• 22 octobre 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     Le 16 octobre 1813 - Les combats de Wachau, Möckern, et Lindenau dans EPHEMERIDE MILITAIRE les-combats-de-wachau-mockern-et-lindenau-150x150

     

    Les combats de Wachau, Möckern et Lindenau

    D’après « La Grande Armée de 1813 » – Camille Rousset – 1871

     

    Il convient d’analyser ou plutôt d’énumérer seulement ici les divers actes, simultanés ou successifs, dont se compose le drame sanglant qui porte le nom de bataille de Leipzig.

    La journée du 16 octobre, la première, comprend trois actions distinctes : la bataille de Wachau, livrée sans désavantage par l’Empereur en personne, au sud de la ville ; au nord, la bataille de Möckern, soutenue par Marmont qui, devant les forces supérieures de Blücher, fut obligé de céder du terrain ; à l’ouest, le combat de Lindenau, qui maintint libre la ligne de communication de l’armée avec la Thuringe.

    La journée du 17 fut, pour les combattants épuisés des deux parts, une journée de repos, malheureusement pour l’Empereur, une journée d’hésitation. Il se décida trop tard à la retraite.

    Le l8, les premiers mouvements d’évacuation étaient à peine commencés, lorsqu’une attaque générale et furieuse des alliés arrêta les troupes françaises qui se concentraient dans Leipzig. Ce jour-là fut livrée la grande bataille, celle qu’on appela la « bataille des Géants ou des Nations ».

    Malgré la défection des troupes saxonnes, l’ennemi put être néanmoins contenu hors de la ville. A la nuit close, les dispositions de retraite furent reprises, mais, dès le point du jour, le l9, la lutte recommença violemment dans la ville même. Tandis qu’une partie de l’armée s’écoulait péniblement par l’étroit et long défilé de Lindenau, la destruction trop hâtée de l’unique pont jeté sur le principal bras de l’Elster coupa la retraite aux débris du cinquième, du septième, du huitième et du onzième corps, et les laissa à la merci du vainqueur, avec deux de leurs généraux en chef, Reynier et Lauriston. Le prince Poniatowski avait péri, tué ou noyé, en essayant de franchir à cheval le bras de l‘Elster.

     

    D’après « Manuscrit de 1813, contenant le précis des évènements de cette année » – Agathon-Jean-François Fain – 1824

     

    Le 15 octobre 1813

     

    Parti de grand matin de Düben, l’Empereur arrive de bonne heure à Leipzig. Cette ville est occupée depuis plusieurs jours par les forces réunies du duc de Raguse et du duc de Castiglione. En entrant dans le faubourg, Napoléon jette un coup d’œil sur la position de Pfaffendorf et sur le cours de la Partha, qui protègent de ce côté la défense de la ville.

    Il traverse ensuite le faubourg de Halle. Arrivé sur les boulevards, il suit les allées circulaires qui enveloppent la vieille cité, et la séparent de ses faubourgs.

    La vieille ville de Leipzig, qui n’est pas fort étendue, est renfermée dans une enceinte irrégulière dont l’ensemble forme presque un carré. Cette enceinte consiste en une vieille chemise de maçonnerie couverte d’un fossé presque effacé et sans contrescarpe autour duquel règne un large boulevard planté de deux rangées d’arbres.

    Quatre portes ouvrent les communications entre la ville vieille et ses boulevards : au nord, les portes de Halle et de Randstadt ; c’est la route de Lindenau par le pont de l’Elster ; à l’orient, la porte de Grimma ; au sud, la porte Saint-Pierre.

    Au delà des boulevards sont de vastes faubourgs qui environnent la ville. Les faubourgs du midi et de l’est sont fermés par des murailles ; des barrières sont placées aux points où les principales routes viennent aboutir.

