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  • 22 février 2014 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     

     

    L’explosion du cuirassé « USS Maine »

    D’après « La Guerre hispano-américaine de 1898 » – Capitaine Charles-Louis-Marie Bride – 1899

     

    Quel rôle ont joué les États-Unis pendant la période de crise qui précéda l’ouverture effective des hostilités entre l’Espagne et l’Amérique ? Ce rôle est aujourd’hui facile à préciser, au moins dans ses grandes lignes.

    Avant de quitter le pouvoir, dans les premiers mois de 1897, M. Cleveland adressait au Congrès un message qui était de nature à faire réfléchir le cabinet de Madrid : « L’Ile de Cuba, disait M. Cleveland, est si près de nous qu’à peine est-elle séparée de notre territoire. Nos intérêts pécuniaires engagés dans l’Ile occupent le second rang ; ils viennent immédiatement après ceux du gouvernement et du peuple espagnols. On calcule, sur des bases certaines, que les capitalistes américains ont, pour le moins, de 30 à 80 millions de dollars employés en plantations, chemins de fer, exploitations minières et autres entreprises à Cuba. Le mouvement commercial entre les États-Unis et Cuba qui, en 1889, représentait environ 74 millions de dollars, s’éleva en 1893 à près de 163 millions, et en 1894, un an avant le début de l’insurrection actuelle, atteignit encore 96 millions de dollars.
    Les États-Unis se trouvent donc inévitablement impliqués dans la lutte, soit par les vexations, soit par les dommages matériels qu’ils ont à en souffrir ».

    Voilà donc clairement énoncé le motif qu’avaient les Américains de se mêler des affaires de Cuba, affaires américaines autant qu’espagnoles, selon M. Cleveland. Mais il y en avait bien d’autres. Examinons-les avec l’aide de M. Charles Benoist, que l’on ne saurait trop citer en pareille matière.

    La présence à New-York de la junte insurrectionnelle cubaine, qui faisait de cette ville le bureau de recrutement et le centre de ravitaillement des insurgés en ressources de toute nature, hommes, armes, argent ;
    la présence à Cuba de citoyens américains plus ou moins récents, plus ou moins authentiques, mais qui, de par leurs papiers mis en règle, scellés du sceau du Consulat, avaient le droit de couvrir du drapeau de l’Union leurs intrigues et leurs démarches ;
    la présence un peu partout, dans l’immense étendue des quarante-cinq Etats, surtout dans les États du Sud, dans la Floride, vers l’Ilot de Key-West, d’éléments turbulents, aventureux, surexcités et prêts à partir en campagne quand passerait un flibustier, le Lattrada ou le Three-Friends ;
    tout cela, disait M. Cleveland, créait au gouvernement américain des tracas incessants, l’obligeait à une surveillance minutieuse sur les côtes et dans les ports, était pour lui une cause de gros soucis et de grosses dépenses ; et il se fondait là-dessus pour presser l’Espagne d’en finir.

    Il l’en sollicitait, d’ailleurs, par des considérations plus hautes, pour mettre un terme aux maux d’une rébellion et d’une répression également impitoyables, qui, l’une et l’autre, ravageaient et ruinaient l’Ile, l’une sous prétexte de l’affranchir, l’autre à l’effet de la pacifier.

    Pour cette pacification de Cuba, si l’Espagne ne réussissait pas d’elle-même et à elle seule à l’assurer ; s’il était démontré par les événements, ou si elle avouait qu’elle n’y pouvait réussir dans un délai fixé, en recourant à des moyens qu’il indiquait, M. Cleveland proposait les bons et loyaux offices des États-Unis, laissant entendre qu’au cas où le gouvernement espagnol ne les accepterait point, la République américaine imposerait, au besoin, ces bons offices, devenus nécessaires.

    De son côté, M. Canovas, chef du cabinet espagnol, repoussait énergiquement cette proposition de M. Cleveland et du Congrès américain, que les affaires cubaines étaient presque des affaires américaines. Rien, suivant l’homme d’état espagnol, ne se débattait à Cuba qui regardât personne au monde, hormis les Cubains insurgés et les Espagnols, et c’était à l’Espagne seule de se débrouiller avec les rebelles, en vertu de ce principe que chacun est maître chez soi.

