• 27 octobre 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     

     Le 18 octobre 1813 - La bataille de Leipzig dans EPHEMERIDE MILITAIRE la-bataille-de-leipzig-150x150

     

    La bataille de Leipzig ou bataille des Géants ou bataille des Nations

    D’après « La Grande Armée de 1813 » – Camille Rousset – 1871

     

    Il convient d’analyser ou plutôt d’énumérer seulement ici les divers actes, simultanés ou successifs, dont se compose le drame sanglant qui porte le nom de bataille de Leipzig.

    La journée du 16 octobre, la première, comprend trois actions distinctes : la bataille de Wachau, livrée sans désavantage par l’Empereur en personne, au sud de la ville ; au nord, la bataille de Möckern, soutenue par Marmont qui, devant les forces supérieures de Blücher, fut obligé de céder du terrain ; à l’ouest, le combat de Lindenau, qui maintint libre la ligne de communication de l’armée avec la Thuringe.

    La journée du 17 fut, pour les combattants épuisés des deux parts, une journée de repos, malheureusement pour l’Empereur, une journée d’hésitation. Il se décida trop tard à la retraite.

    Le l8, les premiers mouvements d’évacuation étaient à peine commencés, lorsqu’une attaque générale et furieuse des alliés arrêta les troupes françaises qui se concentraient dans Leipzig. Ce jour-là fut livrée la grande bataille, celle qu’on appela la « bataille des Géants ou des Nations ».

    Malgré la défection des troupes saxonnes, l’ennemi put être néanmoins contenu hors de la ville. A la nuit close, les dispositions de retraite furent reprises, mais, dès le point du jour, le l9, la lutte recommença violemment dans la ville même. Tandis qu’une partie de l’armée s’écoulait péniblement par l’étroit et long défilé de Lindenau, la destruction trop hâtée de l’unique pont jeté sur le principal bras de l’Elster coupa la retraite aux débris du cinquième, du septième, du huitième et du onzième corps, et les laissa à la merci du vainqueur, avec deux de leurs généraux en chef, Reynier et Lauriston. Le prince Poniatowski avait péri, tué ou noyé, en essayant de franchir à cheval le bras de l‘Elster.

     

     

    D’après « Manuscrit de 1813, contenant le précis des évènements de cette année » – Agathon-Jean-François Fain – 1824

    • Journée du 17 octobre 1813

    Le 17 au matin, le temps est pluvieux et sombre. L’arrivée du jour n’interrompt pas le calme morne qui règne dans le camp. On s’attend à voir l’ennemi recommencer le combat ; nos troupes sont sur la défensive. Mais personne ne se présente, et la journée entière se passe sans que le canon se fasse entendre. L’ennemi est-il si fatigué qu’il ait besoin de reprendre haleine ? Les corps d’armée qu’il attend ne sont-ils pas encore arrivés ? Ou bien délibère-t-on sur le message de M. de Merfeldt ?

    L’empereur, qui est en mesure de recevoir la bataille, perdrait trop d’avantages en allant l’offrir. Il faut donc attendre, et se contenter de mettre à profit le temps que l’ennemi nous laisse.

    Tandis que les caissons vides vont se remplir, que le soldat répare ses armes, et que de tous côtés on se prépare avec calme et activité à la reprise du combat, l’Empereur passe la journée dans sa tente, disposant le nouvel ordre de bataille dans lequel il veut recevoir l’ennemi.

    La nuit arrive sans qu’on ait aucune nouvelle de M. de Merfeldt. La pluie tombe à verse sur les bivouacs. Un profond silence règne autour des tentes du quartier-général jusqu’au moment où le lever de la lune vient dissiper l’obscurité de la plaine. Alors le mouvement prescrit commence à s’exécuter.

    Les équipages et les caissons se mettent en route pour traverser Leipzig et gagner Lindenau. On brûle çà et là des caissons vides qu’on ne peut emmener, et les explosions qui en résultent sur divers points achèvent de réveiller le camp.

    L’Empereur quitte son bivouac à une heure du matin, et se porte d’abord dans la direction de Leipzig. Arrivé à l’embranchement des deux routes de Rocklitz et de Grimma, il cherche à reconnaître le plateau qui va devenir le centre de notre nouvelle position. Un moulin à tabac, qui se trouve en arrière de Probstheyda, sur une éminence appelée le Thonberg, lui paraît un emplacement favorable pour son état-major.

