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  • 23 novembre 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

    La tempête en baie de Kamiesch

     

    La tempête en baie de Kamiesch

     

    Cette tempête en mer Noire, où une quarantaine de navires engagés dans la guerre de Crimée ont fait naufrage, est à l’origine d’un service utilisé encore de nos jours : le service météo français.

    Urbain Le Verrier (directeur de l’observatoire de Paris) s’appuie en effet sur ce désastre maritime pour prouver l’intérêt de développer un réseau de météorologie télégraphique.

    En savoir plus sur les travaux d’Urbain Le Verrier

     

     

    D’après « Histoire de la dernière guerre de Russie: 1853-1856 » – Léon Guérin – 1859

     

    Pendant que d’une illusion déçue, en France et en Angleterre, en France surtout, on passait à une illusion nouvelle, d’autres genres de calamités que ceux qu’elle avait éprouvées jusqu’alors, frappaient l’armée d’Orient et plus spécialement les escadres.

    Depuis la fin d’octobre, le temps, qui jusque-là s’était montré doux et radieux, avait changé du tout au tout ; il était brumeux, humide, parfois glacial. L’horizon de la mer était semé de grains épais, et la surface naguère bleue des flots avait pris un ton gris de fer, sous un ciel plombé. Déjà des tempêtes avaient causé de grands désastres dans la mer Noire, et l’expérimenté commandant du Henri IV, pressentant une catastrophe pour son vaisseau sur la rade d’Eupatoria, faisait savoir à l’amiral Hamelin qu’il se considérait comme en perdition dans cette position lorsque viendrait un fort coup de vent du sud-ouest.

    Durant la nuit du 29 au 30 octobre, le vaisseau de ligne égyptien le Moustapha-Djéhat, monté par l’amiral Hassan-Pacha, et la frégate Bahiré, de même nation, s’étaient perdus, l’un dans le voisinage d’Entada, l’autre sur la pointe de Kara-Bournou, en revenant de la côte de Crimée vers le Bosphore ; trois cent trente-six hommes seulement, sur treize cents que portaient ces deux bâtiments, avaient pu échapper aux flots ; Hassan-Pacha était au nombre des victimes.

    Mais le 14 novembre 1854 devait être marqué par un sinistre plus général et plus terrible.

    Le 13 pourtant avait été encore une journée d’espérances, du moins pour les hommes d’énergie, à en juger par un fragment de lettre datée de ce jour : « Nous commençons à recevoir des renforts ; l’armée française est forte actuellement de cinquante mille hommes, les Anglais sont à peu près seize mille, puis nous avons huit mille Turcs et Tunisiens qui font nombre. Nous attendons encore de nouvelles troupes, et nous allons, il faut l’espérer, recevoir aussi des renforts d’artillerie et des approvisionnements en munitions qui nous relèveront un peu de notre infériorité sous ce rapport. Alors notre faute pourra avoir été bonne à quelque chose. Avec quatre-vingt-dix mille hommes, nous pourrons, du même coup, attaquer la ville et chasser les ennemis de leurs positions sur la rive droite du port, positions d’où ils nous auraient fort inquiétés dans la place. Mieux que cela, nous pourrons peut-être avoir avec eux une affaire décisive qui terminera la lutte; car aujourd’hui la majeure partie de leur armée est en Crimée. L’état sanitaire de nos troupes est bon, leur moral est excellent. Par la mer, nos approvisionnements sont toujours bien assurés. Le gouvernement, trompé d’abord par les illusions qu’on lui avait fait partager, annonce pour la mauvaise saison une masse d’objets de campement dont une partie arrive déjà. Si nous le voulons bien, la Crimée est perdue pour les Russes » (correspondance du colonel Guérin, en date du 13 novembre 1854).

    Durant la nuit du 13 au 14 novembre, on fut tenu en éveil par une bruyante canonnade de la place, qui faisait croire à une nouvelle attaque de l’armée du prince Menschikof. Quand le jour se leva le lendemain, assombri par des nuages profonds qui parcouraient le ciel en tous sens, ce fut pour éclairer des luttes d’un autre genre : celles des hommes, non plus entre eux, mais contre les éléments déchaînés. Le sang cessa de couler, mais les désastres continuèrent, en changeant d’aspect, sous la main puissante qui s’étendait, comme pour les châtier, sur les fratricides des hommes et des peuples.

