• 30 janvier 2014 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     Soldat serbe

     

    L’installation de l’armée serbe à Corfou

    D’après « La Grande guerre du XXe siècle » – Février 1917

     

    • De Saint-Jean-de-Medua à Corfou

     

    C’est le 18 décembre que le conseil des ministres français proposa l’embarquement de l’armée serbe à Saint-Jean-de-Medua. L’amiral Lacaze, ministre de la Marine, télégraphiait aussitôt des instructions en ce sens à notre attaché naval à Rome pour qu’il se mît d’accord avec le gouvernement italien.

    Le 8 janvier, les conditions de l’embarquement étaient complètement arrêtées. Il devait avoir lieu à la fois à Saint-Jean-de-Medua et à Durazzo. Il ne s’agissait d’ailleurs pas seulement d’emmener les hommes, mais le matériel, les chevaux, le bétail. D’après les premières prévisions, on devait embarquer à Saint-Jean-de-Medua 4 000 officiers, 88 000 hommes, 16 000 chevaux, 6 000 bœufs, et à Durazzo 2 300 officiers, 37 000 hommes, 10 500 chevaux, 970 bœufs. Ces quelques chiffres peuvent donner une idée approximative de l’énormité de l’entreprise.

    Dans la nuit du 11 au 12 janvier, un bataillon de chasseurs alpins débarquait à Corfou pour préparer l’installation des soldats serbes.

    Il y arrivait à 4 heures du matin. A 5 heures, on s’était déjà assuré du chef de l’espionnage allemand et de ses agents, et l’on se mettait à l’ouvrage. Le 15 janvier, le premier contingent serbe, comprenant quelques centaines d’hommes à peine, parvenait à Corfou.

    L’évacuation se poursuivit dès lors sans relâche, à raison de 2 000 à 3 000 hommes par jour, puis de 5 000, puis de 7 000, puis enfin de 10 000 et 12 000. Les derniers transports ont dû arriver hier. Le total des effectifs sauvés doit atteindre à ce jour 134 000 hommes et 35 000 animaux. On sait qu’en ces derniers temps un troisième point d’embarquement a été établi à Valona. Les Serbes y sont descendus à pied, venant de Scutari par Durazzo. Ils ont eu ainsi

    240 kilomètres à parcourir, dont 40 kilomètres de route et 200 kilo- mètres de sentiers. En outre, ils ont acheminé avec eux par cette voie 10 000 animaux.

    [Matin, 11 févr. 1916]

     

    • Organisation du camp serbe à Corfou

     

    Dès le début de février, les Serbes venant de Durazzo, de Valona, de Saint-Jean-de-Medua et de Santi-Quaranta sur des bateaux français et italiens, débarquèrent à Corfou. Ils y arrivèrent dans un état pitoyable et dont rien, que l’image peut-être, ne pourrait donner une idée. J’ai photographié quelques-uns de ces malheureux soldats du roi Pierre, véritables squelettes vivants. Et combien même ne le furent pas longtemps ! Beaucoup moururent d’épuisement en arrivant au terme de leur calvaire. J’ai vu le cadavre de l’un d’eux couché sur le cadavre d’un de ses camarades dont il avait essayé de revêtir la capote. Il n’avait pu qu’emmancher péniblement une des manches et, à bout de forces, était tombé mort sur le corps de son camarade.

    Le temps était fort mauvais ; le premier soin des autorités françaises fut de les mettre à l’abri. Nos marins furent de véritables frères. Ils leur fournirent immédiatement des tentes ainsi que l’eau qui leur manquait. Les conduites de la ville de Corfou étaient insuffisantes pour recevoir toute l’eau d’une source importante de l’île, de sorte que 2 000 mètres cubes inutilisés allaient tous les jours à la mer. L’amiral de Gueydon imagina de faire recueillir le trop-plein dans des tuyaux pris à l’Achilléion de Guillaume II, qui réparait ainsi – sans le savoir et sans le vouloir -  un tout petit peu du mal dont il était le premier auteur. On remit en état d’anciennes citernes, on utilisa vingt-cinq bacs de trois mètres cubes chacun, et des demi-muids de l’intendance qu’on cimenta intérieurement et qu’on répartit dans le camp. L’eau fut javelisée, et les Serbes eurent de l’eau saine.