    L’Empereur se fait ensuite conduire à Reudnitz, où le prince de la Moscowa a son quartier-général. Il le réveille et lui donne ses ordres pour le lendemain. Continuant sa tournée, il traverse la ville et se rend à Lindenau, auprès du général Bertrand. Il ordonne à celui-ci de se mettre en marche pour Lutzen et de gagner, sans perdre de temps, les défilés de la Saale, dont il doit rester maître.

    En revenant, il visite les ponts de Lindenau, donne des ordres pour qu’on établisse dans les marais voisins quelques nouveaux passages qui puissent faciliter la traversée de ce long défilé, et fait relever les postes du général Bertrand à Lindenau par deux divisions de la garde sous le commandement du duc de Trévise. Enfin, à huit heures, l’Empereur revient à Stœtteritz, où son quartier-général s’est établi dans la nuit. Mais, à peine a-t-il mis pied à terre, que le canon de Schwartzenberg se fait entendre. Aussitôt il remonte à cheval pour se porter à la position du moulin. Tout l’état major de l’armée le suit.

     

    • Journée du 18 octobre

    Dès la pointe du jour, l’ennemi, encouragé par l’arrivée de nombreux renforts, s’est mis en mouvement. Mais il n’a plus trouvé l’armée française sur l’emplacement de la veille. Les ruines silencieuses de Vachau et de Liebertwolkwits n’ont plus opposé de résistance : tous nos postes avaient reculé d’une lieue.

    Au moment où l’Empereur vint se placer sur le Thonberg, les alliés avançaient à grands pas, poussant leurs têtes de colonnes sur toutes les directions. La plaine en est couverte ; elle retentit sous cette multitude d’hommes et de chevaux, et sous les roues ferrées de tant de canons.

    A droite, dans le vallon de la Pleiss, la grande armée autrichienne marche sur le maréchal Poniatowski. Ce sont les corps de Hesse-Hombourg, de Lichtenstein, de Bianchi, de Colloredo, et les restes de l’armée de Merfeldt. L’armée polonaise ne compte plus que sept mille baïonnettes. Mais, avec le secours de la division Lefol, elle suffit d’abord pour arrêter l’avant-garde autrichienne à Dosen.

    Au centre, les Russes de Barclay de Tolly et de Wittgenstein, et les Prussiens de Kleist, arrivent l’arme au bras sur le village de Probstheyda, où le roi de Naples, le duc de Bellune, le duc de Castiglione et le général Lauriston les attendent. Ce village forme maintenant l’angle saillant de la ligne française ; deux formidables batteries, établies sur ses flancs, en défendent l’accès.

    Sur notre gauche, le corps prussien de Ziethen, l’armée autrichienne de Klenau, l’armée russe de Benigsen et les cosaques de Platow manœuvrent pour déborder le duc de Tarente, qui est resté à Holzhausen. Mais celui-ci, voyant que le moment est venu d’exécuter ses instructions, rentre dans le mouvement général de retraite, et vient prendre la place qui lui est désignée à Stœtteritz.

    Du côté du nord, Blücher et Bernadotte se disposent à franchir la Partha ; le prince de la Moscowa et le duc de Raguse sont en position de leur disputer le passage. Le général Reynier, placé en avant de Reudnitz, observe les deux routes d’Eilenbourg et de Dresde, et couvre la communication du prince de la Moscowa avec l’Empereur.

    La bataille devient terrible du moment où l’ennemi aborde la ligne qui forme la position définitive de l’armée française. On se heurte avec furie ; mais, quelques efforts que fassent les assaillants, ils trouvent partout une résistance invincible.

    Le prince de Hesse-Hombourg, qui dirigeait les attaques contre Poniatowski, est tombé blessé ; mais Bianchi et Colloredo, qui l’ont remplacé, ont fait reculer les Polonais.

    L’Empereur envoie le duc de Reggio, avec deux divisions de la garde, pour les soutenir. Il descend lui-même du côté de Dolitz. Il est témoin de l’acharnement des Autrichiens et des prodiges, que fait la valeur polonaise pour en triompher.

    L’Empereur est rappelé sur la hauteur de Probstheyda. Il y arrive dans le moment où les alliés attaquent ce village avec le plus de fureur. Le général Pirch et le prince Auguste de Prusse y ont pénétré. Les chevaux de main, les blessés, tous les hommes inutiles se retirent en désordre. Le brouillard et la fumée permettent à peine de se reconnaître. Le tumulte de la mêlée couvre le bruit de l’artillerie.

