• 6 novembre 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     Le 28 octobre 1839 - L’expédition des Biban dans EPHEMERIDE MILITAIRE expedition-des-biban.jpg--150x150

     

    L’expédition des Biban

    D’après « L’Algérie française » – Arsène Berteuil – 1856

     

    L’année 1839 ne fut marquée par aucun événement sérieux dans la province d’Alger.

    Les tribus du territoire d’Oran, pressurées par les exactions de l’émir, qui voulait en accaparer toutes les ressources pour les tourner contre nous, s’agitaient avec inquiétude sous le joug de fer qu’il leur faisait subir.

    Les populations voisines de Constantine où son nom n’excitait aucun enthousiasme, chancelaient entre deux déterminations. Les besoins de la paix ne les dominaient pas moins que la présence de nos troupes, et, lorsque les émissaires de l’émir venaient essayer de les soulever, ces tentatives avaient peu de portée. Une paternelle administration pouvait donc, en protégeant efficacement nos alliés, amener à nous, par un heureux contraste, les tribus qui avaient connu le pouvoir de nos armes et qui n’étaient retombées que par nos fautes sous l’ambitieuse autorité d’Abd-el-Kader.

    Au mois de février, le brick français l’Indépendant ayant fait naufrage sur la côte de Djidjeli, les Kabaïles des montagnes capturèrent l’équipage.

    A la nouvelle de ce sinistre, le maréchal Valée résolut de s’emparer de cette ville. Le 13 mai, un bataillon de la légion étrangère, cinquante sapeurs du génie et quatre pièces d’artillerie, détachés de Philippeville, débarquèrent à Djidjeli sans rencontrer de résistance. Les habitants avaient fui à notre approche, et la petite garnison put improviser à la hâte des fortifications suffisantes pour se mettre à l’abri d’un coup de main.

    Une seconde colonne, dirigée par la voie de terre pour assurer le succès de cette petite expédition, fut détournée de son but par la nécessité de porter un secours immédiat à notre khalifa de la Medjanah qui venait d’être attaqué par un parti de l’émir. Le résultat de cette operation fut l’occupation définitive de Djimmilah.

    Le général Galbois, agissant sur tous les points avec une infatigable activité, déjoua les projets d’Abd-el-Kader, qui s’était proposé de marcher sur Bougie, et qui se retira, découragé, du côté de Médéah.

    Mais de là ses partisans ne cessaient de parcourir le pays. Dans la province d’Oran, ils empêchaient les Arabes d’approvisionner nos marchés. Dans celle de Constantine, ils négociaient la soumission de Ferhat-ben-Saïd, le cheik-el-arab qui nous avait juré fidélité. Enfin toutes ces intrigues prenaient un caractère d’hostilité plus manifeste par les prétextes incessants qu’alléguait l’émir pour retarder le payement des contributions en nature qui lui étaient imposées. Tous ces sujets de mécontentement présageaient le prochain réveil de la guerre sainte. Le maréchal Valée comprit l’urgence de se tenir prêt à tout événement. Son premier soin devait être d’assurer une communication par terre entre les provinces d’Alger et de Constantine. La reconnaissance du défilé des Biban fut définitivement ordonnée.

    L’arrivée de monseigneur le duc d’Orléans fit hâter les préparatifs de cette entreprise, bien digne de séduire la brillante imagination du jeune prince. En acceptant le commandement d’une division sous les ordres du maréchal Valée, il venait prouver encore une fois qu’après avoir pris part à nos combats, il voulait aussi s’associer aux travaux utiles de l’armée, et que les maladies, si nombreuses cette année, ne l’éloignaient pas plus des rangs que les périls de la guerre. Après avoir visité Constantine, il se rendit, le 16 octobre, avec le gouverneur à Djimmilah, où se trouvaient réunies les troupes qui devaient marcher sous ses ordres, tandis que le général Galbois se portait à Sétif.

