• 20 janvier 2014 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     

    L’occupation de Corfou par les Français

    D’après « La grande guerre du XXe siècle » – Février 1917

     

    • Note officielle des puissances alliées

     

    Athènes, 12 janvier. Les ministres des puissances alliées ont remis, hier, la note suivante au gouvernement hellénique :

    Les gouvernements alliés ont chargé leurs représentants à Athènes d’exposer au gouvernement hellénique qu’ils considéraient comme un devoir de stricte humanité de transporter le plus tôt possible une partie de l’armée serbe sur un point voisin de la côte albanaise où elle se trouve actuellement, afin de sauver ces soldats héroïques de la famine et de la destruction. Après une étude minutieuse des conditions dans lesquelles cette évacuation devant être réalisée, les gouvernements alliés ont reconnu que, seule, l’île de Corfou pourrait offrir les facilités nécessaires au point de vue de la santé des troupes serbes, de la rapidité et de la sécurité du transport, ainsi que des commodités de ravitaillement ; ils ont pensé que la Grèce ne saurait s’opposer au transfert à Corfou des Serbes, qui sont ses alliés, et qui ne feront qu’un bref séjour dans cette île, où la population les accueillera certainement avec la sympathie qui leur est due. Il ne s’agit à aucun degré d’une occupation, toutes garanties ont été données à ce sujet au gouvernement hellénique, aussi bien pour Corfou que pour les autres parties du territoire grec dont les troupes anglo-françaises ont dû se servir momentanément depuis le commencement de la guerre actuelle.

    [Publiée le 13 janv. 1916]

     

    • Le débarquement des troupes françaises

     

    On ne se servit pas de transports. Tous les hommes, les canons, les mulets et les chevaux, tous les vivres et les fourrages furent embarqués sur des croiseurs français, qui partirent dimanche matin d’un certain port. Escortés par une flottille de contre-torpilleurs, les croiseurs se dirigèrent à la vitesse de neuf nœuds sur le cap Aspro, à l’extrémité méridionale de l’île, où ils arrivèrent très tard dans la soirée de lundi. Tous feux éteints et précédés des vigilants contre- torpilleurs, les croiseurs se glissèrent dans l’étroit canal qui sépare Corfou de la côte. Ce ne fut pas la partie la moins dangereuse du voyage, car le canal de Corfou a été longtemps infesté par les sous-marins ennemis, et quatre croiseurs chargés de troupes auraient été une belle proie pour les pirates de la mer.

    A 2 heures du matin, les navires français entrèrent furtivement dans le port de Corfou et jetèrent l’ancre. Les canots chargés de soldats s’amarrèrent le long du quai, et la première compagnie de chasseurs alpins sauta à terre et s’établit sur le quai de la Marine, avant que Corfou endormi ait eu le temps de se rendre compte de ce qui se passait.

    M. Bengui, consul de France, et M. Metis, vice-consul d’Italie, attendaient l’arrivée du détachement français. Les premières troupes débarquées, guidées par le consul, se dirigèrent vers un hôtel de la ville, où elles prirent au lit le principal espion allemand. Celui-ci, comme s’il sentait venir le danger, avait quitté sa demeure plus tôt dans la soirée et avait cherché asile dans un hôtel obscur, où les soldats français lui mirent la main au collet.

    Immédiatement avant le débarquement, les consuls alliés informèrent officiellement le préfet de l’opération projetée. Mystérieusement, ce renseignement s’était répandu, car le représentant de l’Allemagne avait fui le consulat en costume de nuit et s’était réfugié dans une chaumière obscure. Sa cachette fut rapidement révélée aux alliés, mais, jusqu’à présent, ils ne se sont pas donné la peine de l’arrêter.

    Le débarquement avait duré cinq heures.

    [Daily Chronicle]

     

    • Récit d’un Chasseur alpin, évacué dans un hôpital de la Côte d’Azur, recueilli par M. Pierre Mille :

     

    Nous venions directement du front de France, dit celui-ci, et nous avions déjà vu du pays depuis dix-huit mois : la Marne, l’Yser, les Vosges, la Lorraine. Mais, cette fois encore, nous ne savions absolument pas où l’on nous conduisait. Nous pensions être dirigés à Salonique avec des mulets, des chevaux, des canons, des munitions et du matériel en quantité, de quoi faire la guerre pendant six mois.