    Napoléon, calme au milieu d’un tel bouleversement, pousse jusqu’aux rangs les plus avancés ; il dispose lui-même les réserves de la vieille garde pour remplir les vides, et ne revient à sa position du moulin qu’après avoir rétabli le combat.

    Partout l’action se soutient avec un acharnement qu’il est impossible de décrire. Benigsen attaque Stœtteritz et ne peut parvenir à l’enlever au duc de Tarente. Wittgenstein et Barclay de Tolly reviennent à la charge contre Probstheyda, y pénètrent de nouveau, perdent ce village, le reprennent et le perdent encore. Bellune, Castiglione et Lauriston ont juré de ne pas abandonner la position.

    Mais comme si ce n’était pas assez d’avoir à contenir de pareilles attaques, il faut tourner la tête du côté opposé, et parer à des incidents plus impérieux encore. Blücher nous attaquait au nord avec non moins de vivacité que Schwartzenberg au midi ; mais son canon restait stationnaire sur la Partha.

    Tout à coup, des feux plus rapprochés éclatent presque derrière nous, entre nos deux lignes, du côté de Reudnitz : c’est le canon de Bernadotte ! L’indignation fait passer ce cri de bouche en bouche, et les défenseurs de Probstheyda le répètent en déchirant leurs cartouches avec plus de fureur.

    Mais contenons les sentiments qui pourraient éclater dans ces lignes ; nous n’en sommes pas aux derniers traits de ce genre : c’est maintenant la honte d’une armée toute entière qu’il nous faut raconter.

    Bernadotte marchait sur Reudnitz ; l’armée saxonne du général Reynier lui faisait face. L’Empereur suivait des yeux leurs mouvements. Soudain un vide s’ouvre au centre de notre ligne : l’armée saxonne et la cavalerie wurtembergeoise du général Normann ont passé du côté des Suédois. Douze mille hommes et quarante pièces de canon, qui tout à l’heure tiraient contre les alliés, tirent maintenant contre nous.

    Pour tout autre que Napoléon, la bataille était perdue. Mais pour lui rien n’est encore décidé : il observe avec sang-froid l’événement, et il ne désespère pas du salut de l’armée ni de l’honneur de ses armes. Il prend son parti, s’élance au grand galop à travers la plaine, se dirigeant sur Reudnitz ; les réserves de la garde y accourent sur ses pas.

    Bernadotte s’avançait, n’ayant plus en tête que la division Durutte. Le prince de la Moscowa avait détaché la division Delmas pour barrer le passage aux Suédois à Kolgarten. Le général Delmas et des files entières viennent de tomber sous les coups de l’artillerie saxonne. Leur sang tachera longtemps la plaine de Reudnitz !

    L’Empereur arrive pour rallier les divisions Delmas et Durutte. L’avant-garde de Bernadotte pénétrait dans Reudnitz ; elle n’était plus qu’à un quart de lieue de Leipzig, et les Suédois allaient faire leur jonction avec les Russes de Benigsen. Mais Nansouty, avec la cavalerie de la garde et vingt pièces d’artillerie, se jette à travers les feux du général Bubna, qui forme la droite de Benigsen, et ceux du prince Louis de Hesse-Hombourg, qui forme l’extrême gauche de Bernadotte. Des charges réitérées sur le flanc des colonnes suédoises ralentissent le mouvement des alliés. La vieille garde achève de remplir la trouée.

    Le duc de Raguse et le prince de la Moscowa, restés en l’air sur les bords de la Partha, n’en ont pas moins résisté à toutes les attaques ; ils tiennent toujours dans le village de Schœnfeld.

    La promptitude du secours a donc remédié à une partie du mal. Maintenant l’Empereur, inquiet de ce qui se passe à Probstheyda, remonte au moulin. Il y retrouve toutes nos positions intactes. Autant de fois le village de Probstheyda a été enlevé par l’ennemi, autant de fois le roi de Naples est parvenu à le reprendre.

    A Stœtteritz et à Connewitz, les alliés n’ont pas été plus heureux…. L’ennemi dira lui-même combien ses attaques lui ont coûté cher. Il se décide enfin à y renoncer. Déjà, en remontant au moulin, Napoléon venait de remarquer qu’un grand mouvement s’opérait dans les positions de l’ennemi. Leur première ligne reculait sur une étendue immense, et la plus grande partie de leurs forces semblait se porter de notre gauche sur notre droite. Cette manœuvre avait fait un moment supposer que leur intention était de passer la Pleiss pour essayer encore une fois de nous couper la route de France à Lindenau.

