• 19 janvier 2014 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

    La bataille de Jersey

     

    La bataille de Jersey

    D’après « Carnet de la Sabretache » – 1907

     

    Un bien petit nombre de Français, en allant visiter l’île de Jersey, sait ou se souvient que cette île a failli de bien peu revenir à la France, à la fin du dix-huitième siècle. Pourtant, la surprise de Jersey a laissé une profonde impression dans les souvenirs du pays : les plaques commémoratives rappelant le héros anglais, le major Peirson, son nom donné à la place principale de Saint-Hélier, le tableau que l’on voit dans la Court House, hôtel du gouvernement, en témoignent hautement.

    Il y a donc peut-être quelque intérêt à remémorer les préliminaires et les détails de cette sanglante affaire dont il n’est même pas fait mention dans les principaux traités de l’histoire de France.

    Dans le mois de mai 1779, une tentative infructueuse avait été faite par le prince de Nassau, commandant un corps de 5 à 6 000 hommes, et qui ne put débarquer, ni dans la baie de Saint-Ouen, ni dans celle de la Brelade.

    Une deuxième attaque avait échoué, la flotte qui transportait le corps expéditionnaire ayant été détruite par Sir James Wallace.

    La ville de Saint-Malo avait pourtant beaucoup à souffrir des bateaux armés en course par l’Angleterre à Jersey et l’on évalue à 300 le nombre des bateaux français qui avaient été capturés par les Anglais dans le cours d’une seule année.

    Une nouvelle expédition avait donc été décidée sous Louis XVI, en conseil secret des ministres, et Saint-Malo avait consenti à en supporter les frais.

    C’est ici qu’apparaît pour la première fois le nom d’un Français, le baron de Rullecourt, que je n’ai jamais vu citer dans aucun traité d’histoire. Les Anglais le qualifient d’aventurier ; pourtant, ils lui accordent la qualité de général. Ce qui est certain, c’est que le baron de Rullecourt avait réussi à recruter, en 1780, une troupe de 1 200 volontaires dans le Luxembourg. Gens de sac et de corde, dit Bachaumont. Parmi eux, se trouvait un Indien, appelé Merseed, qui se disait descendu du Prophète et portait le costume turc.

    Si ce Rullecourt est à peu près inconnu dans l’histoire, pourtant, il ne manquait ni d’audace, ni de présence d’esprit, comme nous l’allons voir. Il organisa sa petite troupe à Granville, où il se proposait de l’embarquer de manière à paraître devant Jersey le 25 décembre, profitant ainsi des distractions que la fête nationale de Christmas Day devait infailliblement amener pour la population et la garnison de Jersey.

    Les signaux, dit Plees, un auteur anglais, avaient été échangés entre Rosel, côte anglaise, et la côte de France, sans doute pour faire connaître qu’il n’y avait pas à ce moment de navires de guerre anglais dans la station.

    La flottille, composée de sloops et de gabares, mit à la voile dans la soirée du 26 décembre, sous la direction du capitaine marchand Régnier, de Blainville ; mais une tempête l’assaillit ; les bateaux sont obligés de se réfugier dans les îles Chausey où Rullecourt est forcé d’immobiliser sa troupe.

    Il profite des quelques jours de répit qui lui sont imposés pour y remettre un peu d’ordre, lui apprendre à manœuvrer et lui communiquer l’esprit militaire qui lui manque.

    Il reste ainsi jusqu’au 5 janvier 1781, jour où il remet à la voile et arrive, à onze heures du soir, devant le Banc du Violet (S.-E. de l’île), pointe de la Rocque, couverte de rochers plats, qu’on peut voir épars sur la côte. Mais le débarquement se trouve contrarié par le courant ; 200 hommes font naufrage ; 300 ne peuvent aborder à cause de la marée ; 700 seulement réussissent à mettre le pied dans l’île.

    C’est avec cette poignée d’hommes que Rullecourt va poursuivre son audacieuse entreprise.

    Le péril de ce débarquement est reconnu par les auteurs anglais qui expliquent qu’il n’a pu réussir que grâce à la présence d’un Jerseyen, excellent pilote, qui avait déserté à la suite d’une condamnation.

    Rullecourt marche sur Saint-Hélier avec sa petite troupe, passe inaperçu auprès d’un fortin occupé par quelques artilleurs invalides, arrive à la porte de Saint-Hélier, en passant par les armes les sentinelles qui s’y trouvent, et va droit à la maison qu’occupait le lieutenant gouverneur de l’île, le major Moses Corbet, qui se trouve réveillé en sursaut et cueilli au pied de son lit.

    Sans perdre un instant, Rullecourt le force à signer une capitulation par laquelle il est enjoint à tous les commandants de troupe de se rendre aux Français qui ont envahi l’île avec une force écrasante.

    Il emmène son prisonnier à la Court House (hôtel du gouvernement) et invite quelques gentlemen à dîner, pour le soir même dans l’habitation du major Corbet.

