• 28 novembre 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     La bataille de Vertières

     

    La bataille de Vertières

    D’après « Histoire d’Haïti » – Thomas Madiou – 1849

     

    Le drapeau français flottait encore au Cap et au Môle St. Nicolas. Tous les autres points de l’ancienne partie française étaient au pouvoir des indépendants.

    Le Cap renfermait dans son sein 5000 vétérans, les débris de l’armée expéditionnaire. Rochambeau avait l’espoir de conserver à la France cette position importante ; il attendait de nouvelles forces pour reconquérir les villes qu’il avait été contraint d’abandonner à la liberté.

    Un grand nombre de jeunes officiers qui admiraient son courage, attendaient avec impatience l’occasion de se couvrir de gloire. Hérissé de forteresses, le Cap présentait un front si formidable que Rochambeau, plein de sécurité, ne croyait pas que les indigènes pussent oser venir encore l’y attaquer. Il ne redoutait que la famine : le port était toujours bloqué par le commodore Loring, et presque tous les bâtiments qui tentaient de forcer la ligne anglaise étaient capturés.

    Plusieurs forts s’élevaient sur le plateau du haut du Cap, et menaçaient d’anéantir l’ennemi qui tenterait de s’approcher de la ville.

    Le fort Bréda, armé de huit pièces de canon, se dressait, à une lieue de la place, sur une éminence qui dominait le chemin du Port-au-Prince. Il renfermait 600 grenadiers sous les ordres du chef de bataillon Péjot.

    A un mille plus loin, vers la ville, s’élevait sur un mur net le fort Vertières, baigné, dans la saison des pluies, par les eaux de la ravine Charrier. Douze pièces faisaient le tour de ses remparts. La 11e légère en formait la garnison. La ville était en outre protégée par les forts Champin, Pierre Michel, de l’Hôpital et de Bélair. De toutes parts l’on découvrait, au milieu de vastes champs que la guerre avait ravagés, des murs noircis par les flammes, quelques touffes de campêches, et de nombreux ossements demeurés sans sépulture. Entre Breda et Vertières s’étendait une grande allée de chênes et de palmiers. C’était là que les Français se livraient aux exercices de la course et aux évolutions militaires.

    Rochambeau, dans son brillant palais, entouré de baïonnettes et de canons, se croyait dans une position inexpugnable. A le voir se livrer aux plus douces jouissances, enivré dans les bras de voluptueuses créoles, on eût été tenté de croire qu’il oubliait que sa couche était sur le cratère d’un volcan qui devait bientôt engloutir tout ce qui portait le nom français.

    Pendant cet intervalle, Dessalines ne laissait pas se ralentir l’ardeur de ses troupes. Après leur avoir accordé onze jours de repos au Port au-Prince, il leur annonça son projet d’aller attaquer le Cap. Il partit de la plaine du Cul-de Sac le 28 vendémiaire, an XII (21 octobre 1803), après avoir confié au général Pétion le commandement de la seconde division de l’Ouest 

    Le 8 brumaire (31 octobre), la 3e demi -brigade, la 4e, la 11e et la 20e partirent de la Petite-Rivière de l’Artibonite, et atteignirent les Gonaïves au milieu de la nuit. Le lendemain, Dessalines les passa en revue. Le même jour, elles partirent pour le carrefour du Limbé, où devaient se réunir toutes les troupes d’élite du Sud, de l’Ouest, de l’Artibonite et du Nord.

    Mais la division du Sud, sous les ordres du général Geffrard, n’atteignit pas même le Port-au-Prince. Dés qu’elle arriva au Grand- Gave, on apprit qu’une révolte venait d’éclater dans les mornes de Jacmel, contre l’autorité de Dessalines. Le général Pétion en avisa le général en chef qui ordonna à Geffrard d’aller l’étouffer, et d’occuper ensuite les campagnes de Jacmel jusqu’à la fin de la campagne entreprise contre le Cap. Geffrard pénétra dans les mornes de Jacmel, dispersa les révoltés peu nombreux, et arrêta leurs principaux chefs qui étaient d’anciens partisans de Lamour Dérance. L’ordre fut rétabli de toutes parts.

    Le 14 brumaire (6 novembre), Dessalines, accompagné de trois escadrons, arriva au carrefour du Limbé. Le temps était affreux ; depuis plusieurs semaines, les pluies n’avaient cessé de tomber avec abondance. L’armée fut contrainte de s’arrêter.

    Le 23 brumaire (15 novembre), elle reprit sa marche, et atteignit le Morne-Rouge. Dessalines établit son quartier général sur l’habitation Lenormand. Là se réunit toute l’armée qui devait assiéger le Cap. Elle était forte de quinze demi-brigades d’infanterie, et de trois escadrons fournissant 27 000 hommes.

    Gabart était à la tête de la 3e, de la 11e, de la 20e et de deux bataillons de la 4e. Le général Jean Philippe Daut commandait la 10e, et le 3e bataillon de la 4e, composé de l’élite de la jeunesse du Port-au Prince. Clervaux, le plus ancien des généraux de l’armée, était à la tête de la 6e. Christophe, ayant sous ses ordres le général Romain, commandait la 1e et la 12e. Capoix la mort était à la tête de deux bataillons de la 9e du Port-de-Paix ; et les troupes de Léogane, de Jacmel, et du Petit Goâve, composant les 21e, 22e, 23e et 24e, étaient sous les ordres de Cangé. Les 14e et 7e étaient commandées par Vernet.

    Autour de Dessalines, étaient rangés les dragons de la plaine de l’Artibonite, armés de longs sabres, et la tête chargée de vieux casques ombragés de panaches verts. Le colonel Charlotin Marcadieux et les chefs d’escadron Paul Prompt et Bastien les commandaient.

    Nos soldats de pied bien armés avaient, depuis la prise du Port-au-Prince, des munitions en abondance. Mais ils étaient presque nus. Ils portaient des havresacs de peau de chèvre, des besaces pour gibernes, et des chapeaux de paille. La plupart des sous-officiers sans habits ni chemises, avaient à la tête les marques de leurs grades. La 9e du Port-de-Paix était le seul corps qui fut convenablement habillé. Elle avait trouvé à la Tortue un dépôt considérable de vêtements de troupes. Quant aux généraux, ils étaient tous couverts d’or.

    Nos soldats amaigris par des marches forcées, aguerris par mille combats, les lèvres chargées d’épaisses moustaches noires, offraient un aspect terrible ; et si la discipline qui régnait souveraine dans l’armée n’avait établi un ordre parfait dans les rangs, on eût pu les prendre pour des hordes de brigands. Ils étaient loin de posséder cette tactique européenne qui terrasse souvent le courage le plus brillant ; mais l’amour de la liberté et de l’indépendance, la haine profonde qu’ils avaient vouée à leurs oppresseurs, les conduisaient joyeux au combat et les rendaient invincibles.

