• 6 novembre 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     

    Le combat de Monbach

    D’après « Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français » – Charles-Théodore Beauvais – 1817

     

    Le général Clairfait, après la prise de Manheim, s’était hâté de quitter la position de la Lahn, et d’occuper celle du Mayn, afin de ne point perdre ses positions sur le Haut-Rhin. Il avait repassé le Mayn les 22 et 23 septembre, pour prendre position, la droite vers Aschaffenburg, la gauche vers Francfort.

    Clairfait voulant opérer concentriquement avec Wurmser (général en chef de l’armée autrichienne du Haut-Rhin), marcha le 24 à Heppenheim. Wurmser, qui lui-même était accouru à marches forcées, afin de coopérer à cette jonction importante, avait eu déjà un engagement avec les dix mille hommes de l’armée du Rhin, postés en avant de Manheim.

    En effet, la division du général Dufour, qui faisait partie de ce corps d’armée, s’était avancée le 24 sur Heidelberg, et avait attaqué le général autrichien Quasdanowich dans une position avantageuse près de Schriesheim et Wibligen. Après une affaire très-vive, les Français furent forcés à se replier sur Manheim, avec une perte de douze cents hommes, et laissant le général Dufour entre les mains de l’ennemi. Cet engagement eut pour résultat le rétablissement de la communication entre les deux armées autrichiennes, par la grande route du Rhin.

    Les renforts détachés de l’armée de Wurmser étaient arrivés, et pouvaient monter à vingt-cinq mille hommes. Alors la position transversale de l’armée de Sambre-et-Meuse devenait hasardée ; son aile gauche était en l’air, au milieu d’un pays ennemi, n’ayant pour appui que la ligne de neutralité que les Autrichiens, prétextant la conduite des Français à Lichelcamp, allaient bientôt violer.

    En effet Clairfait, méditant sur cet état de choses, libre de ses mouvements par les nouveaux ordres de sa cour, renforcé par quinze mille grenadiers hongrois, déroba la marche de plusieurs corps séparés, qu’il réunit à son aile droite, en forçant la ligne de neutralité, dont il fit retirer les postes prussiens : il conçut et exécuta avec précision et rapidité le projet de tourner la gauche de l’armée française, et de la contraindre, par sa seule position, à se replier a la hâte, pour lui présenter un front qui ne pouvait guère se former que sur le Rhin.

    Déterminé à reprendre l’offensive, Clairfait mit promptement en mouvement son armée. Dans la nuit du 10 au 11 octobre, les Autrichiens passèrent le Mayn à Seligenstadt, et les troupes légères se portèrent le lendemain sur la Nidda, tandis que les colonnes s’avançaient sur Wetzlar, afin d’envelopper l’armée française. Alors Jourdan craignant de s’engager avec des chances défavorables, vit qu’il n’avait d’autre parti à prendre que celui d’une prompte retraite.

    Les ordres furent aussitôt donnés pour que l’armée se mît en mouvement, et levât ce blocus de Mayence sur la rive droite, commencé avec tant d’enthousiasme, et que devaient suivre de si tristes événements. Cette retraite que la force des choses, la perfidie de Pichegru et la criminelle apathie du comité de salut public ordonnaient impérieusement, quand avec plus d’ensemble dans les opérations des deux armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse, et surtout une assistance plus puissante de la part du gouvernement, on eût pu se promettre des succès éclatants ; cette retraite, disons-nous, se fit dans le meilleur ordre possible, et doit faire encore aujourd’hui le plus grand honneur au général Jourdan qui la dirigea.

    Tandis que le centre de l’armée se repliait sur le Rhin, que l’aile gauche rétrogradait sur Dusseldorf, l’aile droite, commandée par Kléber, repassait le Rhin par le pont de Neuwied, et se fortifiait sur la rive gauche. Les Autrichiens n’osèrent troubler que faiblement cette retraite d’une armée qu’ils craignaient encore, même dans ses revers. Leurs tirailleurs eurent, il est vrai, quelques engagements avec l’arrière-garde française ; mais ces engagements furent presque toujours sans résultats, et ne portèrent aucun empêchement au grand mouvement de l’armée. La retraite de l’aile gauche par le pont de Neuwied faillit seulement être troublée par un accident provenant de l’inadvertance d’un officier français, et non par l’intervention des Autrichiens.