    Et les bateaux allaient bon train.

    Une belle nuit, vers 3 heures du malin, ils s’arrêtèrent devant quelque chose : une terre, une ville, un port. Et c’est alors seulement qu’on nous dit que tout cela c’était Corfou. Il y avait quatre heures déjà que la lune était couchée, l’obscurité était profonde.

    J’entendis les copains de la flotte constater que la brise soufflait du Nord-Ouest. Il y avait un peu de pluie, et plus haut, vers le Nord, on sentait mourir un orage.

    Je sus plus tard comme la chose avait été menée. Dans le chenal qui sépare l’île de la côte d’Epire étaient arrivés, la même nuit, des chalutiers et des contre-torpilleurs qui avaient établi des barrages mobiles au nord et au sud de cette espèce de goulot, et personne ainsi ne pouvait plus entrer ni sortir. D’autres petits bâtiments patrouillaient au-devant de nous, et tout ça se faisait tous feux éteints. Je ne sais pas comment nous n’avons pas carambolé les uns dans les autres, d’autant plus que nous, sur les gros navires, nous n’avions pas allumé même une chandelle. Je ne m’y connais pas, mais je crois que ce fut de la belle navigation, pas commode et bien menée.

    Il paraît aussi que le consul de France avait reçu l’ordre de prévenir, dès que nous serions devant Corfou, le gouverneur grec de l’île, ce qu’il fit vers 1h30 du matin. Ce gouverneur dormait comme un juste, ainsi qu’il est naturel, et, réveillé en sursaut, n’y comprit d’abord pas grand chose. Je ne sais pas ce que notre consul lui dit : probablement que l’occupation était nécessaire, que les Français n’avaient aucune mauvaise intention à l’égard de l’île, ce qui est vrai, et que, d’ailleurs, c’était comme ça, et ne pouvait être que comme ça.

    - Eh bien ! répondit à la fin le gouverneur, laissez-moi le temps de prévenir mon gouvernement.
    - C’est peut-être inutile, dit le consul, nos bâtiments sont déjà en train de mouiller !

    Alors le gouverneur déclara qu’il formulait une protestation énergique, et le consul prit acte de cette protestation. Puis le gouverneur s’habilla et s’en fut garantir au consul d’Allemagne sa réelle innocence et celle de son gouvernement. Le consul d’Allemagne, encore plus abasourdi que lui, rédigea sur-le-champ des télégrammes destinés à la station allemande de télégraphie sans fil qui se trouve au nord de l’île ; il y avait je ne sais combien de sous-marins aux environs : il les appelait tous à la rescousse. Mais, au moment où ces dépêches arrivaient à la station, un contre-torpilleur français venait de débarquer un peloton de marins solides qui s’emparaient des appareils et des archives, et télégraphiaient pour leur propre compte. Cela faisait une petite différence !

    Pendant ce temps-là, nous débarquions. Nous débarquions sans tambours et sans trompettes – ou plutôt nous avions des tambours et des trompettes avec nous, mais ce n’était pas le moment de s’en servir, – et surtout sans lanternes : aucun feu sur nos gros bateaux, ce qui, étant donné l’étroitesse de la passe, doit être considéré comme du beau travail ! A terre, nous trouvions des automobiles, des guides, tout ce qu’il fallait, et, en un clin d’œil, personnel d’abord, matériel et chevaux ensuite, enfin le fourrage, les munitions et des provisions se trouvaient à quai.

    Dans les premières automobiles montèrent des marins résolus.

    Elles allèrent à toute vitesse jusqu’à l’Achilléion, qui est, comme vous le savez, le palais du kaiser. Toutes dispositions prises pour le cerner, on frappa à la porte : - Wer da ?
    - C’est nous.
    - Qui vous ?
    - Nous, les Français. Nous n’avons pas le temps de vous donner des explications.

    Ce n’était pas non plus, de leur part, le moment d’en demander.

    J’imagine qu’ils crurent avoir le cauchemar. Tout le personnel allemand fut transporté à bord d’un bateau français, où il s’est rendormi, s’il a pu. Mais on n’a fait aucun mal à ces messieurs, pas plus qu’au palais, qui a été refermé soigneusement.