    Ils allaient porter le dernier coup à la puissance coloniale ; la prise du Gap devait les affranchir à tout jamais de la métropole, et ils avaient juré de vaincre ou de mourir. L’enthousiasme éclatait sur leurs visages, et les chants de liberté retentissaient dans les campagnes.

    Dessalines, entouré des braves qui composaient son état-major, était joyeux de la gaieté de l’armée. Il lui montrait le Cap comme le terme de ses fatigues, et le dernier refuge des monstres qui s’étaient baignés dans le sang indigène.

    Un roulement général de tambours remplit le camp d’un bruit prolongé. Un profond silence s’établit ; il parcourut les rangs, et les troupes, partant du Morne-Rouge, défilèrent sous ses yeux.

    Dessalines apprit que Rochambeau ne se doutait nullement de ses projets audacieux. Il résolut, avant d’attaquer les forts Bréda et Vertières, élevés le long de la grande route, d’envoyer les généraux Christophe et Romain s’emparer de la Vigie qui domine le Cap, du côté opposé. Cette manœuvre hardie avait pour but d’empêcher Rochambeau menacé du côté de la Vigie, d’envoyer des troupes au secours de Bréda et de Vertières.

    Christophe, à la tête des 1e et 2e, après avoir enlevé plusieurs postes ennemis, annonça, le 17 novembre, à Dessalines, qu’il attendait, pour s’efforcer d’atteindre le sommet de la Vigie qu’on commençât l’attaque de Bréda. Il était midi. Dessalines monté sur un cheval plein de feu, accompagné d’un ingénieur, s’approcha du fort Bréda, et l’examina avec la plus scrupuleuse attention : un fossé l’entourait et entre ce fossé et les remparts s’élevait une haie impénétrable d’aloès et d’autres plantes épineuses entrelacées de fortes lianes. Les Français qui l’avaient laissé s’approcher sans obstacle, lui lancèrent, pendant qu’il se retirait, une grêle de balles, sans l’atteindre.

    Dans la nuit du 25 au 26 brumaire (17 au 18 novembre), il confia le commandement de l’avant garde à Capoix, le plus intrépide de nos généraux, avec ordre, dès que l’action commencerait, d’aller en avant et de ne s’arrêter qu’à la barrière Bouteille, dût il périr avec toute la 9e demi-brigade, sous les feux des forts qui dominaient le chemin.

    Cette manœuvre qui sera en partie exécutée par Capoix amènera la capitulation du Cap. Le général Clervaux fit dresser, à 200 toises de Bréda, une batterie d’un obusier de 6 pouces, d’une pièce de 4 et d’une pièce de 8, dont le commandement fut confié à deux artilleurs Zénon et Lavelanet.

    Dans la même nuit, Dessalines fit dresser des retranchements autour de Vaudreuil, non loin de Vertières. Il forma le corps de réserve destiné à demeurer auprès de lui, des deux premiers bataillons de la 4e, de la 8e, et de la 20e.

    Le 26 brumaire (18 novembre 1803), à la pointe du jour, le général Clervaux ordonna de commencer l’attaque. Les Français battaient la diane dans le fort. Un boulet alla se fixer dans les remparts de Bréda. Aussitôt les forts répandirent la mort de toutes parts dans les rangs indigènes. Déjà une foule de nos artilleurs étaient abattus, et notre batterie fut démontée.

    Aussitôt le général Rochambeau sortit du Cap, à la tête de sa garde d’honneur, et vint s’établir près du blockhaus de Vertières. En même temps, les généraux Christophe et Romain, descendant de la Vigie, s’emparaient au pas de charge de la position de Destang et refoulaient les Français dans la place.

    Dessalines s’aperçut que les divisions Gubart, Vernet et Cangé, l’arme aux bras dans le grand chemin, se trouvaient exposées au feu le plus meurtrier de Pierre Michel qui dominait toutes les autres fortifications. Il se détermina à tourner Bréda, à l’attaquer par derrière, et à assaillir en même temps toutes les positions qu’occupait l’ennemi. Par cette manœuvre, il devait affaiblir le feu des Français et l’empêcher de se diriger sur un seul point. Il envoya aussitôt l’ordre au général Capoix qui suivait audacieusement la grande route du Cap, de changer de direction, et d’aller s’emparer de la butte de l’habitation Charrier qui dominait Vertières.

    Il existait au centre du plateau, un ravin, que traversait en face du fort Vertières un petit pont à moitié brisé. Entre ce pont et le fort s’élevaient des barricades au dessus desquelles étaient braquées contre l’armée indigène quatre pièces de canon. Pour atteindre Charrier, Capoix devait en longeant le ravin passer sous le feu de cette batterie. Quand il arriva vis à-vis du pont, il fut accueilli par un feu si vif que les soldats des 9e, 7e, et 14e, qui formaient l’avant-garde, chancelèrent.

    Capoix qui n’avait jamais fui devant les Français, releva par son audace le courage de ses grenadiers, et leur fit entendre sa voix terrible : « Il faut, mes braves, vous rendre maîtres de cette butte ; le salut de l’armée en dépend ; en avant ! ». Les grenadiers de la 9e s’élancèrent aven rage au devant de la mort. Mais l’artillerie française, bien servie, les culbuta par de vives décharges. La 9e jeta un peu de désordre dans les rangs de la 7e et de la 14e qui se replièrent sur le quartier général. Dessalines lança contre Vertières les 3e, 11e, 20e demi-brigades qui furent à leur tour horriblement maltraitées.

    Capoix bouillant de rage, ramena ses soldats au combat. Bravant la mort au premier rang, il arrêta l’élan des Français qui déjà avaient franchi le ravin, poursuivant les indigènes la baïonnette aux reins. Le combat se rétablit ; mais la mitraille faisait de grands ravages dans nos rangs, et les soldats les plus intrépides de la 9e étaient renversés.

    Capoix fit un dernier effort. Monté sur un cheval richement caparaçonné, il s’élança de nouveau plein d’ardeur contre le fort. Ses soldats le suivent ; ils sont repoussés. Il s’indigne ; il les exhorte à le suivre encore ; il jure d’enlever la batterie. Ses grenadiers atteignent les barricades ; mais ils tombent sous la mitraille et la fusillade. Un boulet renverse son cheval ; l’intrépide général tombe. Mais il se relève aussitôt, marche, et s’écrie : en avant ! en avant !

    La foudre éclate, son chapeau garni de plumes est enlevé ; nos rangs s’éclaircissent, et la 9e est arrêtée au bord du ravin. De grandes acclamations retentissent du côté de l’habitation Vertières. L’on distingue les cris de bravo ! bravo ! sortant des rangs de la garde d’honneur de Rochambeau spectatrice du combat.

    Un roulement se fait entendre ; le feu des Français cesse, et un cavalier se présentant devant le pont dit aux indigènes : « Le capitaine général Rochambeau envoie son admiration à l’officier général qui vient de se couvrir de tant de gloire ».

