• 17 novembre 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     Le 3 novembre 1760 – La bataille de Torgau dans EPHEMERIDE MILITAIRE bataille-de-torgau-150x150

     

    La bataille de Torgau

    D’après « La guerre de sept ans : histoire diplomatique et militaire » – Richard Waddington – 1907

     

    Le 2 novembre, le roi de Prusse se rendit d’Eilenburg à Schilda où il pensait se heurter aux Autrichiens ; déçu dans cette attente, il fit obliquer ses colonnes à gauche. Pendant la marche, son avant-garde eut un engagement avec la cavalerie de Brentano, lui enleva des prisonniers et apprit d’eux le véritable emplacement de Daun.

    En conséquence, l’armée coucha à Schilda, Probtshayn et Wildschütz, l’avant-garde devant Langen-Reichenbach, et se prépara pour la grande lutte du lendemain.

    Ainsi posté, grâce à sa dernière manœuvre, Frédéric interposait ses forces non seulement entre les Autrichiens et l’armée de l’Empire, mais aussi leur interceptait toute communication avec Dresde par la rive gauche de l’Elbe.

    Il ne restait à Daun, pour retraite et ravitaillement, que les ponts de Torgau et la rive droite dont il était maître. Malgré ce désavantage, le choix de la position où le maréchal avait résolu d’attendre l’attaque des Prussiens lui avait été recommandé par les souvenirs de l’automne de 1759 et de l’impuissance dans laquelle il s’était trouvé d’en faire sortir le prince Henri.

    Essayons de la décrire.

    Observons, tout d’abord, que l’appellation de Torgau donnée à la bataille du 3 novembre ne se justifie pas ; l’engagement eut lieu sur le territoire des villages de Grosswig, Süptitz et Zinna, à environ 4 kilomètres de la ville. Celle-ci, alors forteresse d’ordre secondaire, avait au point de vue stratégique une valeur appréciable à cause de sa situation sur l’Elbe, dont elle commande le passage. A l’ouest de Torgau, entre le fleuve et la forêt qui, de toutes parts, borde l’horizon, s’étend une plaine dont le niveau se relève par une pente des plus douces à mesure qu’on s’éloigne de la ville dans la direction de Zinna et de Süptitz. Un examen attentif des lieux fait discerner quelques accidents de terrain qui, insignifiants en eux-mêmes, acquièrent une importance relative dans la plate uniformité de la contrée.

    Arrivé à Süptitz, le visiteur rencontre, au milieu du village, un ruisseau alimenté par un étang ; s’il en remonte le cours, il parviendra à un carrefour où le chemin dit la Butter Strasse, venu de Klitschen, se croise avec celui qu’il a parcouru. A cet endroit, se trouvent des petites mares (Schaafteich) dont l’écoulement s’effectue vers Süptitz par un chapelet de pièces d’eau alternant avec les prairies ; à la sortie du village, ce déversoir devient le ruisseau du Rohrgraben, coupe la plaine entre Zinna et le bois de la Lange Furth et se jette dans le grand étang de Torgau. A l’époque de la bataille, le terrain n’était pas drainé et les rives marécageuses du Rohrgraben formaient un obstacle sérieux.

    Si, à la bifurcation de la Butter Strasse, près de laquelle est située la ferme moderne de Zietenhof, notre voyageur franchit la dépression qui sert de lit au ruisseau et gravit la pente opposée, il arrive au monument commémoratif qui marque ce qui était à la fois le point culminant et la gauche de la position autrichienne. De cette butte, ou plutôt de ce renflement du sol, car ce n’est pas autre chose, il s’aperçoit que le vallon du ruisseau est le prolongement d’une dépression marécageuse qui contourne le site où le monument a été édifié et le sépare de la forêt de Dommitsch. Aujourd’hui, les bois sont à quelque distance, mais en 1760, ils remontaient presque jusqu’à la crête. Du monument, le visiteur n’aura qu’à se diriger sur les maisons de Zinna, il sera au cœur des lignes où les bataillons de Daun étaient rangés.

    La position était bonne ; à la vérité, elle ne dominait que de quelques mètres le pays environnant, mais ceinturée par le fossé naturel que constituait le ruisseau, flanquée par le terrain détrempé où celui-ci prend sa source, elle était protégée du côté de Nieden et jusqu’à Zinna par l’étang du Rohrteich, le canal du Zscheits et par les marais qui couvraient le pays jusqu’à l’Elbe, ne laissant qu’une seule approche, la chaussée de Dommitsch à Torgau. Il ne restait à l’assaillant qui déboucherait de la forêt de Dommitsch, qu’un front d’attaque fort étroit. Une pente douce, sorte de glacis naturel, conduisant de l’orée du bois à la crête, fournissait au défenseur un excellent champ de tir et favorisait les retours offensifs. Au sud, l’agresseur aurait à se déployer dans la plaine et se heurterait à l’obstacle du Rohrgraben et de ses bords mal drainés avant d’aborder le plateau intérieur.

    Ajoutons que les difficultés naturelles provenant des étangs et des cours d’eau avaient été fort accrues par les pluies abondantes de l’arrière-saison. Enfin, la plupart des pentes avoisinant Süptitz et Zinna étaient plantées en vignes (aujourd’hui disparues) et par conséquent peu accessibles aux formations serrées de l’époque.