    Les faubourgs du nord sont couverts par la Partha. A l’est, du côté de Lindenau, le faubourg de Randstadt, qui est celui de la route de Lutzen, est un long défilé renfermé entre les marais de l’Elster et la Pleisse ; il n’a pour entrée que le pont qui est au bout du boulevard, du côté de la porte de Halle, et pour issue que la rue longue et étroite qui mène à la barrière de Machransdtadt. C’est par-là que toute l’armée française doit défiler.

    Bientôt le canon se fait entendre au midi, dans la direction de Pegau. L’empereur se porte aussitôt à la barrière de Grimma. II met pied à terre dans les champs, non loin de Reudnitz, et ordonne qu’on établisse son quartier général dans ce village, au pavillon de MM. Wester. Il étudiait la plaine qui s’offrait à ses regards, et méditait sur sa carte, lorsqu’on lui montre les voitures du roi de Saxe arrivant par la route d’Eilenbourg. Napoléon se dirige de ce côté, entretient le roi de la situation des affaires, rassure la reine sur le canon qui se fait encore entendre, et, après quelques mots d’amitié, la famille royale continue sa route. Un logement lui est préparé en ville, sur la place du Marché.

    Le roi de Naples, ayant appris l’arrivée de l’Empereur, s’est empressé de se rendre auprès de lui. Il lui donne des détails sur le combat de la veille, et lui rend compte de la position qu’il a fait prendre à l’armée pour couvrir Leipzig du côté qui est menacé par Schwartzenberg.

    Après midi, l’Empereur remonte à cheval. Le roi de Naples le conduit, par la route de Rocklitz, sur les hauteurs qui sont à droite en arrière de Liebertwolkwitz. Cette position, où se trouve une maison isolée qu’on appelle la bergerie de Meusdorff, domine toute la plaine qui s’étend au sud-est de Leipzig, entre la route de Grimma et la petite rivière de la Pleisse.

    Au pied du coteau sont les villages de Liebertwolkwitz et de Vachau, que nos troupes remplissent et qui forment notre ligne d’avant-postes.

    Au delà du vallon, à gauche, dans la direction de Rocklitz, la vue s’étend sur le plateau boisé de Gross-Possna. Plus au sud, dans la direction d’Altenbourg et de Pegau, s’élève un monticule derrière lequel le roi de Naples indique la position de Magderborn, où le combat de la veille s’est livré. En avant de cette hauteur, sur le premier plan, sont le village de Gossa et la bergerie d’Auenheim , autour desquels on aperçoit des corps russes et prussiens qui s’établissent. Dans le bas, à droite, au delà du cours de la Pleiss, sont les marais de l’Elster. La tête des colonnes autrichiennes commence à se faire voir de ce côté.

    Ainsi les vedettes des deux armées ne sont plus éloignées que de quelques portées de fusil. Cependant tout reste tranquille.

    Après avoir jeté ce premier coup d’œil sur l’ensemble de nos positions, l’Empereur veut les parcourir en détail. De la bergerie de Meusdorf, il descend dans la vallée de la Pleiss. Il trouve à Dolitz le prince Poniatowski. Son corps d’armée borde la rivière jusqu’à Markkleeberg, et forme l’extrême droite de notre ligne.

    L’Empereur se fait indiquer tous les points par où l’ennemi pourrait tenter d’effectuer le passage de la rivière ; il reconnaît les ponts de Connewitz, de Dolitz et de Lossnig, et recommande ces portes du camp à la vaillance des Polonais.

    Poursuivant sa tournée, il trouve le maréchal Augereau, duc de Castiglione, sur le penchant du coteau, entre Dosen et Markkleeberg. Ce corps d’armée doit concourir, avec celui du prince Poniatowski, à la défense de la droite.

    Les troupes qui le composent arrivent de France. Il vient d’être organisé à Wurtzbourg ; c’est la première fois qu’il paraît en ligne sous les yeux de l’Empereur. Trois de ses régiments n’ont pas encore inauguré leurs aigles. L’Empereur ordonne qu’on procède à cette cérémonie militaire.