    Pour nous, avant l’aube, nous étions campés bien tranquillement, les cartouchières pleines, sur l’esplanade qui entoure la darse. A cette heure-là, nous n’avions pas encore vu âme qui vive, sauf deux douaniers grecs qui dormaient bien tranquillement, le dos appuyé sur un bec de gaz : on n’avait pas fait plus de bruit que des souris.

    Ce fut, à la fin, le piétinement des chevaux, le roulement des voitures et des fours de campagne qui les réveillèrent, et ils acceptèrent philosophiquement la situation. On avait aussi découvert, dans un coin du port, des chalands et des malonnes qui furent bien agréables pour transporter tout le bagage. Quand le soleil fut levé, leur propriétaire arriva et se frotta les yeux. Mais quand on lui dit qu’il avait droit à une équitable indemnité, il déclara noblement, levant les bras au ciel, qu’il était trop heureux et trop fier d’avoir rendu service à l’armée française, et qu’il ne réclamait rien du tout.

    Cependant, les Grecs avaient fini par sortir de leur lit. Ils s’étaient couchés la veille dans une ville silencieuse et paisible, et la trouvaient, à leur réveil, pleine d’uniformes français. Ce spectacle leur parut peu ordinaire, mais pittoresque. Ils vinrent voir : des cuirassés dans le port, des chevaux, des canons sur les quais, des centaines et des centaines d’hommes, tannés par dix-huit mois de campagne, et qui n’avaient pas l’air commode. Ils se demandaient d’où tout cela avait bien pu tomber ! Il y avait un grand carré sur la place, gardé par des factionnaires, et que personne ne pouvait franchir. Pas un mot ne sortit de cette multitude croissante de curieux.

    Enfin, au grand jour, deux personnages se décidèrent à entrer dans le carré. C’était le général et le gouverneur, grecs. Le gouverneur était accompagné de cavas, de janissaires, de je ne sais pas trop quoi. Il était en grande tenue et s’avança vers l’officier de marine changé des opérations pour lui demander en vertu de quelle autorité il était là et faisait ce qu’il faisait. Au même moment, on lui remit une lettre de l’amiral français disant que cette autorité, c’était la sienne. Sur quoi, le gouverneur s’en alla, après avoir remis une protestation très catégorique, rédigée par écrit.

    Quant au général, c’était un grand et gros homme, qui s’adressa au chef des forces militaires françaises, un chef de bataillon tout recuit par ses campagnes et qui, cigarette aux lèvres, béret en bataille et la canne sous le bras, donnait des ordres à tout son monde. Il avait depuis longtemps perdu l’habitude de s’étonner de rien, et entendit sans broncher le discours du général, qui lui tendit ensuite, comme le gouverneur, un papier où était consignée sa protestation. Le chef de bataillon la prit, la lut en silence, tira son stylographe de sa poche, inscrivit sur cet acte le jour et l’heure où il lui avait été remis, puis en donna reçu au général, très poliment.

    Pendant ce temps, des escouades françaises avaient occupé les points principaux, y compris le consulat allemand, sur le boulevard Maritime, qui fut gardé par un fort piquet. En automobile, d’autres escouades s’étaient rendues sur tous les points de l’île où l’on savait qu’il y avait des Allemands. Sur les quais, la foule devenait de plus en plus nombreuse, mais restait toujours muette.

    C’est alors que le chef de bataillon français commanda à la fanfare de travailler de son métier. On commença, ainsi qu’il convenait, par l’hymne grec, que le public accueillit honorablement.

    Puis vint la Marseillaise : quelques cris timides de : zito ! zito ! (bravo !) sortirent des premiers rangs. Et après ça ce fut : Sidi-Brahim, la Marche lorraine, Sambre et Meuse, toutes ces marches qui, depuis dix mois, ont conduit les Alpins à la gloire ! Ça fit bondir tous les cœurs, les nôtres et ceux des Grecs. C’est beau, la musique ! Dès lors, ce fut l’enthousiasme, des hourras sincères passèrent en rafale. Les soldats de la garnison grecque, hésitants d’abord, se risquèrent dans nos rangs. On les accueillit en copains, on les fêta.

    Voilà comment on a fait ami, en deux heures de temps, avec les gens de Corfou. C’est embêtant qu’en dégringolant une falaise, je me sois bêtement cassé le pied. Je suis le seul blessé de l’expédition.

    [Temps, 20 janv. 1916.]