    Le 25 octobre, à 8 heures du matin, les divisions d’Orléans et Galbois se mirent en marche dans la direction d’Aïn-Turk et vinrent camper sur les bords de l’Oued-Bou-Sellam, près de l’endroit où il pénètre entre les montagnes de Summah et d’Annini pour former le principal affluent de la rivière de Bougie.

    Le bruit se répandit qu’on marcherait le lendemain sur Zamorah, petite ville occupée par les Turcs, que nous devions rallier à notre cause, pour avancer ensuite sur Bougie. Le 26, à six heures du matin, on quitta le bivouac d’Oued-Bou-Sellam, encore éclairé par les dernières lueurs de la lune, et, après deux heures de route, un murmure joyeux s’éleva dans la colonne. Quelques soldats, qui avaient déjà parcouru en reconnaissance le chemin de Zamorah, s’étaient aperçus qu’on s’en écartait pour appuyer vers le sud.

    L’imagination de chacun s’exalte, et le nom mystérieux des Portes de Fer est dans toutes les bouches. Plus de fatigues pour ces braves Français qui ont si vivement l’intelligence des grandes choses ! Et les esprits les plus réfléchis, ceux qui jugent la témérité de l’entreprise, les obstacles qui la menacent, la faiblesse de la colonne destinée à l’accomplir, la saison pluvieuse qui peut la rendre impossible et les dangers de la retraite, personne ne peut se soustraire à l’exaltation qui s’est emparée du corps d’armée. Chacun cherche à y trouver un heureux présage.

    Il devenait important d’assurer, par la rapidité de nos manœuvres, la garantie du secret, qui pouvait seul favoriser l’accomplissement d’un si audacieux projet.

    Le prince royal, dont les soins actifs avaient tout prévu pour alléger sa division, après l’avoir fait reposer à Sidi-M’Barek, la conduisit jusqu’au camp de Bou-Areridj, en vue du fort de la Medjanah, à près de dix lieues du camp de l’Oued-bou-Sellam. La division Galbois suivait de près ce mouvement. En renonçant au crochet de Zamorah, on gagnait déjà une journée de distance, et c’était peut-être le succès !

    El Mokrani, notre khalife de la Medjanah, vernit de parcourir toutes les tribus soumises à son administration. Son autorité n’était contestée sur aucun point, elle était aussi reconnue à Zamorah.

    Le maréchal Valée, instruit de ce résultat, prescrivit au général Galbois de prendre à la solde de la France, les Turcs et les Koulouglis qui habitent cette ville, et de leur donner une organisation régulière, en les mettant provisoirement à la disposition d’El-Mokrani. Notre manœuvre permettait aux populations de la Medjanah, que la présence d’un agent d’Abd-el-Kader dans la province de Constantine avait fait fuir, de rentrer dans leurs douars.

    Des ordres furent donnés pour que le fort de la Medjanah, ou plutôt de Bou-Areridj, fût réparé et confié à la garde de cinquante Turcs. Le plan de ce fort fut levé. Il est construit avec des matériaux romains, et repose sur des roches calcaires à fossiles, qui représentent ici le terrain néocomien ou crétacé inférieur.

    Le 27, à six heures du matin, les deux divisions se mirent en marche à travers une plaine mamelonnée que voilaient d’épais brouillards. Sur un avis parvenu au maréchal, qu’Omar, lieutenant d’Abd-el-Kader, cherchait à gagner les Portes de Fer, la cavalerie de la seconde division fut détachée contre lui, mais ne put le rejoindre. Car il abandonna son camp à l’approche du lieutenant-colonel Miltgen, qui commandait nos cavaliers, et l’on sut depuis que, n’osant se risquer dans les gorges du Biban, il avait gagné à marches forcées la limite du désert. La colonne fit halte sur un des plateaux de Djebel-Dahr-el-Hamar, où se termine la plaine et où quelques sources jaillissent des plis de la montagne.