    Un vent violent du sud-ouest, celui que redoutait le commandant du Henri IV, chassait devant lui des flots de pluie ; de sinistres tourbillonnements semblaient déjà près de soulever les tentes du sol où elles étaient fixées, et de les emporter dans les airs. Beaucoup d’entre elles, affaissées par cette pluie diluvienne, n’offrant plus de pentes suffisantes pour l’écoulement des eaux, s’abattirent sur les lits où l’on se tenait encore couché. Ce fut le réveil du camp. Les tentes qui servaient d’hôpitaux aux Anglais furent, en raison de leur hauteur, les premières renversées, laissant à découvert les pauvres malades, les malheureux blessés, exposés presque nus au vent qui sifflait et aux torrents de pluie.

    Les premiers efforts des soldats valides furent pour ces infortunés, auxquels ils cherchèrent quelques autres abris. Deux grandes baraques en bois, établies à l’ambulance du quartier général du général Canrobert, pour les blessés français, furent littéralement rasées du sol ; par un bonheur inespéré, on n’eut, sur ce point, à déplorer que deux morts. Les magasins de vivres et d’habillement de l’armée ne furent pas mieux traités.

    Les hauteurs, les plaines et les ondulations entre les ravins, tout à l’heure encore animées par des lignes de tentes blanches et propres, ne présentaient plus que l’aspect torrentueux d’une inondation emportant toutes choses avec soi.

    Les petites tentes-abri résistèrent un peu plus que les autres, en raison de leur moindre hauteur, mais bientôt les pieux se rompirent, et elles furent enveloppées dans la ruine commune. Le sol ne laissait plus voir qu’une surface de boue noire et collante couverte des débris enroulés des tentes. Les chevaux erraient à l’aventure, ayant arraché les piquets qui les retenaient et traînant leurs longes.

    Les soldats couraient çà et là, cherchant quelques refuges contre l’ouragan derrière des pans de murs qui parfois s’écroulaient sur eux, ou, réunis en groupes sombres, ils jetaient de fauves regards sur la place, en disant : « Ne vaudrait-il pas mieux nous élancer contre les batteries et en finir ; peut-être réussirions-nous, et alors nous aurions des abris ; et après tout, mourir pour mourir, mieux vaut encore que ce soit dans la poudre à canon que dans la fange ».

    On en voyait qui, pourchassés par un vent terrible, impuissants à lui résister, se jetaient à plat ventre à terre pour ne pas être renversés violemment ; beaucoup le furent, entre autres le colonel d’état-major Magnan, qui eut la jambe fracturée. Telle était la fureur du vent, qu’elle renversa jusqu’à des voitures chargées, jusqu’au caisson d’ambulance du grand quartier général français. Les tranchées n’étaient plus que des canaux qui débordaient, et desquels les malheureux soldats s’échappaient à travers les terres détrempées.

    L’aspect général des camps des alliés était celui d’un immense désastre auquel il fallait la plus héroïque résignation pour résister. La résignation, comme on le sait, ne fit pas défaut dans cette guerre, qui souvent ne le céda pas en calamités à la première guerre de Russie, quoique l’issue en ait heureusement été bien différente.

    Les camps de l’armée russe qui tenait la campagne n’avaient pas d’ailleurs un sort meilleur que ceux des alliés. L’ennemi eut assez de se défendre de l’ouragan, sans songer à attaquer les assiégeants.

    La ville même eut considérablement à souffrir ; les toitures en zinc des magasins de la marine et de plusieurs casernes de Sébastopol furent enlevées ; les croix qui surmontaient les églises se tordirent en s’inclinant sur leur base ; la houle pénétra jusque dans le port et détruisit la passerelle du fort Saint-Paul. Plusieurs petits navires russes furent obligés de s’échouer.

    Mais le spectacle navrant qu’offrait la terre était cruellement dépassé par les scènes d’horreur que présentait la mer.