    Ceux qui ont vu le camp des Serbes à Corfou en garderont toujours le souvenir. Malgré leur état d’épuisement, les soldats avaient tenu à honneur de le faire propre et avenant. L’entrée en était ornée de deux pylônes. Sous le feuillage menu des oliviers, entre leurs tentes et leurs baraquements, ils avaient décoré tous les espaces libres. Ils avaient confectionné des banquettes de terre et de galets, des sièges de roseaux, aménagés des bassins pour se baigner. Ils avaient composé en maints endroits, à l’aide de pierres de couleur, les effigies qu’ils voyaient sur les boutons des uniformes anglais ou bien notre « Semeuse » ou le coq gaulois.

    Les tziganes qui se trouvaient parmi eux s’étaient procuré des violons et accompagnaient leurs chants nationaux. Car, à peine ranimés, ils avaient recommencé à chanter ces piesmes, rappelant les hauts faits de leur histoire, et qui sont d’admirables spécimens du génie épique populaire. Les Anglais leur avaient, les premiers, fourni des vêtements ; par la suite, nous les habillâmes d’effets bleus.

    Le service de santé ne se borna pas à donner ses soins aux Serbes, il améliora l’état sanitaire de la ville de Corfou. Une Commission internationale d’hygiène fut constituée, qui enquêta sur les conditions de la ville à ce point de vue. Le préfet grec ne disposait du reste d’aucun moyen de mettre la population à l’abri d’une épidémie quelconque, toujours possible parmi des troupes qui avaient énormément souffert.

    La Commission ordonna de nombreux travaux de voirie et d’assainissement, divisa la ville en secteurs, à la tête de chacun desquels elle mit un médecin serbe, des gendarmes et des boy-scouts grecs afin que, pendant un certain temps, aucun habitant ne pût se soustraire aux mesures sanitaires prescrites. Le préfet et l’inspecteur d’hygiène, que le gouvernement d’Athènes délégua à Corfou, ne purent que s’incliner devant une aussi parfaite organisation.

    [Temps, 16 juin 1916]

     

    • Un coin d’enfer dans l’île enchantée

     

    A l’heure suprême où la patrie mourait, le tambour se mit à battre dans les villages de la vieille Serbie. On appelait les recrues de dix-sept ans, ceux de seize, ceux de quinze, de plus jeunes encore.

    En même temps que l’armée, en même temps que les archives glorieuses, on allait tenter de sauver ceux qui, demain, seraient des hommes, ceux qui pourraient à leur tour porter un fusil et combattre. On appela les recrues de quatorze ans. Voilà que la patrie était en guerre depuis plus de quatre ans. Est-ce qu’on pouvait savoir si dans quatre ans la guerre ne serait pas encore ? Quand les tout petits de dix ans virent leurs frères partir, comme ils étaient tout seuls, ils suivirent aussi et ainsi se forma la colonne infernale des 30 000 recrues.

    Ils étaient 30 000 ceux-là au départ. Je vous dirai tout à l’heure combien il en restait à l’arrivée. Les autres, les soldats déjà embrigadés, avaient des points de ralliement sur le sentier de la retraite.

    Quelque grand que fût leur désarroi, ils recevaient encore des ordres, ils possédaient des chefs, des colonels, des capitaines, des lieutenants. Certains régiments même avaient pu emporter avec eux un drapeau, un clairon, parfois un tambour. C’était là un emblème, un signal autour duquel on se réunissait. Certes, il y avait beau temps que le service d’intendance et celui de santé n’existaient plus.

    Néanmoins, il restait encore quelques sacs de farine. A Scutari, les hommes touchèrent un jour 200 grammes de pain. À Saint-Jean-de-Medua, il y eut une distribution de charogne. Plus loin, à Durazzo, on put mâcher une poignée de maïs. A Valona, on découvrit quelques kilos de son. Dans l’horreur de la faim, ce fut encore quelque chose. Mais ce quelque chose n’existait que pour les soldats embrigadés, pour ceux qui faisaient déjà partie de l’armée.

    La colonne infernale des 30 000 recrues, elle, qui n’avait ni chefs, ni ordres, ni drapeau, ni clairon, ni tambour, n’eut naturellement pas les 200 grammes de pain et ne put participer à la distribution de charogne, ni à celle du maïs, ni à celle du son.