    Sans nier que les États-Unis eussent à Cuba des intérêts, M. Canovas soutenait que le gouvernement espagnol, à l’exclusion de tout autre, avait qualité pour les faire respecter et n’y avait jamais failli. Il se refusait à admettre qu’on lui assignât une limite de temps, et, tout en écoutant les avis qu’on lui donnait sans qu’il les demandât, il se réservait d’examiner s’il les trouvait compatibles avec la dignité et la souveraineté de l’Espagne. Il se refusait, d’ailleurs, à soumettre à la régente les décrets réglant d’une façon libérale le sort de Cuba, avant qu’il ne fût évident que « ce que l’Espagne octroie de bonne grâce, on ne l’a ni arraché par la violence, ni surpris par la ruse. Victorieuse, l’Espagne peut donner beaucoup ; mais jusqu’à la victoire, rien ».

    M. Canovas était d’ailleurs soutenu dans sa résistance aux invitations des États-Unis par le sentiment national et un patriotisme exalté. Les marchés étrangers venant de se fermer aux emprunts espagnols, la péninsule avait fait un effort désespéré pour fournir les 400 millions qu’on sollicitait d’elle, après tant d’autres sacrifices, 200 000 hommes à Cuba, 28 000 aux Philippines.

    Le premier ministre ne s’effrayait même pas de l’éventualité d’une intervention armée des États-Unis dans la question cubaine. Il savait mieux que personne que ceux-ci avaient pour eux le nerf de la guerre : l’argent, mais croyait être fixé sur la valeur de l’armée et de la flotte yankees, bien inférieures, pensait-il, à la flotte et à l’armée espagnoles.

    Il pensait que l’Espagne n’ayant pas adhéré à l’acte de Paris de 1886, son gouvernement délivrerait des lettres de marque aux hardis marins de Catalogne et de Biscaye.

    D’autre part, la guerre sur terre ne l’effrayait pas non plus. Napoléon ne s’était-il pas brisé à la résistance des Espagnols sur leur territoire national ? Et au cas probable où la lutte serait circonscrite à Cuba, n’y avait-il pas là-bas 200 000 bons soldats qui sauraient tenir en échec les milices informes des États de l’Union ?

    Néanmoins, M. Canovas voulait à tout prix écarter la guerre, pourvu que ce ne fût pas au prix de l’honneur espagnol ; et les mouvements populaires provoqués aux États-Unis, les résolutions enflammées déposées dans les deux Chambres, la lacération, à New-York, du drapeau espagnol, et la pendaison en effigie du général Weyler ne purent le faire sortir de son calme et le déterminer à jeter son pays dans les pires aventures.

    Cependant, M. Mac Kinley avait remplacé M. Cleveland à la Maison Blanche et le général Woodford était venu représenter les États-Unis à Madrid. Si la froideur entre les diplomates et les cabinets des deux pays était grande, du moins la correction la plus absolue présidait-elle à leurs relations journalières.

    Il semblait même qu’une détente dût se produire à brève échéance entre les deux nations. Le gouvernement espagnol venait de promulguer un décret réorganisant à Cuba les conseils municipaux et les conseils provinciaux ; d’autres garanties avaient été, sinon données, du moins formellement promises, et bien des gens espéraient que l’accord se ferait lorsque M. Canovas tomba sous les balles d’Angiolillo.

    Son successeur, M. Sagasta, avait en Amérique une réputation de faiblesse et d’indécision qui contrastait fort avec celle de fermeté laissée par M. Canovas. Aussi, son arrivée au pouvoir ranima-t-elle les espérances des partisans de l’autonomie absolue de Cuba ou même de son annexion aux États-Unis.

    Le rappel du général Weyler, l’envoi du général Blanco, chargé de porter à Cuba les décrets d’autonomie relative, furent interprétés de l’autre côté de l’Océan comme des signes de défaillance et de lassitude.

    Maximo Gomez ne jeta pas l’épée, ne se sentit pas, comme en 1878, le désir d’aller vivre dans une petite maison tranquille où il n’y aurait ni une cour, ni un arbre ; et les clameurs ne tombèrent pas dans les Chambres américaines,

    Cependant, la guerre s’éternisait ; les intérêts américains continuaient d’être lésés et l’opinion américaine se montait et s’échauffait de plus en plus. La junte cubaine à New-York la tenait savamment en haleine. Chaque jour amenait une nouvelle affaire. Tout était motif à réclamations, protestations et enquêtes.

