment de l’Arroyo Chinois dont la rive gauche était parsemée d’habitations (paillottes la plupart) et de jardins d’aréquiers.

    Saïgon avait pour défense une citadelle située vers l’angle formé par le cours inférieur du Rach Thi Nghè et le Tân Bình Giang, sur un point élevé du terrain, à environ 400 mètres du Thi Nghè et 800 mètres du Tân Bình. Cette citadelle — on en voit encore des vestiges derrière la caserne d’infanterie — était un carré bastionné dont le côté extérieur avait environ 450 mètres (le développement du front était d’environ 475 mètres). Une porte s’ouvrait au milieu de chacune des quatre courtines ; le fossé, large et profond, était franchi sur quatre ponts en pierre. Construite en 1837, la citadelle avait remplacé celle élevée sous la direction du colonel Olivier et démantelée lors de la prise de Saïgon par les troupes de Minh-Mang en 1835. Le nouvel ouvrage se trouvait à peu près à l’endroit où était l’angle Nord de l’ancien.

    Au Sud de la Rivière, au confluent du Rạch Bần, en aval et à environ 1900 mètres de l’embouchure de l’Arroyo-Chinois, s’élevaient, face à face, deux forts appelés par le peuple Đơn giao khẩu.

    Celui au Rạch Bần, c’est-à-dire sur la rive droite de la rivière, était désigné plus particulièrement par le nom de Đơn cây Trẻ ; celui de la rive gauche n’avait pas, que nous sachions, de nom populaire. Officiellement, ils s’appelaient : le fort du Nord, Tà Binh Pháo et le fort du Sud, Huu Binh Pháo.

    Ainsi compris, ce système de défense était incomplet et mauvais.

    Incomplet, parce que ni l’embouchure de l’Arroyo-Chinois, ni celle de l’Avalanche n’étaient défendues, ce qui laissait la roule libre à tout assaillant venu par eau avec une flotte convenable.

    Ce défaut devenait d’autant plus sensible que :
    - 1° le confluent de l’Arroyo Chinois était à environ 1000 mètres du bastion Sud de la citadelle, par conséquent hors de portée de l’artillerie de la place ;
    - 2° les abords de la citadelle étaient sur-bâtis de cases, complantés de jardins et de végétation arborescente qui masquaient à celle-ci et la Rivière de Saïgon et l’embouchure de l’Avalanche. Il eût fallu à la défense une artillerie lourde pouvant tirer sous de grands angles, et ce n’était pas celle que possédaient les Annamites ; il eût fallu de gros mortiers, il n’en existait pas. La nombreuse artillerie de la place n’a jamais été composée que de pièces en bronze données par la France, de pièces en bronze et en fonte faites dans le pays et mal faites, en totalité de faibles dimensions.

    Les Annamites n’avaient pas à Saigon de canons de 24 que nous sachions, aucune de leurs pièces ne portaient même à 1500 mètres. En 1858, à Tourane, bien autrement défendu que Saïgon, le plus fort calibre dans les forts de la baie n’était que de 16. L’année suivante seulement, des canons de 24 furent amenés de Huế pour armer les ligues de la rivière.

    Le système de défense était mauvais, parce que, sauf pour les deux forts en rivière, il n’y avait ni flanquement ni défense réciproque. Ces deux forts étaient à environ 3000 mètres de la citadelle et à 1900 mètres de l’embouchure de l’Arroyo Chinois ; ils avaient le défaut qu’ont généralement tous les forts de rivière dans les pays plats, c’est de pouvoir être enlevés les uns après les autres, sans que les ouvrages qui se trouvent plus en amont puissent grandement les soutenir ou en rendre l’occupation impossible.

    Le système était mauvais, parce que la citadelle de Saïgon, placée comme elle était, ne commandait rien. Bonne contre un soulèvement populaire et même contre un assaillant s’approchant par terre, elle n’aurait eu de valeur contre une flotte européenne que si elle avait possédé des mortiers très puissants et si des forts solides, bien armés, le long de l’arc de cercle formé par la rivière, avaient empêché tout embossage à bonne portée et obligé l’agresseur de les enlever d’abord successivement ; mais alors encore ses navires se seraient trouvés exposés aux bombes de la citadelle.

    Les divers combats que nous allons relater vont, au reste, fixer le lecteur sur la valeur du système.

    A peine l’escadre, que venait de renforcer l’aviso à vapeur le Prégent, fut-elle en vue des Đơn giao khẩu, c’est-à-dire au coude du fleuve et à portée, que les deux forts ouvrirent le feu. L’un d’eux fut immédiatement réduit au silence ; l’autre, beaucoup mieux armé, ne put être sérieusement attaqué que le lendemain 17. Tous les deux furent enlevés le jour même, celui de la rive droite démantelé, celui de la rive gauche occupé pour servir d’appui aux bâtiments de transport et de convoi, nous disent MM. Bouinais et Paulus (L’Indo-Chine française contemporaine), qui déclarent avoir écrit d’après le rapport de l’amiral.