     

    • Prise de possession de la villa du Kaiser

     

    La prise de l’Achilléion fut une opération qui vaut la peine d’être contée. Dès que les premières chaloupes arrivèrent sur le quai de Corfou, un lieutenant de vaisseau, accompagné de deux matelots torpilleurs mineurs et d’une douzaine d’Alpins, fut chargé d’aller en auto jusqu’à l’Achilléion et d’occuper la villa de l’empereur Guillaume, dont le petit port, assurait-on, était particulièrement accueillant aux sous-marins allemands. Trois autos franchirent rapidement les dix kilomètres et, vers 4h30 du matin, stoppèrent devant les grilles impériales.

    Les ordres donnés étaient : Faites-vous ouvrir ; en cas de résistance, faites sauter la porte, saisissez gens et papiers, placez vos hommes, dans de bons postes, envoyez une auto pour prévenir, et attendez des renforts.

    Le lieutenant dispose ses hommes, leur recommande de ne s’étonner de rien et de ne laisser sertir personne. Il se rend à la porte d’une maisonnette où loge l’intendant et voit une lumière filtrer. Se retournant vers ses hommes, il crie d’une voix de stentor : – Bataillon, halte !

    Aussitôt, la lumière s’éteint. - Bon, se dit-il, nous sommes attendus.

    Il heurte la porte et appelle : - Bontemps ! (c’est le nom du régisseur).

    Un vieux bonhomme, tout tremblant et ému, apparaît à la fenêtre : – Que désirez-vous ?
    - Ouvrez immédiatement !

    Le vieux hésite. - Ouvrez, ou je fais sauter la porte.

    Et le lieutenant fit jouer sa lampe électrique de poche.

    Cinq minutes se passent ; enfin, la porte s’ouvre. Le lieutenant veut visiter.
    - C’est impossible, dit Bontemps ; l’électricité ne marche pas et il fait nuit.
    - Nous avons des lampes de poche, réplique l’officier. En avant !

    La perquisition commence. D’ailleurs, le jour naît. Rien dans l’appartement de l’empereur, sauf des meubles de mauvais goût ; dans son cabinet de travail, une selle de cheval montée sur vis, faisant fonction de fauteuil de bureau.

    La perquisition continue. Dans l’appartement du régisseur, on saisit des papiers et, dans un tiroir du bureau, des cartouches de revolver.

    - Où est l’arme ? demande-t-on.

    Le régisseur sort de son pantalon un revolver qui a la dimension d’un tromblon calabrais, et le livre. La visite des jardins et des dépendances se fait très minutieusement.

    Un grand diable à casque à mèche, orné de lunettes qui ressemblent à des hublots, est amené par les Alpins, plus mort que vif. C’est le naturaliste !

    Il se trouble, tremble comme une feuille et dit en gémissant : - Je demande la grâce de mourir sur place !

    L’officier, souriant et magnanime, répond : – Cette grâce vous sera accordée.

    Mais malgré les supplications du vieux qui ne cesse de dire : – J’ai des plantes très rares, très rares ; si vous me gardez, elles vont mourir, le lieutenant ne se laisse pas émouvoir par le botaniste, et l’envoie à Corfou.

    Le jour est venu complètement. C’est l’heure d’arborer les couleurs. L’officier dépêche un matelot pour démonter une couronne impériale qui domine la hampe où flottait autrefois le pavillon des Hohenzollern et y hisse le drapeau français. L’homme grimpe et revient furieux : la couronne et la hampe ne font qu’un ; il faudrait tout jeter bas.

    - Soit, fait l’officier. Provisoirement, nous profiterons de la hampe impériale pour faire flotter nos couleurs. Ce matin, dit-il en se tournant vers l’unique Alpin l’accompagnant – tous les autres étant en sentinelles, – vous ferez une hampe pour remplacer celle-ci.

    On hisse les couleurs, avec toute la solennité que permet la maigre escorte de l’officier. Le matelot fait le salut, l’Alpin présente les armes et l’officier se découvre. Et soudain, des bois d’oliviers où serpente la route de Corfou, une grande clameur monte vers l’Achilléion.

    C’est la compagnie d’Alpins chargée d’occuper la propriété de Guillaume II qui, arrivant en marche accélérée, a aperçu les trois couleurs flottant, à la brise matinale, sur le palais blanc de l’empereur.

    Robert Vaucher

    [Illustration, 19 févr. 1916]

     

     

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