    Aussitôt les troupes se rangent sur les trois côtés d’un grand carré. La suite de l’Empereur occupe le quatrième. Napoléon s’avance au milieu. Tous les officiers des régiments se groupent devant lui. Le prince de Neufchâtel, exerçant ici sa charge de vice-connétable, met pied à terre. On tire les aigles des étuis qui les ont jusqu’à présent renfermées. Les bannières dont elles sont ornées déploient leurs couleurs, tous les tambours battent aux champs, et Berthier vient se placer au centre, chargé du noble faisceau.

    Alors l’Empereur, d’une main tenant les rênes de son cheval, et de l’autre montrant les aigles, parle en ces termes : « Soldats ! Que ces aigles soient désormais votre point de ralliement. Jurez de mourir plutôt que de les abandonner, jurez de préférer la mort au déshonneur de nos armes ». Puis, élevant la voix avec une nouvelle énergie : « Soldats, voilà l’ennemi ! Vous jurez de mourir plutôt que de souffrir que la France éprouve un affront ! ».

    A ces mots, tous les officiers font brandir leurs épées, et tout le corps d’armée, transporté d’enthousiasme, répète à grands cris : « Oui, nous le jurons ! Vive l’Empereur ! ». Chaque bataillon reçoit son aigle, et l’on se sépare.

    L’Empereur, continuant de suivre par le bas les contours de la colline, arrive aux villages qui forment le centre de notre front. Le duc de Bellune occupe Vachau. Le général Lauriston occupe Liebertwolkwitz. Après avoir dépassé ce dernier village, l’Empereur se retrouve à peu près au point où il a commencé cette reconnaissance, et le tour du plateau est achevé. Dans ce moment les villages de Tuckelhausen et de Holzhausen s’offrent à ses regards. Il les désigne pouf servir de point d’appui à notre aile gauche, et les troupes du duc de Tarente ont ordre d’en prendre possession.

    L’Empereur rentre ensuite à son quartier-général de Reudnitz. Dans la soirée, il apprend que l’ennemi arrive par toutes les routes qui aboutissent sur Leipzig.

    Devant nous, au midi, la grande armée de Schwartzenberg s’avance en descendant le cours de la Pleiss et de l’Elster. L’Empereur l’a vue lui-même pendant une partie de la journée. Depuis que ses feux sont allumés, elle présente une ligne immense. Sur notre droite, au couchant, une armée autrichienne, détachée sous les ordres de Giulay, manœuvre entre Weissenfels et Leipzig, pour nous couper la route de France. Sur notre gauche, l’armée de Pologne, commandée par Benigsen, et celle de Colloredo, arrivent à marches forcées par la grande route de Dresde. Enfin, derrière nous, les colonnes empressées de Blücher et de Bernadotte accourent par toutes les routes du nord.

    Ainsi, l’armée française va se trouver assaillie de toutes parts.

     

    Le 16 octobre 1813

     

    L’Empereur passe une partie de la nuit du 15 au 16 à faire ses dispositions.

    Nos corps d’armée, adossés pour ainsi dire aux différentes portes de Leipzig, feront face à toutes les attaques.

    L’Empereur laisse sur la Partha le prince de la Moscowa, pour qu’il y attende Blücher et Bernadotte. L’armée de Souham, celle du duc de Raguse et du général Reynier seront sous ses ordres. Le général Reynier est encore sur la route d’Eilembourg. On espère qu’il aura le temps d’arriver. Les démonstrations que nous venons de faire sur l’Elbe et sur Berlin, quoique de peu de durée, ont dû jeter les colonnes ennemies dans de grandes hésitations, et l’Empereur se flatte qu’il en résultera des retards dans leurs mouvements combinés.

    Benigsen est encore à deux marches de nous. Schwartzenberg sera combattu par l’Empereur lui-même, qui s’est réservé cette partie de la bataille, et qui a déjà reconnu le terrain. Nos troupes, ainsi partagées en deux masses, contiendront les principaux efforts des alliés.