    Le vent, ayant commencé à souffler violemment du sud-ouest vers huit heures du matin, les flots n’avaient pas tardé à devenir monstrueux. Les bâtiments français et anglais avaient mouillé tout ce qu’ils possédaient de chaînes et d’ancres. Mais bientôt les chaînes furent brisées, et les désastreux abordages commencèrent. Par moments, les vaisseaux montraient leurs quilles suspendues au faîte de la lame, puis s’engouffraient jusqu’à hauteur de leurs batteries supérieures. L’arrière des bâtiments semblait se défoncer sous les secousses des gouvernails, qui finissaient par se démonter et se perdre.

    Quand parfois le vent mollissait, c’était pour reprendre bientôt avec plus de rage. Les coups de roulis et de tangage étaient épouvantables ; nul ne pouvait rester sur le pont sans se cramponner au plat-bord ou à quelque mât. Des grains de grêle et de neige, arrivant par rafales, coupaient la figure et glaçaient les mains des malheureux matelots qui auraient eu si grand besoin de toutes leurs forces.

    Dans les ports de Kamiesch et de Balaklava, mais surtout dans ce dernier, les vaisseaux chassaient sur leurs ancres. A travers les rares éclaircies, on ne découvrait que des sinistres : c’étaient des bâtiments qui s’entrechoquaient violemment et se brisaient, des transports qui dérivaient et faisaient côte, des navires qui s’entrouvraient et s’engloutissaient corps et biens.

    Les bâtiments anglais rangés naguère en ligne dans le port de Balaklava, comme dans un bassin, furent chassés vers le fond de la baie. En se réunissant près du Sans-Pareil, ils envoyèrent ce vaisseau de ligne à près de cent mètres de son mouillage et le firent échouer par l’arrière. Des vaisseaux de ligne de la marine britannique furent démâtés ou gravement avariés. Cinq transports et treize bâtiments du commerce échouèrent dans la baie de la Katcha ; heureusement ils étaient vides.

    Sept autres transports anglais qui, chargés de vivres, de munitions, d’habillements chauds et de fourrage, attendaient leur tour de débarquement à l’entrée du port de Balaklava, périrent corps et biens ; quarante hommes seulement de leurs nombreux équipages gagnèrent la terre.

    Parmi ces transports, était le superbe steamer le Prince, ayant cent cinquante hommes au moins à bord, qui apportait, avec une grande quantité de vêtements d’hiver pour l’armée, un appareil de guerre destiné à opérer contre la place. L’ingénieur Inglis, qui s’était rendu sur ce vapeur pour surveiller le débarquement de la machine, n’échappa pas à la mort. La perte du Prince et des autres bâtiments chargés fut irréparable pour l’armée anglaise, qui n’eut pas, pendant plusieurs semaines, de quoi se couvrir. Deux frégates turques et plusieurs navires de la même nation périrent encore. Le vaisseau-amiral ottoman n’évita une perte certaine qu’en abattant sa mâture.

    Le port de Kamiesch, quoique secoué jusque dans ses eaux les plus profondes, fut, comme à l’arrivée devant Sébastopol, un port de salut dans cette désastreuse tempête qui dura tout un jour et toute une nuit. Au cap Chersonèse, à Eupatoria et jusque sur les côtes d’Odessa, ce n’étaient que sinistres. Un transport anglais coula bas en vue d’Odessa même, avec son équipage et deux cent cinquante prisonniers russes qu’il emmenait à Constantinople.

    Le bâtiment français le Sané, se rendant à Kamiesch, fut si violemment battu par l’ouragan à la hauteur du cap Chersonèse, qu’un canon de 30 long, amarré sur le gaillard d’avant, fut, dans le roulis, emporté par-dessus le bord, avec affût, pitons et palans, effleurant à peine dans sa chute la muraille extérieure du navire. Le Danube sombra à dix lieues du même cap ; mais presque tout son équipage fut sauvé après des peines inouïes.

    La Perseveranza, du port de Livourne, navire frété par le gouvernement français et qui portait de Varna en Crimée un détachement de vingt-cinq hussards et de vingt-cinq chevaux, s’ouvrit en deux et présenta longtemps la scène désespérante de malheureux cherchant à se rattacher à la vie sur ses tristes débris. Dix-neuf des pauvres hussards furent sauvés.

    De tous côtés, l’incendie se promenait sur les eaux, les naufragés brûlant eux-mêmes leurs navires perdus plutôt que de les abandonner aux cosaques attirés par nuées sur les côtes pour profiter de ces sinistres. Bien des infortunés tombèrent entre des mains ennemies.