    Une reconnaissance de la place fut aussitôt faite par le commandant Jauréguiherry, le chef de bataillon Dupré-Déroulède et le capitaine d’artillerie Lacour.

    Le 18 au jour, la place fut canonnée par l’escadre, elle répondit d’abord vigoureusement au feu, mais bientôt elle ralentit son tir par suite des effets de notre artillerie. Il s’agirait maintenant de savoir quel mal nos navires ont éprouvé dans cette affaire ; aucun des auteurs ne songe à le dire ni même à poser la question. Il serait pourtant intéressant d’apprendre si les projectiles annamites arrivaient jusqu’aux navires.

    Quoi qu’il en soit, les troupes furent immédiatement mises à terre et une colonne d’assaut formée à l’abri des habitations qui masquaient la place. Elle se composait des sapeurs du génie (capitaine Gallimard), de deux compagnies d’infanterie de marine, des compagnies de débarquement du Phlégéton, du Primauguet et d’El Cano.

    Cette colonne était commandée par le chef de bataillon Martin des Pallières, elle fut dirigée vers le bastion Sud-Est, le plus voisin et qui continuait à tirer. Une compagnie de chasseurs espagnols suivait à distance, chargée d’appuyer au besoin la colonne d’assaut.

    Un bataillon sous le commandement du lieutenant-colonel Raybaud, se tint en réserve près de la rive. Enfin, le corps espagnol commandé par le colonel Lanzarote et un demi-bataillon de marins avec des obusiers se tenaient prêts à courir sous les murs de la place.

    La colonne d’assaut se fit précéder de tirailleurs dont le seul feu amena les défenseurs à quitter pièces, remparts et citadelle. L’escalade commença, le sergent Martin des Pallières (Henri), frère du commandant, en tête. Ce fut un coup d’audace, car nul ne savait ce qui attendait les assaillants derrière la plongée ; aussi la surprise fut-elle grande lorsqu’on s’aperçut que la place était vide.

    Du côté du Nord, entre la citadelle et l’Avalanche, on se battait aussi : une de nos compagnies s’y trouvait aux prises avec un millier de soldats annamites. Le colonel Lanzarote les rejeta vivement au-delà de l’arroyo. A dix heures du matin, tout était terminé et, dans l’après-midi, les compagnies de débarquement rejoignirent leurs bords, tandis que les troupes s’installaient dans les vastes casernements de la citadelle. Le capitaine de vaisseau Jauréguiberry fut nommé commandant de la place.

    La prise de Saigon nous livra un matériel immense. Deux cents bouches à feu en bronze et en fonte, une corvette, huit jonques de guerre sur chantiers, 20 000 sabres, lances, fusils et pistolets, 85 000 kilogrammes de poudre, des cartouches, des fusées, des projectiles, du plomb en saumon, des équipements militaires, d’immenses approvisionnements de riz, plus la caisse du gouvernement contenant 130 000 francs en barres et en ligatures.

    Cette prise de Saïgon a été glorifiée et exaltée sur tous les tons. Elle eût pu être difficile, dangereuse, elle eût pu nous coûter cher, il n’en a rien été. Du 10 au 18 février inclus, il n’est pas mort, un seul marin de l’escadre venue à Saigon ; l’obituaire publié en fin d’ouvrage par Pallu de la Barrière (Histoire de l’Expédition de. Cochinchine en 1861) ne donne qu’un soldat d’infanterie de marine mort le 17 février et deux le 18. Quant aux blessés, il y a pu en avoir ; peut-être quelques-uns sont-ils morts des suites de leurs blessures. Mais, les chiffres ci-dessus suffisent à démontrer que si, dans ces journées, il a coulé du sang, ce n’est guère du sang français.

    Certainement personne ne se doutait d’un succès aussi facile et le mérite des combattants reste entier, mais il est juste de dire aussi que la victoire a été obtenue bon marché. Nos troupes ont assez de gloire à leur actif, elles ont versé, plus tard, assez de leur sang en Basse-Cochinchine — sans compter les maladies qui fauchaient leurs rangs plus encore que la mitraille — pour qu’il ne soit point nécessaire de grossir ou, disons le mot, de dénaturer les faits.

    L’occupation du pays de Gia Đình fut une vraie révélation, c’est là qu’il convenait de s’établir et se défendre, c’est là qu’il fallait tenir à tout prix en attendant les événements qui devaient surgir, tous moins favorables les uns que les autres : la guerre d’Italie allait éclater et la cour de Pékin s’apprêtait à déchirer le traité non ratifié de Tientsin.

     

     

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