    De l’un de ces sommets, l’on commence à voir s’échelonner les chaînes imposantes et les vallées multipliées au milieu desquelles l’armée devait aller chercher les Portes de Fer. Un vieux spahi qui, dix ans auparavant, s’était rendu d’Alger à Constantine, et qui marchait en tête de la colonne, chercha même à faire distinguer deux mamelons lointains, entre lesquels, disait-il, était le passage tant désiré. Il fallait tâcher de gagner le plus de terrain possible.

    Le prince royal forma une avant-garde, qu’il composa du 2e léger, avec deux obusiers, et de cent cinquante chasseurs et spahis. Puis, laissant le reste de la division sous le commandement du colonel Guebwiller, il poussa en avant.

    Mais bientôt, après avoir descendu le versant du Dahr-el-Hamar et traversé une petite plaine, la colonne dut rencontrer des contre-forts sur les crêtes desquels il était fort pénible de cheminer. Le pays avait d’ailleurs entièrement changé de physionomie. Au lieu de terrains nus et mamelonnés que nous parcourions depuis tant de jours, se déroulait une vallée plantureuse entre des montagnes couvertes de pins, de mélèzes, d’oliviers, de genévriers de plus de cinquante pieds de haut, qui rappelaient les sites pittoresques des Alpes et des Pyrénées. En avant, et sur le flanc de notre ligne de direction, s’étendaient quatre grands villages kabaïles, dont les maisons, bâties en pierre et couvertes en tuiles, offraient l’aspect des bastides de Provence.

    Dans les plis de terrain, des bouquets d’oliviers, de citronniers, d’orangers, annonçaient une culture perfectionnée. Sur les plateaux inférieurs, paissaient d’immenses troupeaux, et pas un coup de fusil ne vint signaler la moindre inquiétude de la part des nombreux habitants de cette riche vallée, qui sont les Beni-bou-Ketheun et les Beni-Abbes.

    Après avoir quitté les grés ferrugineux du Dahr-el-Hamar, l’armée descendit le Cheragrag, pour atteindre le lit de l’Oued-bou-Ketheun, qu’il faut suivre pour arriver aux Portes de Fer.

    Les difficultés de ce passage sont inouïes. Le chemin, dont la largeur n’est que de quelques pieds, est entouré de ravins profonds. L’avant garde arriva à six heures au plateau de Sidi-Hasdan, situé près de la rivière. Il était impossible d’aller plus loin, et toutes les dispositions furent prises pour y camper.

    A dix heures du soir seulement, l’arrière-garde s’y trouva rendue, après d’extrêmes fatigues, mais sans avoir éprouvé de pertes. Un trajet de plus de vingt lieues se trouvait franchi en deux marches depuis le camp de l’Oued-bou-Sellam, et notre aventureuse expédition touchait presque au Biban. Des feux brillants de mélèzes s’élançaient de tous les points de nos bivouacs, et le chant des soldats se mêlait à leur pétillement.

    Jamais les Turcs n’avaient osé s’arrêter sur ce point. La voie romaine de Carthage à Césarée, qui laisse en dehors les Portes de Fer, se perdait au loin vers la gauche, et toute trace de construction romaine avait disparu à peu de distance de Bordj-Medjanah, malgré la proximité du confluent de l’Oued-bou-Ketheun et l’Oued-Maleh, dont les flots réunis ont creusé les Portes de Fer. On manquait d’eau, car ces rivières coulent sur des marnes bleues qui produisent une grande quantité d’efflorescences de sulfate de magnésie, dont elles sont imprégnées au point d’en être amères. Cette privation, courageusement supportée, fut toutefois compensée par l’empressement des Beni-bou-Ketheun et des Beni-Abbes, accourus en foule au camp français chargés de lait, de raisins, d’orge et de paille, qu’on leur paya généreusement. Leurs cheiks, surnommés les gardiens des Portes de Fer, et qui s’offrirent pour guider la colonne, reconnaissaient l’autorité d’El-Mokrani, notre khalifa, dont la famille est des plus anciennes et des plus vénérées dans ce pays.