    Mais ce n’est pas assez ; il faut rouvrir à l’armée le chemin de la France. Le général Bertrand en est chargé. C’est maintenant l’opération essentielle. Si l’Empereur a renoncé aux avantages que la ligne de l’Elbe lui promettait, s’il accepte la bataille qui se prépare, c’est qu’il faut désormais tout sacrifier à la nécessité de se rapprocher du Rhin. Tandis qu’on se battra au nord et au midi de Leipzig, sur la Pleiss et sur la Partha, pour contenir Schwartzenberg, Blücher et Bernadotte,  le général Bertrand sortira de la ville par les ponts de Lindenau , débouchera sur la route de Lutzen et d’Erfurt, et devra s’en rendre maître.

     

    • Bataille de Vachau

     

    A neuf heures du matin, le canon, qui se fait entendre au sud de Leipzig, annonce que Schwartzenberg engage la bataille de ce côté. L’Empereur s’y trouve déjà ; il est sur la hauteur, près de la bergerie de Meusdorff. Sa garde arrive derrière lui et prend position entre la vieille tuilerie et le village de Probstheyda.

    Les alliés développent leur attaque de la manière la plus imposante, et deux cents pièces de canon la soutiennent. Ils croient prendre Napoléon au dépourvu, et s’avancent espérant enlever Leipzig avant que nos forces aient eu le temps de se concentrer devant cette ville.

    A notre gauche, le corps de Klenau débouche de Gross-Possna et marche sur Liebertwolkwitz. Il est flanqué par les cosaques de Platow, qui manœuvrent pour s’étendre dans la plaine.

    L’armée de Wittgenstein est partagée en trois fortes colonnes qui s’élancent des environs de Gossa sur notre centre. Gorzakoff se rapproche de Klenau pour soutenir l’attaque de Liebertwolkwitz ; le prince Eugène de Wurtemberg se dirige droit sur Vachau , et le général prussien Kleist, descendant la rive droite de la Pleiss, se porte sur Markkleeberg.

    A notre droite, le corps autrichien de Merfeldt, soutenu parles réserves du prince de HesseHombourg, pénètre à travers les marais qui sont an delà de la Pleiss, et menace de franchir la rivière.

    L’impétuosité de l’ennemi est telle, qu’il faut d’abord plier devant lui. L’Empereur lui-même se voit forcé de rétrograder de quelques pas. Voyant avec quelle vigueur la bataille s’engage, et n’entendant rien du côté du nord, il ne croit pas devoir laisser plus longtemps sur la Partha, des troupes qui paraissent devoir y rester inutiles. C’est alors qu’il se décide à appeler le corps de Souham. Après avoir mis pied à terre derrière la tuilerie, il continue à suivre les progrès de l’ennemi.

    Le général Kleist vient de nous enlever le village de Markkleeberg ; il marche sur Dolitz, que les Autrichiens attaquent déjà par la rive gauche. Mais, arrêté de front par les troupes de Poniatowski, sabré par la cavalerie du général Milhaud, et repoussé par l’infanterie du duc de Castiglione, il est bientôt forcé de se replier sur Markkleeberg, où des renforts lui permettent de se maintenir.

    Au centre, quels que soient les efforts des assaillants, leurs attaques n’obtiennent aucun succès. Le prince Eugène de Wurtemberg est arrêté devant Vachau : c’est le duc de Bellune qui défend ce village. La division Gorzakoff et le corps de Klenau ne peuvent pénétrer dans Liebertwolkwitz : c’est le général Lauriston qui en barre l’entrée. En vain les alliés s’obstinent sur ces deux points; ils y perdent la matinée.