    Le consul général Lee, pour les cas ordinaires et au moindre incident, tel envoyé officiel ou officieux, tel ami du président Mac Kinley, tel membre du Congrès, recevaient ou se donnaient mission de surveiller et de dénoncer « la barbarie, la cruauté, l’inhumanité » des autorités espagnoles, de montrer aussi qu’elles étaient incapables de venir à bout des insurgés, qu’aucune province n’était pacifiée, qu’aucune ville n’était sûre, pas même la Havane, ce qui n’empêchait pas les navires flibustiers de naviguer sous pavillon américain et les dollars américains d’affluer dans la caisse de la junte cubaine.

    D’une part, on reprochait à l’Espagne de ne pouvoir vaincre l’insurrection ; de l’autre, on faisait ou on laissait faire tout ce qu’il fallait pour qu’elle ne pût pas la vaincre.

    La situation s’envenima peu à peu, et dans les premiers jours de 1898, elle était déjà singulièrement tendue, quand se produisirent coup sur coup l’incident de la lettre de M. Dupuy de Lôme et l’explosion du Maine.

    M. Dupuy de Lôme, ministre d’Espagne à Washington, avait écrit à un de ses amis une lettre absolument privée, dans laquelle, se soulageant de la contrainte qui lui était imposée par son masque diplomatique, il donnait franchement son opinion sur les relations entre l’Espagne et les États-Unis, et jugeait avec beaucoup de sévérité l’attitude du président Mac Kinley.

    Cette lettre, interceptée par la junte insurrectionnelle cubaine de New-York, fut publiée par la presse américaine. Tous les journaux de l’autre côté de l’Atlantique redoublèrent de violence à l’égard du gouvernement espagnol, et le général Woodford, ambassadeur des États-Unis à Madrid, remit à M. Sagasta une note regrettant « que le gouvernement espagnol n’ait pas spontanément censuré et désapprouvé officiellement les passages de la lettre de M. Dupuy de Lôme qui contiennent des insultes au président Mac Kinley, et qui indiquent que l’autonomie cubaine n’est pas sérieuse, ni les négociations commerciales sincères ».  Pour le cas où le gouvernement espagnol ne connaîtrait pas le texte de la lettre Dupuy de Lôme, la note américaine reproduit les passages incriminés.

    Le cabinet espagnol se tira de cette impasse en publiant dans la Gazette officielle un décret acceptant la démission de M. Dupy de Lôme, mais sans la formule d’usage, disant que le gouvernement est satisfait de son zèle et de ses services.

    La même gazette publia le décret lui donnant comme successeur M. Polo de Barnabé, chef de la direction du commerce et des consulats, ancien secrétaire à la légation de Washington lorsque son père y était ministre d’Espagne, en 1874.

    Le ministre des affaires étrangères, d’autre part, répondit à la note américaine en déclarant que le cabinet espagnol croyait avoir suffisamment signifié sa désapprobation de la conduite du représentant de l’Espagne en acceptant sa démission avant même la première réclamation américaine. Il était donc surpris de recevoir une nouvelle réclamation au sujet d’une lettre particulière dont, naturellement, il réprouvait les passages insultants pour le président des États-Unis.

    La note était rédigée en termes flatteurs pour le président Mac Kinley, et le gouvernement espagnol exprimait l’espoir que l’incident serait clos, d’autant plus que le choix d’un nouveau représentant (M. Polo de Barnabé) était un gage du désir d’achever les négociations commerciales.

    Le 16 février, M. Dupuy de Lôme quittait Washington. Mais, si dans les sphères dirigeantes on s’accordait à constater une détente dans les rapports entre les deux pays, il n’en était pas de même dans le peuple, que surexcitait une presse nationaliste, celle que nos voisins d’outre-Atlantique appellent la « presse jaune ».

    Pour les jingoïstes outranciers de New-York, tout était prétexte à clameurs furibondes, et le gouvernement de M. Mac Kinley était sans cesse gêné dans les négociations en cours par des rodomontades de membres du Congrès, désireux de créer autour de leur personnalité une réputation de patriotes raffinés.

    Cependant, les affaires semblaient s’arranger. Un navire de guerre américain, le Maine, avait été désigné pour visiter successivement les ports de Cuba ; et, par réciprocité, un croiseur espagnol devait faire escale dans divers ports des États-Unis.