    Le général Kléber, qui commandait cette aile, avait donné au général Marceau, commandant l’arrière-garde, l’ordre de faire mettre le feu à tous les bateaux qui étaient sur la Sieg, au moment où il jugerait que le gros du corps d’armée aurait passé le pont de Neuwied. Le capitaine du génie Souhait, que Marceau chargea de l’exécution de cet ordre, calcula mal les instants, et se hâta trop d’effectuer sa commission. Les bateaux en feu, entraînés dans le Rhin par le courant de la rivière, arrivent au moment où les premières colonnes françaises allaient passer le pont, et l’embrasent. L’armée, poursuivie par les Autrichiens, se trouvait ainsi acculée au Rhin, sans moyens de passage. Cette position était embarrassante.

    A la vue du danger que courent les Français, Marceau, désespéré d’un événement qu’il se reproche, veut se punir de ce qu’il appelle son crime, porte ses pistolets sur son front. Il allait se brûler la cervelle, lorsque son aide-de-camp et ami Maugars se saisit de l’aime fatale, et conserve ainsi à l’armée l’un de ses plus chers et plus braves officiers.

    Cependant le danger était pressant : les Autrichiens, arrivés sur les bords de la Sieg, se préparaient à la traverser sur les derrières des Français. Kléber alors fait appeler le chef des pontonniers, et lui demande combien il lui faut de temps pour jeter un nouveau pont. « Vingt-quatre heures, répond le pontonnier. – Je vous en donne trente, réplique l’intrépide général, et vous m’en répondez sur votre tête ».

    Déjà l’arrière-garde faisait face aux Autrichiens ; déjà l’artillerie, disposée sur les bords de la Sieg, foudroyait leurs colonnes, et s’opposait vigoureusement à leur passage. Le jour et la nuit s’écoulent dans une vive et continuelle canonnade. Au bout des trente heures accordées par Kléber, le pont de Neuwied était réparé. Les Français passent le fleuve sans obstacles, et le vaillant général met le dernier le pied sur ce pont qui vient de s’élever comme par miracle.

    Jourdan désirait beaucoup qu’on pût garder la tête du pont de Neuwied ; mais les travaux n’étant pas assez avancés pour qu’on se défendît avec avantage, Kléber la fit évacuer. Il conserva seulement l’île de Neuwied, dans laquelle les Français avaient établi plusieurs batteries formidables. Le général en chef fit en outre mettre Dusseldorf en état de défense et couvrir cette place par un camp retranché ; il en fut même construit un second dans l’anse de Hamm, dont les deux ailes étaient appuyées au Rhin et protégeaient le pont de bateaux.

    Cependant Clairfait, voyant qu’il serait inutile de suivre Jourdan sur Neuwied et sur Dusseldorf, où il avait une retraite assurée, jugea assez habilement qu’il pouvait profiter de l’avantage que lui donnait l’excellente place de Mayence pour déboucher sur la rive gauche du Rhin, et forcer l’armée française à évacuer entièrement la rive droite pour venir défendre son propre territoire.

    Le général autrichien laissa un tiers de ses forces en observation sur la Sieg, et revint avec le gros de son armée le 27 octobre à Flersheim. Dans la nuit du 28 au 29, il arriva à Mayence et attaqua le 29 au matin la division du général Schall, qui gardait les approches des fameuses lignes.

    Ces lignes étaient toujours occupées par les divisions de Rhin-et-Moselle aux ordres du général Pichegru ; soit en effet trahison, soit ignorance, ce général n’avait paru faire aucune attention à la retraite du général Jourdan. Il semblait jouir de la plus grande sécurité, et avait réussi à l’inspirer à ses soldats, toujours pleins de confiance en lui, quand déjà les dangers les environnaient de toutes parts.