    La rade d’Eupatoria présentait un spectacle effrayant. Elle fut, ce jour-là, bien fatale à la France. Tout ce qu’avait prévu l’expérience du commandant du Henri IV arriva. On vit d’abord quinze transports au moins, tant français qu’anglais, aller à la côte. Puis ce furent deux autres catastrophes.

    La corvette à vapeur le Pluton, commandée par le capitaine Fisquet, et mouillée, depuis le 10 novembre seulement devant Eupatoria, faisait des efforts prodigieux pour se sauver, quand un gros brig anglais, démâté, ses chaînes rompues, l’élongea par bâbord. A mesure que la corvette dépassait le brig, chaque lame alternativement la lançait au-dessus de lui et la laissait retomber sur son doublage en cuivre. Dans ces chocs réitérés, les vergues du Pluton furent brisées, ses porte-manteaux, ses leviers en fer pour la mise à l’eau des canots-tambours furent tordus ;  le tambour bâbord et l’arrière craquèrent tout à la fois.

    La machine pourtant continua de marcher, les aubes furent dégagées, et l’on se flattait encore d’échapper à une catastrophe, quand, malgré la grande voile et malgré la machine, la corvette, ne pouvant revenir au vent, finit par talonner, et peu après se coucha du côté du large pour ne plus se relever. Elle était ensablée à quatre-vingt mètres de la plage, les bordages du pont disjoints, l’arrière se séparant de l’avant. Chaque lame, en déferlant, montait sur le pont jusqu’au bord opposé. Enfin, l’entrepont était noyé. Dans cette extrémité, l’équipage tout entier et une partie du matériel furent du moins sauvés, grâce au dévouement et à la présence d’esprit des officiers. C’était le prélude d’un plus grand malheur encore.

    Le Henri IV, bien que retenu par quatre fortes ancres, les seules qui lui restassent, ne put tenir contre la fureur de l’ouragan. Son équipage était considérablement amoindri par suite des détachements qu’il avait fournis, tant pour le siège de Sébastopol que pour la garnison d’Eupatoria ; les maladies avaient aussi beaucoup contribué à l’affaiblir. Il n’y avait que peu d’hommes valides ; de sorte que les travaux les plus ordinaires à bord étaient devenus très-difficiles, et que ceux qui exigeaient une grande force ne pouvaient être faits.

    Telle était la situation du personnel du Henri IV, quand la chaîne de tribord, dans une violente rafale, cassa net comme verre. Ce fut, à neuf heures du matin, le tour de la chaîne de bâbord. Le commandant Jehenne en vint alors à l’appel de l’ancre de veille de tribord, dont la chaîne tint bon jusqu’à cinq heures dix minutes du soir, instant terrible où elle fut cassée dans un affreux coup de tangage. Celle de bâbord, réduite à elle seule, ne tint pas une minute après, et ce fut avec un indescriptible sentiment d’effroi que l’équipage entendit la double secousse qui lui apprenait que tout espoir de résister à la tempête était perdu et qu’il fallait se résigner à aller à la côte, comme venaient de le faire sous ses yeux le Pluton, un bâtiment de guerre turc portant pavillon de contre-amiral, et de nombreux transports.

    Le commandant Jehenne, avec le sang-froid d’un marin consommé, prit les mesures nécessaires pour aller du moins s’échouer le moins loin possible de la ville d’Eupatoria, et pour pouvoir communiquer avec celle-ci par la bande de terre qui sépare le lac Sasik de la mer, sans être inquiété par les cosaques. La nuit était très-obscure quand le Henri IV commença à toucher. D’énormes brisants, le prenant par la hanche de bâbord, le portèrent peu à peu dans une direction presque parallèle au rivage, à soixante mètres au plus duquel il échoua définitivement, s’inclinant légèrement sur tribord.

    Il n’était pas défoncé ; les pompes ordinaires suffisaient pour étancher l’eau de la cale ; la mâture était intacte. On pouvait encore conserver un reste d’espoir de le sauver, espoir qui devait être déçu. Le commandant Jehenne procéda au sauvetage des malades, – ceux-ci étaient au nombre de cent dix, – en établissant un va-et-vient avec la terre.