    Par contre, la proximité des bois permettait à l’assaillant de s’approcher sans se découvrir trop tôt. De ce côté, la forêt de Dommitsch s’étendait fort loin depuis Elsnig et Neiden au nord-est jusqu’au delà de la grande route de Leipzig à Torgau ; elle enveloppait les clairières où étaient situés les hameaux de Wildenhayn, Weydenhayn et Grosswig. Pendant les opérations de 1759, les Prussiens avaient construit quelques redoutes sur la hauteur de Süptitz et avaient édifié dans la forêt un abatis circulaire. Contrairement à ses habitudes, Daun ne fit rien pour améliorer ces fortifications de campagne ; bien plus, soit défaut d’ordres ou simple insouciance, les soldats autrichiens employèrent du bois des barricades pour leur cuisine et y firent des brèches dont profitèrent les Prussiens pour leur marche à travers la forêt. Terminons notre description, en rappelant qu’au sud et à-quelque distance de la route de Leipzig, se trouvaient les localités de Probsthayn, Wildschütz et Langen-Reichenbach, où les Prussiens avaient passé la nuit.

    En résumé, la position formidable contre un ennemi arrivant du côté des villages de Süptitz et de Grosswig, c’est-à-dire du sud, était beaucoup moins protégée contre une attaque du nord. Le voisinage des bois, le profil moins accentué des pentes constituaient, pour l’assaillant, des avantages compensés, il est vrai dans une certaine mesure, par les difficultés du terrain aux environs de Zinna et par l’étroitesse du front d’attaque.

    Ces considérations, fondées sur la connaissance des lieux que possédaient plusieurs de ses officiers, inspirèrent le plan de Frédéric. Il divisa son armée en deux fractions inégales : à lui avec le gros des troupes sera dévolue la tâche de tourner les lignes autrichiennes et de les prendre à revers ; au général Zieten avec le reste, il appartiendra de seconder l’effort principal, de menacer le front de l’ennemi, et de lui couper la retraite. Si la fortune se montrait propice, on pouvait espérer non seulement la défaite, mais l’anéantissement de l’armée de Daun et avec ce résultat, la fin de la guerre.

    Quels étaient les effectifs des deux armées en présence ? Déduction faite des deux bataillons laissés à Leipzig et de quelques autres détachements dont il sera fait mention, l’armée royale se composait de 62 bataillons et de 102 escadrons. Si l’on tient compte des fatigues excessives que ces troupes avaient éprouvées depuis leur entrée en campagne, des pertes considérables subies par les corps de Hülsen et du prince de Wurtemberg, il semble exagéré d’évaluer le nombre moyen des combattants à plus de 550 par bataillon et à 110 par escadron (Avant le commencement des hostilités, Mitchell comptait 700 hommes par bataillon et 150 par escadron), ce qui donnerait un total de 45 000 hommes pour la journée du 3 novembre. Ces chiffres sont à quelques centaines près ceux des historiens prussiens.

    Pour ce qui est des Autrichiens, l’écart entre les estimations des narrateurs est beaucoup plus sensible, car l’effectif qu’ils leur attribuent varie de  62 000 à 50 000.

    Daun avait sous ses ordres 72 bataillons, 8 compagnies indépendantes et 116 escadrons. Dès le début, les unités autrichiennes avaient été un peu moins fortes que les formations correspondantes de l’armée royale. Dans l’armée de Daun, le déchet par le feu, la désertion et la maladie avait été à peu près le même que chez les Prussiens ; dans ces conditions, il est difficile de calculer plus de 500 par bataillon et 100 par escadron comme présents à la bataille de Torgau, soit 47 000 à 48 000. Quoi qu’il en soit, adoptons les chiffres de Daniels (Zur Schlacht von Torgau, Emil Daniels, Berlin, 1886) qui reposent sur un document officiel des archives de Vienne et comptons à Daun les 50 000 à 52 000 que lui alloue ce critique distingué. La supériorité numérique des Autrichiens n’était donc pas considérable ; par contre, ceux-ci avaient une artillerie de 400 bouches à feu à opposer aux 250 de Frédéric.

    Examinons maintenant les dispositions que prit le roi de Prusse pour l’attaque.

    L’aile gauche qui était destinée à agir sous les ordres directs du monarque était répartie en trois colonnes :
    - la première éclairée par 10 escadrons de hussards était forte de 25 bataillons dont une avant-garde de 10 bataillons de grenadiers, les 15 autres répondant aux deux lignes classiques du corps de bataille ;
    - la seconde colonne se composait des 12 bataillons de la réserve ;
    - enfin la troisième fournie presque exclusivement par la cavalerie, comptait 38 escadrons et 4 bataillons.

    Ces trois colonnes devaient s’ébranler successivement du camp de Langen Reichenbach, faire un long détour en pleine forêt de Dommitsch, par une marche concentrique, mais distincte, afin de ne pas se gêner les unes les autres, puis la position ennemie tournée, se déployer en ligne et se porter contre ce qui était actuellement le dos de l’armée autrichienne. Pendant le temps que prendrait cette manœuvre, Ziefen avec l’aile droite forte de 21 bataillons et de 54 escadrons, avancerait directement contre le front de l’ennemi ; il réglerait son horaire de manière à faire concorder autant que possible son arrivée sur le champ de bataille avec celle du Roi.

    Le 3 novembre à 6 h. 1/2 du matin, l’aile gauche commença son mouvement. La première colonne, sous le margrave Charles avec laquelle se tenait Frédéric, laissa sur sa gauche les villages de Mockrehne et Wildenhayn, dépassa Weydenhayn et après un grand circuit à travers les bois et la bruyère de Dommitsch, gagna la plaine aux environs d’Elsnig. En route, elle s’était heurtée aux troupes légères de Reid qui, après une faible canonnade, reculèrent sur Grosswig.