    Mais les alliés ont trop souffert pour être si entreprenants ; ils ne songent plus qu’à faire replier toutes leurs colonnes ; ils abandonnent à l’artillerie le soin de finir la journée.

    L’Empereur établit batteries contre batteries. Si les feux de l’ennemi sont plus nombreux et plus convergents, les nôtres, qui dominent et plongent sur des colonnes plus profondes, ne font pas moins de ravages. Pendant une heure, les deux armées se foudroient, et les boulets sillonnent les deux lignes sans pouvoir les ébranler.

    Auprès de Napoléon lui-même, plus de douze pièces sont démontées en un instant, et des rangs qui l’entourent, plus d’un millier de blessés sortent pour être portés à la ville.

    La nuit vient enfin mettre un terme au carnage. Elle nous retrouve à Probstheyda, à Stœtteritz et à Connewitz. Du côté de Reudnitz, l’armée suédoise a été arrêtée sur le ruisseau qui couvre le village. Du côté de la Partha, le prince de la Moscowa a fini par abandonner Schœnfeld pour rentrer dans une ligne plus resserrée qui suit le ruisseau de Reudnitz. Enfin, aux portes de Rosenthal et de Pfaffendorf, l’armée de Blücher n’a pu gagner un pouce de terrain. Quant au général Bertrand, il a exécuté ses ordres avec une grande exactitude : depuis midi, il est maître de Weissenfels et du pont de cette ville sur la Saale.

    Ainsi les alliés, forts de plus de trois cent mille hommes, n’ont pu rien gagner encore sur l’armée française, réduite à moins de cent mille combattants.

    Le canon ne grondait plus ; quelques coups de fusil éclataient seulement de loin à loin. La terre et le ciel étaient éclairés par les feux innombrables qui s’allumaient de tous côtés.

    Napoléon s’était rapproché du feu de son bivouac. Assis sur un pliant, il y dictait au major général des ordres pour la nuit, lorsque les commandants de l’artillerie Sorbier et Dulauloy se présentent : ils viennent rendre compte de l’épuisement des munitions. On a tiré dans la journée quatre-vingt-quinze mille coups de canon. Depuis cinq jours, on en a tiré plus de deux cent vingt mille. Les réserves sont vides ; il n’y reste pas plus de seize mille coups : c’est à peine de quoi entretenir le feu pendant deux heures.

    Le grand parc, séparé de l’armée par suite du mouvement sur Leipzig, s’est retiré dans Torgau. On ne peut se réapprovisionner qu’à Magdebourg et à Erfurth, qui sont les dépôts les plus voisins.

    Cet état de choses ne permet pas de songer à rester plus longtemps sur le champ de bataille. L’Empereur se décide à la retraite, et sous ses yeux le major général expédie tous les ordres à la lueur du feu de garde. Enfin, à huit heures, Napoléon quitte le bivouac pour descendre en ville.

    On a marqué son logement à l’auberge des Armes de Prusse, sur le boulevard du Marché aux chevaux. Peu de temps après que l’Empereur est installé dans cette auberge, le duc de Bassano vient l’y trouver. Il sort de chez le roi de Saxe. Chargé de faire connaître au roi les dispositions pour la retraite, de lui demander ses volontés pour le lendemain, et de le laisser maître de renoncer à une cause que la fortune abandonne, il l’a trouvé inconsolable de l’action que ses troupes viennent de commettre dans la plaine de Paunsdorf ; l’âme de ce prince en est déchirée.

    Quant à la proposition de se séparer de son allié, il ne voulait rien entendre : son ministre, le comte Einsidel, se joignait vainement au duc de Bassano ; celui-ci n’a enfin obtenu du roi qu’il consentît à rester, qu’en lui déclarant, sur sa demande, que l’Empereur lui en donnait le conseil. « Excellent prince ! dit Napoléon ; il est toujours le même ! Je le retrouve tel qu’il était en 1807, quand il inscrivait sur des arcs de triomphe : A Napoléon, Frédéric-Auguste reconnaissant ! ».

    L’Empereur garde auprès de lui le duc de Bassano. Il fait appeler le duc de Vicence, et tous les ordres qu’il donne pendant la nuit, il les leur dicte en l’absence de ses secrétaires, envoyés d’avance avec les équipages du côté de Lindenau.

     

    • Journée du 19 octobre

    Les corps du duc de Bellune et du duc de Castiglione commencent la retraite. Tandis qu’ils défilent à travers le faubourg de Lindenau, le duc de Raguse se maintient dans le faubourg de Halle. Ses avant-postes occupent toujours la fabrique de Pfaffendorf. Le général Reynier est chargé de la défense du faubourg de Rosenthal.