    Le Maine arriva à la Havane dans les premiers jours de février et fut salué par les forts espagnols et les navires de guerre ancrés dans le port.

    Le 16 février, le télégramme suivant, expédié par le consul des États-Unis à la Havane, était affiché à New-York : « Le Maine a sauté dans le port de la Havane, à neuf heures quarante.
    Le bâtiment est détruit. Il y a plusieurs blessés, et, probablement, le nombre des tués et des noyés est plus considérable que celui des blessés. Les autres hommes de l’équipage sont à bord d’une canonnière espagnole et d’un vapeur américain.
    En l’absence de renseignements plus circonstanciés, l’opinion publique doit s’abstenir de tout jugement sur la cause de l’explosion.
    On croit que tous les officiers sont sauvés. Toutefois, deux d’entre eux manquent. Plusieurs officiers espagnols, parmi lesquels le maréchal Blanco, sont venus m’exprimer leur sympathie ».

    Ce télégramme, signé du capitaine Sigsbee, commandant le Maine, produisit en Amérique une impression de stupeur. Il fut d’ailleurs suivi à bref délai d’autres télégrammes donnant les détails suivants sur le sinistre :
    L’explosion semblait s’être produite dans la soute centrale. Elle fut si violente que le croiseur fut soulevé hors de l’eau, puis retomba en partie détruit. Tous les officiers, à l’exception du médecin, étaient réunis dans la cabine centrale au moment de l’explosion.
    La secousse fut formidable ; tous se précipitèrent sur le pont, mais il leur fut impossible d’avancer vers le milieu du navire.
    Les quelques survivants des 380 marins qui purent sortir de la cale débouchèrent avec tant de rapidité que plusieurs tombèrent à l’eau et se noyèrent.
    Des tuyaux en cuivre, des garnitures, des barres de fer et d’autres fragments du navire tombaient en pluie dans toutes les directions. Une fumée épaisse s’éleva, au milieu de laquelle on entendait des cris d’angoisse.
    Lorsque le premier moment de stupeur fut passé, des faisceaux de lumière électrique furent concentrés de la rive sur le lieu de la catastrophe, éclairant ainsi une scène épouvantable. Des bateaux espagnols se détachèrent du rivage et accostèrent le Maine, qui brûlait et s’enfonçait peu à peu. Bientôt sa coque disparaissait et seuls le mat de poupe et quelques gréements émergeant au-dessus de l’eau indiquaient l’endroit où flottait, quelques heures auparavant, un navire cuirassé de 6 682 tonneaux, armé de quatre pièces de 284 millimètres, de dix canons à tir rapide de 87 millimètres, et d’un grand nombre de pièces légères et de mitrailleuses.
    Le nombre des victimes de l’explosion était de 270, tués ou noyés ; celui des blessés de 118.

    Les premiers rapports parvenus à Washington établissaient très affirmativement que l’explosion du Maine était due à une cause intérieure, à un accident non encore déterminé.

    Peu à peu, cependant, sous la pression des journaux jingoïstes, une autre opinion se fit jour, accueillie avec enthousiasme par la population outrancière.

    Les partisans de la guerre avec l’Espagne affirmaient que l’explosion du Maine avait été provoquée par une torpille ou une mine sous-marine, et que le mauvais vouloir du gouvernement espagnol n’était pas étranger au sinistre.

    L’amiral commandant l’escadre américaine du Nord de l’Atlantique nomma aussitôt une commission d’enquête.

    Un navire de guerre des États-Unis, le Bangrove, ayant à son bord les officiers supérieurs de la commission, partit pour la Havane, emportant des scaphandriers, et vint mouiller à côté de l’épave du Maine. La commission entendit le rapport du capitaine Sigsbee et commença aussitôt ses investigations.

    Aux Etats-Unis, les préparatifs militaires allaient leur train ; les batteries de côtes recevaient leurs servants, et des munitions étaient envoyées sur divers points du littoral, ce qui n’empêchait pas le général Merritt de déclarer que « la situation ne justifie aucune émotion » (23 février).

    De son côté, la presse jaune continuait consciencieusement sa campagne d’excitations et d’injures.

    Avant même que la commission d’enquête fût arrivée dans les eaux de Cuba, un journal de New-York publiait, en caractères d’affiches, qu’il « possédait et présentait à ses lecteurs la preuve irrévocable de l’existence d’une mine sous-marine, dont l’explosion, préméditée, avait occasionné la perte du Maine ».

