• 14 janvier 2014 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     la bataille de Nancy

     

    La bataille de Nancy

    D’après « Histoire de la guerre de Lorraine et du siège de Nancy, 1473-1477 » – Alexandre Huguenin – 1837

     

    Les Suisses s’étaient fait attendre plus longtemps qu’on ne l’avait dit à René ; mais ce prince s’occupait alors des derniers préparatifs de départ. Il était allé de Zurich à Bâle, où les troupes des cantons devaient bientôt le rejoindre ; pendant ce temps, il mettait en ordre et disposait sur ses chariots les différentes pièces de son bagage.

    Les guerriers de chaque ville arrivèrent successivement, sous le commandement de leurs chefs, qui tous avaient combattu vaillamment à la journée de Morat. René allait les recevoir, se mêlait à eux, faisait comme eux, les traitait enfin comme ses meilleurs amis. Le jour où arrivèrent les Zurichois, il descendit de cheval et, à pied, la hallebarde sur l’épaule, il rentra dans la ville, à côté de Jean Waldmann, qui marchait à la tête du bataillon.

    Mais tout ne se passa pas sans accident. Quelques guerriers de Zurich, voulant aller plus vite, montèrent sur trois bateaux pour descendre le Rhin, jusqu’au lieu du rendez-vous. Près du pont de Bâle, les bateaux, entraînés par la violence du courant, se brisèrent l’un contre l’autre : deux hommes seulement furent tirés à bord ; les autres, au nombre de vingt, ne purent se sauver et périrent dans les eaux du fleuve.

    Ce malheur contrista l’armée et parut de sinistre augure. René, qui en avait peut-être plus de chagrin que tout autre, entendit retentir mille malédictions autour de lui. Plusieurs hommes de l’armée suisse disaient hautement et avec mauvaise humeur, que ce ne serait pas encore là tout ce que l’on souffrirait pour avoir prêté l’oreille à ces chétifs Lorrains, mais que l’on voyait déjà les prémices. Le duc se tenait seul en son logis et n’osait se montrer, comme s’il eût été coupable de ce naufrage. Il fit chercher les corps de ceux qui avaient péri, et leur rendit les derniers honneurs du mieux qu’il lui fut possible.

    René quitta Bâle la veille de Noël, au soir, et se rendit au bourg de Plotzen, à une lieue de la ville. Il avait laissé quelques-uns de ses gens pour distribuer la solde à chaque guerrier. Lorsque l’on eut compté tous les soldats, René manqua d’argent ; il lui fallait encore douze cents florins, et ses amis les plus zélés n’étaient pas mieux fournis. Les Suisses commencèrent à murmurer et à dire qu’ils ne partiraient pas. Philippe de Linange se hâta de venir à Bâle, espérant trouver à emprunter sur son crédit ; mais on avait si peu de confiance dans les Lorrains, à cause de leur dénuement, que personne ne voulut rien avancer.

    Dans cette pressante nécessité, Oswald, comte de Thierstein, grand maréchal de Lorraine, donna ses deux fils en gage et obtint la somme demandée. Ce n’était pas trop de deux héritiers mâles d’une des plus illustres maisons de l’Allemagne, pour garantir la solvabilité du duc et la rentrée de douze cents florins.

    Le lendemain, après la messe dite, les Suisses se mirent en marche. René, tout plein de joie de leur bon retour à sa cause, alla au-devant d’eux à pied, par honneur, et donna encore un florin d’or à chaque porte-enseigne de l’armée.

    Quand le duc se vit bien assuré de partir, il appela un de ses serviteurs et lui dit : « Allez vite en Lorraine ; mandez à toutes les garnisons qu’elles se mettent en armes et se réunissent, pour le mois de janvier, entre Saint-Nicolas et Varangéville. Il faut que les Suisses les voient et disent au moins que j’avais des gens pour me secourir ».

    Le messager parti, René prit encore une fois le devant et se dirigea sur St-Dié où il avait donné rendez-vous aux Alsaciens. Les Suisses se mirent en marche à leur tour. Il faisait froid et la terre était couverte de neige ; mais ces braves montagnards, presque tous jeunes hommes, marchaient gaiement et en bon ordre.

    Pendant que l’armée suisse s’avançait vers la Lorraine, le messager hâtait partout la réunion des gens de guerre au lieu indiqué ; il répandait par ses paroles le courage et l’espérance. A Bruyère, il trouva le capitaine Harnexaire qui partit aussitôt avec cinq cents hommes de pied et de cheval, portant la double croix, et bien résolus de vivre ou de mourir pour le duc René. De là, le messager vint à Epinal où étaient Wautrin de Wisse, Adam Sporne, messire Jean de Haussonville, et monsieur de Hardemont. Il alla répéter le même ordre à Mirecourt, à Vaudémont, à Gondreville, et toujours il annonçait le secours des Suisses, comme si leur nom eût porté avec lui l’assurance de la défaite des Bourguignons.

    C’était partout même joie et même ardeur à obéir : soldats et capitaines, tous arrivèrent bien équipés à Saint-Nicolas ; personne ne manqua au rendez-vous. La troupe se composait d’environ quatre mille hommes.

    Cependant la situation de l’armée bourguignonne n’était pas faite pour inspirer la confiance aux vrais serviteurs du duc Charles. On manquait de tout dans le camp ; on n’avait ni subsistances pour se soutenir, ni bois pour se chauffer. Nul n’osait s’éloigner de quelques pas, crainte des embuscades : sur les routes, au bord des bois, partout on risquait de trouver des ennemis cachés. Le duc lui-même n’osait pas faire venir du Luxembourg un trésor qui lui était nécessaire pour les besoins de son armée. Les Bourguignons mouraient de faim, de froid et de misère ; les moins patients désertaient tous les jours.

    Par une fatalité malheureuse, l’hiver était fort rigoureux et l’année une des plus mauvaises que l’on eût vues depuis longtemps. Le val de Metz, d’où l’armée aurait pu tirer des subsistances, avait été ravagé par des orages, à tel point que, dans un jour de vigne, on n’avait pas récolté, l’un dans l’autre, une demi-mesure de vin. Les grains étaient presqu’aussi rares et d’une excessive cherté. Dans le dénuement complet de son armée, le duc envoya prier gracieusement les magistrats messins de vouloir bien lui laisser prendre, pour argent, quelques quartes de bled avec du vin ; mais les seigneurs de Metz lui répondirent qu’ils ne le pouvaient faire, à raison de la rareté extrême des denrées; en sorte que le duc ne reçut d’eux autre chose qu’une honnête excuse.

    On attribuait tous ces maux à l’obstination du prince qui ne voulait rien entendre ; on tenait contre lui des propos furieux ; on lui souhaitait mille choses funestes ; mais les plaintes ne faisaient rien. La nuit de Noël, la gelée fut si vive que plus de quatre cents hommes moururent ou bien eurent les mains et les pieds morts de froid. Le lendemain, un capitaine ne put se contenir : « Puisque notre maître aime tant la guerre, dit-il, je voudrais l’avoir dans ma couleuvrine ; je le tirerais dans Nancy, et il en aurait assez ». On rapporta ce propos au duc qui fit pendre le capitaine.

    Les meilleurs amis du prince voyaient bien le mal aussi ; mais personne ne se hasardait à le lui dire. Cependant le comte de Chimai prit sur lui d’en parler. Il représenta au duc le mauvais état de ses troupes, et lui assura que s’il en faisait la revue, il ne trouverait pas trois mille hommes en état de combattre. En effet, on ne voyait que maladies ou désertions.

    Le prince de Tarente, rappelé en Italie par son père, venait encore d’abandonner le duc et avait emmené avec lui sa cavalerie. Le comte de Nassau joignit ses remontrances à celles du comte de Chimai : les deux seigneurs le conjurèrent ensemble de lever le siège et d’aller dans le Luxembourg, se remettre un peu de cette déplorable situation.

    Mais le duc ne prenait point ces conseils en bonne part. – Je vois bien, répondit-il avec colère, que vous êtes tout Vaudémont ; mais sachez que, quand je serais seul, je m’en irais courageusement combattre mon ennemi : il est trop jeune pour que je recule devant lui.
    - Monseigneur, reprit le comte de Chimai, qui ne se croyait pas un lâche, s’il faut combattre, on verra si je suis franc, loyal et issu de bon lieu, et je saurai le soutenir jusqu’à la mort.

    Toutes ces raisons fâchaient le duc ; et pour n’en plus entendre, il défendit de laisser entrer qui que ce fût dans sa tente, s’il ne l’avait appelé.

    Le 29 décembre, Alphonse V, roi de Portugal, arriva au camp du duc qu’il désirait entretenir sur une affaire sérieuse, dans laquelle il s’agissait de ses propres intérêts. Alphonse faisait alors la guerre en faveur de sa nièce, Jeanne, contre Ferdinand d’Arragon. Il était venu en France réclamer des secours que lui avait promis Louis XI ; mais le roi s’était excusé de les lui donner, à cause de cette guerre de Lorraine qui, disait-il, ne lui permettait pas d’éloigner ses forces.

    Alphonse s’était donc rendu de Paris au camp de Nancy, dans l’espérance de réconcilier le duc avec René et le roi de France. Charles le reçut grandement et le traita en épices des plus fines, ainsi qu’il faisait toujours en telles occasions. Mais quand Alphonse vint à parler de réconciliation : – Je ne quitterai la Lorraine, s’écria le duc, que pour me jeter sur la France ; et il proposa au prince d’aller s’enfermer à Pont-à-Mousson pour le défendre. Alphonse, qui était venu dans un tout autre dessein, répondit qu’il n’avait ni gens ni armes pour le faire : il se retira, le troisième jour, abandonnant le duc à sa funeste obstination.