    Ils reçurent des mains du prince royal leurs burnous d’investiture, en promettant d’être les fidèles alliés des Français.

    Le lendemain 28 était le jour fixé pour la séparation des divisions d’Orléans et Galbois. Cette dernière allait rentrer dans la Medjanah pour continuer à occuper la province de Constantine, rallier les Turcs de Zamorah, et terminer les travaux nécessaires à l’occupation définitive de Sétif. Dès le matin, les officiers de tous les corps vinrent successivement prendre congé du prince royal. On voyait chez tous ces braves une profonde douleur de ne pas continuer à marcher en avant. Mais leur tâche était grande et belle aussi dans la vaste province qu’ils devaient maintenir sous l’autorité française.

    Il avait plu le matin, et ce ne fut qu’à dix heures et demie que la division d’Orléans put se mettre en marche. Elle comptait deux mille cinq cent trente et un fantassins des 2e et 17e légers et du 23e de ligne, quatre cent trente-huit chasseurs à cheval et spahis, cent cinquante-six artilleurs avec quatre obusiers de montagne approvisionnés à soixante coups, avec une réserve de soixante-dix mille cartouches d’infanterie, et enfin quatre-vingt-sept hommes du génie. L’infanterie portait six jours de vivre. Un parc de huit cents bêtes de somme, chargées de sept jours de vivres, et un troupeau destiné à fournir h viande, complétaient les équipages du convoi.

    Elle cheminait depuis une heure, tantôt dans le lit de l’Oued-bou-Ketheun, tantôt sur l’une ou l’autre de ses rives, ayant en tête les deux cheiks arabes pour guides, lorsque la vallée, assez large jusque-là, se rétrécit tout à coup, en plongeant au pied d’immenses murailles de granit, dont les crêtes, pressées les unes contre les autres, découpaient sur l’horizon leurs silhouettes fantastiques. Il fallut gravir un âpre sentier sur la rive gauche du torrent, et après des montées et des descentes pénibles, où les sapeurs durent travailler avec effort pour ouvrir un passage aux mulets, la colonne se trouva encaissée au milieu de cette gigantesque formation de roches escarpées qu’elle avait admirées devant elle quelques pas auparavant.

    Ces masses calcaires, de huit à neuf cents pieds de hauteur, toutes orientées de l’est 10 degrés nord à l’ouest 10 degrés sud, se succèdent, séparées par des intervalles de quarante à cent pieds, qu’occupaient des parties marneuses détruites par le temps, et vont s’appuyer à des sommets qu’elles brisent en ressauts infranchissables, et qu’il serait presque impossible de couronner régulièrement.

    Une dernière descente, presque à pic, conduisit au milieu du site le plus sauvage, où, après avoir marché pendant près de dix minutes à travers des rochers dont le surplomb s’exhausse de plus en plus, et après avoir tourné à droite, à angle droit, dans le torrent, l’avant-garde arriva dans une espèce d’entonnoir, où il eût été facile de la fusiller à bout portant du haut’de ces espèces de remparts, sans qu’il fût possible de riposter.

    Là se trouve la première Porte, tranchée large de huit pieds, pratiquée perpendiculairement dans une de ces grandes murailles, rouges dans le haut et grises dans le bas. Des ruelles latérales, formées par la destruction des parties marneuses, se succèdent jusqu’à la seconde Porte, où un mulet chargé peut à peine passer. La troisième est à quinze pas plus loin, en tournant à droite. La quatrième Porte, plus large que les autres, est à cinquante pas de la troisième. Puis le défilé, toujours étroit, s’élargit un peu et ne dure guère plus de trois cents pas. C’est du haut en bas de murailles calcaires que les eaux ont péniblement franchi ces déchirements étroits, auxquels leur aspect extraordinaire, et dont aucune description ne peut donner l’idée, a si justement mérité le nom de Portes de Fer.

