• 5 janvier 2014 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     La bataille de Dreux

     

    La bataille de Dreux

    D’après « Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français » – Charles-Théodore Beauvais – 1823

     

    Les rapides et brillants succès de l’armée catholique semblaient présager la ruine du parti huguenot, qui, de toutes les villes qu’il avait conquises au commencement de la campagne, ne possédait guère plus qu’Orléans et Lyon, places trop éloignées l’une de l’autre pour se prêter de mutuels secours.

    Mais les comtes de Duras et de La Rochefoucaud amenèrent au prince de Condé un renfort de quinze cents hommes de pied et de quatre cents chevaux. C’était les débris d’une armée battue eu Guyenne par Montluc, qui commandait pour le roi dans cette province. Les cruautés du général victorieux avaient donné aux vaincus le courage du désespoir ; ils s’étaient promptement ralliés. Duras et La Rochefoucaud, tout en paraissant prendre des mesures pour se maintenir dans le pays, avaient réussi à s’échapper habilement et à pénétrer jusque dans Orléans.

    Dandelot, envoyé par le prince en Allemagne, s’était dérobé de son côté, par des manœuvres savantes et hardies, au maréchal de Saint-André, qui lui fermait les frontières avec des forces supérieures ; il arriva a la tête de trois mille reîtres, de deux mille lansquenets levés dans les états du landgrave de Hesse, et de deux mille gentilshommes calvinistes. Ces secours précieux changèrent la face des affaires ; Condé se décida à reprendre l’offensive, et, laissant Dandelot à Orléans, il marcha avec la plus grande partie de ses forces sur Paris, qu’il espérait surprendre avant l’arrivée de l’armée royale.

    Arrivé devant cette capitale le 24 novembre, le prince fit attaquer le faubourg Saint-Victor avec tant de vigueur, que ses troupes, malgré une forte résistance, pénétrèrent jusque dans les rues ; mais le duc de Guise, qui accourut promptement au lieu du danger, rendit tous leurs efforts inutiles. Condé fit mine alors de convertir le siège, en blocus.

    Catherine de Médicis eut recours à sa ressource ordinaire, elle voulut négocier avec le prince. Celui-ci se défia des propositions trop brillantes qu’on lui faisait, il eut des entrevues avec la reine ; mais leur conversation contrainte et froide ne put amener aucun résultat. Guise profita de ce répit pour mettre Paris a l’abri d’une surprise. Les habitants qui avaient d’abord montré de la frayeur, reprirent courage. Dans la crainte d’une trahison ou d’un revers, Condé jugea à propos de s’éloigner. Ses troupes, en prenant le chemin de Normandie, laissèrent dans les environs de Paris des traces de leurs fureurs ; les Allemands incendièrent les villages d’Arcueil, d’Anthoni, de Fontenai-aux-Roses et plusieurs autres.

    L’armée royale se mit à la poursuite de celle des calvinistes et l’atteignit dans les plaines de Dreux. L’une et l’autre avaient reçu tous les renforts sur lesquels elles pouvaient compter.

    Celle des catholiques venait d’être jointe par un corps de trois mille Espagnols : le connétable, qui la commandait en chef, avait sous ses ordres le duc de Guise et le maréchal de Saint-André ; l’effectif des combattants s’élevait à quatorze mille fantassins et deux mille chevaux.

    L’armée du prince de Condé, qui avait pour lieutenants-généraux l’amiral Coligni et Dandelot, comptait à peu près huit mille chevaux et seulement cinq mille hommes d’infanterie, presque tous Allemands, et mal disciplinés.

    Les deux armées, séparées par la rivière d’Eure, campaient à deux lieues de distance l’une de l’autre.

    Les chefs des catholiques se trouvaient d’accord sur la nécessité de livrer bataille à leurs adversaires. Mais, n’osant point, ou feignant de ne point oser prendre sur eux la responsabilité d’un événement qui pouvait décider du sort de l’état, ils envoyèrent un officier, nommé Castelnau, à la reine-mère, pour lui demander son avis. Catherine de Médicis, étonnée que des capitaines aussi expérimentés demandassent conseil à une femme et à un enfant, renvoya ironiquement leur agent à la nourrice de Charles IX, qui eut le bon sens de décider que c’était à ceux qui avaient le commandement de l’armée du roi, de juger quand et comment elle devait combattre.