    Le lendemain, Charles apprit l’arrivée des Lorrains à Saint-Nicolas. Il y envoya environ trois cents lances, avec ordre d’en chasser les ennemis et d’y mettre le feu. Les Bourguignons se répandirent le long de la grande rue et commencèrent à chercher dans les maisons. Les Lorrains qui, dans ce moment, entraient par la porte opposée, se jetèrent sur eux, en tuèrent cinq ou six, et poursuivirent les autres jusqu’au bois de la Madeleine. Les fuyards vinrent apporter cette nouvelle à M. le duc qui en fut grandement troublé. Bientôt les courriers se succédèrent, lui annonçant l’approche certaine de ses ennemis.

    Les auxiliaires de René avançaient rapidement. En arrivant à St-Dié, le jeune prince n’y trouva plus les Allemands, qui étaient déjà au village d’Ogeviller, non loin de Lunéville. René les y rejoignit avec les Suisses et se vit à la tête de quatorze à quinze mille hommes.

    Ce fut un spectacle tout nouveau, pour les gens de Lorraine, que la marche de cette armée étrangère, dont l’ordonnance et les costumes ne s’étaient pas encore vus dans leurs villes ni dans leurs campagnes. Les Suisses étaient divisés par bataillons, qui portaient les étendards de leurs cités, ornés d’emblèmes différents. Ces guerriers étaient habillés d’une casaque courte, à manches, taillée sur la forme du corps et serrée étroitement. Ils portaient un pantalon rayé du haut en bas de couleurs diverses, et appliqué sur la jambe, dont il dessinait la forme dans toute sa longueur. Les mieux équipés avaient un casque, et une cuirasse de fer par dessus la casaque ; les autres, moins riches, n’étaient coiffés que de la simple toque avec ses plumes.

    Outre l’épée plate et tranchante, ils avaient pour armes offensives, les uns des couleuvrines évasées qu’ils portaient couchées sur l’épaule, pendant la marche ; les autres de longues piques, d’autres des hallebardes qui étaient des piques armées d’une espèce de hache : ils se servaient de celles-ci comme de lances, ou les saisissaient à deux mains et frappaient du tranchant.

    Chaque troupe était précédée d’un rang de jeunes hommes qui conduisaient la marche au son du tambour. Un costume plus léger et plus gracieux les distinguait des autres : ils avaient sur la tête une toque garnie de plumes, et par dessus le pantalon, une jaquette bariolée, tombant sur le genou, avec manches bouffantes, et serrée par le milieu du corps. Ils battaient une marche vive et joyeuse qui animait le pas des combattants.

    Cette armée se composait, en partie, de jeunes gens dans la fleur de l’âge, ayant le corps droit et la démarche haute ; leurs figures fraîches et colorées, leurs cheveux blonds et leurs yeux bleus faisaient reconnaître les habitants d’une terre froide, mais qui nourrit des hommes beaux et vigoureux.

    En tête des différents corps de l’armée, on voyait les chefs les plus renommés des divers cantons. Les gens de Schaffouse étaient commandés par Ulrich Trullerey, leur premier magistrat : on les reconnaissait au bélier noir, bondissant, qui distinguait leur bannière. Les Bernois marchaient de nouveau sous les ordres de Brandolf, sire de Stein, qui venait de donner à Granson un exemple d’héroïsme, tout semblable à celui de Régulus. Ils avaient également déployé leur étendard sur lequel était peint l’ours brun des montagnes. Le chevalier Petermann-Rot conduisait un corps de Bâlois portant la bannière aux deux basilics. Seize cents Zurichois suivaient le célèbre et infortuné Jean Waldmann, le compagnon de René, à la bataille de Morat, et son plus zélé protecteur, au conseil de la cité.

    Au nombre des autres guerriers suisses, renommés pour leur valeur éprouvée, ou distingués par la noblesse de leur lignage, paraissaient encore, avec honneur, Urbain Muhleren, Benner de Berne, Kilian de Rumlingen, les deux lucernois Gaspard de Herstentein, et Albin de Sillenen, le grand Kremer, Félix Schwartzmurer et beaucoup d’autres hommes d’armes, chefs ou volontaires, qui avaient voulu prendre les armes pour leur jeune allié.

    Venaient ensuite les guerriers allemands, envoyés par les villes de Colmar, de Schelestadt, de Kaisersberg et quelques autres villes des bords du Rhin, commandés par Hermann d’Eptingen, gentilhomme de Souabe ; derrière eux, marchaient encore plusieurs chevaliers et gens d’armes alsaciens, sous la conduite de Guillaume de Ribeaupierre, lieutenant impérial de la Haute-Alsace, reconnu par tout le monde comme un capitaine très habile et d’une excessive sévérité.

    Mais ce qui attirait surtout les regards, c’était la troupe brillante des seigneurs et chevaliers lorrains, avec leurs magnifiques cottes d’armes, leurs écharpes de couleurs vives et leurs armures dorées. René les commandait en personne, monté sur sa jument grise qu’il appelait la Dame, à cause de la beauté de ses formes gracieuses et délicates. Là on voyait les sires de Homécourt, de Faucogney, les Chatillon, le bâtard de Dom-Julien, qui portait la bannière de Vaudémont. Aux côtés de René, se pressaient les chefs des plus nobles maisons de Lorraine, et au premier rang, les comtes de Salm, de Bitche et de Linange. Tout près du jeune prince, marchaient Jean de Wisse, capitaine de ses gardes, et le comte Oswald de Thierstein, son grand maréchal et l’un de ses plus dévoués serviteurs.

    Cette armée était encore renforcée de plusieurs capitaines et gentilshommes du royaume de France. Ils avaient avec eux un assez bon nombre de gens d’armes français que Louis XI avait licenciés à dessein, dans la pensée qu’ils iraient augmenter les forces du jeune duc de Lorraine.

    La troupe fit halte à Hadonviller, aujourd’hui Craon, près de Lunéville, le troisième jour de janvier, qui était un vendredi. René passa la soirée dans la compagnie des principaux capitaines. On s’y entretint beaucoup de la bataille de Morat, qui faisait bien espérer de celle que l’on allait encore soutenir ; on rappelait la bravoure des guerriers qui s’étaient signalés à cette journée mémorable ; on se félicitait de la bonne amitié qu’elle avait établie entre les deux nations. René traitait les capitaines comme ses amis, ses frères d’armes : il les embrassait, les conjurait de se souvenir de son honneur et de son bon peuple.

    Le lendemain 4 janvier, René et les Suisses arrivèrent à Saint-Nicolas dans l’après-dînée. Les garnisons lorraines qui les attendaient, se mirent en belle ordonnance et allèrent au-devant de l’armée. Les Suisses demandèrent si ces gens-là étaient ceux du duc René : on leur répondit que oui, et ils ne purent s’empêcher de dire qu’ils avaient encore une bien plus haute opinion du prince qu’ils étaient venus secourir. René prit son logement au prieuré de Saint-Nicolas ; les autres chefs furent logés dans les meilleurs hôtels ; quatre mille hommes s’abritèrent sous la halle, et le reste fut distribué dans les maisons des habitants.

    Pendant que chacun prenait son poste, on vint rapporter que plusieurs Bourguignons étaient cachés dans les maisons, qu’il y en avait même dans l’église. Les Suisses avaient toujours été cruels envers leurs ennemis, et le souvenir de leurs compatriotes de Granson et de Briey semblait encore leur commander une guerre sans quartier. Ils se mirent aussitôt à la recherche, tirèrent plusieurs Bourguignons de leurs retraites, massacrèrent dans les rues ; ou bien ils les attachaient six à six, et les précipitant du pont dans la rivière, ils les enfonçaient à coups de pique. Un soldat suisse trouva un bourguignon dans l’église ; il l’entraîna sur la porte et lui coupa la tête, sans aller plus loin. Les auxiliaires de René montraient déjà par ces vengeances sanguinaires combien ils étaient ennemis des Bourguignons et du duc de Bourgogne.

    Cependant les messagers se succédaient de tous côtés vers le duc, lui apportant les nouvelles les plus contradictoires. Les uns, qui voulaient le flatter, ou qui, peut-être, avaient reçu des instructions secrètes de Campo-Basso, pour lui inspirer une sécurité funeste, venaient dire : Monseigneur, j’ai vu votre ennemi à Saint-Dié ; il n’a pas plus de quatre cents hommes en sa compagnie. Les autres, qui avaient vu l’armée suisse et qui ne voulaient pas le rassurer faussement, lui annonçaient des choses tout opposées.

    Mais le duc aimait mieux ne croire que les premiers. Il assembla ses capitaines, et, ce qui ne lui arrivait presque jamais, il leur demanda leur avis. – Il est impossible, disait-il, que les Suisses veuillent me faire la guerre. Mon ambassadeur m’a bien assuré que, d’après ses remontrances, ils n’avaient plus l’envie de rien tenter contre moi, mais au contraire d’être, à l’avenir, mes amis. Peut-être que l’enfant a mandé ses gens d’Epinal et de Remiremont, et que les villes de Bâle, de Schelestadt, de Thanne et de Colmar lui ont envoyé quelques aventuriers. Comme un jeune fou, il viendra m’assaillir ; mais, par saint George, s’il le fait, ce sera une grande folie.