    Un peu plus tard, vers 11 heures, l’avant-garde prussienne trouva devant elle près d’Elsnig, le détachement autrichien du colonel Ferrari. Cet officier faillit être surpris, mais averti par quelques soldats qui étaient allés chercher de l’eau, il put se retirer sans être entamé sur le village de Neiden.

    La seconde colonne, commandée par Hülsen, suivit au milieu de la forêt un chemin parallèle, mais plus éloigné de l’ennemi ; elle perdit du temps pour laisser défiler la cavalerie du prince de Holstein, puis continua son parcours et déboucha à la suite de sa devancière.

    Dans le principe et avant la marche des Prussiens d’Eilenburg à Schilda, Daun s’était attendu à une attaque venant du Nord ; aussi avait-il placé une partie de ses avant-postes dans la forêt de Dommitsch. Ainsi qu’on l’a vu, la plupart de ces détachements avaient pu effectuer leur retraite en temps utile, mais il n’en fut pas de même des chevau-légers du général Saint-Ignon. Ce régiment qui se gardait mal, fut pris entre les colonnes du Roi et du général Hülsen ; chargé par les hussards de Zieten, fusillé par les grenadiers prussiens, il fut capturé presque en entier. Néanmoins quelques cavaliers réussirent à s’échapper et portèrent l’alarme dans le camp autrichien. Ajoutons pour compléter les incidents préliminaires que les bagages avaient été mis en sûreté à Eilenburg, sous une faible escorte, et que le colonel Mohring avec les dragons de Schorlemmer, des hussards et des irréguliers avait été envoyé à Doberschütz pour surveiller un détachement autrichien signalé, d’ailleurs faussement, comme se trouvant à Pretsch.

    Pendant que le roi de Prusse exécutait le mouvement tournant dont nous venons de décrire la première phase, Zieten avec l’aile droite remplissait sa part du programme.

    Parti vers 10 heures du camp de la veille, il s’achemina à travers le bois de Klitzchnen, dans la direction de la grande route de Leipzig à Torgau. Au pont de la Rothe Furth, son avant-garde rencontra l’opposition de deux bataillons de Croates qui se défendirent si énergiquement que Zieten fut obligé de faire avancer du canon pour les débusquer ; ils furent recueillis par la cavalerie de Lascy. Cette escarmouche eut pour résultat de retarder Zieten qui mit plus de trois heures à sortir de la forêt et à se ranger en face du corps de Lascy dont il était séparé par le grand étang de Torgau.

    Revenons à l’attaque du Roi : à l heure de l’après-midi, elle commençait à se dessiner. La brigade d’avant-garde formant tête de la première colonne se déployait dans la partie de bois qui faisait saillie entre le Rohrteich et les lignes autrichiennes. Le Roi avait reconnu en effet l’impossibilité d’un assaut dans le terrain coupé aux abords de Zinna et avait prescrit une demi-conversion à droite pour profiter de l’abri qu’offrait la lisière de la forêt. Le reste de l’infanterie était encore sous bois. Quant à la cavalerie du prince de Holstein, elle traversait la bruyère de Dommitsch où elle avait été retardée par son parcours circulaire et par la nécessité de se frayer un passage à travers les abatis qui barraient le chemin.

    Averti par les rapports de ses avant-postes qui reculaient au nord et au sud et se retiraient sur la position centrale, Daun se rendit compte de la double attaque à laquelle il était exposé ; il fit aussitôt exécuter à une partie de ses régiments une contremarche de manière à faire tête des deux côtés.

    Il massa le gros de son infanterie sur le plateau, entre Süptitz et Zinna, en deux lignes se tournant le dos ; son aile droite, forte surtout en cavalerie, était rangée près du village de Zinna sur le prolongement de l’infanterie. Devant elle, se trouvait la brigade mixte de Ferrari qui venait d’évacuer les villages d’Elsnig et de Neiden. Sur le front nord, face au bois et par conséquent en avant et sur le flanc de la ligne de bataille furent postés les grenadiers de Normann, les carabiniers et grenadiers à cheval d’Ayasas et les Croates de Ried. Les troupes de réserve, d’abord maintenues à Grosswig, ne tardèrent pas à être appelées sur le théâtre de l’action pour repousser les assauts prussiens.

    Le corps de Lascy qui avait gardé son caractère autonome quoique sous la direction supérieure du maréchal, se rapprocha et prit une position perpendiculaire au gros, sa droite appuyée au village de Zinna, sa cavalerie en avant, le tout couvert par le grand étang de Torgau et par le canal du Rohrgraben. La réserve, d’artillerie, qui jusqu’alors avait été parquée sur la route de Süptitz à Neiden, fut répartie sur toute la crête du plateau, partout où elle avait vue sur l’ennemi.

    Les bagages et les équipages de l’armée autrichienne, relégués sur la rive droite de l’Elbe que reliaient trois ponts à Torgau et à la rive gauche, furent confiés à la garde du général Beck arrivé le jour même de la Lusace. La ville de Torgau était occupée par des piquets prélevés sur les régiments de l’armée.

    Ainsi distribués, mais encore incertains sur les mouvements de l’adversaire que masquait le bois, les Autrichiens se préparèrent à l’attaque qui ne fut pas longue à se produire : le Roi, soit que le bruit du canon de Zieten lui fit croire que son lieutenant était sérieusement engagé, soit que l’heure déjà avancée d’une courte journée d’automne l’eût poussé à entamer une affaire qu’il voulait décisive, résolut d’aborder la position autrichienne avec ce qu’il avait sous la main, sans attendre l’arrivée du reste. Presque tous les narrateurs sont d’accord pour fixer vers 2 heures le début de l’action.