    Le hussard français se retira et le combat recommença avec une nouvelle fureur. Les détonations multipliées du canon se prolongeaient au fond des bois.

    Dessalines s’aperçut que s’il ne s’emparait pas de la butte Charrier le succès de la journée lui échapperait. En se rendant maitre de cette position, il avait l’espoir de débusquer Rochambeau de la bulle de l’habitation Vertières, et d’ouvrir à Capoix le chemin de la barrière Bouteille.

    Capoix, depuis le commencement de la journée, contenait l’ardeur des Français au pont du fort Vertières. S’il avait fléchi un moment, l’armée indigène eut été chassée du plateau du haut du Cap. Dessalines demanda à Gabart si, en s’emparant de Charrier, il ne serait pas certain de la victoire. Gabart lui fit observer que les troupes en passant sous le feu croisé des forts Bréda, Vertières, et Pierre Michel, s’exposeraient à être anéanties.

    « Je veux, s’écria Dessalines, que le drapeau indigène flotte avant une demi-heure sur le sommet de Charrier, dussé-je voir disparaître numéro par numéro tous les corps, de l’armée ; je veux que vous passiez l’arme aux bras sous la mitraille des forts ».

    Qui eût pu arrêter l’élan de ces nombreuses colonnes de troupes exaltées par cette énergique détermination de Dessalines. Les Français avaient, depuis plusieurs mois, désarmé la butte Charrier. Ils étaient loin de se douter que les indigènes pussent concevoir le hardi projet de se rendre maîtres de cette position protégée par Vertières.

    Le soleil était déjà brûlant ; et les baïonnettes de la garde de Rochambeau étincelaient au delà du ravin. Il y avait trois heures que l’on se battait avec acharnement sur tous les points.

    Pendant que Capoix faisait des prodiges de valeur au pied du fort Vertières entouré de cadavres, le général Gabart armé d’un fusil, et le général Jean Philippe Daut, suivis tous les deux d’un bataillon de la 10e et des jeunes soldats du Port-au-Prince qui formaient le 3e bataillon de la 4e, s’élancèrent dans la magnifique allée qui s’étendait le long du ravin de verrières.

    Les Français voulant anéantir la colonne, dirigèrent contre elle tous leurs coups. Des lignes entières sont enlevées ; mais elle avance au pas de charge, sans être ébranlée, fière, au milieu de la mitraille, des boulets et des balles. Le vide qui se fait dans les rangs est aussitôt rempli par des soldats, qui démontrent le plus grand mépris de la mort. Ce feu ne put arrêter les deux bataillons qui marchaient au travers de grands arbres renversés et de cadavres indigènes.

    Enfin nos baïonnettes baillèrent avec éclat au sommet de Charrier et nos soldats répondirent aussitôt au fort Vertières. Mais notre fusillade se tut bientôt sous le feu nourri des français. Il était onze heures. Christophe qui avait établi une batterie au sommet de la Vigie canonnait le Cap avec une prodigieuse activité. On entendait sans interruption les détonations de l’artillerie et les décharges de la mousqueterie. L’atmosphère était chargée d’une épaisse fumée sans cesse déchirée par les obus et les bombes qui éclataient dans l’air et venaient répandre la mort à Charrier et au quartier général.

    Dessalines assis sur une large pierre, donnait ses ordres, et semblait jouir de ce magnifique spectacle. Il s’aperçut que Rochambeau, à la tête des grenadiers de sa garde, changeait de position. Craignant qu’il n’allât débusquer Gabart et Jean Philippe Daut de la bulle Charrier, il ordonna à Clervaux d’aller les renforcer, à la tête de la 6e. Cette demi-brigade n’atteignit Charrier qu’après avoir éprouvé des pertes considérables.

    Rochambeau, voyant Capoix sur le point de forcer le passage que défendait le fort Vertières , ne crut pas devoir donner assaut à la butte Charrier : Capois aurait pu , en s’élançant dans la savane Champin , l’attaquer en queue et lui couper toute retraite sur le Cap. Il fit établir au milieu de la savane une pièce de 16 qui joua activement contre Charrier. Malgré le feu soutenu des forts, Dessalines fit aussitôt transporter par des canonniers une pièce de 4 au sommet de Charrier. Elle ne tarda pas à démonter la pièce de 16 que venaient d’établir les Français.

    La cavalerie de la garde d’honneur de Rochambeau forte de 200 hommes se tenait immobile non loin du grand chemin, entre Vertières et Champin, spectatrice de la bataille.

    Sur le sommet étroit du tertre de Charrier étaient réunies les 4e, 6e, et 10e demi-brigades. Quatre généraux soutenaient le courage des soldats que foudroyaient sans cesse les canons de Vertières. Un espace de 200 pas s’étendait entre ces deux positions. La fusillade des indigènes recommença, et la pièce établie sur la butte Charrier joua vigoureusement.

    Le général Clervaux, armé d’un fusil, sortait souvent des rangs, malgré les instances des soldats, pour envoyer la mort aux Français. L’adjudant général Gérard, de son état-major, lorsqu’il allait demander des ordres à Dessalines au quartier général, passait avec la plus grande gaîté sous le feu de Vertières. Gabart et Jean Philippe Daut excitaient l’admiration des soldats par leur sang-froid. Les boulets et des bombes tonnant avec un horrible fracas avaient écrasé la maison de Charrier. Il n’y eut plus aucun abri contre les projectiles. Clervaux ordonna aux soldats, de faire des élévations de terre contre la mitraille.

    Le général Jean Philippe Daut, dont le costume brillant attirait les coups de l’ennemi, sortit aussitôt des rangs, et traça avec la pointe d’une baïonnette la ligne des retranchements, sous des milliers de balles qui pleuvaient autour de lui. Toutes les troupes se mirent à l’ouvrage et malgré la mitraille des Français, les travaux furent achevés en moins d’une heure. Auraient-ils pu ne pas vaincre, ces braves, quand de tels généraux les guidaient au combat.

    Un caisson sauta dans l’enceinte de  Vertières. L’explosion fut si forte que les Français furent contraints de sortir du fort rempli de fumée, avec deux pièces de canon. Aussitôt Jean Philippe Daut descendit pour les combattre. Il rencontra un bataillon inébranlable contre lequel il fit de vains efforts ; il fut repoussé.

    Pendant que le désordre régnait dans Vertières par l’explosion du caisson, Dessalines pensa qu’il pourrait par une brillante charge de cavalerie s’ouvrir un passage vers la barrière Bouteille. Il fit appeler Paul Prompt, un des cavaliers les plus intrépides de l’Artibonite. Celui-ci, la tête chargée d’un casque brillant, se présenta devant le général en chef, et le salua en inclinant la pointe de son sabre.