    Cependant la nouvelle certaine arriva que René était à Saint-Nicolas avec dix-neuf ou vingt mille hommes, parmi lesquels on comptait dix mille guerriers de la Suisse. – Eh bien ! dit le duc, puisque ces vilains arrivent à nous, puisque ces ivrognes viennent ici chercher à boire et à manger, que convient-il que nous fassions ?

    Les capitaines lui représentèrent la faiblesse de son armée, épuisée par la misère, la faim, la désertion et les combats ; la puissance de l’armée ennemie qui était nombreuse et résolue ; ils lui dirent que vouloir combattre dans un tel état de choses, ce serait risquer de tout perdre, sans espérance de rien gagner. On ne pouvait empêcher René de ravitailler la place ; mais il était facile d’éviter une bataille. On se retirerait à Pont-à-Mousson, et de là dans le Luxembourg, où l’armée se referait de toutes ses fatigues. Le duc avait dans son trésor plus de quatre cent mille écus ; c’était assurément de quoi se mettre en état de recommencer la guerre avec honneur.

    René est pauvre, disaient encore les capitaines, et dès qu’il n’aura plus d’argent, ses gens ne resteront pas longtemps avec lui: nous connaissons la coutume des Allemands, qui n’est pas de servir pour rien. Attendez seulement la nouvelle saison, et en Flandre, dans le Hainaut et dans le Brabant, vous trouverez de nombreux guerriers. Alors revenez en Lorraine ; le pays est pauvre et vous l’aurez sur-le-champ. Mais nous savons que maintenant René a des Suisses en grand nombre ; ils vous ont déjà fort maltraité. Si on leur livrait bataille et que vous fussiez défait, votre personne et vos biens pourraient y demeurer. Vous n’avez qu’une fille, à qui le roi de France enlèverait son héritage, car personne ne lui resterait pour la défendre. La retraite ne fait pas déshonneur en si grande inégalité de toutes choses ; et la résolution de combattre serait regardée partout comme témérité, non comme prudence.

    Charles leur demanda s’ils n’avaient plus rien à ajouter. – Mon père et moi, reprit-il alors, nous avons su vaincre les Lorrains et nous les en ferons souvenir. Les Allemands ne savent pas quitter leurs poêles en hiver, et, dans cette saison, ils ne se mettent pas en guerre très volontiers. Par saint George ! il ne me sera jamais reproché d’avoir fui devant un enfant, devant René de Vaudémont qui, au lieu de se montrer digne chevalier, vient à la tête de cette canaille.

    On lui représenta que ce serait dès le lendemain, au matin, qu’il faudrait combattre. – Nous livrerons bataille et je continuerai le siège, répondit le duc, et que chacun fasse bonne garde contre les assiégés. Pour vous, cette nuit, vous vous mettrez en armes, et nous irons attendre notre ennemi ; et, par saint George ! s’il se montre à moi, je ferai si bien que vous aurez la victoire.

    Les capitaines ne pouvaient s’empêcher de dire entre eux que cette obstination tenait de la folie ; c’était même une opinion assez commune que, depuis les malheureuses journées de Granson et de Morat, une espèce de vertige troublait la raison du duc de Bourgogne. Mais Campo-Basso ne manquait pas d’appuyer, chaque fois, ses réponses, et de le confirmer dans les résolutions qui devaient causer sa perte.

    Le duc de Bourgogne prit donc aussitôt les dispositions nécessaires pour resserrer le siège et en même temps livrer bataille. Il fit le tour du camp, distribuant à chacun son poste, donnant partout des ordres. Hutin de Toulon eut le côté de la porte de la Craffe, messire Jean Milton, anglais, tout ce qui s’étendait depuis la porte Saint-Nicolas jusque derrière la cour ; le bailli de Hainaut et celui de Brabant, le quartier de la poterne jusqu’à la porte de la Craffe. Ensuite le duc ordonna aux autres de s’équiper pour la bataille. – Servez-moi avec courage, disait-il ; pour moi, je suis résolu ; si je fuyais devant cet enfant, on m’en ferait honte à tout jamais.

    Mais malgré son activité, qu’il déployait comme à l’ordinaire, le prince était triste et paraissait animé de noirs pressentiments.

    Ce ne fut que mouvement pendant toute la nuit : on préparait, on attachait les armures: on mettait aux chevaux les selles et les harnais. Mais personne ne disait mot. Nulle part, un seul propos plaisant ; d’ailleurs, le duc avait ordonné le plus grand silence. Chacun faisait son devoir, en pensant qu’il se donnait une peine perdue et que l’affaire irait à mauvaise fin.

    Cependant les assiégés s’aperçurent de ces mouvements extraordinaires et jugèrent bien qu’ils ne pouvaient venir que de l’approche de René. Ceux qui étaient aux murailles, se mirent à crier vers le camp : Messieurs, qu’avez-vous donc ? Voulez-vous nous abandonner ? N’auriez-vous point la fièvre ? Si la froidure vous a fait du mal, dans peu vous aurez des médecins qui vous guériront.

    Les capitaines bourguignons, chargés des dispositions du combat, assemblèrent l’armée entre la Madeleine et le village de Jarville : c’était là que le duc avait résolu de se ranger en bataille et d’attendre l’ennemi. Les chefs de l’armée se préparaient à servir de leur mieux et en loyaux serviteurs, un maître qui pourtant leur montrait si peu de confiance et de ménagement.

    Le comte de Campo-Basso se mit à la tête de sa compagnie, composée d’environ cent quatre-vingts cavaliers, et se dirigea du côté de Jarville, comme s’il allait se ranger avec les autres, au lieu du rendez-vous. Un peu avant d’arriver, il dit à sa troupe : Suivez-moi et ne dites mot ; puis tournant à droite, il prit secrètement le chemin de Vandœuvre, gagna Ludres et, reprenant ensuite à gauche, arriva promptement à Saint-Nicolas où était le duc René.

    A quelque distance de la ville, les transfuges arrachèrent leurs croix rouges de saint André et prirent l’écharpe blanche avec la double croix de Lorraine. Campo-Basso leur ordonna de l’attendre, pendant qu’il irait parler au duc René. L’Italien traversa aisément l’armée allemande qui lui ouvrit le passage. Il salua humblement le prince, en mettant un genou en terre, et le pria d’abord de ne point imputer cette défection à la lâcheté, mais de croire qu’il y était forcé par le plus vilain affront qu’eût jamais reçu gentilhomme de sa qualité. Alors il lui raconta de quelle manière et à quelle occasion le duc de Bourgogne lui avait donné un soufflet, en présence des autres capitaines. Mais, ajoutait-il, le seul désir de se venger ne le faisait pas agir; il voulait se ranger du parti auquel il était naturellement attaché.

    - Monseigneur, disait le capitaine, vous savez que longtemps j’ai servi vos prédécesseurs, le roi René et le duc Jean ; que j’ai perdu mon comté pour avoir été leur serviteur. En récompense, ils m’avaient donné le château de Commercy : j’en ai été privé par ma faute ; mais s’il vous plaît de me le rendre, je vous ferai, en ce jour, le plus signalé service que vous puissiez espérer d’homme vivant.
    Aussitôt que vous livrerez bataille, les Bourguignons prendront la fuite ; car ils ne sont que les échappés de Granson et de Morat, et votre venue les a encore présentement déconcertés. Ils fuiront vers le pont de Bouxières, espérant gagner Metz et le Luxembourg.
    Nous irons, mes gens et moi, nous saisir du pont, et je vous promets, foi de comte, que j’en garderai bien le passage. Le duc ne saurait m’échapper : je le prendrai et le livrerai entre vos mains. Si vous aimez mieux, je resterai à l’armée ; et, quand il sera avancé au combat, par derrière, sans que l’on y prenne garde, nous l’abattrons.

    René communiqua aux capitaines suisses les offres du comte. Mais ils répondirent qu’ils ne voulaient pas de ce déserteur parmi eux ; que leurs pères ni eux-mêmes n’avaient jamais combattu de compagnie avec des traîtres, ni usé de telles pratiques pour gagner l’honneur de la victoire.

    Cependant René accepta l’offre de Campo-Basso, excepté le meurtre de son ennemi ; il prit le serment du comte et lui délivra sur-le-champ un acte de donation pour la seigneurie de Commercy. Alors Campo-Basso passa la Meurthe et fila le long des coteaux jusqu’à Bouxières, près de Condé, aujourd’hui Custine, sur la Moselle. Il barricada l’entrée du pont avec ses chariots et attendit le moment de la défaite, pour arrêter les Bourguignons. Il avait eu soin de laisser dans l’armée douze ou quinze Allemands affidés qui devaient crier : Sauve qui peut ! et commencer la déroute. Ils étaient chargés aussi d’avoir l’œil sur le duc de Bourgogne et de le tuer pendant la bataille.

    Peu après la désertion de Campo-Basso, les sieurs d’Auge et de Monfort abandonnèrent encore le duc avec cent vingt hommes d’armes.

    Lorsqu’il s’agit de la bataille au camp de René, quelques capitaines français furent d’avis qu’il fallait encore attendre. Mais les Suisses avaient coutume d’attaquer leur ennemi dès qu’ils l’apercevaient ; leurs chefs vinrent dire à René avec cette franchise un peu rude qui les caractérisait : – Monseigneur, gardez-vous de croire ces conseils et de différer la bataille ; puisque vous nous avez conduits jusqu’ici, menez-nous demain, sans plus tarder, vers le duc de Bourgogne. Si vous ne le faites et nous remettez au lendemain, nous retournerons, à l’heure même, dans nos cantons.
    - Messieurs, répondit le jeune prince, je ne veux rien faire qu’avec vous, n’écouter personne que vous : c’est en Vous que j’ai toute mon espérance.