    Celui-ci avait cependant trouve moyen de faire avertir secrètement le major Peirson, des Highlanders, qui se trouvait ainsi commander les forces stationnées dans l’île, 78e, 83e et 95e Highlanders. Ces forces se concentrèrent rapidement sur le Mont Patibulaire (colline Gallow’s), à petite distance et au N.-O. de Saint-Hélier.

    Mais, pour rester maîtres de Jersey, il fallait d’abord s’assurer la possession d’Elisabeth Castle, fort isolé qui commande l’entrée du port, et dans lequel on ne pouvait avoir accès qu’à marée basse par une chaussée qui relie le fort à la baie de Saint- Aubin.

    Toujours accompagné du major Corbet, le général français somme le commandant du fort de se rendre ; mais ce dernier répond à la sommation par des coups de canon, et force les Français à se replier sur Saint-Hélier.

    Pendant ce temps, le major Peirson descendait du Mont Patibulaire avec ses Highlanders. Rullecourt tente auprès de lui la démarche qui n’a pas réussi avec le commandant du fort Elisabeth ; il lui envoie un de ses officiers porteur de la capitulation à laquelle il doit se soumettre ; sur l’affirmation de cet officier que le major Corbet est notre prisonnier.

    Peirson demande à s’en assurer et donne une demi-heure à un des siens pour constater le fait et revenir. Il met à profit cette suspension d’hostilités pour former deux colonnes dont l’une, composée des compagnies légères des 38e et 95e avec deux compagnies de la milice, a mission de tourner la place du Marché (vier Marchi dans le patois des insulaires), pendant que lui-même descendra sur la place.

    Les pourparlers avec Rullecourt, qui se tenait sur la place, ayant le major Corbet à ses côtés, n’ayant pas abouti, les deux colonnes anglaises donnent l’assaut, Peirson débouchant par la petite rue qui aboutit juste devant la Royal Court. (Une plaque commémorative est apposée à cet angle).

    Les Français font une décharge qui renverse Peirson ; il tombe mort entre les bras de ses grenadiers. Un instant surpris, les Anglais reculent, mais se rallient bientôt et regagnent le terrain perdu.

    Rullecourt, dit l’auteur anglais, voyant ses hommes repoussés de toutes les rues avoisinantes, s’avance tenant le major Corbet par le bras. Un noir, qui servait de domestique à Peirson, venge son maître, ajuste le général français et l’étend raide d’une balle dans la bouche. Corbet reçoit deux balles dans son chapeau et se sauve.

    Les Français se débandent ; quelques-uns se réfugient dans les maisons voisines. Le reste est fait prisonnier.

    Les Anglais avaient perdu dans cette échauffourée près de 50 réguliers, tant tués que blessés, et 30 miliciens.

    C’est le dernier épisode du drame qui est retracé dans le beau tableau de Copley qui figure à la National Gallery, à Londres, et a été très habilement reproduit dans la copie qui se rouve à la Royal Court. On voit, dans la fumée qui couvre la place comme d’un voile, Peirson tombant, pendant que le noir ajuste Rullecourt.

    Comme nous l’avons dit, les Anglais, toujours si soucieux de la mémoire de ceux qui sont morts pour la patrie, ont consacré au major Peirson, tant sur la place que dans la Town Church, plusieurs plaques en l’honneur de leur héros. Au pauvre Rullecourt, tombé si glorieusement au champ d’honneur, victime de sa généreuse, mais folle équipée (car prétendre se rendre maître de l’Ile de Jersey avec 700 hommes était pure folie), il ne reste rien maintenant, du moins, à ma connaissance.

    Cependant, l’évêque Bisson, dit Le Hericher, parle d’une colonne qu’on érigea sur sa tombe avec cette inscription, qui est bien dans le goût pratique des Anglais

    « Cy gît le corps de M. de Rullecourt, officier général Français, qui dans la nuit du 5 janvier, envahit cette île à la tête de 1 200 hommes, surprit le gouverneur et les magistrats et les fit prisonniers de guerre. Mais au point du jour, les Français, attaqués par la garnison et la milice, aux ordres du major Peirson qui perdit la vie dans ce glorieux combat, furent totalement mis en déroute.
    Le gouverneur et les magistrats recouvrèrent leur liberté et l’île fut délivrée par la destruction et la captivité des envahisseurs. Le baron de Rullecourt succomba et cette pyramide est moins un monument d’un ennemi qu’elle n’est, ô Jerseyens, un avertissement pour vous et vos enfants de donner à l’avenir plus d’attention à votre sûreté ».

    Qui sait si, Rullecourt ayant réussi dans son aventure et étant resté maître de Jersey, les conditions du traité de 1783 n’en eussent pas été modifiées et si Jersey n’aurait pas fait retour à la France ?

    Colonel Delannoy.

     

     

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