    Les triumvirs, après cette ridicule démarche, firent toutes les dispositions nécessaires pour en venir promptement aux mains avec l’ennemi. Les troupes royales, s’étant mises en mouvement, s’avancèrent sur les bords de l’Eure, et traversèrent cette rivière pendant la nuit, sans rencontrer aucun obstacle.

    Si le connétable avait eu une connaissance plus exacte des localités, il est vraisemblable qu’il eût différé un jour ou deux d’attaquer les calvinistes. On a vu que ses principales forces étaient en infanterie, et cependant il prenait pour champ de bataille une campagne rase, où la cavalerie avait tout avantage ; tandis qu’en faisant une marche de plus, il eût forcé Condé à recevoir le combat sur un terrain difficile et dans des défilés qui paralysaient l’action de la nombreuse cavalerie de ce prince.

    L’ancien ordre de bataille, jusqu’alors en usage, aurait exigé que le connétable rangeât l’infanterie au centre et la cavalerie sur les deux ailes. Mais, pour remédier au désavantage dont nous venons de parler, le maréchal de Saint-André imagina, pour la première fois, et proposa au connétable, qui approuva cette idée, de partager toute l’infanterie en cinq phalanges ou gros bataillons, à égale distance les uns des autres ; celui de droite, composé de Bretons, s’appuyant au village de Bléville ou Blainville ; celui de gauche, formé du corps espagnol, au village de l’Espine ; les intervalles entre chacune de ces masses se trouvaient remplis par la cavalerie.

    Le connétable prit son poste vers la gauche, à la tête d’une partie de la gendarmerie, au nombre de dix-huit compagnies ou enseignes, ayant d’un côté (à l’extrême gauche) un bataillon fort de quatre mille hommes, et composé des régiments de Bretagne et de Picardie, et, de l’autre, le bataillon de troupes suisses, de pareille force.

    A la droite de celui-ci était placée la cavalerie, aux ordres de Montmorenci-Damville, fils aîné du connétable, composée en grande partie de troupes légères ; ensuite un bataillon formé des vieilles bandes du Piémont, qui occupait le centre de la ligne de bataille ; puis un autre corps de cavalerie, sous les ordres du duc d’Aumale, frère de Guise ; plus loin, un bataillon de quatre mille lansquenets, appuyé par un corps de gendarmerie, fort de dix-sept enseignes, en tête duquel se plaça le maréchal de Saint-André ; enfin, le bataillon de trois mille Espagnols, qui tenait l’extrême droite, appuyée au village de l’Espine.

    Le duc de Guise n’avait voulu ni disputer le commandement au connétable, ni recevoir ses ordres dans l’action. Avec sa compagnie de soixante lances, celles de la Brosse et de Charny, chacune de trente, et un certain nombre de gentilshommes de sa maison ou de ses amis, formant en tout un corps de réserve d’environ six cents chevaux, il se plaça hors de ligne, derrière le maréchal de Saint-André, conservant la liberté de se porter où il jugerait sa présence nécessaire. L’armée, dans l’ordre que nous venons de décrire, présentait la forme d’un croissant, dont les deux extrémités étaient appuyées aux villages de Bléville et de l’Espine et protégées par vingt pièces d’artillerie.

    L’armée protestante, par suite d’ordres de marche mal interprétés, avait, la veille, son corps de bataille à Yvoi, plus avancé d’une lieue que son avant-garde, qui n’était qu’à Néron. Le prince de Condé, qui voulait éviter un engagement général, et se rapprocher de plus en plus du Havre, pour être renforcé et soutenu par les Anglais, crut toutefois devoir remettre l’armée en son ordre naturel.

    Le mouvement de l’avant-garde, pour reprendre la tête de l’armée, s’effectuait, lorsque les coureurs vinrent informer le prince de la disposition de l’armée catholique. Arrêtant alors la marcha des troupes, Condé, accompagné de l’amiral, alla lui-même reconnaître l’ennemi, et jugea qu’il serait imprudent de l’attaquer dans la position qu’il occupait. En conséquence, il donna l’ordre de continuer le mouvement dans la direction du village de Trion, en longeant à une certaine distance la droite des catholiques.

    Le connétable, qui devina le dessein du prince, voulut profiter sur-le-champ de l’avantage que lui offrait cette marche de flanc, et fit tirer quelques volées de canon. Les argoulets, qui faisaient partie de l’armée calviniste, et qui marchaient sur le flanc de la colonne, bien plus effrayés que maltraités par ce feu inattendu, s’enfuirent à toute bride, et la cavalerie allemande, entraînée dans ce mouvement, chercha un abri dans un vallon.