    Pour contrebattre les canons et les obusiers autrichiens qui couvraient de leurs projectiles le bois du Neidensche Hösgen où s’abritaient tant bien que mal les formations prussiennes, Frédéric fit appeler deux batteries ; elles furent littéralement pulvérisées avant d’avoir pu être servies. Puis il lança son avant-garde contre la ligne autrichienne, au premier rang, la brigade de Stütterheim appuyée par celle de Syburg. Mais les grenadiers dont se composait cette troupe d’élite, accueillis par un feu d’enfer, furent bien vite mis hors de combat et obligés de chercher le couvert des arbres ; ils y furent poursuivis par les carabiniers autrichiens et fusillés sur leur gauche par les Croates qui s’étaient glissés dans les taillis et les vignes entre le plateau de Süptitz et la forêt. Dans cet engagement qui fut de courte durée, l’avant-garde perdit ses deux brigadiers, 68 officiers et près des deux tiers de son effectif.

    Entre temps, sous le voile de la mêlée qui avait pour théâtre le terrain découvert et la lisière du bois, les troupes du gros, sous le commandement du margrave Charles, avaient pu se déployer avec plus d’ordre que leurs devancières. Des brigades Ramin et Gablentz ainsi que de quelques fractions de la brigade Butzke et du corps de Hülsen, on constitua une masse de 16 bataillons pour livrer le second assaut que vinrent soutenir deux batteries de gros canons établies à leur gauche. Le mouvement général fut facilité par une manœuvre imprudente des Autrichiens.

    Encouragés par la défaite de l’avant-garde royale, désireux de seconder la contre-attaque qui se déroulait devant eux, quelques régiments de la première ligne, et notamment ceux de Durlach, Wied et Puebla, quittèrent le plateau, descendirent le glacis et se jetèrent dans le bois pour achever la victoire : mal leur en prit, car ils furent vigoureusement ramenés par la brigade Ramin qui était au centre de la ligne prussienne et qui marchait droit sur la position.

    Profitant de cet avantage, stimulés par la présence et l’exemple du Roi qui se prodiguait sans souci de sa sûreté personnelle, les Prussiens, par un énergique effort, gravirent les pentes et s’emparèrent d’une partie du plateau large seulement de 500 à 600 mètres qui couronnait la chaîne des crêtes.

    Mais leur succès ne fut pas de longue durée ; les généraux autrichiens tirèrent de leur réserve des renforts d’infanterie. Daun qui payait de sa personne et montrait son sang-froid habituel, appela de sa droite ses cuirassiers, et les lança contre les Prussiens ; ceux-ci reculèrent à leur tour. Dans cette bagarre, les régiments autrichiens de Savoie et de l’archiduc Léopold se distinguèrent d’une façon spéciale ; Daun y reçut une blessure à la cuisse, qui ne l’empêcha pas cependant de rester à la tête de ses troupes.

    Il y eut sur les pentes de Süptitz, dans l’espace découvert entre elles et le bois, enfin dans l’orée de la forêt, une lutte sanglante. On se battit avec un acharnement qui rappela les scènes de Zorndorf et de Cunersdorf ; les cavaliers autrichiens firent beaucoup de prisonniers ; le régiment prussien de Goltz vit son effectif diminué de moitié, le bataillon de grenadiers Heilsperg, qui comptait 400 présents à l’appel du matin, en perdit 350 ; les 16 bataillons qui prirent part au second assaut eurent 137 officiers hors de combat. Aussi à partir de ce moment, put-on les compter, ainsi que les 10 de l’avant-garde, comme inutilisables pour le reste de la journée.

    Pour dégager son infanterie, Frédéric appela à lui les premiers échelons de la cavalerie de Holstein, qui commençaient à déboucher de la forêt. Le régiment de cuirassiers Spaen, sous la conduite du colonel Dalvig, par ses charges vigoureuses et répétées, rétablit un instant la balance en faveur des Prussiens, mais il dut céder au choc des cavaliers de la réserve impériale qui entraient en scène. D’autre part, les dragons de Bayreuth tombèrent sur le flanc droit de la ligne autrichienne, y mirent le désordre et enlevèrent bon nombre de prisonniers, mais ils durent plier devant un nouveau renfort de cuirassiers que le général Pellegrini amena fort à propos.

    Il y eut également, à la droite autrichienne aux approches de Zinna, une mêlée où les Impériaux eurent l’avantage et où les carabiniers de O’Donnel enfoncèrent l’infanterie accourue à la rescousse et s’emparèrent de 9 drapeaux.

    Il était près de 4 heures. De l’aile gauche de l’armée royale, il ne restait en ordre que 11 bataillons appartenant pour la plupart au corps de Hülsen et les 4 bataillons qui avaient été attachés à la colonne de Holstein, et qui étaient encore en arrière. Sans doute, les Autrichiens avaient beaucoup souffert, mais dégagés par la retraite, de la cavalerie prussienne, ils avaient eu le temps de reprendre haleine, tandis qu’il ne fallait pas songer à faire donner les 11 bataillons de Hülsen. Les soldats de ce général, déjà très éprouvés par le canon et la fusillade, découragés par les insuccès répétés de la journée, impressionnés par la défaite et par la fuite de leurs, camarades, ne voulaient plus quitter la protection de la forêt. En outre l’échec que venait d’essuyer le prince de Holstein avait découvert leur flanc gauche et les laissait fort exposés.