    En effet, la retraite de l’armée de Sambre ôtait à celle de Rhin-et-Moselle son principal appui, et la mettait entièrement à découvert. Vainement, elle se croyait en sûreté dans ses camps retranchés et dans les lignes élevées depuis un an et avec des peines incroyables sur la rive gauche du Rhin. L’armée autrichienne pouvait l’attaquer, la repousser, la détruire, depuis que, supérieure en nombre par la retraite de Jourdan, elle n’avait plus à craindre d’être troublée dans ses opérations. Une déroute épouvantable allait apprendre aux Français le péril d’une trop grande sécurité.

    Clairfait, en s’approchant de Mayence, avait compris que le succès de son entreprise dépendait de celui des premières attaques, et qu’en cachant parfaitement ses dispositions préalables, et en débouchant vivement, il surprendrait des troupes habituées depuis longtemps à rester paisibles dans leurs retranchements. La nuit fut orageuse et favorable aux assaillants.

    Le 29 octobre, à six heures du matin, le corps de réserve des Autrichiens passa le Rhin sur deux fortes colonnes, l’une au-dessous de Mayence, pour tourner les batteries des postes de circonvallation à Monbach ; l’autre au-dessus de Mayence, vers la chaussée de Manheim, pour en couper la retraite. La garnison sortit de la place sur trois colonnes, dont l’une se dirigea sur les retranchements français, vers le village de Hechtsheim, l’autre sur le centre des lignes, et la troisième droit à Monbach.

    Le secret de la marche des Autrichiens avait été si bien gardé, que les Français n’en furent instruits qu’en voyant leurs bataillons se déployer majestueusement entre la ville et les retranchements.

    Le général Schall, attaqué le premier, écrivit vainement à Pichegru, pour l’instruire de la position de l’armée. Sa dépêche resta sans réponse ; et, ne recevant point d’ordre, Schall fit lui-même les dispositions qu’il jugea nécessaires.

    Mais les Français avaient été tellement surpris, que tous ses efforts furent superflus. En un moment la première ligne, défendue par les soldats de sa division, fut forcée, et se mit à fuir en désordre sur la seconde. Cette seconde ligne voulut se défendre. L’engagement resta même assez vif jusqu’à ce que les Français, apercevant la colonne autrichienne qui avait passé le Rhin au-dessous de Mayence, et qui s’avançait pour les tourner, s’effrayèrent et se retirèrent vers la redoute la plus proche de leur droite ; mais elle-même était déjà forcée.

    Alors la confusion se mit dans les troupes françaises ; elles se jetèrent en désordre dans le bois de Monbach, où, ralliées, elles tentèrent encore un moment de faire résistance.

    Cependant la colonne autrichienne de gauche avait attaqué la droite des lignes : la défense y fut d’abord opiniâtre, et le combat sanglant. Mais, de même qu’à Monbach, la colonne qui avait passé le Rhin au-dessus de Mayence arrivant pour tourner les redoutes, et une flottille de sept chaloupes, conduite par le major anglais Williams, ayant remonté le Rhin et débarqué un corps de mille Autrichiens à dos des Français, ces mouvements décidèrent la débandade.

    Les soldats, les généraux, la cavalerie, l’infanterie, fuyaient pêle-mêle et sans ordre, n’ayant tous qu’un seul but, celui d’échapper à une destruction complète. Quatorze escadrons ennemis furent détachés par Clairfait sur cette masse de fuyards et en firent un grand carnage.

    On dit que dans cette circonstance un seul homme, le jeune capitaine Marmont, sut garder le sang-froid nécessaire à tout militaire dans une déroute. Intrépide à la tête de sa compagnie, il tint ferme contre les escadrons ennemis, et ne céda que lorsque, menacé d’être enveloppé, il fut obligé de suivre le torrent et de partager une fuite dont les Fiançais républicains avaient Allemagne, jusques ici donné bien peu d’exemples.