    « Paul Prompt, lui dit Dessalines, il faut que dans quelques minutes, il n’y ait pas un seul blanc hors du fort, ou que j’apprenne ta mort ». Un escadron sortit du quartier-général, au son des fanfares, et fondit Paul Prompt au premier rang, sur le carré que formaient les Français.

    Chaque capitaine, à la tête de sa compagnie, attaqua séparément. Les Français furent assaillis de toutes parts ; mais ils demeuraient inébranlables. Leur première ligne, genou en terre, présentait la baïonnette, pendant que les deux autres faisaient un feu des plus meurtriers. Nos dragons venaient expirer contre ce rempart de fer et de feu. Par intervalles, les rangs ennemis s’ouvraient et la mitraille les repoussait au loin. De nombreux chevaux remplissaient le ravin du côté du pont brisé près de la barrière de Vertières.

    Paul Prompt rallia ses cavaliers et malgré les obstacles que des chariots renversés présentaient dans le chemin, il se précipita de nouveau contre le carré avec une si vive impétuosité que les Français furent ébranlés.

    Alors Dessalines, voyant à ses côtés le commandant Dominique, lui dit : « Dominique, je t’ai ôté ton bataillon à cause de ta faiblesse dans diverses actions ; Eh bien ! Voici l’occasion de t’illustrer et de regagner mon estime ; charge avec vaillance, je te rendrai ton bataillon ».

    Dominique se précipite sur les Français, pousse son cheval jusque sur les baïonnettes, et reçoit la mort dans les rangs ennemis. Les dragons animés par l’exemple de Paul Prompt attaquent le carré avec une espèce de rage. Des chevaux se cabrant sur les baïonnettes de la première ligne ouvrent un passage, et les Français mis en désordre et sabrés, rentrent dans le fort rempli de fumée. Paul Prompt emporté par son bouillant courage pénètre dans les fossés où il reçoit la mort. Alors la cavalerie, vivement mitraillée par les canons du fort, est culbutée ; elle se replie sur la 9e dont elle traverse les rangs, et rentre au quartier général avec le corps de son chef.

    Dessalines se montra affligé de la mort de Paul Prompt. La 7e, rangée en bataille à 100 pas du fort Vertières, et ayant à sa tête Guerrier, son colonel, supportait héroïquement le feu des Français, depuis le commencement de l’action. Après l’explosion du caisson, elle s’était encore approchée du blockhaus.

    Quand le feu se ralentissait de part et d’autre, les soldats français envoyaient des injures aux indigènes qu’ils appelaient brigands. Le commandant de Vertières se promenait autour des remparts, et animait ses grenadiers en agitant son sabre. Il adressait la parole à Clervaux quand celui ci eut une épaulette emportée par un coup de mitraille. Vers les quatre heures de l’après-midi, la fumée de la poudre devint si épaisse que les combattants cessèrent presque de se voir. Le général Vernet, se tenant à la tête de sa division, au milieu du grand chemin, eut un cheval tué sous lui ; et le colonel de la 7e, Guerrier, eut un bras fracassé par une balle.

    En même temps, les soldats de la 6e s’aperçurent que des boulets, qui semblaient ne pas sortir de Vertières, exerçaient des ravages dans leurs rangs. Des éclaireurs découvrirent bientôt un bac armé d’une pièce de canon sur la rivière du haut du Cap. Ils dirigèrent sur ce bac une vive fusillade et les Français se retirèrent. Rochambeau voyait la fortune se prononcer contre lui.

    L’opiniâtreté des indigènes que le feu meurtrier des batteries n’ébranlait pas, le déconcertait. Il résolut de chasser nos soldats du tertre de Charrier. Il exhorta ses troupes à faire un dernier effort. Sa brillante garde d’honneur s’ébranla. Mais des chasseurs indigènes avertirent Clervaux de l’approche de l’ennemi. Plusieurs compagnies de la 3e demi-brigade furent placées en embuscade dans un bois que devaient traverser les Français. Quand ces derniers pénétrèrent dans la forêt, ils reçurent en flanc plusieurs vives décharges de mousqueterie qui les contraignirent à rétrograder.

    Il était déjà cinq heures de l’après midi que l’acharnement des combattants ne se ralentissait pas. Tout à coup, des nuages s’amoncelèrent ; des éclairs sillonnèrent l’espace ; le tonnerre gronda. Le feu continuait toujours. Mais l’atmosphère se chargea d’épaisses vapeurs et la pluie tomba avec violence. Le plateau fut inondé des eaux qui descendaient des mornes; et le feu ne cessa qu’en dépit des combattants dont les fusils ne pouvaient plus lancer la mort. La pluie ne s’affaiblit qu’au commencement de la nuit.

    Alors Dessalines, accompagné du chef de son état major, l’adjudant général Bazelais, et du général Daut Brave, vint à Charrier. Il était six heures du soir. Aussitôt les acclamations les plus vives témoignèrent l’amour des soldats qui l’entourèrent. L’ivresse de la victoire brillait sur son front. Il dit au général Clervaux dont une des épaulettes avait été enlevée, et qui ressemblait à un chef de bataillon : « Clervaux, vous êtes aujourd’hui le commandant de mes généraux ».

    Les soldats indigènes firent éclater des transports de joie quand ils l’entendirent s’informer des blessés. Ces infortunés entassés au milieu des débris de la maison de Charrier, privés de toutes sortes de soins, n’avaient cessé, pendant la bataille, de faire entendre des gémissements. Dessalines ordonna de les transporter au quartier-général de Vaudreuil.

    Les indigènes se montraient gais, quoiqu’ils fussent pressés par la faim et assaillis par toutes sortes de privations. Les vivres arrivaient difficilement de l’intérieur, car Jacques Tellier et Cagnet, chefs des Congos, occupant les environs du Cap, assassinaient la plupart des cultivateurs qui se dirigeaient vers le camp indigène.

    Pour des grades et un peu d’or que leur avait donnés Rochambeau, ils avaient trahi la cause de la liberté : ils combattaient encore pour un gouvernement qui, à la Guadeloupe, à la Martinique, avait replongé dans la servitude de nombreux infortunés, qu’un décret éphémère de la Convention avait émancipés en 1794. Le général Yayou qui leur avait été opposé, dans la montagne, déploya une activité si grande, qu’il arrêta l’élan qu’ils voulaient prendre vers le Cap, pendant la bataille. Ils ne tarderont pas à tomber sous les coups de la vengeance nationale.

    Dessalines, en se retirant au quartier général de Vaudreuil, ordonna à Clervaux d’attaquer de nouveau l’ennemi, le lendemain, au point du jour. Il se croyait tellement assuré du succès, qu’il ordonna en outre qu’on employât toute la nuit à faire des gabions. Il disait aux officiers qui l’entouraient qu’il pourrait dans la journée du lendemain approcher ses canons de la place.