    C’est là que s’est précipitée notre avant-garde, ayant à sa tête le prince royal et le maréchal Valée, aux sons des musiques militaires, et aux cris de joie des soldats qui saluaient ces roches sauvages. Au sortir de ce sombre défilé, un radieux soleil éclairait une gracieuse vallée, et bientôt chaque soldat gagna la grande halte à peu de distance de là, portant à la main une palme arrachée aux troncs des vieux palmiers du Biban.

    Le prince royal avait ordonné à l’avant-garde de s’élancer à travers le défilé, et d’occuper immédiatement les crêtes de sortie. Trois compagnies d’élite en devaient faire autant, à droite et à gauche, pendant tout le passage du reste de la division et du convoi. Ces dispositions, qui furent couronnées d’un plein succès, mettaient à même de déjouer une attaque.

    Mais quatre coups de fusil, tirés au loin par des maraudeurs, et qui n’atteignirent personne, vinrent seuls protester contre le passage miraculeux que venait d’opérer notre colonne, et pour lequel il ne fallut pas moins de trois heures et demie.

    Une nouvelle halte eut lieu sous un ciel étincelant : nos baïonnettes couvraient les hauteurs voisines. Un orage, éclatant au loin à notre droite, mêlait ses éclairs aux bruyants accords de notre musique militaire. Officiers et soldats se livraient à leur enthousiasme, sentant que l’on venait d’accomplir la partie la plus difficile de notre belle entreprise, que la moindre crue d’eau, qui ne s’élève pas à moins de trente pieds entre les Portes, eût rendue désastreuse.

    A quatre heures, la colonne se remit en marche, et suivit dans une large vallée le cours de l’Oued-bou-Ketheun, ou l’Oued-Biban (nom que prend ce torrent après avoir franchi les Portes). Mais, retardée par un violent orage, elle ne put atteindre le même soir Beni-Mansour, et dut bivouaquer à deux lieues des Biban, sur les bords de la rivière, au lieu nommé El-ma-Kalou. La rivière, qui prend alors le nom d’Oued-Maleh, est encore salée, et nous trouvâmes cruellement juste le dicton arabe, qui appelle chemin de la soif celui que nous venions de parcourir.

    Le lendemain 29, le temps était éclairci, et après avoir traversé une forêt, l’avant-garde de la colonne expéditionnaire couronna un mamelon devant lequel se déployaient deux magnifiques vallées dominées par le mont Djerjerah, et qui, se réunissant en une seule au confluent de l’Oued-beni-Mansour et de l’Oued-Maleh, vont se diriger vers Bougie. On voyait en face, et à peu de distance, six grands villages bien construits, entourés de jardins et pittoresquement groupés sur les pointes des dernières hauteurs. Au loin, à gauche, apparaissait, sur le revers opposé, une ville à laquelle deux minarets donnaient un caractère d’importance et d’étendue.

    La vallée, couverte d’oliviers et régulièrement cultivée, annonçait l’industrie et la richesse des populations au milieu desquelles nous nous trouvions. Les habitants nombreux des villages étaient par groupes devant leurs maisons, évidemment surpris de l’arrivée d’une colonne française dont ils ne soupçonnaient pas l’approche, et dont l’orage de la veille leur avait dérobé toute connaissance.

    Un mouvement rapide de notre cavalerie ne leur permit pas de songer à la fuite. Les chefs vinrent offrir leur soumission. Menace leur fut faite de tout détruire chez eux si un seul coup de fusil était tiré sur la colonne, et notre armée défila entre deux villages, nos soldats achetant les denrées que venaient leur offrir les Arabes, mais sans commettre un seul acte de violence ni d’indiscipline.

    L’aspect de ces villages, qui annonçait une population laborieuse, de nombreux pressoirs, ainsi que l’examen des innombrables oliviers de la vallée, font croire que c’est surtout chez les Beni-Mansour que se fabrique l’huile apportée sur les marchés d’Alger.

