• 20 février 2014 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     La bataille de Stoczek

     

    La bataille de Stoczek

    D’après « Tableau de la première époque de la révolution de Pologne » – Ludwik Mieroslawski – 1833

     

    Pendant que le centre et l’aile droite de l’armée russe cernaient le gros des troupes patriotes concentrées entre le Bas-Bug et la Vistule, l’aile gauche, aux ordres des généraux Kreutz et Geismar, franchissait le Haut-Bug, et occupait le palatinat de Lublin. Les nouvelles levées, cantonnées dans ces provinces, se conformèrent aux instructions du gouvernement national, et évacuèrent leurs dépôts pour rejoindre les troupes du général Klicki sur la rive gauche de la Vistule.

    Croyant ne commettre qu’imprudence et cruauté en exposant les faucheurs aux coups de la nombreuse cavalerie des généraux Kreutz et Geismar, Klicki confia au général Dwernicki un corps de cavalerie légère, composé des cinquièmes et sixièmes escadrons, en lui recommandant d’observer l’ennemi sans engager ses troupes dans une affaire décisive.

    Dwernicki, formé à l’école de Napoléon, mais confondu dans la suite avec cette foule d’égoïstes dont le Czarewicz s’était entouré, n’en partageait ni les opinions, ni le caractère. Franc, jovial, sobre et vertueux, il méprisait les faveurs du tyran, et attendait en silence l’heure de la lutte entre sa patrie et le Czar. Il avait à peu près soixante ans quand elle sonna ; mais doué d’une force et d’une agilité extraordinaire, il sauta à cheval comme un jeune homme de quinze ans, à la voix de la liberté.

    Ennemi des privilèges et de l’aristocratie, il était peut-être le seul général républicain de l’armée : aussi son corps forma toujours un contraste étrange avec les divisions de la vieille armée. Et lorsque l’autorité militaire semblait combattre corps à corps avec les partisans, les nouvelles levées, les corps francs, l’originalité des idées démocratiques et tout ce qui était empreint de l’énergie révolutionnaire ; lorsque les clubs et les état-major se déclaraient une guerre ouverte, et propageaient leurs principes hétérogènes jusque dans les rangs des bataillons, Dwernicki s’entourait de jeunes talents et de jeunes soldats, et répondait aux sarcasmes de ses collègues par des triomphes et des trophées.

    Le prêtre Pulawski, Krempowiecki, Xavier Bronikowski et tous ces jeunes républicains que l’on accusait de démagogie, se rangèrent autour du patriote sexagénaire, et prouvèrent, sous la mitraille, que s’ils s’égarèrent souvent dans le dédale de la démocratie, ce n’est point faute de courage et de vertu.

    Emporté ainsi sur les ailes de l’énergie républicaine, Dwernicki se fit chérir des recrues et en fit des héros. Affable, populaire, modeste, il se faisait partout citer comme modèle de courage et de modération ; et pour juger de son caractère, il ne sera pas inutile de savoir que, lorsque Skrzynecki fendait en carrosse les colonnes de l’armée, suivi de l’élite de la noblesse du royaume, l’infatigable Dwernicki galopait, entouré de quelques sans-culottes, en se réjouissant de la bonhomie des braves paysans qui l’accueillaient par des vivat mille fois répétés.

    Les progrès de l’aile gauche de l’armée ennemie lui présentèrent l’occasion de déployer des talents et une intrépidité au-dessus de tout éloge.

    Les forces combinées des généraux Kreutz, Geismar et Wurtemberg, après avoir traversé sur la glace le Haut-Bug, sous Wlodawa, Opatow et Uscilug, se répandirent sur la rive gauche du fleuve, en occupant successivement les villes de Chelm, de Krasnystaw, de Hrubicz, et poussant des patrouilles de cavalerie sur les routes de Zamosc, de Lublin et de Lubartow.

    Les journées du 7 et du 8 février furent témoins de la marche triomphante des nombreux escadrons russes. Toutes les contrées du palatinat de Lublin furent bientôt couvertes de leurs troupes, et, le 9 février, Lublin ouvrit ses portes au vainqueur.

    L’aile gauche de l’armée du Feld-Maréchal se crut ainsi un instant destinée à porter le coup décisif aux Polonais, en franchissant, la première, la Vistule, dernier boulevard du royaume.