    On peut juger par cela de l’état d’esprit dans lequel se trouvait la population américaine. Voici, d’ailleurs, l’extrait d’une correspondance publiée par le New-York Herald à la date du 28 février : « Bien que la commission d’enquête conduise ses investigations aussi secrètement que possible, il semble établi que l’explosion qui a détruit le Maine s’est produite sous la quille du navire et que les magasins à poudre n’ont eu aucune part dans l’explosion initiale comme on l’avait cru tout d’abord.
    La catastrophe aurait donc été déterminée par une mine sous-marine.
    Le gouvernement espagnol affirme qu’il n’existait pas d’engins de cette sorte dans le port de la Havane ; mais le fait est établi par une carte qui se trouve à la bibliothèque de Washington et qui montre la position exacte de ces mines. On peut ainsi constater que le Maine était ancré à proximité de deux de ces engins, qui étaient directement reliés au rivage.
    Tout le monde ici s’attend si bien à la guerre que les grands journaux se préparent à envoyer leurs correspondants à Key-West, dans la Floride, le point le plus proche des futures opérations.
    On craint toujours qu’un mouvement révolutionnaire éclate à la Havane et que la vie des nationaux soit sérieusement menacée.
    Aux États-Unis, la fièvre belliqueuse va grandissant. Les préparatifs sont poursuivis sans interruption. Le département de la marine a donné l’ordre d’enrôler des recrues pour la flotte, sans aucune limite de nombre, et, depuis deux jours, beaucoup de matelots et d’artilleurs se sont fait inscrire.
    Le général Powell, un grand ami du président Mac Kinley, affirme que celui-ci est prêt, si la catastrophe du Maine est due à une trahison, à agir de façon à satisfaire tous les citoyens des États-Unis.
    M. Mac Kinley a également déclaré au sénateur Hobbart et à deux autres sénateurs que la guerre lui semblait inévitable. Peu importe, d’après lui, que l’explosion ait eu lieu avec ou sans la connivence des autorités espagnoles. Le sentiment du pays ne permettrait pas au gouvernement d’agir autrement.
    Le chef du bureau de la navigation vient de rentrer, après avoir effectué, sur le croiseur Montgomery, l’inspection des côtes de Cuba, particulièrement des ports de Matanzas et de Santiago, en vue d’une action des flottes américaines. L’escadre de l’Atlantique du Sud vient de faire sa concentration avec l’escadre du golfe du Mexique, et, en vingt-quatre heures, toutes ces forces pourraient être massées devant la Havane ».

    Ainsi, de l’aveu du plus important organe des Etats-Unis, le président Mac Kinley avait déclaré, le 28 février, que la guerre avec l’Espagne était inévitable ; ce qui n’empêchait point, d’ailleurs, la commission d’enquête de continuer ses investigations. Son rapport parvint à Washington à la fin du mois de mars.

    En voici les conclusions :
    1° Au moment de l’explosion le navire se trouvait par environ six brasses d’eau ;
    2° La discipline à bord était excellente et tout était arrimé conformément aux ordres ; la température dans les soutes, à 8 heures, était normale, excepté dans la soute arrière, affectée aux canons de dix pouces, et qui ne fit pas explosion ;
    3° L’explosion eut lieu à 9h40 du soir. Il y eut deux explosions à un très court intervalle. Le navire fut soulevé par la première explosion ;
    4° La commission ne peut former aucune opinion définitive des dépositions des plongeurs, relativement à la condition des épaves ;
    5° Il résulte des détails techniques, relativement aux épaves trouvées dans cette partie, qu’une mine fit explosion au-dessous de l’eau, à bâbord ;
    6° L’explosion n’est due à aucune faute de l’équipage du Maine ;
    7° L’opinion de la commission est que l’explosion d’une mine causa l’explosion de deux soutes ;
    8° La commission déclare qu’elle ne peut pas trouver de preuves pour fixer la responsabilité.

    Les membres de la commission sont unanimes dans leur conclusion. Le rapport ne fait aucune mention de l’Espagne ou des Espagnols.

    La commission d’enquête espagnole, de son côté, avait établi un rapport sur l’explosion du croiseur américain. Les conclusions de ce rapport étaient exactement l’opposé de celles du rapport américain.