    A la frontière albanaise, un gendarme serbe attendait les recrues. Il tendait le bras dans la direction de l’Ouest et dit à la colonne : « Allez tout droit devant vous ; dans un mois, vous trouverez la mer. Là, il y aura des bateaux ». Puis le gendarme serbe tourna la bride et s’en fut rejoindre ce qui avait été son régiment.

    Alors la colonne des recrues marcha dans la direction de l’Ouest. Cela dura des jours et des semaines. Par centaines, les enfants tombaient de froid, de fatigue, de faim. Chaque campement où l’on avait essayé de dormir était encombré, le matin, par les cadavres de ceux qui s’étaient couchés la veille pour la dernière fois. On n’enterrait point les corps. Est-ce que les morts s’enterraient entre eux ?

    On brouta de l’herbe, on arracha l’écorce des arbres pour s’en repaitre. Ce que l’être humain, tant qu’il possède encore un souffle de vie, peut supporter de souffrance est quelque chose d’immense.

    15 000 sur 30 000, la moitié parvinrent à la mer.

    Ils se demandèrent alors entre eux, par gestes, car ils n’avaient plus de voix : « Où sont les bateaux ? ». Ils n’en voyaient point. Un parut cependant à l’horizon, mais ce fut pour couler aussitôt.

    Les sous-marins ennemis empêchaient les secours. La colonne alors voulut approcher du rivage. C’était devant Valona. On leur dit : « Attendez encore. Peut-être un bateau finira-t-il par accoster ! ».

    Les recrues attendirent. Quand le bateau arriva, ils n’étaient plus que 10 000. Le bateau, avec son chargement de cadavres ambulants, vingt-quatre heures plus tard, jeta l’ancre devant Corfou. La courte traversée avait coûté la vie à 1 000 autres misérables encore. Eux qui avaient eu si faim et pendant si longtemps, maintenant qu’ils mangeaient, succombaient foudroyés. Il n’y avait rien à faire. On parqua les 9 000 survivants à Vido, en face de l’île enchantée. Là, parmi les oliviers, les orangers, les arbousiers, les papyrus, on débarqua ce qui restait de la colonne infernale. Les prairies étaient embaumées de l’odeur des asphodèles. Le soleil brillait, la mer était bleue. Le paysage était un décor de rêve. Les recrues n’étaient arrivées jusque-là que pour y mourir.

    Voilà un mois de cela, et dans Vido les recrues continuent de mourir. Pouvait-on en sauver, quelques-unes ? Qui sait ? Pour chacun d’eux, il eût fallu un lit, une chambre, une infirmière, du lait, des soins infinis.

    Dans Corfou, il ne pouvait y avoir rien de tout cela. Il n’y a qu’au théâtre que les drames finissent au cinquième acte ; dans la vie, il en est autrement. Dans Corfou, le drame serbe continuait.

    Pour ces 9 000 agonisants, il n’y eut, au début, qu’un seul médecin. D’autres médecins, depuis, sont arrivés, pleins de science, pleins d’abnégation.

    Mais la mort a déjà fait son choix, trop de souffrances ont miné les corps. On donne un lit à leur fatigue, et ils meurent. On donne un aliment à leur famine, et ils meurent. On donne du soleil à leurs membres glacés, et ils meurent. Ils avaient froid, et maintenant qu’ils ont chaud, ils meurent. Ils meurent devant des champs de roses : vision d’enfer sur l’île enchantée de Corfou !

    Une tente à l’entrée de laquelle le major serbe qui la contrôle a pendu la pancarte suivante : « Cachexiques ». Lisez ! « Condamnés à mort ». Voilà ici ce que le mot veut dire. Serrés les uns contre les autres pour le râle suprême, des choses qui furent jadis des hommes. Ces choses sont vêtues de trous. On dirait que les têtes n’ont plus de joues, plus de nez. Les yeux, des yeux exorbitants, mangent toute la face. Des souffles rauques. Ici, ils sont cent, la cargaison de demain.

    Le Saint-François-d’Assise, bateau fossoyeur, est là, à l’ancre, devant le rivage. Il attend les moribonds pour aller les jeter en pleine mer. Par l’ouverture de la tente, ceux dont la tête peut encore se lever regardent le bateau fossoyeur qui attend. J’entre, vous entrez, une infirmière entre, un médecin, n’importe qui, et voilà l’agonie en commun qui s’interrompt. Un cri qui n’a plus rien d’humain passe sous la tente. Vous ne comprenez pas tout d’abord ce que cela veut dire, alors quelqu’un vous explique : les agonisants ont crié en serbe : « Vive le roi ! ».