    Le prince de la Moscowa fait replier ses troupes sur les faubourgs de l’est. Les corps du général Lauriston, du duc de Tarente et du prince Poniatowski rentrent successivement en ville, et viennent prendre position derrière les barrières du midi. Ils formeront l’arrière-garde.

    Lorsque l’évacuation de la ville leur permettra de se rapprocher des ponts de l’Elster, ils ont ordre de s’arrêter dans les quartiers voisins assez de temps pour que l’armée du duc de Raguse et du prince de la Moscowa puisse s’écouler avant eux. Non seulement tous ces corps occupent les faubourgs, mais ils tiennent aussi dans des positions, avantageuses derrière les murs des jardins extérieurs. Les barrières sont garnies de palissades ; les murs qui donnent sur la campagne sont crénelés ; tout est disposé pour une vigoureuse résistance.

    Dans cette matinée, le maréchal Poniatowski est venu lui-même prendre les ordres de l’Empereur.

    - Prince, lui dit Napoléon, vous défendrez le faubourg du midi.
    - Sire ! J’ai bien peu de monde !…
    - Eh bien, vous vous défendrez avec ce que vous avez !
    - Ah ! Sire, nous tiendrons ! Nous sommes tous prêts à périr pour Votre Majesté.

    Ces paroles ont touché vivement l’Empereur; et pourtant il est loin de prévoir que ce sont les derniers adieux de Poniatowski !

    Cependant les alliés accablés par une perte de soixante mille hommes, tant tués que blessés, n’osaient songer à enlever Leipzig de vive force. Mais Blücher, de la position qu’il occupe, a pu voir filer nos équipages et nos têtes de colonne de Lindenau, et il a répandu aussitôt le bruit de notre retraite. A cette nouvelle inespérée, tous les camps des alliés ont poussé des cris de joie, toutes leurs colonnes se sont mises en marche. C’est à qui arrivera des premiers aux portes ; à qui entrera des premiers !

    L’Empereur voudrait épargner à Leipzig les désordres qui menacent cette ville. Il ne s’est refusé à aucune des démarches qui ont été tentées pour régler d’avance avec l’ennemi la manière dont la remise des portes devra s’effectuer.

    Dès six heures du matin, il a permis aux magistrats de la ville d’adresser une supplique au prince de Schwartzenberg. Des officiers saxons ont été envoyés directement de la part de leur vieux roi aux souverains alliés. Enfin, les généraux de l’arrière-garde française ont été autorisés à faire passer des parlementaires à l’avant-garde ennemie. Tous ces messages sont arrivés jusqu’aux souverains ; ils les ont rencontrés accourant de Roda où ils avaient couché, et se pressant de rejoindre leurs premières colonnes pour faire leur entrée dans la ville.

    Mais c’est en vain qu’on a demandé que Leipzig ne devînt pas le théâtre d’un combat qui pourrait entraîner sa ruine. Tout arrangement préliminaire a été refusé. Leipzig subir, s’il est nécessaire, le sort d’une ville prise d’assaut ; et cet arrêt est prononcé par ceux-là même qu’on proclame les sauveurs de l’Allemagne !

    Tout semblait autoriser l’Empereur à ne plus garder aucuns ménagements, et à tenir jusqu’au dernier moment dans Leipzig. Cette position nous offre encore de grands moyens de défense, et l’on propose de les employer tous. La vieille ville a une enceinte ; on peut y renfermer six mille hommes qui, avec soixante pièces de canon, l’occuperont comme tête de défilé. Si les faubourgs sont un obstacle au jeu de notre artillerie, on peut les brûler. Avec de tels moyens, notre retraite est assurée : l’armée regagnera tranquillement la Saale.

    Mais l’Empereur ne saurait se résoudre à exposer à un sort si rigoureux l’une des capitales de l’Allemagne, et cela sous les yeux de son roi qu’il vient d’y amener.

    Cependant on insiste. Les esprits échauffés sont dans ces moments de fièvre où l’on se porte facilement aux extrêmes. On lui dit : « Vous hésitez, Sire, à tirer parti des derniers avantages que vous offre cette position ; la générosité qui vous commande ce sacrifice sera méconnue, et ceux-là même que vous ménagez avec tant de bonté ne vous en tiendront aucun compte. Cependant, Sire, pour quelques maisons de Leipzig, peut-être compromettez-vous la retraite de l’armée ! Peut-être sacrifiez-vous la victoire ! Après avoir soutenu une telle lutte pendant trois jours en pleine campagne, que ne pouvons-nous pas faire, retranchés dans des rues, derrière des maisons ? Pourquoi ne pas ensevelir cette foule d’ennemis sous les débris des faubourgs ? ».