    Les alliés s’étant épuisés dans leurs entreprises, c’est maintenant notre tour d’attaquer. L’Empereur ordonne au duc de Tarente, qui est sur la gauche avec la cavalerie Sébastiani, de déboucher par Holzhausen, et de s’avancer vivement dans la plaine pour déborder le corps de Klenau et dégager le village de Liebertwolkwitz.

    La jeune garde reçoit en même temps l’ordre de marcher. Deux divisions, sous le duc de Trévise, descendent à gauche pour soutenir le général Lauriston. Deux autres descendent à droite, sous le duc de Reggio, pour soutenir le duc de Bellune. Une troisième colonne, commandée par le général Curial, descend du côté de Dolitz pour soutenir le prince Poniatowski. Ces dispositions faites, le centre de l’armée française s’ébranle. La colonne du général Lauriston et celle du duc de Trévise sortent de Liebertwolkwitz, la baïonnette en avant. Les ducs de Bellune et de Reggio s’élancent de Vachau, et cent cinquante pièces d’artillerie de la garde, que le général Drouot a placées au milieu de ce grand mouvement, le protègent au loin par des masses de feux.

    Il est midi. En ce moment le canon répond de tous les points de l’horizon aux décharges d’artillerie qui tonnent du côté de Vachau. Blücher est arrivé sur le duc de Raguse ; on le soupçonne à la vivacité des coups qui se font entendre au delà de la Partha. Bientôt on n’en peut plus douter. Des aides de camp viennent à bride abattue redemander les deux divisions du général Souham.

    Du côté de Lindenau, le général Bertrand est aux prises avec le général Giulay, et l’action paraît vivement soutenue. Ainsi l’engagement est général. Trois batailles se livrent en même temps à une lieue d’intervalle.

    Cependant, du côté de Vachau, les troupes de Schwartzenberg ont été rejetées, en moins d’une heure, sur toutes les positions d’où elles étaient parties le matin. Les colonnes du duc de Bellune et du duc de Reggio sont arrivées devant Gossa, et menacent d’enlever la bergerie d’Auenheim. Lauriston et le duc de Trévise ont poussé Klenau jusqu’à Gross-Possna. Macdonald a fait enlever la redoute suédoise (C’est le nom qu’on donne dans le pays à d’anciens ouvrages qui dominent la hauteur située à gauche dans la plaine entre Liebertwolkwitz et Seigfortshayn), et la cavalerie Sébastiani se distingue au loin dans la plaine par des charges heureuses. Enfin, sur les bords de la Pleiss, Poniatowski est resté inébranlable.

    La prise de cette redoute suédoise offre une particularité assez remarquable. Un régiment d’infanterie légère était en position au pied de la hauteur. L’Empereur arrive sous le feu de l’ennemi. – Quel est ce régiment ? demande-t-il aussitôt. – Sire, répond le général Charpentier, c’est le vingt-deuxième léger. – Cela n’est pas possible ; le vingt-deuxième léger ne resterait pas ainsi l’arme au bras à se faire mitrailler. A ces mots, le régiment s’élance, et la redoute est enlevée.

    Ces nouvelles, transmises au roi de Saxe, circulent bientôt dans la ville. Les temples s’ouvrent pour invoquer le dieu des armées, et le bruit de toutes les cloches, qui se fait entendre au milieu de ce grand tumulte, est accueilli par les habitants et par nos blessés comme un prélude d’espérance et de victoire.

    Tandis que les alliés sont réduits sur tous les points à la défensive, l’Empereur se prépare à leur porter des coups décisifs. Il s’agit de percer leur centre et de les culbuter de Gossa sur Magderborn.

    Le roi de Naples a reçu l’ordre de lancer la cavalerie. Latour-Maubourg et Kellermann se jettent aussitôt à droite et à gauche pour déborder la ligne ennemie. Ils écrasent tout ce qu’ils rencontrent. Dans le même instant, nos colonnes d’infanterie se précipitent sur la bergerie d’Auenheim. On a pris Gossa ; on enlève la bergerie ; on s’empare de vingt-six pièces de canon. Le général russe Rajewski accourait avec les réserves : il tombe blessé au milieu de ses grenadiers. Enfin l’ennemi, enfoncé de toutes parts, est sur le point de chercher son salut dans la fuite, lorsque notre élan vient expirer sur le dernier obstacle, le plus faible peut-être qui nous restât à surmonter.