    Mais tant qu’il eut la moindre l’espérance de le sauver, il n’évacua pas son vaisseau. Jusque dans sa propre détresse, pensant à secourir la ville d’Eupatoria sur laquelle, dans la même journée du 14, s’étaient avancés six mille cavaliers ennemis et seize pièces de canon pour mettre à profit de ce côté les malheurs des alliés, il fit passer des munitions au commandant supérieur de la place. Il chargea le vapeur le Lavoisier qui, lui aussi, avait eu une de ses chaînes cassées et n’avait tenu sur l’autre qu’au moyen de sa machine, d’aller faire connaître sa situation à l’amiral Hamelin.

    « Je n’évacuerai pas mon vaisseau, écrivait ce digne officier, l’un des plus savants et en même temps l’un des plus modestes que possède la marine française, tant qu’il en restera un morceau pour me porter et y faire flotter les couleurs nationales. J’attends les secours qu’il vous sera possible de m’envoyer, amiral, afin de sauver, en fait de vivres et de matériel d’armement, tout ce que je pourrai. Ne pouvant déposer ces objets sur une terre ennemie, il me faut des bâtiments pour les recevoir et les porter aux autres vaisseaux de l’escadre ».

    Certes la perte du Henri IV était une perte bien grande ; mais heureusement elle ne serait que matérielle, et quoiqu’on en ait beaucoup plus parlé que des autres, elle ne saurait entrer en balance avec celle du Prince ou de tout autre bâtiment qui avait perdu ses passagers et son équipage. Que de deuils inconnus ! Et combien d’autres et de bien plus grands encore à demi effacés par l’éloignement du théâtre de la guerre !

    On vient d’indiquer en passant qu’un corps de six mille cavaliers russes avait essayé, à la faveur de la tempête, d’attaquer Eupatoria. Il avait son quartier général à environ deux kilomètres de cette ville, de laquelle il s’était rapproché plus encore, avec des canons, à l’heure du sinistre.

    Le commandant Fisquet du Pluton pensa que, dans ce moment, sa corvette échouée pouvait rendre un dernier service. Il fit branle-bas de combat : il chargea les petites armes et dirigea deux pièces sur des escadrons de cosaques qui s’avançaient à l’est. Mais le chef d’escadron Osmont, commandant d’Eupatoria, dont le zèle se signala de toutes manières dans ces cruelles circonstances, en même temps qu’il envoyait des secours aux bâtiments en détresse et qu’il prenait soin des équipages jetés à la côte, ne perdait pas de vue la défense de la ville confiée à sa garde. Les belles dispositions qu’il fit à l’aide des trois à quatre compagnies d’infanterie française et du petit détachement de troupes turques qui formaient alors toute la garnison d’Eupatoria suffirent, avec quelques fusées à la Congrève lancées à propos, pour éloigner promptement les ennemis.

    Longtemps les baies voisines de Sébastopol furent encombrées des débris flottants du grand sinistre, longtemps des cadavres de naufragés furent poussés sur la plage désolée.

    La marine prit des mesures pour qu’un désastre plus complet ne vint pas la frapper et compromettre le sort de l’armée d’Orient. Il fut décidé que la moitié seulement des vaisseaux et frégates de France et d’Angleterre s’abriterait dans les ports de Kamiesch, Kasatch et Balaklava, et que l’autre moitié serait dirigée sur le Bosphore.

    Des criques de Kamiesch et de Kasatch, on fit de vrais ports français, dont les abords furent hérissés de canons et dont une chaîne flottante barra l’entrée à toute tentative qu’auraient faite des brûlots. Les vaisseaux, frégates, corvettes et transports s’y ancrèrent à quatre amarres. Un aqueduc fut construit plus tard par les marins pour donner de l’eau de source à Kamiesch et à Kasatch.

    Les Russes, qui avaient considéré ces abris comme sans importance, à cause de leur peu d’étendue et de profondeur, ne cachèrent pas la surprise qu’ils éprouvaient de les voir transformés en ports marchands et militaires tout à la fois.