    L’Empereur ne peut y consentir. Il aime mieux perdre quelques centaines de voitures que d’abaisser l’armée française à soutenir la guerre en barbares. D’ailleurs, la retraite n’exige que quelques heures de délai, et l’armée est en mesure de se ménager le temps nécessaire. Il suffira de mettre à profit les moyens de résistance que les barrières des faubourgs et l’enceinte intérieure de la ville nous offrent pour retarder les progrès de l’ennemi.

    A neuf heures, l’empereur monte à cheval. Traversant les boulevards, il entre dans la cité, et va prendre congé du roi de Saxe. Il veut, en le dégageant lui-même d’une alliance devenue trop malheureuse, ne lui laisser aucun scrupule à cet égard. Le roi se précipite au-devant de Napoléon, pour le recevoir avec le cérémonial accoutumé. Il le conduit ensuite dans l’appartement où la reine et la princesse Augusta sont réunies ; l’émotion qu’on éprouve a bientôt banni l’étiquette. On va se séparer, et dans quelles circonstances !

    L’Empereur répète au roi qu’il le laisse entièrement maître de traiter avec les souverains, alliés ; il lui conseille expressément de le faire, et ne lui demande plus pour dernier témoignage d’amitié que de veiller sur les blessés français qu’on sera forcé de laisser en Saxe.

    L’entretien durait depuis un quart d’heure, lorsqu’une vive fusillade se fait entendre du côté des faubourgs de Grimma et de Pegau. Bientôt elle éclate avec non moins de fracas dans le faubourg de Halle, et l’inquiétude se répand autour du roi. En vain, pour la dissiper, l’Empereur assure-t-il que le danger est encore éloigné : le roi s’alarme de voir la sûreté de Napoléon compromise par la prolongation de cette visite. Il le presse de quitter Leipzig. « Vous avez assez fait, lui dit ce vénérable vieillard, et c’est maintenant pousser trop loin la générosité que de risquer votre personne pour rester quelques instants de plus à nous consoler ».

    Cependant le bruit de la fusillade redouble et semble plus rapproché. Des officiers qui surviennent rapportent que Bernadotte a forcé l’entrée du faubourg de Taucha ; que Benigsen se présente à la barrière de Grimma ; que Schwartzenberg pénètre par les faubourgs du midi ; enfin, que Blücher attaque avec fureur le faubourg de Halle, et que partout nos troupes vont être réduites à se défendre de maisons en maisons.

    La reine n’écoute plus alors que l’effroi qui s’empare d’elle. Il lui semble que l’Empereur est déjà en danger, qu’on va le saisir, l’égorger peut-être sous leurs yeux. Elle le prie, le supplie de partir ; la princesse Augusta joint ses prières à celles de la reine.

    Il faut bien que Napoléon cède à des instances si vives. « Je ne voulais vous quitter, leur dit-il, que quand l’ennemi serait dans la ville, et je vous devais cette preuve de dévouement. Mais je vois que ma présence ne fait que redoubler vos alarmes ; je n’insiste plus. Recevez mes  adieux. Quoi qu’il puisse m’arriver, la France acquittera la dette d’amitié que j’ai contractée envers vous ! ». (Immédiatement après l’occupation de Leipzig, le roi de Saxe fut conduit à Berlin. Le prince Repnin administra le pays sous le titre de gouverneur. A la fin de 1814, le gouverneur russe remit la Saxe à des commissaires prussiens, et ce n’est enfin qu’après le congrès de Vienne que le roi de Saxe a retrouvé sa capitale, une partie de ses états et quelque repos. C’est la France qui, au congrès de Vienne, a sauvé la maison régnante de Saxe).

    Le roi le reconduit jusqu’à l’escalier, et là ils s’embrassent encore pour la dernière fois. L’Empereur laisse à la porte du roi les gardes du corps saxon qui jusqu’alors avaient marché dans les rangs de la garde.

    Napoléon veut sortir de la vieille ville par la porte de Ranstadt, qui donne sur le faubourg de Lindenau ; mais cette porte est déjà encombrée. Forcé de retourner sur ses pas, il va chercher la porte opposée (celle de Saint-Pierre), revient par les boulevards de l’ouest, et parvient ainsi à gagner le faubourg par lequel l’armée s’écoule.