    Le prince de Condé, ne pouvant plus se dispenser d’en venir aux mains sans sacrifier son infanterie, s’occupa sur-le-champ de rassurer sa cavalerie, et de réparer le désordre eu rangeant l’armée en bataille. Mais les dispositions furent si précipitées, que, contre l’intention du prince et de Coligni, celui-ci, avec l’avant-garde, se trouva opposé à l’aile droite des catholiques ; Condé, avec le corps de bataille, au maréchal de Saint-André.

    N’apercevant pas les troupes que commandait ce dernier, à cause de l’éloignement où il se trouvait et des accidents du terrain qui les masquaient en très grande partie, voyant au contraire que la gauche présentait un front immense, qu’il jugeait être celui de toute la ligne, le prince résolut de l’entamer par un bout, tandis que l’amiral l’attaquerait par l’autre. Il avait devant lui le gros bataillon des Suisses. Plusieurs de ses officiers, et entre autres le comte de La Rochefoucaud, étaient d’avis qu’on fît avancer d’abord contre ces mêmes Suisses les lansquenets, et que la cavalerie se tînt en réserve, soit pour soutenir cette infanterie, soit pour faire face aux autres troupes qui pourraient se présenter.

    Mais Condé, trop impatient pour accueillir ce sage conseil, donna aux deux compagnies de gendarmes, que commandaient Davaray et Mouy, soutenues par six cents reîtres, l’ordre d’attaquer les Suisses de front, tandis qu’avec sa compagnie de soixante lances et six cents autres reîtres, il les prendrait en flanc. Davaray et Mouy, suivis de leurs braves, s’élancent avec impétuosité sur les Suisses, et percent à travers leurs rangs, malgré la plus vive résistance ; le prince, avec un moindre effort, pénètre par le flanc du bataillon, et y augmente le désordre.

    Damville, accouru au secours des Suisses avec la cavalerie qu’il commande, est chargé par les reîtres, perd son quatrième frère, Gabriel de Montberon, et voit en un instant toute sa troupe sabrée, culbutée et dispersée. Réunissant alors ce qu’il peut de ses débris, il se replie vers l’aile droite.

    Tandis que ceci se passait, Coligni était venu fondre sur la cavalerie que conduisait le connétable, son oncle, avec treize cents lances, soutenues de douze cents reîtres. Tant qu’on ne se battit qu’avec la lance, l’avantage fut du côté du connétable. Mais, aussitôt que les reîtres furent engagés, tirant à bout portant, ils abattirent un grand nombre de chevaux et décidèrent l’action. D’abord renversé de cheval, mais promptement relevé par Doraison, son lieutenant, qui lui donna le sien, le connétable combattit avec la plus grande valeur, jusqu’à ce que, se voyant enveloppé de tous côtés, et atteint d’une balle, qui lui brisa l’os de la mâchoire et lui remplit la bouche de sang, il fut fait prisonnier par l’Anglais Robert Stuart Vezin, auquel les reîtres l’enlevèrent de force.

    Après ce succès, l’amiral se porta contre les deux régiments de Bretagne et de Picardie. Ces troupes, appuyées comme on l’a vu au Tillage de Bléville, se voyant coupées de la ligne, s’enfuirent vers la rivière d’Eure, qu’elles repassèrent en désordre.

    Cependant, le bataillon des Suisses résistait encore, avec la plus étonnante vigueur, aux terribles efforts dirigés contre lui. Ces braves soldats avaient resserré leurs rangs, et repoussé les lansquenets que le comte de La Rochefoucaud avait amenés contre eux pour achever de les détruire.

    Le prince de Condé, irrité de tant de résistance, les fit charger de nouveau par des escadrons de cavalerie française et allemande ; ils soutinrent ce choc avec la même constance. Accablés par le nombre, ouverts de part en part, ils se rassemblaient par pelotons, continuant de faire face de tous côtés, sans qu’aucun se débandât. Ayant perdu leur colonel et la plupart de leurs capitaines, ils allaient succomber et périr peut-être jusqu’au dernier, si l’avidité de leurs adversaires ne leur eût donné quelque répit et le loisir de reformer une masse, qui parvint a rejoindre le bataillon formé des vieilles bandes du Piémont, qui s’avançait à leur secours, en même temps que les Espagnols et la cavalerie sous les ordres du duc d’Aumale.