    En effet, tandis que 4 régiments empruntés à la division luttaient du côté de Süptitz et à l’ouest du Rohrteich, le reste, fort de 23 escadrons, sous les ordres du prince, s’engageait à l’est du fossé du Zscheitschken-Graben, dans la direction de Zinna, avec le dessein de se porter sur le flanc droit des Autrichiens. Ce mouvement se heurta à l’obstacle infranchissable du canal ; entre la cavalerie encore en colonnes et les fantassins ennemis se livra au combat de mousqueterie tout à l’avantage de ces derniers. La confusion qui en résulta fut portée à son comble par l’apparition, à l’est de Zinna, de la cavalerie autrichienne appuyée de deux pièces régimentaires qui tiraient à mitraille. En fin de compte, les escadrons de Holstein furent refoulés avec perte sur Neiden.

    Ce recul et le désordre qui régnait dans le corps de Hülsen et la brigade Bufzke paraissaient trancher le sort de la bataille. L’attaque principale des Prussiens avait été repoussée et l’aile gauche de l’armée royale complètement battue.

    Il était 4 h. 1/2, la nuit tombait ; les unités désorganisées effectuaient leur retraite par la route de Dommitsch, sous la protection des 4 bataillons de Holstein qui n’avaient pris aucune part à l’affaire. Le Roi avait été obligé d’abandonner le champ de bataille et de céder le commandement au général Hülsen ; il avait reçu une contusion occasionnée par une balle morte et serait tombé de cheval sans le secours de ses officiers d’ordonnance ; il fallut l’emporter et, faute de place dans les maisons d’Elsnig encombrées de blessés, l’installer dans l’église de la localité.

    Par une singulière coïncidence, le même accident était arrivé au généralissime autrichien. Dans son rapport à l’Impératrice, Daun raconte que, aux environs de Zinna vers 5 h. 1/2, ne pouvant rester à cheval à cause de sa blessure et perdant beaucoup de sang, il se fit coucher par terre. Pendant qu’on lui coupait sa botte, on entendit la fusillade reprendre aux abords de Süptitz ;  il envoya aux renseignements, fit appeler Lascy et lui ordonna de porter deux brigades sur le point menacé et d’appuyer ce mouvement avec son corps entier. « Mon cher ami, lui aurait-il dit, je vous prie, allez-vous y en vous-même, voyez dans quel état les choses sont, et faites les dispositions que vous trouverez nécessaires, j’attendrai ici votre réponse ».

    Bientôt après, survint de la part de Lascy le colonel Hannig qui rapporta que tout allait bien et qu’il n’y avait plus de doute sur le succès. A Hannig succéda le général O’Donnell, le plus ancien des généraux autrichiens ; Daun lui remit le commandement en l’invitant à s’entendre avec Lascy et à faire « que l’armée se range autant que possible pour être en ordre à la pointe du jour, de même que l’artillerie soit placée ».

    A 6 h. 1/2, se sentant très faible, à la suite de la perte de sang, rassuré sur l’issue heureuse de la journée par les rapports qu’il venait de recevoir et par l’obscurité de plus en plus épaisse qui semblait interdire toute reprise des hostilités, le maréchal se fit transporter à Torgau ; c’est là, après le pansement de sa blessure, qu’il apprit le brusque revirement de fortune qui transforma en défaite ce qui avait semblé, deux heures auparavant, être une victoire assurée.

    Essayons de décrire les manœuvres qui décidèrent ce résultat extraordinaire et encore presque inexplicable.

    Nous avons laissé Zieten engagé dans une canonnade plus bruyante que destructive avec le corps de Lascy. Cependant, il ne pouvait ignorer les attaques du Roi contre le versant nord du plateau de Süptitz. Son devoir lui commandait, semble-t-il, d’intervenir dans la lutte en assaillant sans retard les derrières de la position ennemie.

    A ce propos, une longue discussion s’est poursuivie entre les historiens allemands. Quels étaient les ordres donnés par Frédéric à son lieutenant ? A quel stage de la bataille celui-ci devait-il commencer son action décisive ? Faute de la connaissance d’instructions dont il ne reste pas trace et qui paraissent avoir été verbales, il est impossible de résoudre ces questions et il faut avoir recours à des hypothèses basées sur des témoignages souvent contradictoires.

    Ces réserves posées, examinons les faits et cherchons à en tirer les déductions les plus vraisemblables. Frédéric, le matin de la bataille, à plus forte raison la veille, quand il eut son entrevue avec Zieten, n’était pas exactement renseigné sur l’emplacement qu’occuperait l’armée de Daun, il ne connaissait pas encore celui de Lascy qui ne fut définitif qu’au cours de la matinée du 3 novembre.

    L’opération confiée à son lieutenant consistait à tenir en échec une partie des Autrichiens et à leur couper la retraite sur Torgau et les ponts de l’Elbe ; le point sur lequel il aurait à se diriger serait donc plutôt la zone comprise entre le grand étang de Torgau et les hauteurs de Zinna que celle plus éloignée de Süptitz. Quant à l’heure de l’intervention, elle ne pouvait pas être déterminée d’avance, puisqu’elle dépendrait des progrès que ferait l’attaque principale.

    Fort de la confiance qu’il avait dans la valeur de ses soldats et dans les ressources de son génie, Frédéric devait compter sur le succès de son aile gauche et réservait à son subordonné le rôle important d’achever la victoire et de transformer en désastre ce qui n’eût été qu’une défaite de l’armée impériale. Il est donc présumable que Zieten se conforma à la lettre des indications reçues, en suivant, après son combat avec les Croates, la grande route de Leipzig à Torgau, plutôt que celle de la Rutterstrasse qui l’eût conduit au village de Süptitz.