    Cependant on ignorait encore à Nancy l’arrivée du duc René. Le prince savait que la détresse y était au comble et qu’il fallait soutenir le courage de ses intrépides et malheureux habitants. Comme il cherchait le plus sûr moyen de les avertir de sa présence, un homme de la compagnie le tira d’embarras par un bon conseil : ce fut d’élever, le soir, un fanal ardent sur une des tours de l’église. Les Nancéiens aperçurent le signal et le comprirent très heureusement.

    On fit bonne garde à Saint-Nicolas. Les Suisses ne dormirent pas, mais non par inquiétude : ils passèrent toute la nuit à manger et à boire, car il y avait pain, chair et vin en abondance.

    Le dimanche 5 janvier 1477, qui était la veille de la fête des rois, Charles monta à cheval, avant le jour, et se rendit à Jarville, où il avait résolu d’attendre le duc René. On n’a jamais bien su le nombre des gens de guerre qu’il avait encore avec lui. Olivier de la Marche, son chambellan, qui était présent à la bataille, affirme sur sa conscience qu’il ne lui restait pas plus de deux mille hommes, et que douze cents, à peine, étaient en état de porter les armes. Cependant il a été constaté qu’il en avait au-delà de quatre mille, sans égaler toutefois les forces de son ennemi. Mais, quoique inférieur, il avait résolu de combattre jusqu’à la dernière extrémité.

    Le duc plaça toute son artillerie au travers du grand chemin de Saint-Nicolas, et rangea, par derrière, son principal corps de bataille, composé de deux mille hommes de pied, choisis entre les meilleurs de son armée. Il pensait que les Suisses et les Allemands arriveraient par la route, en bataillon serré, suivant leur coutume, et que ses canons, donnant dans l’épaisseur des rangs, les éclairciraient d’abord d’une cruelle manière. Ce corps était couvert en avant par le ruisseau de Heuillecourt et par deux fortes haies qui bordaient le ruisseau.

    L’avant-garde fut placée à gauche, dans la prairie, entre le grand chemin et la rivière de Meurthe, jusque près de Tomblaine ; le duc en donna le commandement à l’Italien Jacques Galeotto, l’un des plus expérimentés et des plus fidèles capitaines de Bourgogne.

    L’arrière-garde s’étendit à droite, vers le Solru, sur un terrain en pente, terminé au sommet par un bois qui allait jusque vers la Malgrange. Elle était commandée par Jean de Lalain, grand-juge de Flandre, et le capitaine de la Rivière qui avait sous sa conduite une troupe de cavaliers.

    Toute l’armée fut prête quand le jour parut. Charles, avec sa noblesse, était à la tête du principal corps de bataille et montait son cheval noir, qu’il appelait Moreau, à cause de sa couleur.

    Ces dispositions n’avaient pu se faire si secrètement que les assiégés n’en aient aperçu quelque chose. Ils sortirent le matin avec des torches allumées, se précipitèrent par la poterne, hors du quartier de la cour ; et depuis la porte de la Craffe, jusqu’à la porte Saint-Nicolas, ils mirent le feu aux tentes bourguignonnes qui furent enflammées dans un instant.

    La lueur se répandit tout à l’entour jusqu’à l’armée du duc de Bourgogne ; mais il était impossible au prince de quitter son poste pour voler au secours ; il lui fallut voir les flammes et demeurer tranquille.

    Pendant l’incendie, un Bourguignon, resté au camp, se jeta dans le fossé de derrière la cour, tenant un morceau de pain à la main, et cria : Vive Lorraine ! Sauvez-moi, car je vous apporte des nouvelles. Les hommes qui étaient sur le rempart, le firent monter par une corde et le menèrent devant les capitaines. On lui demanda ce qu’il voulait dire. – Messieurs, répondit-il, je vous assure qu’à cette heure, le duc René, avec son armée, n’est qu’à une demi-lieue du duc de Bourgogne, dont les gens fuiront certainement ; car ils sont déjà à moitié morts pour les grandes froidures qu’ils ont endurées. Avant que je ne mange ce pain, je veux que l’on m’écorche, si vous ne voyez la vérité.

    Aussitôt les capitaines mirent aux murailles, bon nombre de gens de guerre avec la couleuvrine bien chargée. Ensuite ils assemblèrent les habitants et mandèrent le clergé de la ville avec les châsses des saints. Hommes, femmes, enfants, tous se mirent en rang et firent par toute la ville une procession, en suppliant Dieu de donner à René la victoire sur son ennemi. Pendant ce temps-là, les capitaines étaient aux remparts, ayant l’œil du côté par où René devait venir, et regardant au plus loin qu’ils pouvaient voir, si rien n’apparaissait.

    Les Suisses faisaient alors les préparatifs de leur départ. Au point du jour, René et toute la noblesse se rendirent à l’église et assistèrent à une messe solennelle que l’on chanta devant l’autel de Saint-Nicolas, pour le succès de la bataille. Comme l’église ne pouvait contenir toute l’armée, plusieurs prêtres célébrèrent sous la halle, à différents autels, des messes auxquelles assistèrent les Suisses et la plupart des gens de guerre.

    On fit ensuite la soupe du matin, et les cruches furent apportées, pleines de vin, comme pendant la nuit. On mangea et l’on but de grands coups ; puis les tambours roulèrent, les trompettes sonnèrent, et chacun courut à ses armes. Les gens de même ordonnance se formèrent en bataillons : les seigneurs et capitaines s’assemblèrent devant le prieuré où logeait le duc qui, sans tarder, parut au milieu d’eux, à cheval et armé de toutes pièces.

    Pendant que l’on ordonnait la marche, et que chacun prenait rang, tous les habitants de Saint-Nicolas, grands et petits, regardaient avec joie cette belle armée. On ne pouvait se lasser de la voir. Le menu peuple criait : – Monseigneur le duc, Dieu, par sa grâce, vous donne la victoire, afin qu’à l’avenir nous puissions, sous vous, demeurer en paix.

    René prit en main son grand étendard où était peinte l’annonciation de la vierge Marie, et le remit dans la main de messire Jean de Baude ou de Vaudrey, seigneur de Taisy, qui devait avoir l’honneur de le porter à la bataille. L’ordonnance était telle : au premier rang, les couleuvriniers puis les piquiers, ensuite le duc et sa noblesse ; en dernier lieu, les hallebardiers qui formaient l’arrière-garde.

    Un marchand de vin, de Saint-Nicolas, voulut régaler encore, à leur départ les braves compagnons du duc René. Il conduisit, à la sortie de la ville, plusieurs tonneaux qu’il plaça sur leurs fonds ; et, après avoir ôté les douves du haut, il se mit à crier à la troupe qui défilait : – Venez, enfants, buvez le coup de la Saint-Jean. Les Allemands et les Suisses firent honneur à l’invitation, chacun puisa : le vin était des meilleurs, et les tonneaux furent vides en un moment.

    A quelque distance de la Neuveville, l’armée fit halte. Plusieurs gentilshommes de Lorraine et d’Allemagne se présentèrent à René pour être faits chevaliers de sa main, avant la bataille. Ils se mirent à genoux : le duc prit son épée et leur fit prononcer, à chacun séparément, suivant l’ancienne manière, le serment de chevalerie.

    Ils jurèrent d’embrasser en tout lieu et en tout temps, la défense de la sainte église catholique et de ses ministres ; de prendre en main la cause des veuves et des orphelins ; de soulager de leurs biens les indigents et les malheureux, selon le moyen qu’ils en auraient ; de rendre justice à tous également, sans acception de personnes ; d’empêcher les violences des puissants et de garantir les petits contre leurs oppressions ; de se montrer preux et vaillants en tout combat et rencontre quelconque ; enfin de ne rien faire ou dire, de n’être cause que l’on fasse ou dise chose aucune qui soit contraire à l’honneur et à la vertu.

    Le serment prononcé, le duc leur donna, sur la tête, un coup du plat de son épée, en disant : – Au nom de la très sainte Trinité, et au nom de saint George, je vous fais chevalier.

    René passa le village de la Neuveville et fit une seconde halte près de Jarville, derrière le bois qui cachait l’armée lorraine à la vue des Bourguignons. Là, René tint conseil avec ses capitaines sur l’ordonnance de la bataille. Autour de lui se réunirent les plus hauts seigneurs de Lorraine : c’étaient les sieurs de Saint-Amand, Wautrin de Wisse, Jacquot de Savigny, messire Balthazard de Haussonville, messire Ferry de Parroye, M. de Hardemont, M. de Bassompierre et messire Jean de Haussonville.

    La chose, premièrement nécessaire, entre des hommes de langues différentes, était de bien s’entendre. Wautrin de Wisse, qui savait l’allemand et le français, assembla les capitaines suisses et leur dit : - Messieurs, il faut décider de quelle manière nous donnerons bataille au duc de Bourgogne. Il a placé sur le grand chemin ses meilleures troupes avec son artillerie. Il pense que nous irons droit lui présenter la bataille ; et en effet, si l’on y allait ainsi, cette artillerie nous ferait grand dommage.
    Je pense donc que nous devons faire de la manière suivante : cent de nos aventuriers, les mieux montés, escarmoucheront avec l’ennemi du côté de la prairie ; les pages, les femmes, les valets, réunis en un corps, près du bois, se montreront peu à peu sur le grand chemin.
    Le duc de Bourgogne et ses gens croiront que nous venons les assaillir par ce côté : alors je vous conduirai par derrière le bois, à gauche, vers la Malgrange ; nous frapperons sur leur arrière-garde, et je suis assuré que nous les déferons.