    Une grande halte faite sur l’Oued-Hakal permit enfin de faire boire nos chevaux, qui depuis cinquante-deux heures n’avaient pas trouvé d’eau. Une heure après, la colonne, après avoir rendu guéable la rivière, dont le lit, formé d’alluvions, est très large et présente dans ses cailloux roulés les plus belles variétés de grès, de marbres et de poudingues, se remit en marche par la rive gauche, dans la direction d’Hamza, qu’il devenait impossible, comme on l’aurait désiré, d’atteindre le jour même.

    Des courriers d’Abd-el-Kader, que notre avant-garde fit prisonniers, apprirent que le camp d’Ahmed-ben-Salem, bey de Sébaou, khalifa de l’émir, était établi sur le revers des montagnes de la rive droite, vers le pays d’Aoun-Nougha. On saisit sur ces courriers des lettres d’Abd-el-Kader destinées aux gens de Djidjeli, et qui prêchaient un soulèvement général contre nous : elles étaient datées de Maskara, 17 octobre. L’avant-garde hâta sa marche pour prendre position avant la nuit.

    L’armée franchit l’Oued-Redjillah (même cours d’eau que l’Oued Hamza), et le camp fut établi, à six heures du soir, sur la rive droite de ce torrent.

    La colonne avait suivi, depuis Sétif, la grande voie qui conduit de Constantine à Médéah par les plaines élevées de la Medjanah et de l’Oued-beni-Mansour. Pour se rapprocher d’Alger et franchir la première chaîne de l’Atlas, elle devait tourner au nord et à hauteur du fort de Hamza, pour se porter ensuite de la vallée de l’Oued-Hamza dans celle de l’Oued-beni-Djaad, cours d’eau qui, réuni à l’Oued-Zeitoun, forme la rivière de l’Isser.

    Dans le cas où le khalifa Ben-Salem aurait eu des intentions hostiles contre notre colonne, il devait avoir pour but de s’établir sur le plateau du fort de Hamza, pour appuyer sa droite aux tribus soumises à Abd-el-Kader et barrer la route d’Alger. Pour prévenir cette manœuvre, le maréchal Valée chargea le duc d’Orléans de réunir les compagnies d’élite de sa division, toute la cavalerie et deux obusiers de montagne, de partir de Kef-Redjillah, le 30, une heure avant le jour, et de se porter rapidement sur Hamza. Il se réservait de conduire lui-même le reste de la colonne, de manière à se trouver en mesure de soutenir Son Altesse Royale si le combat s’engageait.

    Au moment où la tête de colonne de monseigneur le duc d’Orléans débouchait dans la vallée de Hamza, Ahmed-ben-Salem, après avoir passé l’Oued-Nouyah (nom que porte dans cette partie de son cours l’Oued-beni-Mansour), se prolongeait sur la crête opposée à celle que suivait la troupe française. Le prince royal, après avoir fait occuper fortement par son infanterie les hauteurs qui dominent l’Oued-Hamza, lança sa cavalerie dans la vallée. Les chasseurs et les spahis, conduits par le colonel Miltzen, gravirent rapidement la berge sur la crête de laquelle paraissaient les cavaliers de Ben-Salem. Ceux-ci ne tardèrent pas à se replier, sans tirer un coup de fusil, et le khalifa, dont on apercevait les drapeaux, averti par ses éclaireurs que le prince royal se dirigeait sur Alger, donna l’ordre à sa cavalerie de se retirer, et se porta vers l’ouest, du côté de Médéah, renonçant au projet qu’il avait sans doute formé de défendre la position de Hamza.

    Dès que notre cavalerie eut couronné les hauteurs que les Arabes abandonnaient, le prince royal, qui s’y était porté de sa personne, fit donner l’ordre à son infanterie de remonter la vallée et d’occuper Hamza. L’avant-garde ne tarda pas à s’établir autour de ce fort, qu’elle trouva complètement abandonné.