    Dans ce trajet, l’empereur a recueilli des renseignements sur le véritable état des choses. Il veut, avant de quitter Leipzig, faire savoir au roi de Saxe que le danger n’est pas aussi imminent qu’on le croit, et par ses ordres le duc de Bassano va rassurer ce prince.

    Blücher a échoué dans les deux attaques qu’il a tentées sur le faubourg de Halle. L’arrière-garde du duc de Raguse tient encore en avant de ce faubourg, dans la fabrique de Pfaffendorf. Le général Reynier est toujours maître du faubourg de Rosenthal. Le prince de la Moscowa défend avec la même obstination ceux de Taucha et de Grimma, attaqués par les Russes de Woronzow, par les Prussiens de Bulow et par l’armée suédoise. Enfin le duc de Tarente, le général Lauriston et le prince Poniatowski disputent avec non moins de persévérance les faubourgs du midi. Partout on retient l’ennemi, et l’on ne lui cède le terrain que pied à pied. Nous conservons intacts derrière nous les boulevards circulaires et la vieille ville, et nous pouvons tenir longtemps encore cette dernière position.

    Dans cet état de choses, le grand pont de l’Elster, par lequel les boulevards débouchent sur le faubourg de Lindenau, devient un point essentiel dont il faut s’assurer. L’Empereur appelle encore une fois sur l’importance de ce pont l’attention des officiers du génie et de l’artillerie. On devra le faire sauter quand notre dernier peloton se retirera de la ville, et qu’il ne restera plus que cet obstacle à opposer à l’ennemi. Les sapeurs se placent aussitôt sous le pont pour commencer les travaux de la mine.

    Après avoir donné ses derniers ordres, l’Empereur s’engage à travers la foule dans le faubourg qui a plus de mille toises de long. Il n’arrive qu’avec les plus grandes difficultés au dernier pont, celui du moulin de Lindenau. Là, il met pied à terre, et place lui-même sur la route des officiers d’état major qui indiqueront aux hommes isolés les endroits où chaque corps d’armée devra se réunir. Il monte ensuite au premier étage du moulin, pour y dicter à son secrétaire du cabinet les instructions qu’il veut répéter par écrit aux généraux de l’arrière-garde.

    Ces instructions ont pour objet principal de donner au maréchal duc de Tarente le commandement en chef de cette arrière-garde, qui se compose des onzième, septième et huitième corps , et de lui recommander de tenir dans la vieille ville vingt-quatre heures encore, s’il est possible, ou pour le moins le reste de la journée.

    Tandis qu’on expédie la lettre pour le duc de Tarente, l’Empereur fatigué se laisse surprendre au sommeil ; il dort profondément au bruit des soldats et des voitures qui défilent sur la route, et des coups de canon qui retentissent de tous les faubourgs de Leipzig.

    Soudain une plus forte explosion se fait entendre. Le tumulte redouble. Le roi de Naples et le duc de Castiglione accourent, montent à la chambre de l’empereur, et le réveillent. Il apprend de leur bouche ce qui vient d’arriver.

    Le grand pont sur l’Elster a sauté ! Cependant les troupes du duc de Tarente, du général Lauriston, du général Reynier et du prince Poniatowski sont encore dans la ville ! Plus de deux cent pièces de canon sont encore sur les boulevarts ! Tout moyen de retraite leur est donc enlevé ; le désastre est complet !

    Mais quelle en peut être la cause ? Qui a donné l’ordre de mettre le feu à la mine ? Comment explique-t-on cette inconcevable précipitation ?

    Dans ce premier moment, on ne sait rien, on ne peut rien apprendre. Tous les bruits qui courent sont absurdes et contradictoires. On se perd dans de vaines conjectures. Il faut se laisser entraîner par la foule en désordre qui à pu s’échapper de Leipzig. On suit machinalement la grande route d’Erfurt. Le soir, on arrive à Markrandstadt, où l’Empereur s’arrête quelques heures. On y apprend que le duc de Tarente a traversé l’Elster à la nage. Mais en même temps, le bruit se répand que le général Lauriston a péri ; et cette nouvelle ajoute encore aux chagrins de Napoléon. (La nouvelle de la mort du général Lauriston n’a été démentie que quelques jours après).

    Quelques escadrons saxons nous étaient restés fidèles ; l’Empereur ne veut pas les emmener plus loin, et leur fait écrire qu’il les dégage de leurs devoirs militaires envers l’armée française.