    Le commandant de Vertières, ayant perdu ses plus braves soldats, pensa qu’il ne pourrait soutenir, de nouveau, les formidables assauts de Capoix. Il sortit du fort qu’il livra aux flammes. La 7e en prit aussitôt possession. Pendant qu’elle combattait l’incendie, les indigènes des autres corps s’écrièrent : « Les blancs prennent la fuite ; en avant ! ». Ils courent après les Français ; ceux-ci font volte face, s’arrêtent, pointent leurs pièces et leur demandent avec audace ce qu’ils veulent. Il ne fut pas tiré un seul coup de fusil.

    Les soldats demeurèrent un moment en présence, paraissant se redouter de part et d’autre. Enfin les Français continuèrent leur marche sans être inquiétés. Dessalines avait envoyé l’ordre de les laisser entrer en ville ; car c’eût été livrer un combat inutile.

    La grande route du Cap se trouva ouverte ; les indigènes se répandirent dans la savane Champin ; et d’intrépides chasseurs de la 9e allèrent donner l’alarme jusqu’à la barrière Bouteille, laissant derrière eux le fort Champin occupé par les Français. La 4e et la 10e établirent sur le champ des gabions vis-à vis de ce fort. Les soldats de ces corps apportèrent d’énormes fagots de bois desséchés auxquels ils mirent le feu, et les lancèrent contre Champin.

    Dessalines se proposait de donner assaut à la fortification, à la pointe du jour, s’il ne réussissait pas à l’incendier. Les troupes qui occupaient Pierre Michel, profitant de l’obscurité de la nuit, rentrèrent au Cap. En même temps, la garnison de Bréda fit une sortie ; mais assaillie par les indigènes, elle fut contrainte de rentrer dans la fortification. Dessalines avait gagné la bataille.

    Dans cette mémorable journée les 3e, 4e, 6e, 7e, 9e, 10e et 14e demi-brigades s’étaient couvertes de gloire ; les autres corps n’avaient donné que faiblement. Les indigènes comptèrent plus de douze cents hommes tués et deux mille blessés.

    Cette victoire, qui fut si chèrement achetée, produira un grand résultat : les Français refoulés de toutes parts dans la place, seront contraints ou de capituler, ou de périr jusqu’au dernier en la défendant.

    Rochambeau voyant que les indigènes avaient vaincu tous les obstacles qui eussent pu les empêcher d atteindre les portes de la ville, craignit que le Cap, succombant le lendemain, ne fût livré au carnage le plus horrible. La garde nationale, jusqu’à présent, se montrait dévouée à la France ; il n’y avait dans la place aucune conspiration en faveur des indépendants.

    Rochambeau depuis long temps avait éclairci les rangs des citoyens en faisant disparaître ceux des noirs et des jaunes qu’animaient d’énergiques sentiments.

    A minuit, un officier français se présenta aux avant-postes de l’armée indigène, et fut conduit auprès de Dessalines auquel il annonça qu’il était venu demander un armistice de la part de Rochambeau. Dessalines lui répondit que si un officier, muni des pouvoirs de Rochambeau, relatifs seulement à la capitulation du Cap, était envoyé auprès de lui, il consentirait alors à suspendre les hostilités.

    Rochambeau, dès qu’il reçut cette réponse, se détermina à traiter préalablement avec les Anglais qui bloquaient le port ; car les forces navales françaises étaient si faibles qu’il eût été impossible de songer à forcer la ligne anglaise. Ces forces étaient sous les ordres du capitaine de vaisseau Barré, officier obscur, qui avait remplacé l’amiral Latouche Tréville. Quant aux amiraux Villaret Joyeuse, Delmothe, Ganthaume, Linois, Magon, le gouvernement français les avait rappelés depuis longtemps.

    Le 27 brumaire (19 novembre) à 2 heures après minuit, Rochambeau écrivit au Commodore Loring que, désirant prévenir l’effusion du sang et sauver les débris de l’armée de Saint-Domingue, il envoyait auprès de lui le général Boyé et le capitaine de vaisseau Barré, chargés de traiter avec les Anglais. Au point du jour, le général Boyé écrivit à Dessalines que le capitaine général Rochambeau le priait de suspendre les hostilités jusqu’à la conclusion définitive d’un traité qui devait être conclu avec les Anglais.

    Dessalines, qui ne voulait pas perdre les fruits de sa victoire, craignit que cette démarche de Rochambeau ne fût qu’un piège : les Français qui voulaient embarquer les munitions de la place ne cherchaient qu’à gagner du temps. Il répondit à l’officier : « Allez dire au général Rochambeau que ses négociations avec les Anglais ne me regardent pas, que ceux ci font la guerre pour leur compte, et les indigènes pour le leur. Néanmoins je lui accorde une suspension d’armes pour la journée. Mais si ce délai expiré, rien n’est arrêté entre lui et moi, je reprendrai mes opérations avec la plus grande vigueur ».

    Dessalines avait transporté son quartier-général au village du Haut-du-Cap. A cinq heures de l’après-midi (19 novembre), il vit arriver au camp l’adjudant général Duveyrier, chargé des pouvoirs de Rochambeau pour traiter de la reddition de la place.

    Ils dressèrent et signèrent l’acte qui suit :
    Aujourd’hui 27 brumaire (19 novembre 1803), l’adjudant-commandant Duveyrier, chargé des pouvoirs du général en chef Rochambeau, commandant l’armée française, pour traiter de la reddition de la ville du Cap, et moi Jean-Jacques Dessalines, sommes convenus des articles suivants :
    Art. 1. La ville du Cap et les forts qui en dépendent seront remis, dans dix jours, à dater du 28 présent, au général en chef Dessalines.
    Art. 2. Les munitions de guerre qui seront dans les arsenaux, les armes et l’artillerie seront laissées dans l’état où elles sont présentement.
    Art. 3. Tous les vaisseaux de guerre et autres qui seront jugés nécessaires par le général Rochambeau tant pour le transport des troupes et des habitants que pour l’évacuation, seront libres de sortir au jour nommé.
    Art. 4. Les officiers militaires et civils, les troupes composant la garnison du Cap, sortiront avec les honneurs de la guerre, emportant leurs armes et les effets appartenant à leurs demi-brigades.
    Art. 5. Les malades et blessés hors d’état d’être transportés seront traités dans les hôpitaux jusqu’à leur guérison. Ils sont spécialement recommandés à l’humanité du général Dessalines.
    Art. 6. Le général Dessalines, en donnant l’assurance de sa protection aux habitants qui resteront dans la place, réclame de la justice du général Rochambeau, la mise en liberté des hommes du pays quelle que soit leur couleur, lesquels ne pourront sous quelque prétexte que ce soit être contraints à s’embarquer avec l’armée française.
    Art. 7. Les troupes des deux armées resteront dans leurs positions respectives jusqu’au dixième jour fixé pour l’évacuation du Cap.
    Art. 8. Le général Rochambeau enverra pour sûreté des présentes conventions, l’adjudant-commandant Urbain Deveau en échange duquel le général Dessalines remettra un officier de même grade.
    Fait double et de bonne foi, au quartier-général du haut du Cap, lesdits jour, mois et an précités.
    Signé Dessaunes , Duveyrier.