    A midi, le maréchal Valée arriva avec le reste de la division. A deux heures, la colonne se remit en marche vers le nord, en contournant l’extrémité occidentale du mont Djerdjerah, pour descendre dans le bassin de Tisser. La route ne tarda pas à devenir difficile. Le camp s’établit au bas du défilé, sur un plateau assez dominé, et qu’il fallut faire garder par de nombreux postes avancés. On arrivait alors sur le territoire de la tribu des Beni-Djaad, placée sous l’autorité d’Abd-el-Kader, et l’ordre fut donné de resserrer le plus possible la marche de la colonne pour la journée du lendemain.

    Le 31 octobre, l’armée reprit son mouvement à six heures du matin. Elle eut d’abord à franchir le difficile défilé de Dahr-el-Abagal. Les habitants des nombreux douars qui garnissent ces crêtes, la regardaient passer sans annoncer d’intentions hostiles, lorsque, à dix heures, au moment où notre arrière-garde descendait les derniers contre-forts du défilé, quelques cavaliers parurent sur les crêtes et des coups de fusil furent tirés sur nous.

    Le prince royal, qui se porta rapidement à l’arrière-garde, reconnut bientôt qu’une faible partie de la population y prenait part, et, après avoir fait répondre par quelques coups de feu pour venger le sang français qui venait de couler, il ordonna à la colonne de continuer sa route.

    La division fit halte à Ouldja-Daly-Balta, près d’une rivière qui prend le nom du lieu et qui est un des affluents de Tisser. Des cavaliers arabes en assez grand nombre ne tardèrent pas à se montrer sur nos derrières et sur les crêtes à droite du plateau où notre colonne était arrêtée.

    Des coups de fusil commençaient à partir de ces divers groupes, au milieu desquels se glissaient des Arabes à pied. On reconnaissait les burnous écarlates des cavaliers du bey de Sebaou, et il devenait évident que l’on ne pouvait éviter une affaire et conserver jusqu’au bout à l’expédition son caractère entièrement pacifique. Le maréchal se chargea d’emmener le convoi avec les 17e et 23e régiments.

    Un ravin profond et boisé traversait le plateau que nous occupions. Le prince royal le fit franchir par le 2e léger et garnit les crêtes de tirailleurs. Trois compagnies d’extrême arriére-garde furent cachées dans le ravin pour marcher de front à l’ennemi, et les quatre-vingts chevaux du colonel Miltzen furent divisés en trois pelotons, dont deux pour tourner les Arabes par la droite et par la gauche, et le troisième pour courir sus aux traînards.

    A un signal donné par le prince lui-même, qui ne cessa de se montrer au milieu de nos tirailleurs avec son képi, le seul qui fût découvert de tous ceux de l’armée, et dont la couleur éclatante était un point de mire, ainsi que sa selle rouge et sa plaque de la Légion d’honneur, le mouvement s’exécuta avec un élan et une précision admirables. Les Arabes furent culbutés des crêtes qu’ils occupaient par la charge de notre cavalerie, et les compagnies embusquées les atteignirent au pas de course et en tuèrent plusieurs à bout portant. Nous n’eûmes à regretter qu’un chasseur tué et quelques blessés. Cette poussée vigoureuse suffit pour ralentir l’audace des ennemis. Pendant près de deux heures encore, ils continuèrent à suivre nos lignes de tirailleurs, échangeant quelques coups de fusil avec eux et couronnant chaque position à mesure que nous la quittions.

    Vers les quatre heures, le prince royal, voulant leur apprendre que nous avions fait passer du canon aux Portes de Fer, fit avancer un obusier qui envoya avec beaucoup de justesse deux obus au milieu des groupes les plus nombreux. Cette démonstration acheva de décourager les Arabes, et nos chasseurs ne furent plus inquiétés dans la retraite en échelons qu’ils furent chargés de faire pour clore la journée.