    L’armée du Rhin perdit dans cette déroute soixante canons et plus de trois mille hommes; les Autrichiens en eurent quinze cents hors de combat.

    Ainsi, par la faute d’un seul homme, la France perdait, pour ainsi dire, en un moment, le but des efforts de toute une année. Et l’armée du Rhin, cette armée dont une partie des troupes avait conquis la Hollande, voyait tout-à-coup flétrir ses lauriers par ce même général qui lui avait donné une si grande illustration.

    En effet si Pichegru, au lieu d’entreprendre des projets au-dessus de ses forces, eût agi franchement durant cette fatale campagne de 1795, des triomphes éclatants recommanderaient aujourd’hui son nom à la postérité, au lieu que les défaites essuyées par son armée retombant tout entières sur lui, obscurciront sa gloire dans les siècles à venir.

    En refusant de porter sur la rive droite du Rhin des forces plus considérables, il compromit essentiellement la position de l’armée de Sambre-et-Meuse. Il fut cause que les deux armées de Wurmser purent opérer leur jonction, agir de concert contre le général Jourdan, et le forcer à faire cette retraite qui ôtait à la France tout espoir de succès pendant le reste de la campagne.

    Il nous semble que rien ne démontre mieux les dangers d’une trahison que cette fin mémorable d’une campagne qui avait eu les plus beaux commencements. Pichegru, en paraissant travailler dans l’intérêt des puissances ennemies, espérait sans doute que, son armée du moins serait épargnée. Mais les traîtres ont- ils donc en effet le droit d’inspirer quelque confiance ?

    Du moment où l’Autriche se vit en mesure d’obtenir par elle-même les résultats que le général Pichegru lui faisait lentement espérer, on devait s’attendre qu’elle oublierait ses promesses, et ne se ferait point de scrupule de battre et d’exterminer l’armée d’un général qui pouvait trahir ses complices comme il trahissait son pays.

    La conduite de Pichegru dans cette circonstance nous paraît d’autant plus blâmable, que le désir de changer le gouvernement de sa patrie, ne fut pas le seul qui l’ait fait agir. La jalousie qu’il portait à Jourdan se joignait, d’une manière trop visible, à l’amour que lui inspiraient les Bourbons pour que les royalistes mêmes puissent lui savoir gré de ses efforts.

    Elle est prouvée cette jalousie, par son entêtement à ne point seconder les opérations de l’armée de Sambre-et-Meuse au-delà du Rhin. Et des historiens dignes de foi l’accusent même d’avoir lâchement découvert à Clairfait les postes faibles de l’armée de Jourdan, et de lui avoir indiqué ce plan d’attaque, qui contraignit en effet le général de l’armée de Sambre-et-Meuse d’abandonner ses conquêtes pour se retirer sur le Rhin.

    Cependant, quel fruit Pichegru a-t-il retiré d’une conduite aussi contraire aux lois de l’honneur ? Jourdan, en faisant une retraite honorable devant un ennemi supérieur en nombre, n’a point cessé de mériter la reconnaissance de la patrie. Pichegru, au contraire, battu en ligne, s’est vu réduit à faire devant l’ennemi une retraite honteuse qui le fût devenue davantage encore, s’il ne l’eût point assurée par de nouvelles concessions aussi déshonorantes que les premières.

    Nous n’avons pas cru devoir garder le silence sur ces traits flétrissants de la vie d’un général qui pouvait agir plus dignement pour l’exécution du noble projet qu’il avait osé concevoir ; l’impartialité que nous professons nous le commandait. Qu’espérait-il donc celui qui, pour servir la cause de la royauté, livrait ainsi les soldats de la patrie au fer de l’étranger ?

    Il nous semble, et nous ne craignons pas d’être démentis par une bouche auguste, que pour servir le roi honorablement, il convenait de le faire proclamer à la tête de l’armée française. Si les circonstances rendaient ce grand projet impraticable, alors il fallait encore dissimuler, et se dessaisir plutôt du commandement des troupes, que de devenir pour elles une cause de désastres et de revers aussi funestes.

     

     

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