    René et tous les capitaines d’Allemagne trouvèrent le conseil très bon. Pendant que les suivants de l’armée prenaient leurs dispositions du côté du grand chemin, l’armée fila secrètement à gauche, derrière le bois de Jarville, et arriva jusqu’auprès de la Malgrange, sans être aperçue. On passa le ruisseau de Heuillecourt : une pluie du soir en avait recouvert la glace d’une légère couche d’eau que les plus mal chaussés reçurent dans leurs souliers.

    L’armée s’arrêta de l’autre côté, dans une plaine assez spacieuse. Là, Wautrin de Wisse avertit le duc que l’on était fort près des Bourguignons.

    Les capitaines d’Allemagne et de Lorraine se réunirent de nouveau près de René, et Wautrin de Wisse, qui connaissait très bien les lieux, fut encore le premier à parler. – Il n’y a plus, dit-il, que quelques buissons à passer : prenez courage, donnons vivement sur les Bourguignons.

    Il était environ dix heures et demie du matin. Dans ce moment décisif, René voulut exhorter lui-même ses compagnons. – Messieurs, dit-il, je vous prie de me servir bien et fidèlement à cette journée. Je veux être des premiers : j’ai grand courage et bonne espérance que nous déferons aujourd’hui ces Bourguignons.

    L’armée était immobile : un prêtre allemand se revêtit de son surplis, mit l’étole au cou et monta sur un tertre pour être vu et entendu de toute l’armée. Prenant alors une hostie consacrée entre ses mains, il l’éleva aux yeux de toute l’assistance et dit : – Vous tous, mes seigneurs, vous êtes venus ici pour le jeune duc qui est au milieu de vous ; car le duc de Bourgogne lui fait grand tort en lui voulant ôter son pays qui lui appartient par lignage et succession. Messieurs, ayez foi et bonne espérance en Dieu, notre rédempteur, dont voici le corps présent : ayez contrition de vos péchés, en lui demandant miséricorde. Et puisque vous êtes venus pour une juste cause, si vous mouriez, ce que Dieu ne veuille, car Dieu aide toujours aux siens, vous seriez sauvés. C’est ce Dieu qui a secouru si souvent David en pareille nécessité.

    Quand le prêtre eut fini cette touchante exhortation, les guerriers se mirent à genoux, joignirent les mains vers le ciel, firent ensuite une croix sur la terre neigeuse, et la baisèrent dévotement. Aussitôt qu’ils furent relevés, les capitaines suisses disposèrent l’attaque, pendant que René distribuait les étendards et assignait leurs postes aux chefs de l’armée.

    L’avant-garde, composée de neuf mille hommes, dont sept mille piétons et deux mille cavaliers, fut mise sous la conduite de Guillaume Herther, de Strasbourg, qui avait déjà combattu à Morat, et d’Oswald de Thierstein, maréchal de Lorraine ; le premier commandait les piétons, l’autre était à la tête des cavaliers. Ils avaient avec eux le bâtard de Vaudémont, le capitaine de la Garde, Jacques de Wisse, les capitaines français Doriole et Malhortie, les seigneurs de Dom-Julien, de Bassompierre, de l’Estang, de Citau et plusieurs autres, distingués aussi par leur naissance ou leur bravoure.

    Le sieur de Dom-Julien portait le guidon qui était de damas blanc, frangé et houppé de même ; dans le milieu, un bras d’or armé et tenant une épée, sortait d’un nuage. Au-dessus, on lisait ces mots : Une pour toutes, qui étaient la devise de Vaudémont ; du fer de la lance tombaient trois limbes ou rubans, aux trois couleurs du duc René.

    Le principal corps de bataille se composait de huit mille hommes de pied ; à leur droite, était le duc lui-même, à la tête de huit cents chevaux. Il avait avec lui la plus grande partie de la noblesse lorraine, les comtes de Salm, de Bitche et de Linange, Thomas Pfaffenhoffen, seigneur de Thelod, Jean de Wisse, seigneur de Gerbévillers, les sires de Lignéville, de Nettancourt, de Haussonville, de Lénoncourt. A la gauche, était le sieur de Ribeaupierre avec cinq cents cavaliers. Jean Lud et Chrétien, secrétaires du duc René, figuraient aussi honorablement parmi cette brave noblesse.

    L’arrière-garde ne se composait que de huit cents couleuvriniers qui devaient porter secours où il serait nécessaire. Elle suivait les autres corps, à la distance d’un jet de boule. Enfin, douze ou quinze pièces d’artillerie accompagnaient l’armée.

    René était monté sur sa jument grise, qui lui avait déjà servi à la bataille de Morat. Il portait une robe ou cotte d’armes de drap d’or, serrée au milieu par une écharpe, et tombant sur le genou ; la manche droite, large et ouverte, était de soie aux trois couleurs de sa maison, c’est-à-dire, rouge, gris et blanc ; il avait sur son casque des plumes aux mêmes couleurs. Sa jument était couverte d’une ample housse de drap d’or, relevée de trois croix de Lorraine blanches ; de grandes plumes ondoyaient, en gerbe, sur sa tête.

    Jean de Baude ou de Vaudrey, seigneur de Taisy, portait la bannière ducale qui était de damas blanc, ornée de grandes frises d’or avec des franges et des houppes également d’or: au milieu, on voyait peinte l’annonciation de la vierge Marie, avec ces mots : Ave, gratia plena. Du fer, tombaient trois limbes aux trois couleurs du prince.

    La cornette, de damas jaune et frangée de même, était portée par Henry, comte de Salm. Jacques de Salm tenait le pennon qui était de velours jaune, frangé d’or, de rouge et d’argent ; il était traversé d’une bande de satin cramoisi, sur laquelle brillaient trois alérions d’argent.

    Là, on voyait réunies encore les bannières des princes et des villes étrangères : celles de Sigismond, duc d’Autriche, de l’évêque de Strasbourg, de l’évêque de Bâle, celles de Schelestadt, de Colmar, des cantons de Berne, de Zurich, de Zug, de Lucerne, de Claris, de Fribourg, d’Uri, de Soleure, de toutes les bonnes villes qui étaient entrées dans l’alliance.

    René en fit enlever les emblèmes particuliers : il n’excepta que le diadème et le bandeau de pourpre, dont l’empereur Rodolphe avait décoré, par honneur, la bannière de Zurich, après sa victoire sur Ottocar de Bohême. Mais, pour prévenir tout débat sur la question du rang, il ordonna que les bannières suisses, réunies en un faisceau, seraient portées, sous une bonne garde, au milieu de l’armée, et qu’elles marcheraient ainsi jusqu’à une pleine et entière victoire.

    Les Suisses, qui composaient en grande partie l’avant-garde, devaient être les premiers à l’attaque : personne ne les valait pour la donner rude, et commencer promptement la déroute. Ils étaient rangés suivant la tactique de l’époque : quatre mille hommes, armés de couleuvrines à main, marchaient en avant pour faciliter l’attaque par une décharge ; venaient ensuite trois mille piquiers, et, derrière eux, deux mille cavaliers qui devaient les soutenir et combattre aux deux flancs l’armée ennemie.

    Ces guerriers, conduits par Guillaume Herther et le comte de Thierstein, s’avancèrent le plus doucement qu’ils purent par un vieux chemin creux qui passait derrière le bois. Mais les chevaux hennirent, et les Bourguignons avertis firent de ce côté, au hasard, une décharge qui, heureusement, n’atteignit personne.

    Une neige épaisse commença dans ce moment à tomber. Les flocons empêchaient de voir devant soi ; mais, quand on fut tout près des Bourguignons, l’air s’éclaircit, et l’on prépara les couleuvrines. D’abord, quatre cents cavaliers, conduits par les capitaines Manne et Doriole, coururent en avant. Les Bourguignons se mirent à crier : Vive Bourgogne ! et le capitaine de la Rivière, avec un corps de cavaliers, accueillit vivement les avant-coureurs qu’il força de reculer.

    Mais tout-à-coup, parut à l’extrémité du bois, sur la hauteur de la Malgrange, le capitaine Guillaume Herther, à la tête de toute sa colonne. Les Suisses sonnèrent trois fois de leurs cors. Ces instruments guerriers étaient deux simples cornes qui se conservaient chez eux depuis un grand nombre d’années : elles avaient été données, disait-on, à leurs ancêtres par les rois Pépin et Charlemagne. Les gens d’Uri avaient, de temps immémorial, le privilège de les garder pendant la paix, et de les faire résonner pendant la guerre. Deux hommes de ce canton les portaient, attachées à leur cou, par une courroie, et donnaient le signal du combat en y soufflant de toute la force de leur poitrine. L’une avait le son clair, l’autre mugissait comme un taureau, ce qui les faisait appeler dans le pays le bœuf d’Uri et la vache d’Underwald.

    Les Bourguignons entendirent par trois fois retentir, entre les coteaux de la Meurthe, ce son terrible qui leur rappelait Granson et Morat. Au même instant, les Suisses firent feu de leurs couleuvrines avec tant d’ensemble et de succès, que les chevaux des Bourguignons se cabrèrent et refusèrent d’avancer, malgré les coups d’éperons de leurs cavaliers. Les piquiers fondirent alors sur l’ennemi et chargèrent à grands coups de lances qui perçaient d’outre en outre, sans épargner personne. Comme ils pénétraient fort vite et profondément dans le bataillon, les Bourguignons des derniers rangs commencèrent à fuir.