    Les troupes du prince de Condé et de l’amiral, après avoir percé la ligne catholique aux deux points d’attaque que nous avons indiqués, entraînées par l’espoir d’un riche butin, s’étaient jetées à l’envi sur les bagages de l’armée royale, et avaient rompu leurs rangs. La cavalerie allemande, suivant l’exemple des gendarmes français, s’occupait plus du pillage que du soin d’achever la défaite des Suisses et des autres corps qu’elle avait renversés ; et c’était en vain que Coligni et le prince faisaient tous leurs efforts pour remettre ces pillards en bataille, prévoyant bien que l’ennemi allait profiter d’un pareil désordre. En effet, le maréchal de SaintAndréj et bientôt après le duc de Guise, s’ébranlèrent à la fin.

    Le bataillon des vieilles bandes du Piémont et celui des Espagnols mirent d’abord en fuite les corps d’infanterie calviniste qui marchaient au soutien de leur cavalerie. Le maréchal , chargeant à la tête de sa cavalerie un gros de gendarmerie et de reîtres, que l’amiral était parvenu a rallier, fut renversé de cheval, fait prisonnier, et tué presque aussitôt d’un coup de pistolet par un gendarme, nommé Baubigny, qui lui en voulait personnellement.

    Le duc d’Aumale soutint quelque temps la fortune du combat ; mais, blessé gravement, sa défaite allait être complète, lorsque le duc de Guise parut à la tête de sa réserve. Voyant l’infanterie du prince détruite ou dispersée, une partie de sa cavalerie encore occupée au pillage, et le reste aux prises avec le duc d’Aumale, Guise avait dit à sa troupe : « Allons, compagnons, la victoire est à nous ».

    A la vue de ces nouveaux combattants, l’amiral crut devoir se retirer vers un bois où s’étaient jetés les débris de l’infanterie calviniste et des reîtres. Le prince de Condé, qui trouvait trop honteux de céder le champ de bataille, continua de le disputer; mais, enveloppé par des forces supérieures, abattu sous son cheval, qui eut la jambe cassée, blessé à la jambe, il fut forcé de remettre son épée à Damville, que cette prise glorieuse consolait de la captivité du connétable, son père.

    Guise marcha ensuite contre Coligni. L’ayant trouvé hors du bois à la tête de tout ce qu’il avait pu réunir d’infanterie, de gendarmes et de reîtres, il le fit d’abord attaquer par le vieux et brave capitaine La Brosse ; puis, se portant vers les vieilles bandes du Piémont, les Espagnols et les vaillans débris du bataillon suisse, il les fit avancer précipitamment au soutien de sa gendarmerie, qui, ayant déjà perdu son commandant La Brosse, commençait à plier. L’amiral, ne pouvant soutenir le feu de ce redoutable renfort, se retira en bon ordre, emmenant, à la faveur des ténèbres, une partie de l’artillerie et des bagages.

    Dans cette bataille mémorable, qui dura cinq heures, la possession du champ de bataille donna la victoire aux catholiques. Quinze cents prisonniers, en tête desquels était le prince de Condé, quelques canons et étendards en furent les trophées. La perte des deux partis, à peu près égale, montait à huit ou neuf mille hommes, nombre effrayant, eu égard à celui des combattants.

    Damville présenta son illustre prisonnier au duc de Guise, et celui-ci reçut le prince, non comme un rival, mais comme un ami malheureux. Il lui parla des prodiges de valeur qu’il lui avait vu faire, et le fit souper avec lui, s’excusant que les reîtres, en pillant les bagages et la vaisselle, eussent rendu le repas trop simple et trop frugal. Condé partagea même le lit de son vainqueur, qui n’en avait pas d’autre à lui offrir ; et ce prince avoua depuis qu’il n’avait pu fermer l’œil, mais que Guise dormit d’un sommeil profond et paisible.

    Un grand nombre de cavaliers royalistes, qui, dès le premier choc, abandonnèrent le champ de bataille, avaient poussé leur fuite jusqu’à Paris, et avaient annoncé que le connétable était prisonnier, son armée en déroute, que tout était perdu. L’épouvante était générale, la défaite de Saint-Quentin avait causé moins d’alarme ; mais on ne tarda pas à être rassuré par les dépêches du duc de Guise.

    L’allégresse des catholiques fut poussée jusqu’au délire. On sonna toutes les cloches, on illumina toutes les maisons, on fit des processions, des mascarades, les calvinistes furent insultés, on ne parla plus que de vengeance.

     

     

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