    L’adjudant-général Duveyrier, en montant à cheval pour s’en retourner auprès de Rochambeau, s’aperçut que ses pistolets avaient été enlevés de ses fontes. Il s’en plaignit à Dessalines qui envoya l’ordre à tous les chefs de corps de les faire chercher. Le voleur fut découvert et aussitôt fusillé. Duveyrier rentra au Cap avec ses pistolets qui lui avaient été remis.

    Dans la nuit qui suivit, Rochambeau ratifia le traité. Dessalines n’en ordonna pas moins au général Clervaux de continuer, sans relâche, les travaux commencés contre le fort Champin. « Prenons, disait il, toutes nos précautions contre les blancs ; ils nous ont trop souvent trompés ». Les Français qui occupaient le fort murmurant contre cette infraction du traité, envoyèrent à ce sujet des plaintes à Dessalines. Celui-ci leur fit répondre qu’il était naturel qu’on se mit en état de défense.

    Le 28 brumaire (20 novembre), au point du jour, l’adjudant commandant Deveau vint en otage au quartier général du Haut du Cap. Il remit à Dessalines la ratification du traité par Rochambeau. Dessalines, de son côté, envoya aux Français pour sûreté de l’exécution du traité l’adjudant-général Bazelais.

    Le général Rochambeau reçut, par le général Bazelais, une adresse de Dessalines, aux habitants du Cap. N’ayant pas confiance en la loyauté de Dessalines, il ne la fit publier qu’après beaucoup d’hésitations ; mais il était contraint de se soumettre aux rigueurs de la circonstance.

    Elle était ainsi conçue :
    Quartier général du Haut du Cap, le 27 brumaire (19 novembre 1803).
    Le général en chef de l’armée indigène aux citoyens habitant la ville du Cap.
    Citoyens,
    Etant entré aujourd’hui en négociation avec le commandant en chef Rochambeau, relativement à l’évacuation du Cap par ses troupes, cette circonstance me porte, citoyens habitants, à calmer les inquiétudes qui jusqu’à ce jour ont existé parmi vous, car la guerre qui se fait n’est pas dirigée contre les habitants de ce pays. J’ai, sans distinction, donné ma protection, et accordé sécurité aux habitants de toutes conditions ; et en cette occasion, vous me verrez suivre la même ligne de conduite. La manière avec laquelle les habitants de chaque quartier, de Jérémie, des Cayes, du Port-au Prince ont été accueillis et traités, est pour vous un garant de ma bonne foi et de mon honneur. Qu’ils restent, citoyens, ceux qui éprouvent de la répugnance à abandonner le pays ; ils trouveront sous mon gouvernement protection et sécurité ; d’une autre part, ceux qui veulent suivre l’armée française sont libres de le faire.
    J’ai l’honneur d’être, etc.
    Dessalines.
    Le président du conseil, Boisrond.

    Pendant cet intervalle, le capitaine Moss, commandant du vaisseau anglais le Désiré, descendu au Cap, accompagné du général Boyé et du capitaine Barré, remettait au général Rochambeau les propositions du commodore Loring et la réponse de celui ci au capitaine-général.

    Voici quelles étaient ces propositions que n’avaient pas acceptées Boyé et Barré :
    1° – Le général Rochambeau et sa garde d’honneur de 4 à 500 hommes évacueront le Cap et seront conduits en France sans être considérés comme prisonniers de guerre ;
    2° – La Surveillante et le Cerf pourront transporter en France le général Rochambeau avec son état major et les gens de sa maison.

    La lettre était ainsi conçue :
    Béllérophon, Cap français, 19 novembre 1803.
    Monsieur,
    Je vous informe, d’après la communication qui m’a été faite par le général Boyé et le capitaine Barré, de votre désir de livrer le Cap français à S. M. B., que je vous envoie, à cet effet et pour connaître votre dernière résolution, le capitaine Moss, commandant du vaisseau de S. M. le Désiré , avec ordre de s’entendre avec vous comme il convient à la dignité de S. M. B. en cette circonstance. Je vous fais aussi savoir que mes instructions me commandent d’envoyer les soldats et les officiers français à la Jamaïque, et les malades en France ou en Amérique. Les frais de leur transport seront d’abord évalués, et garantie en sera donnée par la République française. Les habitants blancs du Cap ne pourront aller à la Jamaïque. Voilà ce que mes instructions me permettent de conclure relativement à la reddition du Cap.
    J. Loring.

    Rochambeau entra dans une violente fureur après avoir lu cette lettre. Il écrivit au commodore anglais la réponse suivante :
    Au quartier général du Cap, le 28 Brumaire an 12 (20 novembre 1803)
    Le général en chef de l’armée de St. Domingue, capitaine général de ladite colonie, commandant les îles françaises sous le vent,
    A Monsieur le commodore Loring , commandant les forces navales de S. M. B. devant le Cap.
    Monsieur,
    Je viens de recevoir la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Comme vos propositions sont inadmissibles, je vous prie de considérer ma lettre précédente comme non avenue.
    J’ai l’honneur d’être, Monsieur, avec beaucoup de considération,
    D. Rochambeau.

    Le capitaine-général déclara à ses soldats qu’il aimait mieux périr dans la mer que de se soumettre à l’orgueil anglais.

    En même-temps, le général Christophe poussait avec vigueur ses avant-postes dans la gorge de la Providence. Le général Boyé instruisit Dessalines de cette infraction au traité déjà signé. Ce ne fut pas sans peine que le général en chef parvint à arrêter la marche de Christophe. Il fut forcé de lui dépêcher coup sur coup deux officiers porteurs d’ordres très sévères. Enfin les positions que devaient occuper les deux armées jusqu’au jour de l’embarquement des Français, furent désignées.

    L’adjudant-général Bazelais, d’après les instructions qu’il avait reçues, demanda à Rochambeau si, en vertu du traité qui venait d’être conclu, les Français ne seraient pas tenus d’évacuer la ville de Sto. Domingo. Rochambeau ordonna à Bojé de répondre à ce sujet au général Dessalines.

    Le général Boyé dans une lettre en date du 28 Brumaire s’exprima sur la partie espagnole, ainsi qu’il suit : « Ce territoire ne peut être considéré comme espagnol, puisqu’il a été cédé à la France par le traité de Bâle, et qu’aucun autre traité postérieur n’a abrogé cette concession faite par le roi d’Espagne. D’après ce principe qui ne saurait être contesté, les Français qui occupent cette partie ne peuvent être considérés ni comme espagnols, ni comme auxiliaires d’une puissance étrangère, puisque là tout est français, territoire, troupes et habitants.
    Les troupes tenant directement à l’armée française qui se trouvent dans la partie ci devant espagnole, ne peuvent pas être comprises dans la capitulation signée hier puisqu’elle n’a absolument rapport qu’à l’évacuation du Cap ».