    Charles, qui était au corps de bataille, voyant les siens reculer, demanda : – Quels sont ces gens que je vois courir ?
    - Monseigneur, lui répondirent les hommes de sa compagnie, n’avez-vous pas ouï les trompes de Granson et de Morat : ce sont les Suisses qui ont assailli votre arrière-garde ; ne voyez-vous pas comme vos gens fuient ?

    Le duc ordonna aussitôt à ses archers de courir au secours mais la cavalerie ne put rien contre la rage des Suisses, et une nouvelle décharge de couleuvrines acheva la déroute de l’arrière-garde.

    Pendant ce temps, René, évitant avec soin l’atteinte de l’artillerie bourguignonne, placée sur la grande route, attaquait en flanc le principal corps de bataille. Charles s’élança un des premiers au-devant de l’ennemi. Dans sa précipitation, le lion d’or qui servait de cimier à son casque, tomba sur l’arçon de sa selle. – Hoc est signum Dei (ceci est un signe de Dieu), dit-il tristement, et il ne voulut pas le rattacher. Le duc répondit vigoureusement à l’attaque. Jacques Galeotto, avec l’avant-garde, soutint fièrement aussi le choc de son côté, et força d’abord les assaillants à reculer.

    Mais la cavalerie lorraine et française fit une seconde charge qui rompit les Bourguignons. Leur artillerie, trop peu mobile pour recevoir facilement une autre direction, ne leur fut d’aucun secours ; ils ne purent tirer qu’un coup de sepentine qui tua un Allemand et un chevalier lorrain, nommé André de Boulacque. Galeotto, voyant les plus braves, morts ou prisonniers, et les autres fuir en désordre, lâcha prise lui-même, gagna de vitesse le gué de Tomblaine, passa de l’autre côté de la Meurthe, cassant la glace derrière lui, et tira jusqu’à Metz sans s’arrêter.

    Mais Charles se portait sur tous les points à la fois, donnant partout des ordres, remettant ses gens en bataille, se jetant aux lieux où l’ennemi était le plus âpre, et lui répondant par des coups furieux. Dans la mêlée, il reçut au casque un grand coup de hallebarde qui faillit le renverser de son cheval. Heureusement le sieur de Citau, qui avait toujours l’œil sur lui, le soutint et le raffermit sur ses étriers, pendant que lui-même, encore haussé sur sa selle, était frappé d’une pique sous le corselet. Le duc chargea de nouveau l’ennemi, comme un lion échauffé et mis en fureur. Autour de lui, le comte de Chimai, le sire de Contai, le sieur de Bièvre et quelques autres fidèles serviteurs combattaient avec courage et le soutenaient bravement de leurs efforts.

    Mais les deux ailes dispersées, les Suisses et les Lorrains enveloppèrent de deux côtés le principal corps de bataille. Le duc de Bourgogne combattit encore longtemps à la tête des gens qu’il avait pu rallier autour de lui.

    On s’est accordé à reconnaître que, dans ce jour, il se conduisit en vaillant capitaine, et que s’il eût été suivi en plus grand nombre de gens résolus et fidèles, il eût fait perdre plus d’une fois l’avantage à ses adversaires ; mais sa faible troupe ne put tenir contre la fureur et le nombre des ennemis.

    René ne fit pas même usage de son artillerie. Allemands et Suisses, Français et Lorrains frappaient de toutes armes à la fois, d’épées, de piques, de hallebardes. Les Suisses particulièrement frappaient d’un bras nerveux et avec tant de rage, qu’ils tuaient un homme d’un seul coup. Ils ne faisaient point de prisonniers, ils mettaient tout à mort, sans distinction.

    Charles, voyant ses efforts inutiles, tourna en arrière : couvert de sang et méconnaissable même aux siens, il s’ouvrit un chemin à travers les ennemis et galopa du côté de la commanderie Saint-Jean, suivi des capitaines qui ne l’avaient pas quitté pendant la bataille. Il disparut bientôt dans le désordre général, sans avoir été remarqué de presque personne.

    De tous côtés, on fuyait sans regarder derrière soi. Les uns passaient la Meurthe, les autres se jetaient dans les bois de Laxou, ou gagnaient le large dans les campagnes. Capitaines et simples gens de guerre, tous fuyaient également. Mais ceux qui avaient le malheur d’être atteints par des Suisses ou des Allemands, n’obtenaient pas de quartier. Les Français et les Lorrains prenaient seuls à rançon : Jeanot de Bidos et Baptiste Roquelaure, homme d’armes des ordonnances du roi de France, arrêtèrent à Laxou Antoine, frère du duc de Bourgogne. Le chambellan Olivier de la Marche, Baudouin, autre frère du duc, Philippe de Neufchâtel, le comte de Nassaw et plusieurs autres grands personnages furent aussi du nombre des prisonniers.

    Les gens de Nancy, qui avaient vu de leurs remparts commencer la défaite, sonnèrent toutes les cloches de leurs églises en signe de victoire. La plupart étaient sortis en armes avec leurs capitaines et se jetaient sur les Bourguignons, restés au camp, ou sur ceux qui se sauvaient de la bataille.

    Dans leur empressement, ils avaient oublié d’attacher à leur poitrine la double croix de Lorraine ; ils auraient couru le plus grand danger, si l’on n’avait eu le temps de leur crier : – Vous n’avez point de croix ; retirez-vous, de crainte des Suisses, qui ne vous connaîtraient pas.

    Ils obéirent, à l’exception de deux bourgeois, dont l’un était un boucher de Nancy, nommé Gérard. Les imprudents voulurent aller prendre quelques moutons abandonnés dans la campagne, et furent rencontrés par des Suisses qui les mirent à mort comme Bourguignons.

    La poursuite se faisait principalement du côté de la ville, parce que les gens de Bourgogne, pour la plupart, avaient pris le chemin de Metz, croyant passer la Meurthe, au pont de Bouxières ; mais là, ils trouvèrent Campo-Basso qui les arrêta. L’Italien fit prisonniers tous les hommes de meilleure maison et les mit sous bonne garde. Il donna l’ordre à ses gens de les conduire, sans délai, au château de Commercy, parce que les Suisses, qui ne voulaient pas de prisonniers, auraient pu les lui arracher et le priver de tout le fruit de sa peine.

    Pendant que la foule des fuyards se grossissait à l’entrée du pont, les Suisses et les cavaliers lorrains survinrent, les chargèrent et en tuèrent plus de six cents sur le bord de l’eau. Beaucoup offraient leur bourse pour n’être que prisonniers ; les Suisses ne recevaient pas d’argent et mettaient tout le monde à mort sans rien écouter. Quelques Bourguignons voulurent passer la Meurthe qui portait à peine : la glace se rompit sous leurs pieds ; plusieurs disparurent dans l’eau ; d’autres, portés sur des glaçons détachés, descendirent le cours rapide de la rivière, mais les Suisses, du haut du pont, brisaient au passage, avec leurs longues piques, ces frêles soutiens et enfonçaient ensuite, à coups de pointe les malheureux naufragés.

    La bataille était finie, mais la poursuite durait toujours, et elle était plus cruelle que le combat lui-même. Pendant plus de deux heures après la chute du jour, les Suisses, les Allemands, les gens de campagne, répandus au loin, cherchaient derrière les haies, dans les bois, dans les lieux creux ou couverts, et tuaient, sans merci, tous ceux qu’ils y découvraient. Cette poursuite se continua pendant près de quatre jours, tellement que l’on ne trouvait ensuite que des corps sans vie, sur les chemins et par toute la campagne.

    René, accompagné des bannières qui se portaient à ses côtés, arriva dans les jardins de Bouxières, vers cinq heures du soir. Il était fort soucieux, parce qu’il ne savait pas ce qu’était devenu le duc de Bourgogne. – S’il s’est échappé, disait-il, il reviendra et me fera la guerre plus fort que jamais.

    René en demandait des nouvelles à chacun ; mais de tous ceux qu’il interrogeait, nul ne l’avait vu et ne pouvait dire s’il était mort ou s’il avait fui. Pendant qu’il exprimait ses inquiétudes, l’auteur de la chronique de Lorraine lui dit : – Monseigneur, ne vous souciez plus ; j’ai demandé à un prisonnier que j’avais arrêté près de Clévant, si monsieur de Bourgogne était échappé ; il m’a juré qu’il l’avait vu abattre près de Saint-Jean; mais il ne savait pas s’il était mort ou prisonnier. Lorsque j’amenais cet homme ici, les Allemands l’ont tué. – Voilà bonne nouvelle, dirent les gens de René ; car c’était le premier renseignement que l’on avait sur le duc de Bourgogne. Mais il était déjà tard, on avertit le duc qu’il fallait retourner : le lendemain, on apprendrait de plus sûres nouvelles.

    Le clergé de Nancy, les gouverneurs et les notables de la bourgeoisie allèrent au-devant du prince qui arriva vers sept heures du soir, entouré de la noblesse lorraine et des capitaines étrangers. Un roulement de tambours et une harmonie de trompettes, de flûtes, de hauts-bois annonçaient sa marche.

    Le duc entra par la porte de la Craffe, à la clarté des flambeaux et au son de toutes les cloches de la ville. Les gens de la garnison, les habitants se pressaient en foule sur son passage. Tous, le cœur haletant de joie, criaient : Vive le bon René ! vive le bon duc de Lorraine ! Tous voulaient le voir, tous auraient voulu le féliciter, lui dire quelque chose. Il venait de courir tant de périls ; on avait tant souffert en son absence ; on avait si souvent désespéré de son retour.