    Des infirmiers serbes ont entassé les corps les uns sur les autres. La montagne atteint trois mètres de hauteur. Parfois quelque chose remue dans l’horrible tas : c’est un être humain à qui il reste un souffle de vie. Mais à quoi bon se donner le mal de le retirer pour quelques instants, car tout à l’heure, le mort sera bien mort.

    Un soir rose tombe sur Corfou, l’île enchantée. Le Saint-François-d’Assise s’est rapproché du bord. On charge les cadavres. Le bateau a mis son pavillon en berne. L’escadre, dans la rade, salue. Ce sera, au large, l’inhumation du bilan du jour.

    Ferri-Pisani

    [Le Drame serbe, octobre 1915-mars 1916 (Perrin, Paris, 1916)]

     

    • Au service des malades serbes

     

    Lettre d’un religieux Assomptioniste, infirmier militaire :

    Vido-Corfou, le 29 février 1916. Nous sommes ici pour nous occuper de la pauvre armée serbe en retraite. Notre formation a pris pied dans une toute petite île située vis-à-vis de l’île de Corfou. C’est là que nous recevons les éclopés et les malades de cette armée qui émigre. Comment vous dépeindre leur détresse et la misère dans laquelle ils nous arrivent ! Figurez-vous des squelettes revêtus de haillons, boueux et crasseux, se traînant à peine, tombant le long du chemin, quelquefois pour ne plus se relever !

    Lors de notre débarquement, l’île comptait je crois, près de 4 000 hommes. Les uns, logés sous la tente individuelle, et d’autres, les grands malades, sous des tentes américaines. Mais, hélas ! Quel triste spectacle offraient ces réduits ! Les malades s’y trouvaient entassés dans la boue et la vermine. Beaucoup ne faisaient qu’y passer : entrés moribonds par un côté, on les sortait bientôt morts par l’autre extrémité. La mortalité, à notre arrivée ici, était de 100 à 120 par jour. Le premier spectacle, du reste, qui nous impressionna lors de notre débarquement, ce fut celui d’un charnier où une centaine de cadavres attendaient que le Saint-François-d’Assise vînt les prendre pour les immerger en haute mer.

    Depuis notre arrivée, nous avons donc travaillé jour et nuit pour abriter ces pauvres malheureux dans des tentes bien organisées et les coucher dans des lits confortables. Actuellement, plus de 1 000 ont déjà pris place sous nos toiles.

    Pour entrer dans ce paradis terrestre, le pauvre Serbe est tenu de dépouiller le vieil homme. L’ayant débarrassé de ses loques, on lui rase tout, barbe et cheveux ; puis on le brosse fortement dans un bain au crésyl, et, nu comme Adam, on le porte, enveloppé dans une couverture, sous la tente, où déjà on a préparé une chemise et un bon lit. Dans quelques jours, lorsque, sous l’effet d’un bon régime, le Serbe sera revenu de son inanition et aura retrouvé ses forces, on l’habillera des pieds à la tête. Les Anglais lui fournissent les souliers, le pantalon et la veste ; les Français, la chemise, les chaussettes, le calot et la capote. Ainsi transformés, on les évacue pour qu’ils fassent place à d’autres. Notre hôpital comptera, paraît-il, près de 3 000 lits. Pour le moment, il ne dépasse pas encore les 1 500.

    Il y a un second hôpital, installé à l’Achilléion ; il aura peut-être une existence plus durable que le nôtre, qui n’est qu’un hôpital d’évacuation. Il y a, par-ci, par-là, quelques cas de contagion. Je ne crois pas, cependant, que nos vies soient gravement menacées ; un infirmier qui présidait à l’ensevelissement des cadavres est quand même mort subitement, hier soir. Cela a fait impression sur le moment, mais aujourd’hui tout est déjà oublié. On est tellement habitué à voir défiler des cadavres !

    Nous sommes ici sans chapelle et sans aumônier ; il est vrai que la formation ne manque pas de prêtres, puisqu’elle en compte dix.

    Le malheur est que nous nous trouvons sans local pour célébrer la sainte Messe. Nous y arrivons cependant, en transformant le matin, en chapelle le marabout qui nous abrite.

    M. M.-L., Mission sanitaire française Vido-Corfou

    [Communiqué à la Grande Guerre du XXe Siècle]

     

     

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