    Cette réponse basée sur la raison ne fut point repoussée par Dessalines qui en 1805 pénétrera dans la partie espagnole. Mais l’opiniâtreté avec laquelle les troupes françaises et espagnoles défendront la ville de Sto. Domingo, sous les ordres du brave général Ferrand, fera échouer cette entreprise.

    On a vu que dans le traité il n’avait pas été question de la garnison de Bréda : Rochambeau avait cru qu’elle avait été passée au fil de l’épée. Elle était à la discrétion de Dessalines. Mais celui ci qui admira toujours le courage, ne voulut pas agir envers elle en vainqueur impitoyable. Il envoya dans le fort un parlementaire qui annonça au commandant Pejot qu’un traité avait été signé la veille entre les Français et les indigènes.

    Pejot répondit à Dessalines qu’il était prêt à se soumettre aux conditions qu’on voudrait lui imposer ; mais il demanda qu’on permit aux officiers de la garnison de sortir du fort avec leurs armes. Il termina ainsi sa lettre : « Vous ne devez pas oublier que nous sommes les soldats de la République, que nous n’avons pris les armes que contre les tyrans de l’Europe ; et que nous nous sommes levés pour la cause sacrée de la liberté, de la justice et de l’humanité ». Mais Bonaparte qui, déjà, à un si haut degré, avait excité l’admiration des Français, avait rétabli l’esclavage.

    Dessalines lui accorda cependant ce qu’il avait demandé. La 11e légère sortit du fort, drapeau déployé. Elle fut aussitôt cernée de toutes parts, et mit bas les armes. Dessalines se présenta devant Pejot et lui remit son épée en lui disant : « Vous êtes un brave, je ne puis vous enlever cette arme dont vous vous êtes si glorieusement servi ». Il permit aux officiers de rentrer au Cap avec leurs sabres, et aux soldats avec leurs havresacs. Craignant qu’ils ne fussent attaqués ou insultés en chemin par des soldats indigènes, il ordonna à une compagnie de la 4e, sous les ordres du capitaine Beuze, de les accompagner jusqu’à la barrière Bouteille. Ils rentrèrent au Cap sains et saufs.

    Le 30 brumaire (22 novembre 1803) dans l’après-midi, pendant que les indigènes nageaient dans l’ivresse des fêtes de la victoire, l’on vit arriver au quartier-général, trois belles cavales richement caparaçonnées, conduites en laisse par des écuyers français. Le général Rochambeau, qui avait fait demander à Dessalines le nom du commandant de l’avant-garde de l’armée indigène, en envoyait une à Capoix ; le chef de bataillon Péjot en envoyait une au capitaine Beuze, la troisième était pour Dessalines qui lui-même avait fait savoir au général Rochambeau qu’il eût à lui donner le plus beau de ses coursiers.

    Peu de jours après, le commodore Loring envoya, au milieu de la nuit, des dépêches à Dessalines. Celui, ci, n’ayant pas un seul officier qui sut l’anglais dans son état-major, se trouva fort embarrassé pour prendre connaissance des lettres qu’il avait reçues. Il apprit peu d’instants après qu’un soldat de la 4e, nommé Dupuy, jeune homme de couleur, recruté au Port au Prince, parlait et écrivait cette langue. Il le fit aussitôt appeler.

    Le jeune homme fut au désespoir, il crut que le général en chef voulait le faire fusiller. Il fit ses adieux à ses camarades en leur disant qu’il avait été toujours été bon soldat et qu’il ne concevait pas quel pouvait être son crime. Dessalines lui présenta lui-même les lettres de Loring. Dupuy les traduisit. Le commodore anglais priait le général en chef des indigènes de lui envoyer des pilotes pour qu’il pût entrer dans la rade du Cap, capturer les vaisseaux français et les amariner.

    Dessalines, qui ne voulait pas qu’on pût croire qu’il avait joint ses forces à celles des Anglais pour chasser les Français, ne répondit pas sur le champ à Loring. Les Indigènes en effet avaient toujours combattu leurs ennemis sans le secours d aucune puissance étrangère ; et ils ne devaient les grands succès qu’ils avaient obtenus qu’à leur héroïsme.

    Le commodore écrivit de nouveau ; alors Dessalines lui répondit :
    Liberté ou la Mort.
    Au quartier-général, le 6 Frimaire an 12 (28 novembre 1803)
    Le général en chef de l’armée Indigène à M. Loring, commandant les forces navales de S. M. B. devant le Cap.
    Monsieur,
    Je vous accuse réception de la lettre que j’ai eu l’honneur de recevoir ; vous pouvez vous convaincre que mes dispositions pour vous et contre le général Rochambeau sont invariables. J’entrerai dans la ville du Cap demain à la tête de mon armée. Je ne puis, M., quoiqu’à regret, vous envoyer les pilotes que vous me demandez. Je présume que vous n’en aurez pas besoin, car je forcerai les bâtiments français à sortir de la rade, et vous en agirez avec eux comme vous le jugerez convenable.
    J’ai l’honneur d être, etc.
    Signé,  Dessalines.

    Le commodore n’insista pas davantage. Le jeune soldat se saisit de son fusil, et salua Dessalines en lui présentant les armes. Il allait se retirer quand le général en chef lui dit : « Laisse là ton fusil, tu deviens un de mes secrétaires et en outre, officier attaché à mon état-major ». Il parviendra au grade de général dans les armées indigènes, et la connaissance de la langue anglaise fera sa fortune sous roi le Christophe.

    Les Français s’embarquèrent le lendemain ; et l’adjudant général d’Henin livra à Bazelais la place et les forts. En vertu de l’article 5 du traité, Rochambeau avait laissé dans les hôpitaux les blessés et les fiévreux européens, n’ayant pas assez de bâtiments pour les transporter à l’étranger. Dessalines avait promis au général Lapoype, commandant de la division du Nord, de leur donner toutes sortes de soins jusqu’à ce qu’il pût les envoyer en France sur des bâtiments neutres.

    Les indigènes prirent possession du Cap le 7 frimaire an 12 (21 novembre 1803). Dans la journée, il y eut de grandes fêtes et il y régna un ordre parfait. Les soldats, les femmes, les enfants parcouraient les rues en chantant des hymnes de liberté.

    Des publications promirent de nouveau, aide et protection aux blancs planteurs, négociants, ouvriers qui n’avaient pas suivi l’armée française. Ils vinrent se prosterner aux pieds du général en chef qu’ils traitaient de brigand la veille, et firent des vœux ardents pour le bonheur de ses jours. Ils l’appelaient Jean-Jacques le Bon. Dessalines les accueillait en effet comme un père de famille ; mais dès qu’ils se retiraient, son front prenait une expression menaçante. Cependant les membres du conseil des notables, l’ordonnateur Perroud et plusieurs familles blanches s’embarquèrent n’ajoutant pas foi à ses promesses.