    Enfin, au point du jour, on se remet en route. Les champs de Lutzen revoient Napoléon…. Mais l’armée victorieuse n’est plus autour de lui ! Avant de descendre dans le défilé de Poserna, l’Empereur fait une halte dans un champ à droite de la route. Il venait d’y mettre pied à terre, lorsque des officiers échappés de Leipzig se présentent. Dans le nombre, se trouve un aide de camp de Poniatowski. L’empereur apprend alors la fin déplorable de l’illustre maréchal : voulant franchir l’Elster à la nage, Poniatowski s’est précipité dans un gouffre !

    L’obscurité qui d’abord a enveloppé la catastrophe de Leipzig commence à se dissiper ; les renseignements arrivent ; les faits deviennent plus précis.

    Voici ce qu’on raconte : Les troupes de Blücher avaient fini par pénétrer dans le faubourg de Halle ; les alliés avaient aussi gagné du terrain dans les autres faubourgs. L’armée française se trouvait refoulée sur les boulevards, et la défection d’un bataillon badois, qui venait de livrer une des portes de la vieille ville, nous avait enlevé cette dernière retraite. Les alliés pénétraient donc de tous côtés. Cependant on combattait toujours ; la fusillade se prolongeait dans les faubourgs de Halle et de Rosenthal, et jusque dans le jardin de Reiker, à l’extrémité du boulevard de l’ouest où le prince Poniatowski avait jeté quelques centaines de Polonais pour protéger la retraite.

    Mais dans ce moment, les coups de fusil ont éclaté de toutes parts autour du pont de l’Elster. D’un côté, c’étaient les tirailleurs de Langeron qui, parvenus aux dernières maisons du faubourg de Halle, faisaient feu sur les boulevards ; de l’autre, c’étaient les Badois et les Saxons qui du haut des murs de la vieille ville où nous les avions laissés, signalaient leur conversion en déchargeant leurs armes contre nous. Cette double fusillade a produit rapidement un grand désordre aux abords du pont. Le sapeur armé de la mèche fatale, a cru que l’ennemi arrivait, et que le moment était venu !…. C’est alors que la perte de tout ce que nous avions à Leipzig a été consommée !

    Après s’être convaincus de leur malheur, les plus braves n’ont songé désormais qu’à vendre chèrement leur vie. Les uns se sont enfermés dans les maisons voisines et se sont ensevelis sous leurs décombres ; les autres ont tenté de traverser la Pleiss et l’Elster. Mais ces rivières encaissées dans un lit bourbeux et profond ont englouti tout ce qui n’a pu nager.

    Le carnage n’a cessé qu’à deux heures. Alors les souverains alliés étaient parvenus jusqu’à la grande place, et s’y tenaient au milieu de leurs nombreux états-majors, savourant les premières fumées d’une victoire désirée pendant vingt ans !

    Bientôt après, Bernadotte est venu pour prendre place au cercle des rois. A sa vue, un souvenir involontaire de Lubeck a troublé le roi de Prusse ! L’empereur d’Autriche n’a pu cacher le malaise qu’il éprouvait en retrouvant à ses côtés l’auteur de la scène républicaine du drapeau. L’empereur Alexandre lui-même, à travers la générosité d’un premier accueil, dissimulait à peine combien les promesses d’Abo devenaient importunes… Il a fallu tout l’entraînement d’un moment aussi heureux, pour affaiblir la gêne de cette première émotion et le reste de la journée s’est passé à faire le recensement des trophées et des prisonniers que l’accident du pont venait de faire tomber dans les mains des alliés !

    On porte à vingt-trois mille hommes le nombre des prisonniers, et à deux cent cinquante celui des pièces d’artillerie ; mais parmi les prisonniers se trouvent les blessés et malades dispersés dans les maisons de Leipzig. Les combattants qui ont déposé leurs baïonnettes sur les débris du pont ne peuvent pas être évalués à plus de douze mille hommes. Quant à l’artillerie, ce n’est pas sur le champ de bataille, c’est en désencombrant les boulevards de Leipzig que les alliés s’en sont rendus maîtres.

    Au total, ces journées coûtent à l’armée française cinquante mille braves, tant tués que prisonniers. Elles ne coûtent pas moins de quatre-vingt mille tués ou blessés à la coalition.

    Les funérailles de Poniatowski ont terminé ce grand drame. On les a célébrées avec pompe ; les vainqueurs et les vaincus réunis y représentaient l’Europe entière pleurant sur la tombe du dernier des Polonais !

     

     

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