    Pendant la dernière quinzaine de novembre, il plut presque continuellement. Les plaines se changèrent en marécages, les ravins en torrents. On campa dans la boue. Les tentes, relevées péniblement, étaient souillées de fange, et l’intérieur comme l’extérieur ressemblait à un cloaque. Parfois, pour les garantir du vent glacial, on élevait autour d’elles de petits murs de pierre ou de terre. On commençait à arracher jusqu’aux racines des taillis pour allumer ça et là des feux et s’y réchauffer.

    Les chevaux décharnés des Anglais, naguère si superbes, étaient enfoncés, par files, jusqu’au-dessus du sabot, dans un sol gras, et inclinaient tristement leur tête, n’ayant plus d’autre abri contre le vent et la pluie qu’une couverture en lambeaux. Le cheval qui tombait une fois, se relevait rarement ; il étendait ses jambes dans une dernière convulsion, et restait mort sur le sol. Quelquefois, pour terminer l’agonie de ces pauvres animaux, on leur envoyait une balle dans la tête.

    Des chiens s’élançaient sur ces proies bientôt putrides, et de ces carcasses qu’ils dévoraient jusqu’aux entrailles, ils faisaient momentanément leur abri et leur hideux festin. Ces chiens avaient été les hôtes des fermes et des villas du plateau de Chersonèse ; depuis le siège, ils avaient pris domicile dans les charniers de la cavalerie anglaise. Peu à peu, ils disparurent. Des soldats tirèrent dessus pour se vêtir de leur peau. Les corbeaux et les aigles, hôtes des airs, ne rencontrèrent plus d’animaux terrestres qui leur disputassent le champ de la mort et du carnage.

    A la suite de la tempête du 14 novembre, le refroidissement de la température devint si vif, que l’on commença à constater des cas de congélation parmi les soldats ; il y en eut 350 en moins de quinze jours, rien que dans le camp français. Le choléra n’avait pas cessé ; il en fut constaté 450 cas dans le mois, seulement dans l’armée française, dont 129 entraînèrent la mort. Il y avait aussi des scorbutiques et des fiévreux.

    Une alimentation grossière, les pluies, le froid, les fatigues, le feu de l’ennemi firent entrer dans les hôpitaux français, en novembre, sur un effectif de 56 237 hommes en moyenne, plus de 5 400 soldats. En octobre, il en était entré 3 808, sur un effectif de 46 000 hommes. Sur les entrées de novembre, 1 243 hommes sortirent guéris, 3 742 furent évacués sur Constantinople, 604 moururent en Crimée. Les tués sur le champ de bataille ne sont pas compris dans ces chiffres.

    A la place des baraques hospitalières que l’ouragan du 14 novembre avait détruites, on creusa, pour abriter les malades et les blessés, des fosses étroites et longues, de la profondeur d’un mètre. On les surmonta d’un toit solide en planches posées sur de fortes traverses et recouvertes de terre tassée jusqu’aux deux tiers de leur inclinaison. Deux ouvertures, l’une comme auvent, l’autre comme entrée, furent pratiquées aux extrémités de chaque baraque, espèce de taupinière, dit le docteur Scrive, leur inventeur, assez semblable aux cabanes des paysans boulgares, cela indépendamment des hôpitaux sous tentes et en attendant les abris qui devaient arriver de France.

    Vers ce temps, on commença à recevoir dans le camp français, comme adoucissement à des peines si grandes, des vêtements et des chaussures pour l’hiver, des sabots, des bas, des chaussons et des gants de laine, des guêtres et des paletots de peau de mouton, et surtout des capotes à collet et à capuchon qui prirent le nom de criméennes. Le gouvernement français faisait tout ce qui était humainement possible pour adoucir le sort de l’armée dans ce siège d’une longueur si imprévue où on l’avait malheureusement engagée. Le général Canrobert se montrait réellement, par ses soins, par son intérêt de chaque instant, dans ces tristes circonstances, le père du soldat. Ce fut sa gloire, elle en vaut bien une autre.

    Jusqu’au 18 novembre, jour où fut atteint mortellement le lieutenant du génie Chatelain, les batteries des assiégés et des assiégeants gardèrent à peu près le silence. De part et d’autre, on fut au soin de réparer les désastres du 14. Il fallut des peines inouïes pour épuiser l’eau qui remplissait les tranchées, les boyaux de communication et les batteries des alliés.

     

     

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