    La vue des bataillons et escadrons de Lascy, rangés sous les murs de la ville et se portant à sa rencontre, dut le confirmer dans son interprétation ; d’ailleurs, il eût été fort imprudent, pendant qu’il s’engagerait contre le gros ennemi, de laisser sur son flanc ce corps dont l’effectif égalait presque celui de ses propres forces. Un assaut repoussé n’entraînerait-il pas la perte de la bataille ? Cette imprudence, il la commit cependant, mais après de longues hésitations, avec une fraction seulement de ses troupes et probablement sur l’ordre formel de son monarque.

    Vers 3 h. 1/2, Zieten rassuré, sans doute, par l’immobilité de Lascy et cédant aux représentations des officiers de son entourage, détacha contre le village de Süptitz la brigade Tettenborn. Les Prussiens s’emparèrent de la fraction du village située au sud, sur la rive droite du Rohrgraben, mais ne purent chasser les défenseurs de la partie supérieure. Un peu plus tard, sur un avis pressant de Frédéric, il lança à l’escalade du plateau la brigade Soldern, composée de 5 bataillons de la garde. Ces braves soldats, malgré un feu très vif, défilèrent le long du ruisseau, gagnèrent les Schaafteich et se mirent à gravir la pente plus raide de ce côté ; mais arrivés à la crête, ils furent accueillis par une trombe de mitraille et de balles qui les rejeta au bas du versant.

    Donc, à cette heure tardive, car il faisait déjà nuit, les Autrichiens demeuraient encore maîtres du plateau de Süptitz, mais en dépit de ce succès, leur moral avait été sérieusement affecté par la lutte sanglante de l’après-midi. Les régiments de seconde ligne qui garnissaient la face sud et faisaient vis-à-vis, par conséquent, au corps de Zieten, avaient souffert, presque autant que ceux de la première, du tir de l’artillerie du Roi.

    Peu à peu, et à la suite des combats successifs qui avaient été livrés, soit autour des vergers et vignes de Süptitz, soit dans le terrain découvert avoisinant la forêt, l’extrémité ouest de la  position s’était trouvée dégarnie ; la réserve, appelée en soutien, avait évacué le village de Grosswig qui flanquait la défense. Pour remédier à la confusion et pour se maintenir en force sur les emplacements qui constituaient la clef de la position, il aurait fallu un commandement énergique, une direction suprême.

    Malheureusement Daun, et avec lui plusieurs de ses meilleurs lieutenants, avaient été mis hors de combat ; leur absence et l’obscurité croissante empêchèrent de réparer les accidents qui s’étaient produits. Quelques officiers intelligents de l’armée prussienne s’en rendirent compte et tentèrent, en pleine nuit, un nouvel effort pour se rendre maîtres du point culminant.

    S’il faut en croire certains récits, le lieutenant-colonel Lestwitz, en revenant d’une mission auprès de Zieten, s’aperçut que le terrain au-dessus des Schaafteich n’était plus que faiblement occupé ; il avertit aussitôt le général Soldern, celui-ci rassembla les débris de sa brigade et, soutenu par d’autres fractions isolées, remonta la pente, chassa les quelques défenseurs et s’empara sans grande peine de la partie la plus élevée et de la redoute qui en marquait le sommet. Il y fut rejoint par des renforts que Zieten, apprenant le succès inespéré de son brigadier, envoya à son aide.

    De son côté, Lestwitz avisa également le général Hülsen de ce qui se passait, et tous les deux, à la tête de deux bataillons de la colonne Holstein, que vinrent appuyer quelques unités rassemblées en hâte, gagnèrent le plateau de Süptitz et tombèrent sur le flanc des rares Autrichiens qui tenaient encore. Le retour offensif des Prussiens fut favorisé par l’incendie des maisons de Süptitz, qui avait éclaté à la suite de l’attaque de Tettenborn ; le brasier ainsi allumé éclairait le plateau tandis qu’il en laissait les abords dans l’ombre. La résistance des Impériaux fut courte, car c’est à peine si les soldats de Lestwitz brûlèrent une dizaine de cartouches.

    Quatre bataillons du corps de Lascy qu’avait mis en mouvement le dernier ordre donné par Daun avant son départ pour Torgau, arrivèrent trop tard pour rétablir les affaires et se bornèrent à recueillir les fuyards sans essayer une contre-attaque.

    Il était plus de 9 heures du soir quand le feu cessa.

    Quelques régiments autrichiens et, en particulier, Charles de Lorraine, Mercy, Botta, Ahrenberg et Bayreuth avaient conservé leurs formations et occupaient encore la partie des hauteurs la plus rapprochée de Zinna. Le corps de Lascy qui n’avait presque pas combattu était encore intact, mais les Prussiens de Zieten et de Lestwitz étaient maîtres de la clef de la position et avaient décidé de la victoire en faveur du Roi.

    Sur le théâtre de la lutte, la confusion était à son comble ; les combattants des deux armées bivouaquaient à côté les uns des autres, se reposaient autour des mêmes feux, ignorants de l’issue de l’affaire et attendant leur sort de la lumière du lendemain. Des officiers se trompaient de troupes ; c’est ainsi que le général autrichien Migazzi, croyant rallier sa brigade, tomba au milieu des Prussiens qui le reconnurent à son accent et le firent prisonnier.