    Contrairement à ce qui se passait aux États-Unis, la presse espagnole conservait tout son sang-froid, et les journaux de toute nuance publiaient des articles rassurants. Le gouvernement, affirmait-on, était décidé à faire tout son possible pour éviter la guerre, si la dignité et l’honneur de l’Espagne n’étaient pas atteints.

    Le rapport américain sur l’explosion du Maine fut communiqué au Congrès en même temps qu’un message du président Mac Kinley.

    Ce message débutait par l’exposé des motifs qui décidèrent les Etats-Unis à envoyer un navire dans les eaux cubaines. Après avoir constaté qu’un sentiment de soulagement et de confiance suivit la reprise de cet échange amical de visites qui avait été interrompu pendant longtemps, le message ajoute, parlant de l’explosion du Maine : « Cette terrible calamité a frappé nos nationaux d’un coup écrasant, et, pendant une courte période, une indescriptible agitation prévalut. Chez un peuple ayant moins le contrôle de soi-même et moins juste que le nôtre, cette agitation aurait pu conduire à des actes prompts d’un ressentiment aveugle. Cet esprit, toutefois, fit place à la raison, plus calme, à la décision d’étudier les faits et d’attendre des preuves matérielles afin de juger la cause et la responsabilité.
    Les conclusions de la commission d’enquête sont que la perte du Maine n’est due ni à une erreur ni à une négligence des officiers ou de l’équipage. Le navire a été détruit par l’explosion d’une mine sous-marine, laquelle a elle-même amené l’explosion partielle de deux ou plusieurs magasins de l’avant ; aucune preuve fixant la responsabilité sur une ou plusieurs personnes n’a pu être obtenue.
    Le président a décidé que les résultats de l’enquête et l’opinion du gouvernement sur ces résultats seront communiqués au gouvernement espagnol ».

    « Je ne me permets pas, conclut-il, de mettre en doute que les sentiments de justice de la nation espagnole ne dictent l’attitude que suggèrent l’honneur et les relations amicales des deux gouvernements. Ce sera le devoir du pouvoir exécutif d’aviser le Congrès sur le résultat obtenu ».

    Le message du président Mac Kinley fut renvoyé sans discussion à la commission des affaires étrangères du Sénat, qui jugea opportun d’attendre les résultats des négociations engagées entre l’Espagne et les États-Unis pour se prononcer.

    A la Chambre des représentants, un ordre du jour en faveur de l’indépendance de Cuba souleva, le 30 mars, les applaudissements des tribunes ; mais après une discussion très chaude, il fut ajourné pour vice de forme par 179 voix contre 139.

    Les négociations engagées à Madrid par le général Woodford, ambassadeur des États-Unis, portaient sur deux points principaux :
    1° L’Espagne proclamerait immédiatement un armistice jusqu’en octobre 1898, et dans cet intervalle, les États-Unis emploieraient leurs bons offices auprès des insurgés cubains pour rendre permanente cette paix provisoire ;
    2° L’Espagne emploierait tous ses efforts à secourir les habitants de l’Ile réduits à la misère, et les États-Unis lui prêteraient leur concours dans cette œuvre.

    Les bons offices qu’offriraient les États-Unis pour assurer la paix permanente à Cuba porteraient soit sur l’indépendance de l’Ile moyennant indemnité, soit sur un système rendant simplement Cuba tributaire de l’Espagne pendant une période d’années après laquelle elle deviendrait indépendante,

    Sur le deuxième point, le cabinet espagnol était d’accord avec le gouvernement américain et sa bonne volonté s’était déjà traduite par des actes. C’est ainsi qu’avant même d’avoir reçu notification des instructions envoyées au général Woodford, le gouvernement espagnol avait rendu un décret aux termes duquel un crédit de trois millions de pesetas était ouvert pour venir en aide aux reconcentrados (habitants de la campagne cubaine parqués dans les villes de garnison par les ordres du général Weyler).

    D’autre part, le maréchal Blanco avait fait publier par la Gazette de la Havane un décret mettant fin à la concentration des paysans. Ceux-ci étaient autorisés, avec leurs familles, à retourner à leurs champs pour y reprendre leurs travaux sous la protection des autorités. Des comités de secours étaient formés dans l’Ile pour pourvoir à leurs moyens de culture ; des travaux publics étaient décidés, et des cuisines économiques s’établissaient sur divers points pour assurer la subsistance des reconcentrados aux meilleures conditions possibles.