    Latour-Maubourg a eu la cuisse emportée ; le général Maison est tombé blessé ; nos troupes sont dans le désordre d’un succès chèrement obtenu ; Napoléon est encore loin.

    Tout à coup, l’empereur Alexandre, qui n’a plus sous la main qu’une faible partie de son escorte, la lance sur nos soldats hors d’haleine, et la victoire nous échappe au moment même où nos bras ensanglantés semblaient l’avoir saisie le plus fortement. Les cosaques de la garde russe nous reprennent vingt-quatre pièces de canon. Troubeskoï parvient à ramener au combat les grenadiers de Rajewski. Le comte de Nostitz, franchissant la Pleiss à la tête des réserves de la cavalerie autrichienne, prend nos troupes de revers et achève de dégager les Russes.

    Cependant nos réserves arrivent. Nous parvenons encore une fois à rentrer dans Gossa, et tout se préparait pour en finir glorieusement sur ce point, quand de nouveaux événements surviennent.

    L’Empereur avait quitté la hauteur du centre pour se diriger vers Gossa. Il descendait de la bergerie de Meusdorf sur Vachau, lorsque tout à coup, il aperçoit sur la droite des colonnes autrichiennes qui débouchent en force par Markkleeberg. L’attaque est si furieuse, elle est accompagnée de cris si terribles, que chacun en est frappé. Napoléon s’arrête. En attendant qu’on puisse reconnaître les vrais desseins de l’ennemi, il fait avancer les grenadiers de la garde, qui ne sont qu’à cent pas, et leur fait former le carré, le front tourné vers Markkleeberg.

    Le corps ennemi qui fixe en ce moment l’attention, est celui de Bianchi ; il a relevé les Prussiens fatigués du général Kleist. Il se jette sur le flanc droit de nos attaques. Ses nombreuses batteries prennent d’écharpe les colonnes françaises qui reviennent à la charge sur la bergerie d’Auenheim. Enfin, c’est une vigoureuse diversion que les Autrichiens opèrent en faveur des Russes ; mais le duc de Castiglione parvient à en arrêter l’essor.

    Ce n’était, au surplus, que le commencement d’une opération plus sérieuse que Schwartzenberg avait préparée. A peine le combat de Markkleeberg s’est-il ralenti, qu’une autre attaque se démasque plus à droite, dans le vallon de la Pleiss, et presque sur nos derrières.

    Schwartzenberg veut forcer le passage de la rivière du côté de Dolitz. Son plan est de percer ainsi la ligne qui couvre nos camps et nos parcs, de pénétrer par cette trouée entre Leipzig et l’armée française, et de prendre à dos toutes nos positions. C’est pour rendre infaillible le succès de cette combinaison qu’il a entassé depuis le matin tant de troupes dans l’angle marécageux qui recule le confluent de l’Elster et de la Pleiss jusqu’aux premières maisons de Leipsick. Poniatowski a su rendre jusqu’à présent tant d’efforts inutiles.

    Mais Schwartzenberg espère en triompher par le nombre. Il croit toute l’attention de l’Empereur fixée sur Gossa, toutes nos réserves engagées dans la plaine. Le moment favorable lui semble arrivé, et Merfeldt reçoit l’ordre de se jeter à corps perdu au delà de la Pleiss. C’est le canon de Merfeldt, ce sont les cris de ses soldats qu’on vient d’entendre. Cette attaque s’annonce avec non moins de fureur que celle de Bianchi. Bientôt on apprend que notre aile droite est forcée, que les Polonais plient sous le nombre, et que Merfeldt a franchi la Pleiss. Le plan de Schwartzenberg est au moment de réussir.