    Après ce mouvement énergique, elle devait descendre sa rive gauche, prendre de revers la capitale, surprendre ses fortifications ébauchées à peine, écraser la faible garnison qui pouvait les défendre, tomber sur les derrières de la vieille armée, attaquée de flanc et de front par le Feld-Maréchal, et terminer la campagne par des exploits décisifs.

    Ce plan était d’autant plus susceptible d’exécution, que l’armée polonaise aux mains avec les corps lithuaniens, les grenadiers de Szachowskoï et les réserves, ne pouvait opposer qu’une faible résistance aux attaques dirigées contre sa droite.

    Le génie ou plutôt encore l’activité et le courage de Dwernicki devaient déjouer ces projets gigantesques, mais les généraux ennemis, trop présomptueux pour être prudents, entreprirent de pousser avec vigueur leurs mouvements offensifs.

    La rapidité avec laquelle ils envahirent le palatinat de Lublin leur fit oublier les principes d’une routine à laquelle leurs généraux semblent, depuis un siècle, attacher une haute importance ; la place de Zamosc, commandée par le général Siérawski, était restée sur les derrières de l’armée russe ; l’ennemi, comme réveillé en sursaut, se rappela de son existence, et s’empressa de sommer le gouverneur. Siérawski crut que les boulets étaient la seule réponse qu’il était permis de faire à de pareilles propositions, et Zamosc resta au pouvoir des Polonais.

    Geismar n’en avança cependant pas moins, franchit le Wieprz, et se porta sur Stoczek en envahissant le palatinat de Podlasie, pour se lier à la gauche de la grande armée, pendant que Kreutz, chargé seul de tourner la capitale, se dirigeait sur Pulawy dans l’intention de passer la Vistule aux environs de cette ville. La sécurité de l’ennemi ne démontrait que trop la nullité de l’influence de Zamosc. Le colonel Krysinski remplaça bientôt Siérawski à ce poste, plus fatigant que dangereux ; mais la place n’en acquit pas plus d’importance.

    Les Russes se séparèrent donc en deux masses, dont l’une, aux ordres de Geismar, renforçait la gauche du Feld-Maréchal, et l’autre, commandée par Kreutz, occupait Pulawy.

    Cette dernière, guidée par la vengeance du prince Wurtemberg et la férocité de son chef, signala son invasion par des actes de barbarie qui affermirent la réputation de vandalisme que les Russes semblent rechercher partout où flottent leurs étendards. Les ravages, les meurtres et les incendies traçaient leurs lignes d’opérations, tout était mis à feu et à sang, et non contents d’entrer dans des provinces désarmées, ces cruels vainqueurs attiraient sur leurs têtes la malédiction de toutes les contrées foulées par les pieds de leurs coursiers.

    Partout où le fer et la flamme dévoraient les campagnes, le barbare Wurtemberg accourrait aussitôt, comme la hyène attirée par l’odeur du cadavre, et se glorifiait des atrocités dont ses sbires souillaient leur mémoire.

    Elevé en Pologne, lié aux premières familles du royaume, ce prince avait commandé un régiment de lanciers jusqu’à la révolution de novembre. Mais né pour être satellite, il abandonna ses drapeaux dès que la liberté ordonna aux Polonais de mourir pour la patrie. Attaché depuis à Kreutz, il partagea sa honte et ses cruautés ; mais doué d’un cœur plus insensible encore, il se contentait du rôle d’exécuteur, et ne paraissait que lorsqu’il fallait piller ou égorger.

    Pulawy, chef-lieu des biens du prince Czartoryski dont il était parent, fut le principal théâtre de ses cruautés : ni les larmes, ni les reproches de ses anciens amis ne purent fléchir sa rage homicide. L’effroi précédait ses dragons, et l’aspect de ces bourreaux rappelait les horreurs de Human.

    Il était temps de mettre un terme à ces désastres. Dwernicki, envoyé en reconnaissance sur Mniszew, à la tête de huit escadrons de cavalerie légère, d’un bataillon d’infanterie et de quatre bouches à feu, tout de nouvelles levées, entreprit aussitôt de profiter de la séparation des deux corps ennemis, pour les détruire l’un après l’autre.

    Parti le 13 à minuit de Filipowka, il atteignit à neuf heures du matin les environs de Stoczek, où Geismar se préparait à marcher sur Gora pour franchir la Yistule, et favoriser ainsi les mouvemens du général Kreutz. Mais ce n’est pas séparé par vingt lieues de distance de son coopérateur que l’on peut songer à coopérer.