    On peut s’imaginer la surprise douloureuse de Daun quand il sut, par la bouche d’O'Donnell et de Lascy, le malheur qui était survenu pendant son absence. « J’appris vers les 8 heures du soir à Torgau, raconte Montazet (4 novembre 1760 – Affaires étrangères), en rejoignant M. le Maréchal, que les troupes que j’avais laissé victorieuses une demi-heure auparavant, avaient abandonné une partie du champ de bataille à l’ennemi. J’eus peine à croire, je l’avoue, le rapport qui en fut fait devant moi à M. le Maréchal, mais ce général m’ayant prié d’y retourner tout de suite avec MM. de Lascy et O’Donnel, le fait fut constaté. En vérité il n’était pas difficile de réparer cette mésaventure mais une foule de raisons trop longues à détailler déterminèrent, malgré mes représentations, à faire des dispositions pour se retirer le matin ».

    Montazet attribue la défaite des Autrichiens à la blessure de leur chef : « Je crois même pouvoir vous assurer que le corps de Zieten n’a resté sur le champ de bataille que parce que M. le maréchal Daun a été blessé et qu’on avait ici grande envie de quitter Torgau, ainsi que vous le verrez par le conseil de guerre qui a été tenu le premier de ce mois, dont j’ai rendu compte sur-le-champ à M. le comte de Choiseul ».

    Le récit de Daun est à peu près conforme à celui de l’attaché français. Sur la demande du maréchal, O’Donnell et Lascy, accompagnés de Montazet et du duc de Braganza qui servait à l’état-major en qualité de volontaire, allèrent au plateau pour voir ce qui s’était passé. « Deux heures après, tous ces mentionnés Messieurs revinrent et dirent qu’en effet, l’ennemi se trouvait sur la mentionnée hauteur, ce qu’ils ne comprenaient point comme il s’y était glissé. Montazet a beaucoup dit ce qu’il avait proposé, d’autres derechef le contraire, chacun criait, mais enfin malheureusement l’ennemi y était établi et alors il n’y avait plus de milieu ni d’autre parti à prendre que celui de la retraite ».

    Elle eut lieu au courant de la nuit et s’effectua sans être inquiétée par les Prussiens. L’armée de Daun évacua en silence le terrain qui lui restait et passa l’Elbe ; la garnison de Torgau suivit dans la matinée et brûla les ponts sous la protection de la division de Beck qui était demeurée sur la rive droite pendant la bataille et qui servit d’arrière-garde ; Lascy fit son mouvement par la rive gauche et rejoignit le gros sans incident.

    La marche nocturne et la difficulté d’avertir ou de rassembler des détachements épars sur toute l’étendue du champ de bataille et quelquefois entremêlés avec l’ennemi expliquent le nombre considérable de prisonniers ramassés par le vainqueur. D’après les états publiés par les Prussiens, il aurait atteint le chiffre de 4 généraux, 215 officiers et plus de 7 000 soldats.

    L’état-major autrichien fut très éprouvé ; il compta 11 officiers tués, entre autres les généraux Herberstein et Walter, ce dernier commandant de l’artillerie, le généralissime, 4 généraux et 26 officiers blessés. La perte totale de l’armée de Marie-Thérèse a été évaluée à 16 000 hommes de tout rang. De son artillerie nombreuse, 40 pièces furent prises ou abandonnées faute de moyens de transports.

    Le succès fut chèrement acheté ; le déchet de l’armée royale dépassa 14 000 hommes, dont 420 officiers de tous grades. Dans ce chiffre figuraient plus de 3 000 prisonniers parmi lesquels deux généraux, Bülow et Finckenstein. Les trophées furent à peu près également partagés ; les Prussiens enlevèrent 30 drapeaux et en perdirent 27.

    Telle fut la fameuse bataille de Süzou ou de Torgau à propos de laquelle des flots d’encre ont été versés.

    Tout d’abord, le succès fut revendiqué par les Autrichiens. Au moment de quitter le théâtre de l’action, Daun avait dépêché un officier supérieur de son état-major, le colonel Rothschütz, avec la nouvelle de la victoire qu’il croyait gagnée. Il est facile de se figurer l’enthousiasme avec lequel les Viennois applaudirent aux sonneries des 18 postillons qui escortèrent l’heureux envoyé à son arrivée à Schönbrün, mais la réaction n’en fut que plus violente quand, le lendemain, on apprit la fin désastreuse de la journée et la retraite de Daun.

    L’Impératrice-Reine, désireuse de connaître le fond des choses et mécontente des réticences évidemment voulues de son général, lui adressa une série d’interrogations sur les incidents et sur les conséquences de l’affaire. Daun lui répondit par une longue lettre que l’historien Arneth a reproduite et de laquelle nous avons déjà tiré des extraits. Le maréchal, tout autant par ses omissions que par sa franchise, jette quelque jour sur les causes de la défaite. « Tout le monde, affirme-t-il, a fait son devoir ; les régiments se sont bien comportés, il y a eu du désordre, mais à la guerre cela est inévitable ».

    D’après lui, l’abandon des hauteurs obligeait à la retraite ; recommencer la lutte et essayer de se maintenir sur le terrain eût été « la ruine totale de l’armée ». Il attribue le mouvement rétrograde et pour ainsi dire spontané des troupes sur Torgau à l’obscurité et à l’absence, par suite de blessures nombreuses, d’officiers tant de l’état-major que des corps. A la question s’il est satisfait d’O'Donnel, la réplique est caractéristique : « Je suis satisfait de tous, mais réellement content d’aucun, car en certaines choses je suis difficile à contenter ».