    Le général Christophe fut aussitôt nommé commandant de l’arrondissement du Cap. Il apprit que les Français avaient embarqué les archives du greffe ; il en avisa aussitôt Dessalines qui écrivit à Rochambeau qu’il eût à les débarquer, attendu qu’elles appartenaient à la ville du Cap. Ce qui fut exécuté sur le champ.

    Dans l’après midi du même jour, les Français n’avaient pas encore appareillé. Christophe intima à Rochambeau l’ordre de lever l’ancre, sous peine d’être canonné à boulets rouges. Les batteries du fort Picolet furent aussitôt pointées contre l’escadre. Rochambeau, était sur la frégate la Surveillante. Il fit écrire à Christophe, qu’il était certain que le général Dessalines, franc et loyal, respecterait l’armistice jusqu’au coucher du soleil. Dessalines qui eût pu en effet écraser les bâtiments sous le feu du fort Picolet, envoya l’ordre de ne pas les inquiéter.

    Rochambeau n’avait tardé à appareiller que parce qu’il avait entamé des négociations avec le commodore Loring pour sa sortie du port. Néanmoins, il avait l’intention de s’efforcer d’éviter l’escadre anglaise et d’atteindre Sto. Domingo.

    A la pointe du jour du 30 novembre, le traité suivant fut conclu entre lui et les Anglais :
    Capitulation
    Pour l’évacuation du Cap entre John Bligh, capitaine du vaisseau de S. M. le Théseus, investi des pouvoirs de John Loring écuyer, capitaine du vaisseau de S. M. le Bellérophon , et le plus ancien officier de l’escadre croisant devant le Cap , d’une part ; et Jacques Boyé, général de brigade, chef de l’état major de l’armée française, et Henri Barré, capitaine de vaisseau, commandant les forces navales de St- Domingue, autorisés l’un et l’ autre par le général en chef Rochambeau, capitaine général de la colonie , d’autre part.
    Art. 1er. Les navires français de guerre et marchands qui sont maintenant à l’ancre dans ce port seront livrés aux Anglais. Réponse : Accepté.
    Art. 2. La garnison du Cap-Français embarquée à bord des bâtiments, et les équipages, seront prisonniers de guerre, et seront envoyés en Europe, à condition de ne pas servir, à moins qu’ils ne soient échangés, et cela aussitôt que possible, afin que l’échange puisse avoir lieu sans délai. Réponse : Accepté.
    Art. 3. Tous les généraux et autres officiers sont compris dans l’article précédent, et retiendront leurs armes. Réponse : Accepté.
    Art. 4. Les malades qui sont embarqués à bord de la Nouvelle Sophie et de la Julienne, seront envoyés directement en France, et les Anglais s’engagent à leur donner toutes sortes d’assistance pour cet effet, et à leur fournir des provisions et des médicaments. Les équipages de la Nouvelle Sophie et de la Julienne ne suffisant pas pour conduire ces bâtiments en France, le nombre nécessaire pour cet effet sera complété par des marins des autres navires ; et les provisions et médicaments qui peuvent être fournis, sans inconvénient, seront fournis par les vaisseaux de S. M. B. Réponse: Accepté.
    Art. 5. Les propriétés individuelles seront rigoureusement respectées. Les archives appartenant à l’armée seront livrées au chef de l’état major général. Réponse : Accepté.
    Art. 6. Les Américains, les Espagnols et les Suédois, à bord desquels sont embarqués des habitants de St. Domingue à suivre l’armée, auront la liberté de se rendre à leurs destinations sans être inquiétés, pourvu qu’on puisse prouver que ces bâtiments appartiennent à ces nations ; et pour cet effet une enquête sera faite. Réponse : Accepté.
    Art. 7. La frégate prendra la mer sous les couleurs françaises, et elle déchargera ses canons avant de mettre à la voile. Réponse : Accepté.
    Art. 8. Les domestiques des officiers seront considérés comme appartenant à l’armée, et les individus qui se sont volontairement embarqués pour suivre l’armée française seront mis à terre sur le territoire de Sto. Domingo. Réponse : Accepté.
    Agréé et signé à bord de la Surveillante, au Cap Français, le 30 novembre 1803.
    Signé: J. Bligh, capitaine du vaisseau le Theseus de S. M.
    H. Barré, capitaine de vaisseau.
    J. Boyé, général de brigade, et chef de l’état major.

    Aussitôt après la signature du traité, les Français appareillèrent. Dès qu’ils sortirent de la rade, ils déchargèrent leurs canons, et furent pris par les Anglais, après avoir vainement tenté de les éviter. Ils furent conduits à la Jamaïque. Rochambeau fut envoyé en Angleterre où il demeura jusqu’en 1811. Alors Napoléon l’échangea contre des prisonniers anglais. Il périt à la bataille de Leipsick en 1813.

    Dessalines, par la prise du Cap, se couronna d’une grande gloire. Les indigènes, exaltés par l’ivresse du triomphe, le plaçaient au dessus des plus grands capitaines. Il avait trouvé dans la bouche même de Rochambeau la glorification de sa bravoure audacieuse. Dans cette grande bataille, il avait déployé du génie et une audace prodigieuse ; et après la victoire, il se conduisit avec dignité dans ses relations avec le commodore Loring.

    Mais la gloire qu’il s’était acquise dans ces mémorables journées eut été pure, s’il ne l’avait pas ternie, en méprisant les promesses solennelles qu’il avait faites au général Lapoype de donner toutes sortes de soins aux malades.

    Trois jours ne s’étaient pas écoulés depuis l’évacuation, qu’il prétendit que les Français, laissés dans les hôpitaux, étaient à charge à l’Etat. On leur annonça leur départ pour France.

    Des soldats les conduisirent sur le rivage de la mer. Le ciel était étincelant d’étoiles ; le Cap était plongé dans le sommeil. Ils furent embarqués dans de grandes chaloupes qui ne s’arrêtèrent que dans le canal de la Tortue. Ils furent tués à coups de baïonnettes, et leurs cadavres disparurent sous les flots. Ils étaient environ au nombre de 800.

    Les passions politiques qui animaient alors les indigènes étaient telles, que ce grand crime n’excita pas une vive indignation. Les colons, les capitaines-généraux Leclerc et Rochambeau avaient exercé tant de cruautés sur les indigènes, que ceux-ci se faisaient, pour ainsi dire, une vertu de rendre aux Français, crime pour crime. Ils étaient devenus aussi féroces que leurs persécuteurs.

     

     

  • One Response à “Le 18 novembre 1803 – La bataille de Vertières”

    • Anonyme on 29 novembre 2013

      Merci pour cet article qui ravive ma passion pour le net.

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