    Dwernicki s’en aperçut et ne laissa à Geismar que le temps de rallier sa cavalerie. La résistance de l’avant-garde russe ne fit que redoubler l’élan des Polonais. Culbutées et rompues bientôt, les troupes qui occupaient Stoczek se replièrent ventre à terre sur le gros de l’armée.

    C’est alors que Dwernicki, parcourant l’intervalle de ses escadrons, aperçut l’ennemi rangé en bataille sous la forêt de Seroczyn.

    Geismar avait sous ses ordres deux régiments de uhlans, deux de dragons, un de cosaques et vingt pièces d’artillerie ; mais Dwernicki, peu embarrassé du nombre de l’ennemi, entreprit de le prévenir et de profiter de l’ardeur de ses braves.

    Le major Russian reçoit l’ordre d’éclairer l’accès de la ligne de Geismar, et fond aussitôt, à la tête de deux escadrons de lanciers rouges, sur les escadrons de cosaques qui la voilent.

    Les vallons de Seroczyn retentissent des hourras, et les cosaques, enfoncés de toute part, se dispersent comme la poussière. Le reste de la cavalerie polonaise suit le mouvement de son avant-garde, et culbute tout ce qui s’oppose à sa fougue.

    Les batteries russes, masquées par la déroute de leur cavalerie, sont assaillies après les premières décharges, et ne peuvent répondre aux volées de l’artillerie polonaise. Les dragons de Geismar fuient en débandade, redoublent la confusion qui règne dans ses rangs, et la victoire est à Dwernicki.

    Le général ennemi entouré de toute part ne doit son salut qu’à l’agilité de son coursier. Cinq pièces d’artillerie sont démontées à l’instant même, et onze tombent au pouvoir des vainqueurs.

    La plaine est couverte de débris et de fuyards, et la cavalerie polonaise, fière de son triomphe, entonne en chœur le fameux chant : « Non, Pologne chérie, tu n’es point sans défenseurs ».

    Un colonel, quinze officiers et deux cent cinquante soldats russes furent faits prisonniers ; quatre cents étaient morts sur le champ de bataille. Les bagages, presque toute l’artillerie et le nécessaire ambulant de Geismar étaient entre les mains du corps de Dwernicki, et la défaite de l’ennemi avait été si complète, qu’il disparut de la scène, et ne put jamais rallier ses troupes.

    Dwernicki accueilli sur toute la ligne victorieuse par de bruyantes acclamations, répondait avec modestie : « Je vous ai promis de vous mener à l’ennemi, vous m’avez promis de vaincre, nous avons donc tous tenu parole. Vive la liberté ! ».

    Les prêtres Pulawski et Szynglarski parcouraient les bivouacs et haranguaient les soldats, et s’il est permis de parler au nom du Dieu des victoires, c’est certes lorsque le glaive défend les principes du christianisme, l’égalité et l’indépendance.

    Ainsi deux mille recrues, commandées par un général démocrate et entreprenant, avaient détruit huit mille vétérans, dont le nom avait été si longtemps la terreur des Musulmans. Ainsi Geismar qui, avant la bataille, se plaignait de n’avoir à combattre que des bandits, ne savait où se réfugier devant le fer de leurs lances.

    La nouvelle de la victoire de Stoczek, remportée le l4 février, se répandit avec une rapidité incroyable, car dans les jours de deuil et d’attente, chaque vainqueur est un libérateur, chaque avantage un triomphe. Le brave Dwernicki était dans toutes les bouches et dans tous les cœurs ; mais loin de s’enivrer de ses succès, il redoubla d’efforts et traça aussitôt le plan de repasser la Vistule pour écraser Kreutz, qui déjà étendait ses ravages sur la rive gauche du grand fleuve.

    Partout où il paraissait, l’enthousiasme et l’admiration lui faisaient oublier ses peines, partout on accourrait à sa rencontre pour contempler celui auquel on devait la première victoire.

    Sa renommée attirait sous ses drapeaux tous les Polonais jaloux de partager ses exploits, les rangs ennemis lui fournissaient des baïonnettes et de l’artillerie, l’abondance régnait dans son camp, parce que l’abondance suit toujours la victoire, et ce détachement de deux mille cavaliers à peine équipés, qui, quelques jours auparavant ne s’était avancé que pour reconnaître l’ennemi, offrit bientôt l’aspect de la plus belle division de l’armée, tant il est vrai que les triomphes enfantent les soldats.

     

     

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