    La joie de René ne pouvait se comparer qu’à celle de ses sujets. Elle donnait à sa jeune figure quelque chose de rayonnant qui le faisait distinguer aisément parmi les graves capitaines qui l’accompagnaient. Il alla d’abord à Saint-George remercier Dieu de sa victoire. Les bourgeois se rendirent à Saint-Evre où l’on offrit de solennelles actions de grâces, à la lueur d’un grand nombre de cierges, et au milieu des flots d’encens qui accompagnaient le chant et les prières, pendant que les cloches faisaient retentir dans les airs leur carillon triomphal.

    Au sortir des deux églises, on conduisit le duc à son hôtel, en criant : – Vive le duc René ! vive notre bon et vaillant seigneur ! Le prince ne pouvait loger dans son palais qui était tout délabré, car il avait fallu en arracher les planches et les poutres pour se chauffer durant le siège : on lui donna la maison du prévôt Arnould.

    Les habitants avaient élevé en tas, devant la porte et dans la cour du château, les os des chevaux, des mulets, des chiens, des chats et autres bêtes dont les assiégés s’étaient nourris depuis plusieurs semaines. Des torches éclairaient ce trophée d’un genre nouveau, qui témoignait avec force du dévouement des Lorrains. Le jeune prince fut vivement ému : ses nobles capitaines n’étaient pas moins émerveillés et disaient que ces hommes-là étaient véritablement bons serviteurs et gens de grand courage, pour avoir enduré tant de peines, en servant leur seigneur, le duc René.

    On apporta au prince les belles tapisseries à grands personnages, trouvées dans la tente du duc de Bourgogne, ainsi que les bannières bourguignonnes où l’on voyait la menaçante devise des étincelles qui allumaient le feu de la guerre. René ordonna que toutes les dépouilles du camp fussent données aux alliés en surcroît de leur solde. Les Bâlois eurent la cotte d’armes du duc, qui fut reconnue dans le butin. René ne garda que les tapisseries comme un précieux souvenir de la victoire.

    Mais alors, les habitants de Nancy et les autres Lorrains n’avaient plus qu’à se livrer à leur joie qu’ils firent éclater par diverses réjouissances. Ils allumèrent, sur les places et dans les carrefours, de grands feux, dont la réverbération éclairait toute la ville ; puis ils dansèrent en rond, hommes, femmes, enfants, se tenant par la main et chantant des chansons improvisées sur l’événement. On y disait ce qu’avait fait le duc René, ce que les Lorrains avaient souffert, tous les cruels maux causés par le duc de Bourgogne, toutes les ruses qui l’avaient si bien déconcerté, enfin sa fuite honteuse, au lieu de cette victoire magnifique, de cette vengeance sans pareille dont il se flattait avec une si dédaigneuse assurance. C’est pourquoi tour à tour, on riait ou l’on avait encore le cœur serré, suivant que la chanson était plaisante ou triste.

    A la fin de la soirée, les habitants rentrèrent dans leurs demeures. Chacun dressa la table des rois ; on n’avait pas fait, pour cette fois, le gâteau d’usage, mais le vin ne manquait pas, et les convives se portèrent de grandes santés. La joie des familles avait succédé à la joie publique ; dans toutes les maisons l’on criait : Le roi boit ! la reine boit !

    Les Suisses et les Allemands passèrent la nuit hors de la ville. Les cavaliers retournèrent jusqu’à St-Nicolas ; les autres se logèrent dans les villages voisins ou dans le camp même des Bourguignons, où ils dormirent profondément, au milieu des morts qui couvraient la campagne.

    Cependant René était toujours dans une profonde inquiétude au sujet du duc de Bourgogne. Les gens qu’il interrogeait, ne s’accordaient nullement dans leurs réponses, car les bruits les plus divers étaient répandus sur la disparition du prince. Quelques-uns le disaient mort ; plusieurs assuraient l’avoir vu fuir du côté de Toul ; d’autres lui avaient vu prendre le chemin de Metz.

    Suivant l’opinion la plus accréditée, il avait fui, déguisé en ermite ; il devait se retirer en Allemagne pour s’enfermer dans un cloître et y faire une pénitence de sept années. On donnait la chose comme certaine, pour avoir été dite par Antoine de Bourgogne lui-même. On pourrait croire qu’Antoine avait voulu donner le change sur son frère dont il ignorait le sort, et que beaucoup de gens s’étaient mis en devoir de chercher et de faire prisonnier.

    Mais, ce soir même, arriva le comte de Campo-Basso, qui peut-être était moins ignorant que les autres sur le sort du prince ; il fit savoir au duc qu’un page de la maison de Bourgogne, nommé Baptiste Colonna, avait vu tomber son maître et qu’il en pourrait donner des nouvelles. René fit venir aussitôt en sa présence le jeune serviteur qui lui dit : – Monsieur, je vous assure que mon bon maître et seigneur a été tué en cette bataille, car j’étais près de lui quand il fut porté à terre. Il avait autour de lui un grand nombre de ses gens qui le voulaient défendre ; mais les Allemands les mettaient tous à mort. En voyant ce danger, on prit la fuite. Je me sauvais aussi, mais j’ai été arrêté par vos gens qui m’ont pris un des chevaux de monseigneur, avec un de ses heaumes qui avait une bien riche garniture d’orfèvrerie.

    René ordonna de garder soigneusement le page, dont les renseignements paraissaient les moins incertains de tous ceux que l’on avait pu recueillir. Toutefois il ne put dormir de la nuit : son esprit n’était occupé que du duc de Bourgogne qui, peut-être, s’était sauvé et méditait déjà une nouvelle et terrible guerre. Cependant, jamais déroute n’avait été plus complète.

    A l’heure où René faisait ces inquiétantes réflexions, et le matin même du jour suivant, les malheureux Bourguignons fuyaient toujours sans s’être encore arrêtés. A dix lieues du champ de bataille, ils regardaient avec frayeur derrière eux.

    Le lendemain de la bataille était le 6 janvier, jour de la fête des rois. Les capitaines suisses qui avaient passé la nuit hors de la ville, se rendirent à Nancy pour saluer le duc et prendre congé de lui. – Monseigneur, lui dirent-ils, puisque Dieu nous a aidés à gagner cette bataille, et que vous n’avez plus à faire de nous, nous voulons prendre congé de vous.

    Les Suisses et les Allemands s’assemblèrent, la même journée, à Saint-Nicolas. René, avec toute sa noblesse, à cheval, alla les joindre et les reconduisit jusqu’à Lunéville. En les quittant, le duc les remercia de nouveau, et les capitaines lui promirent d’être, à l’avenir, toujours prêts à le défendre. Ils lui dirent : – Nous avons fait de notre mieux. Quant au duc de Bourgogne, nous ne savons s’il a échappé ; mais s’il est encore vivant et qu’il veuille recommencer la guerre contre vous, nous vous promettons de revenir à votre secours.

    René leur déclara sa résolution de le faire chercher parmi les morts. Déjà il avait envoyé à Metz demander si l’on n’aurait pas vu passer le prince ; mais, ajoutait-il avec inquiétude, s’il s’est échappé, je crains bien qu’il ne revienne, cet été.Mandez-le-nous, répondirent les Suisses, et ne vous souciez.

    A son retour, le duc s’arrêta près de la Madeleine pour visiter le champ de bataille. Les morts gisaient, pressés et défigurés presque tous par d’horribles blessures. On ne voyait que des traces de sang sur la neige, et des corps étendus çà et là dans la campagne. René passa par la prairie St-Jean et aperçut encore, à l’extrémité de l’étang, plusieurs cadavres, couchés l’un près de l’autre, sur le bord du ruisseau.

    Lorsqu’il fut rentré, on lui annonça de la part des magistrats de Metz, que le duc de Bourgogne n’avait pas été vu de ce côté ; que l’on avait reconnu seulement le comte de Romont et quelques autres seigneurs qui, environ minuit, avaient passé sous les murs de la cité.

    René fit appeler le page. – Mon fils, lui dit-il, il vous faut aller visiter les morts : je vous donnerai des gens pour vous accompagner. Cherchez bien partout si vous ne trouvez pas M. de Bourgogne ; et si vous le trouvez, venez aussitôt me l’annoncer.

    Presque tous les corps étaient nus et dépouillés ; plusieurs même entièrement gelés et pris dans la glace. Toutefois, le jeune page reconnut maints personnages, de noble maison et de haute naissance, qu’il avait vus plus d’une fois à la cour de son maître, avant cette funeste journée. Il les montrait à ses compagnons en leur disant : - Le duc n’y est pas, et l’on allait toujours plus loin.

    Lorsque l’on fut à l’extrémité de la prairie, on aperçut douze ou quinze cadavres, à moitié enfoncés dans la vase du ruisseau qui forme l’étang dans cette saison. Une blanchisseuse de la maison s’était mise à chercher avec les autres ; comme c’était une pauvre femme, elle avait soin de regarder aux doigts, s’il n’y serait pas resté quelqu’anneau d’or, quelque pierre de grand prix. Parmi les corps étendus près du ruisseau, elle remarque celui d’un homme qui paraissait un personnage de distinction. Elle regarde aux doigts; elle voit de grands ongles; elle regarde aux pieds, encore de grands ongles. – Ah ! prince ! s’écrie-t-elle. On accourt : le page regarde ; c’est le duc de Bourgogne. A côté de lui était M. de Bièvre, qui avait le sommet de la tête presque entièrement emporté.