    Dans la lettre qui accompagne ces réponses, Daun reconnaît que toute l’armée s’en prend à Lascy de la défaite, mais il supplie l’Impératrice de ne pas ouvrir sur ce point une enquête qui ne pourrait qu’aigrir les esprits, « car le mal est fait et sans remède, et il n’y a que mon malheur qui a occasionné tous ces maux… Dieu l’a voulu ainsi, sans cela il eut été impossible que cela se fût terminé si malheureusement ».

    Il est difficile d’absoudre Lascy d’une lourde responsabilité dans la perte de la bataille. Son corps, qui était fort pour le moins de 15 000 hommes, ne prit qu’une faible part à l’action ; sa cavalerie se borna à des démonstrations et son infanterie se contenta de monter la garde sur les approches de Torgau et sur la ligne de retraite qu’à partir de 4 heures personne ne menaçait plus.

    Zieten put détacher de son corps une brigade, puis deux et enfin de compte affecter toute son infanterie à l’attaque du plateau de Süptitz, sans que Lascy s’en émût et sans qu’il songeât à s’opposer à cette entreprise ou à renforcer le point attaqué. Cependant, il était en contact avec l’armée de Daun, il reçut même de vive voix les recommandations du généralissime à un moment où il était encore possible de ravir la victoire. S’il eût mis autant de célérité à envoyer ou à conduire ses bataillons au secours des défenseurs du sommet de Süptitz que Zieten en déploya, à la fin de la journée, pour appuyer la brigade de Soldern, la bataille eût eu peut-être une issue tout autre.

    Si, de Lascy, nous passons aux généraux en chef, nous sommes d’accord avec les critiques les plus éminents pour qualifier la division de l’armée prussienne en deux corps séparés de conception risquée et pouvant entraîner des suites fâcheuses. Si Frédéric l’adopta, c’est que, connaissant son adversaire, il était convaincu qu’il pourrait accomplir son mouvement tournant sans être troublé et en recueillir les avantages sans courir grand danger. Sur le terrain même, le roi de Prusse commit la faute capitale d’engager le combat sans le soutien de l’artillerie, sans l’appui de réserves et en l’absence de la Cavalerie dont l’intervention opportune avait presque toujours été la cause déterminante de ses victoires. Il dut le succès au hasard de la fortune, à l’initiative de ses officiers et surtout à la ténacité et à l’endurance de ses soldats.

    Quant à Daun qui montra du coup d’œil et de l’énergie pendant l’action, il est étrange qu’il n’ait pas pris, pour les hauteurs de Süptitz, les précautions dont il avait été si prodigue pendant la campagne. Pourquoi n’eut-il pas recours aux retranchements, aux fortifications de campagne qui eussent facilité la défense et procuré à ses troupes un abri partiel contre le feu de l’artillerie ennemie ? Comment put-il négliger la réparation, dans la forêt de Dommitsch, des abatis qui, dans leur état imparfait, retardèrent cependant la marche des colonnes prussiennes et notamment de la cavalerie de Holstein ?

    Malgré les excuses invoquées, il est difficile de ne pas imputer aux généraux O’Donnell, de Sincère et autres, qui commandaient les troupes de Süptitz, l’abandon graduel des hauteurs et de la redoute qui en marquait le point culminant. A part Lascy qui, dans la circonstance, ne dépassa pas le niveau de la médiocrité ambiante, ils n’avaient guère de titres à la capacité ; braves soldats, ils bornaient leur rôle à conduire leurs hommes au feu et à exécuter la consigne avec plus ou moins d’intelligence et sans une parcelle d’initiative.

    En cette matière quelle différence entre les deux services ! Les uns, Hülsen, Lestwitz, Soldern et même Zieten, malgré ses hésitations, gagnent la bataille que leur chef avait perdue ; les autres, O’Donnell, Lascy, laissent échapper la victoire que leur général avait aux trois quarts remportée.

    Ce fut seulement le 5 novembre que l’avant-garde prussienne passa l’Elbe à la poursuite de l’armée de Daun ; celle-ci, ainsi que le corps détaché de Lascy, put se retirer sur Dresde sans être inquiétée.

    Dès le 8 novembre, les Autrichiens étaient rassemblés dans le camp de Plauen ; malgré leurs pertes, ils avaient recouvré la supériorité numérique sur le Roi. Déjà, le jour de Torgau, Daun avait été rallié par la division Beck qui ne participa point y l’affaire. Sous Dresde, il fut rejoint par Macguire avec le contingent presque entier des Autrichiens attachés à l’armée de Deux-Ponts, soit environ 9 500 hommes. Ces appoints considérables et l’arrivée de quelques renforts moins importants comblèrent en grande mesure les vides causés par la bataille du 3 et portèrent de nouveau l’effectif à plus de 45 000 combattants.

    Au contraire, l’armée royale s’affaiblit de 4 000 hommes par le départ du prince de Wurtemberg qui dut reprendre contre les Suédois sa campagne interrompue.

    Le 15 novembre, les forces rivales se cantonnèrent, les Autrichiens entre Dresde et Dippoldiswalda, les Prussiens entre Meissen, Wilsdruf et Nosten. Rien ne troubla la lassitude générale jusqu’au 18, date à laquelle Hülsen vint tâter les avant-postes de l’armée des Cercles. Deux-Ponts, sous prétexte de maladie, était allé aux eaux et avait cédé le commandement à Hadick. Ce dernier leva son camp de Chemnitz et prit le chemin de Hof où il parvint le 24. Dans les derniers jours du mois, les Prussiens se retirèrent dans les environs de Neissen et au delà de la Triebsche, ne laissant à Wilsdruf qu’une faible arrière-garde.

     

     

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