    L’armée arriva, le soir, sur l’Oued-ben-Hini, l’un des principaux affluents de l’Isser, et campa sur un plateau qui domine la rive gauche. On n’était plus qu’à un jour de marche du Fondouk. On allait donner la main à la division Rulhières, dont un ordre du jour annonçait la réunion sur l’Oued-Kaddara. Et cependant il y avait encore de grandes difficultés à surmonter avant d’être au bout de la belle expédition des Portes de Fer.

    Il fallait franchir les contre-forts du Djebel-Hammal, et jamais sentiers plus affreux ne furent suivis par de pauvres soldats qui venaient de faire près de cent vingt lieues, pour ainsi dire sans s’arrêter, et après avoir été presque tous atteints, dans le courant de cette terrible année, de l’une des maladies dont l’Afrique recèle les germes funestes.

    Le 1er novembre, à sept heures du matin, l’avant-garde commença à gravir la pente escarpée qui menait du dernier bivouac à Aïn-Sultan. Afin de mieux couvrir la marche du convoi, le colonel Corbin resta en position à Ben-Hini avec le 17e léger, cinquante chevaux et deux obusiers. Le prince royal conduisait l’avant-garde et l’avait établie en position près d’Aïn-Sultan, lorsqu’il apprit que quelques coups de fusil étaient tirés à notre arrière-garde.

    Il s’y rendit aussitôt, remontant, à travers mille difficultés et dans des terrains que l’on aurait crus impraticables, un long défilé encombré par nos bagages et par un convoi arabe qui se rendait au Biban et que l’engagement rejetait au milieu de nous. Le prince arriva promptement sur la ligne des tirailleurs, au moment où les Arabes venaient d’éprouver une perte assez considérable au passage du ravin qui séparait le camp de Ben-Hini du défilé où la division se trouvait maintenant engagée. On avait remarqué, entre autres, la chute d’un cavalier à burnous rouge, l’un de ceux qui guidaient l’attaque des Arabes, et dont le cheval avait été tué sous lui.

    Le prince resserra la ligne des tirailleurs et la restreignit aux crêtes qui couvraient immédiatement le défilé, reforma les réserves, les réunit et fit porter près du convoi et sur le chemin que suivait la colonne la cavalerie, qui ne pouvait être utile dans un terrain accidenté. Puis, jugeant avec raison que tout mouvement de retraite doit être assuré par un vigoureux mouvement en avant, monseigneur le duc d’Orléans, après avoir placé ses deux obusiers dans un pli du terrain, d’où ils battaient un point par lequel devaient se retirer les Arabes, fit sonner la charge par deux compagnies du 17e, qui s’élancèrent sur l’ennemi et lui tuèrent beaucoup de monde. Deux coups d’obus sur les masses confuses des Arabes achevèrent leur déroute.

    Dès lors, le mouvement de marche de l’arrière-garde put se reprendre régulièrement. A la fontaine d’Aïn-Agha, qui coule dans un fond resserré, les Arabes essayèrent une dernière agression sans résultats, et l’armée atteignit peu après un mamelon élevé, d’où la vue embrasse au loin la mer et la ville d’Alger. On fit halte, et des fanfares guerrières saluèrent enfin l’heureux accomplissement de l’expédition.

    Quelques heures après, la jonction s’opéra, sur la rive gauche de l’Oued-Kaddara, avec la division Rulhières, composée d’un bataillon de zouaves, de deux du 62e et d’un du 48e, de deux escadrons de chasseurs, d’un de spahis, d’une compagnie du génie et quatre obusiers. On voyait peint sur le visage de tous ces frères d’armes, avec la joie de voir arriver le prince, le regret de n’avoir pu dépasser la limite qui leur avait été fixée, pour venir partager les fatigues et les dangers de la division d’Orléans. Le soir, toute l’armée bivouaquait sous le camp de Fondouk, où chaque soldat avait trouvé un ami.

     

     

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