    A cette première nouvelle, la foule était accourue de Nancy au ruisseau de l’étang et environnait le cadavre. On brisa la glace à l’en tour avec des pics ; après quoi, on alluma un feu clairet qui permît de dégager aisément le corps sans l’endommager. Mais en retirant la tête, la peau s’enleva d’un côté de la figure ; déjà les chiens ou les loups, sortis des bois voisins, avaient mangé l’autre joue.

    On leva le prince couvert de boue et de sang noirci. Tout le monde regardait, avec curiosité et terreur, une énorme blessure qui lui avait ouvert le côté gauche de la tête, depuis l’oreille jusqu’aux dents. On lui en reconnut encore deux autres, l’une à la cuisse, l’autre au bas des reins. Cependant on n’avait rien pour le couvrir : quelques femmes détachèrent de leur tête les toiles légères qui formaient leur coiffure, et on les étendit d’abord sur le malheureux prince.

    Bientôt arrivèrent quatre gentilshommes, envoyés par René pour prendre le corps et le rapporter dans la ville. Les gentilshommes l’enveloppèrent avec soin dans un drap fin et blanc ; ils le mirent ensuite dans une litière qu’ils chargèrent sur leurs épaules. On rapporta en même temps le fidèle et infortuné M. de Bièvre, dont la mort causa la plus vive douleur à René et à tous les habitants.

    René fit déposer le duc de Bourgogne dans la maison d’un bourgeois de la grande rue, nommé George Marque. On le plaça dans une chambre de derrière qui donnait sur la place Carrière actuelle. Cette chambre, pavée de carreaux de marbre noir, était la plus belle de la maison.

    On lava le corps au vin et à l’eau tiède jusqu’à ce qu’il fût blanc comme neige ; René voulait constater sûrement la mort du prince, en l’exposant aux yeux de tout le monde. La figure était méconnaissable ; mais plusieurs gens de sa maison, entre autres le portugais Mathieu Lope, son médecin ; Olivier de la Marche, son chambellan ; Denys, son chapelain ; son frère, le bâtard Antoine ; Henry de Neufchâtel ; plusieurs valets de chambre ; enfin la pauvre lavandière elle-même le reconnurent à plusieurs marques certaines.

    C’étaient une cicatrice à la gorge, d’une blessure qu’il avait reçue à la bataille de Montlhéry ; deux dents qui lui manquaient à la mâchoire supérieure, depuis une chute de cheval ; ses ongles qu’il portait d’une longueur extraordinaire ; les cicatrices de deux abcès, l’une à l’épaule ;  l’autre au côté droit du bas-ventre ; un ongle rentré dans la chair de l’orteil gauche ; enfin l’anneau précieux qu’il portait au doigt. Mais à le voir seulement dans son ensemble, on reconnaissait bien ce corps de taille médiocre, avec ses membres vigoureux et arrondis.

    La salle fut tendue de satin noir, de manière à ne laisser pénétrer le jour d’aucun côté. On plaça le corps sur un lit de parade, couvert d’un drap de velours noir, au milieu duquel il y avait une grande croix blanche, de satin, avec six écussons. Le prince était vêtu d’une robe de satin blanc ; il avait sur la tête un bonnet de satin rouge, entouré de la couronne ducale. On lui avait chaussé des houzeaux ou bottines d’écarlate, avec des éperons d’or. La tête et les pieds reposaient sur des coussins de velours noir. Une croix était placée aux pieds ; et à côté un bénitier de vermeil, sur un escabeau, entre deux hérauts d’armes.

    Aux quatre coins du lit, étaient quatre sièges pour autant de hérauts d’armes, qui tenaient des flambeaux allumés. Deux cierges brûlaient sur un autel qu’on avait élevé dans la même chambre pour y dire la messe. Tout autour de la salle, on avait mis des sièges couverts de drap noir, destinés aux seigneurs et gentilshommes de Lorraine et de Bourgogne qui viendraient reconnaître le duc et prier pour lui.

    Le corps resta exposé pendant trois jours : chacun pouvait venir le voir à découvert. Les prisonniers de Bourgogne furent amenés près de son lit, et il n’y en eut pas un seul qui ne le reconnût aussitôt. C’était un spectacle attendrissant que de voir ces anciens serviteurs, les yeux tristement attachés sur le cadavre, fondre en larmes en faisant entendre les plus douloureuses exclamations.

    Lorsque son frère, Antoine de Bourgogne, et les seigneurs d’Aricourt et de Fontenoi entrèrent dans la salle, avec René, ce prince, qui allait le premier, n’eut pas plutôt découvert la tête, qu’ils se précipitèrent sur les pieds de leur maître et les tinrent serrés, en s’écriant : Ah ! c’est notre bon maître et notre seigneur ; hélas ! nous avons tout perdu ! Et ils maudissaient l’heure fatale où le malheureux prince avait résolu cette guerre.

    Mais ce qu’il y avait de plus triste encore, c’étaient les sanglots et les pleurs d’Antoine, à qui l’on avait toujours reconnu une sagesse et une générosité dignes d’un meilleur sort. On disait que ses vertus et ses conseils auraient porté honneur et profit au duc de Bourgogne, si ce prince avait su mieux le connaître. Mais Charles ne l’avait pas connu : loin de l’écouter, il le tenait pour un mauvais frère, et on lui avait même entendu plus d’une fois déclarer hautement qu’il ne se fiait pas à lui.

    Antoine était cependant son meilleur ami, malgré ses injustes soupçons; et maintenant que le duc n’était plus, ce tendre frère en avait tant de douleur, qu’il ne pouvait s’arracher de son corps, ni quitter la chambre funèbre un seul moment.

    Les Lorrains venaient aussi en foule le regarder : quelques-uns le considéraient encore avec haine, à cause des maux qu’il avait faits ; les autres, en le voyant dans ce triste état, n’avaient plus pour lui que de la pitié ; ils lui donnaient l’eau bénite et priaient à genoux pour le repos de son âme.

    René vint lui rendre le même devoir, vêtu d’une longue robe de deuil et portant une longue barbe de fils d’or, comme les anciens preux, en signe de sa victoire. Il s’approcha du lit, prit de dessous le poêle, la main glacée de Charles, et dit, les larmes aux yeux : – Beau cousin, Dieu veuille avoir votre âme, vous nous avez fait bien des maux et des douleurs ! Puis, il baisa la main, jeta de l’eau bénite sur le corps, s’agenouilla et resta un quart d’heure en prières.

    Pendant tous ces jours, on ne parla que de ce puissant duc de Bourgogne qui venait de finir si misérablement sa vie. Chacun reportait son esprit à tous les dangers où il avait mis les Lorrains et leur jeune seigneur, aux menaces qu’il faisait même encore la veille. On comparait sa grandeur d’autrefois avec sa chute déplorable, et l’on faisait de graves réflexions sur le néant des choses humaines ; on parlait avec effroi des desseins impénétrables de la Providence et des terribles jugements de Dieu, qui se plaît à renverser les puissants par les faibles et à confondre les superbes.

    Alors tout ce qu’avait fait le prince, tout ce qu’il avait dit, revenait naturellement à la mémoire. On se souvenait qu’autrefois il avait promis de demeurer toujours à Nancy, et qu’en dernier lieu, il avait juré d’y passer la fête des Rois ; on voyait l’accomplissement de ses paroles, mais d’une autre manière qu’il ne l’avait entendu.

    On se rappelait surtout ses grandes cruautés, le massacre des Liégeois, le saccagement de Nesle, la façon déloyale dont il avait livré le connétable, sa perfidie à Granson, et plus récemment, le meurtre de Suffrein de Baschi, ce serviteur si fidèle et si brave, qu’il avait fait mourir sans pitié ; enfin, tant d’innocents qu’il avait, de mille manières, privés de la vie. On convenait que jamais prince n’avait mieux mérité que lui de mourir par le glaive, et chacun reconnaissait, dans sa mort, un acte manifeste de cette justice divine qui s’exerce quelquefois, dès ce monde et qui est infaillible.

    Cependant les ennemis mêmes du duc de Bourgogne ne pouvaient s’empêcher de le plaindre : on aurait mieux aimé qu’il eût fait bon usage des qualités que Dieu avait mises en lui, car dans ses commencements, il s’était montré juste et ami de l’ordre. Il n’aurait pas souffert que l’on fît le moindre tort aux plus petites gens. Rarement on avait vu un prince plus sobre, plus tempérant, plus actif, plus dur à la fatigue. On le citait comme un modèle de chasteté conjugale : jamais épouse n’avait eu d’époux plus fidèle.

    Son âme guerrière même n’avait pas toujours été inaccessible à la pitié : il aimait à soulager les malheureux ; et envers ses amis et ses serviteurs, il était généreux au-delà de toute mesure.

    Mais tant de puissance, à la fin, avait enflé son cœur : oubliant que toutes choses viennent de Dieu, il avait rapporté à sa propre sagesse ses prospérités et sa gloire. Alors il s’était élevé dans son cœur des désirs pleins d’orgueil et de folie. Il avait voulu conquérir le monde, il était devenu injuste, déraisonnable, opiniâtre, sanguinaire : Dieu l’avait abandonné à son aveuglement et il s’était précipité à sa ruine. Cependant on était touché de sa mort cruelle ; on lui pardonnait et on priait Dieu de lui faire miséricorde.

     

     

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