    L’Empereur revient aussitôt sur ses pas avec tout ce qu’il a de troupes disponibles. Mais déjà les chasseurs de la vieille garde, qu’il a laissés en réserve du côté de Dolitz, sont accourus. En peu d’instants, cette poignée de vétérans a rétabli le combat. Dolitz est repris ; tout ce qui a passé la Pleiss est rejeté dans la rivière ou fait prisonnier, et le général Merfeldt lui-même, tombé sous son cheval au milieu de nos baïonnettes, est forcé de remettre son épée au capitaine Pleineselve, de la division Curial.

    Ainsi, de ce côté, la victoire nous est restée. Mais ces attaques successives nous ont trop vivement occupés sur la droite pour n’avoir pas jeté une grande indécision dans nos manœuvres du centre. Les alliés en ont profité ; ils sont parvenus à rentrer dans Gossa.

    La nuit qui s’approche, et l’extrême fatigue des combattants, ne permettent plus de songer pour le moment à de nouvelles entreprises. On se sépare.

    Une forte canonnade retarde encore quelque temps la fin du combat. A six heures, on n’entend plus rien, et les bivouacs des deux lignes se rallument à peu près dans les mêmes positions où le matin ils se sont éteints.

    Les tentes de l’Empereur ont été dressées dans un carré profond qui se trouve un peu en arrière de la bergerie de Meusdorf. C’est un étang desséché, autour duquel la garde impériale vient établir ses bivouacs. L’Empereur passe la soirée à recueillir les différents rapports de la journée. Il reçoit d’abord les aides de camp du prince de la Moscowa.

     

    • Combat de Möckern ou de la Partha

     

    Au nord de Leipsick, la bataille a été soutenue avec non moins d’acharnement que dans la plaine du midi. Et, quoique le résultat en soit défavorable, l’extrême disproportion du nombre jette ici un nouvel éclat sur les armes françaises. On s’est battu vingt contre soixante.

    Dépourvus de l’appui des deux divisions Souham, appelées sur un autre point, et du secours du corps du général Reynier, qui n’était pas encore arrivé, le prince de la Moscowa et le duc de Raguse n’ont pas craint de tenir tête, avec leur faible armée, aux trois armées réunies de Blücher, et la lutte a duré toute la journée.

    La division Delmas était encore en arrière, escortant, sur la route de Düben, le parc du troisième corps, et formant l’arrière-garde. Se retirer, c’eût été abandonner cette division au milieu des armées de Blücher et de Bernadotte. Il n’y avait pas à délibérer; il fallait, tenir jusqu’à ce qu’elle arrivât.

    Nos braves ont tenu en effet avec une telle vigueur dans les villages de Möckern et de Gross-Weterits, que les armées d’Yorck et de Langeron, lasses d’attaquer, ont fini par appeler le secours de Sacken et de sa troisième armée. Vers le milieu du combat, la division Delmas est arrivée.

    Le prince de la Moscowa annonce à l’Empereur qu’il profite de la nuit pour faire replier tout son monde derrière la Partha. Le duc de Raguse va border la rivière du côté de Schœnfeld. Le duc de Padoue et la division polonaise de Dombrowski vont s’établir dans la position de Pfaffendorf, à l’entrée du faubourg de Halle; les deux divisions du général Souham sont définitivement rentrées sous les ordres du prince de la Moscowa. Ainsi, après avoir été appelées de la Partha sur la Pleiss, elles ont été rappelées de la Pleiss sur la Partha. Il en est résulté que ce corps d’armée a passé tout le jour à flotter entre les deux batailles sans verser ni d’un côté ni de l’autre le poids que quinze mille braves pouvaient mettre dans la balance. C’est, aux yeux de l’Empereur, le malheur de la journée.