    Quant au premier point visé par la note du général Woodford, le cabinet espagnol était hésitant ; il sentait fort bien qu’une concession intempestive en nécessiterait une autre et que bientôt la question même de la souveraineté espagnole sur Cuba ne tarderait pas à se poser.

    Il fallait cependant répondre aux sommations non déguisées du gouvernement et du Congrès américains. Le cabinet espagnol le fit en ces termes le 2 avril :
    « Le gouvernement espagnol déclare que le maréchal Blanco a révoqué les mesures prises par le général Weyler à l’égard des reconcentrados des provinces occidentales de Cuba ; qu’il a été ouvert au général Blanco un crédit de trois millions de pesetas pour aider les paysans en attendant la reprise du travail. L’Espagne acceptera toutefois le concours des États-Unis pour distribuer des secours aux indigents conformément aux arrangements actuellement en vigueur.
    L’Espagne propose que l’arrangement d’une paix honorable soit laissé au Parlement cubain, qui se réunira le 4 mai, et sans la coopération duquel elle ne saurait arriver à un résultat définitif ; mais il faut que les pouvoirs réservés au gouvernement central par la Constitution ne soient pas amoindris.
    L’Espagne ne fera aucune objection à la suspension des hostilités, si les insurgés le demandent au gouverneur général, qui en déterminera les conditions.
    L’Espagne offre tous ses regrets pour l’accident du Maine et propose un arbitrage ».

    Cependant, en dépit des négociations engagées entre les deux pays, des préparatifs de guerre avaient lieu fiévreusement.

    C’est ainsi que dans l’espace de quelques jours :
    - La Chambre américaine adopte un amendement tendant à l’acquisition de douze nouveaux torpilleurs et de douze contre-torpilleurs ;
    - Le général Lee, consul américain à la Havane, et les consuls des États-Unis à Matanzas et à Sagua, font embarquer leurs nationaux ;
    - La junte des insurgés cubains à New-York offre d’enrôler 60 000 rebelles pour marcher sur la Havane si les États-Unis fournissent les armes et les munitions ;
    - Enfin, à Key-West, le port de la Floride le plus rapproché de Cuba, les mesures préliminaires de la mobilisation de la flotte sont prises avec le plus grand soin.

    De son côté, le conseil des ministres espagnol décide la concentration aux îles du cap Vert de l’escadrille des torpilleurs. On lui adjoindra une escadre composée du Charles-Quint, de l’Alphonse-XII, de l’Infante-Thérèse, du Christophe-Colomb et du Destructor, qui accompagneront l’escadrille jusqu’à Cuba.
    Il est arrêté également que lorsque l’Oquendo et la Viscaya, en route pour Porto-Rico, arriveront dans les eaux de cette colonie, on leur prescrira par signaux de continuer leur route jusqu’à la Havane.
    Les commandants de garnisons et les capitaines généraux des divers districts militaires de la péninsule reçoivent l’ordre de se tenir prêts à renforcer les postes maritimes au premier signal.
    Les sapeurs du génie, en garnison à Logrono, sont mis en route pour les Baléares.
    Les travaux à bord des navires qui ne sont pas encore en état, se poursuivent rapidement, et le gouvernement envoie des instructions pour rappeler immédiatement des eaux étrangères les navires achetés récemment. Des mesures analogues sont prises à l’égard du matériel de guerre acheté à l’étranger.
    Le croiseur Charles-Quint quitte le Havre et rallie le port du Ferrol où l’on terminera l’installation de ses tourelles.
    Enfin, le conseil, sans prendre toutefois de décision définitive, examine les propositions reçues par le gouvernement et qui ont pour objet d’armer en course les bateaux marchands.

    A l’étranger, pourtant, on n’avait pas encore perdu tout espoir d’arriver à une solution amicale du conflit.

     

     

  • One Response à “Le 15 février 1898 – L’explosion du cuirassé « USS Maine »”

    • JORDAN on 14 novembre 2018

      Ce bateau à coulé suite à une erreur de manipulation de l’équipage Américain et non pas par les Espagnols c’était un prétexte pour déclarer la guerre le 15 FEVRIER 1898 à l’Espagne. L’Espagne N’a JAMAIS FAIT EXPLOSE LE CUIRASSÉ MAINE Dans le port de Havane , les Américains le savaient. Voilà la vrai Histoire sur ce Cuirassé.

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