    Cependant les détails qu’il reçoit des pertes du duc de Raguse sont d’une gravité affligeante. Cette armée est restée pendant cinq heures sous le feu de plus de cent pièces de canon. L’élite de nos régiments de marins a péri. Les généraux Compans et Frederich, et le duc de Raguse luimême, ont été blessés.

     

    • Combat de Lindenau

     

    Aux rapports du prince de la Moscowa succèdent ceux du général Bertrand.

    De ce côté, le salut de l’armée a été un instant compromis. Giulay, repoussant les attaques de notre avant-garde, l’a fait reculer d’abord jusqu’au bras de l’Elster qu’on appelle la Luppe. Alors les ponts de Lindenau étaient au pouvoir des Autrichiens : c’en était fait si Giulay les eût fait sauter !…

    Mais Bertrand, n’écoutant plus que la nécessité de vaincre, a ramené ses troupes à la charge, et la victoire, dont le regard est maintenant si sévère pour les Français, a fini par sourire à tant d’efforts. Nous sommes rentrés en possession de Lindenau ; nous occupons les ponts. Giulay nous a abandonné la route d’Erfurth ; il s’est retiré, par Klein-Zschocher, sur leLgros de l’armée autrichienne.

    La route de France est donc libre ! Cette nouvelle se répand aussitôt dans le camp, et le nom du général Bertrand est dans toutes les bouches.

    Dans cette journée sanglante, tout le monde a fait son devoir : généraux et soldats, tous, également animés du plus noble dévouement, étaient décidés à vaincre ou à périr. Augereau, Ney, Victor, Marmont et Macdonald ont soutenu leur renommée ; Lauriston s’est montré leur émule, et Poniatowski a gagné son bâton de maréchal. Cédant à je ne sais quel pressentiment, l’Empereur, comme s’il n’avait pas de temps à perdre pour acquitter sa dette envers Poniatowski, lui fait remettre sur le champ de bataille même de Dolitz les insignes de maréchal de l’empire.

    En résumé, nous avons vaincu à Vachau ; mais notre victoire n’a pas été achevée. Sur la Partha, le nombre a accablé la valeur ; il a fallu céder la plaine aux Prussiens, et cependant rien n’est encore décidé. Ce n’est que du côté de Lindenau que nous avons un résultat : l’armée française a conquis sa retraite.

    Dans l’état où sont les affaires, même pour couvrir un mouvement rétrograde et le protéger jusqu’aux défilés de la Saale, il faut recommencer la bataille, et cette nécessité achève de prouver et de mettre en évidence tous les avantages de la position que l’armée française occupe en ce moment.

    La plaine fournit à peine quelques racines à cette foule d’hommes affamés que les alliés font arriver de toutes parts, et qui se voient forcés d’y prolonger leur séjour. Mais derrière nos lignes sont les magasins et les ressources de la ville la mieux approvisionnée de la Saxe. Les blessés sont en grand nombre dans les deux camps. Mais, tandis que ceux de l’ennemi restent étendus dans les sillons de la plaine ou dispersés dans les décombres des villages voisins, les nôtres sont recueillis dans les maisons de Leipzig.

    Notre infériorité va toujours croissant sous le rapport du nombre. Mais ici le terrain y remédie mieux que partout ailleurs. Nos ailes sont appuyées sur le cours de deux rivières ; la Pleiss et la Partha nous enveloppent et nous protègent ; notre centre occupe les positions dominantes de la plaine, et nous sommes adossés à l’enceinte d’une grande ville dont les portes sont à nous. Enfin, si les masses de l’ennemi parvenaient à enfoncer des lignes si bien appuyées, nous pourrions tenir encore derrière des murs, des défilés et des marais assez de temps du moins pour que le gros de l’armée se retirât avec sécurité par la route de Lutzen et de Weissenfels.

    Complètement rassuré sur ses vivres, sur ses blessés et sur sa retraite, l’Empereur peut donc encore une fois disputer la victoire.

    Cependant, plus la lutte se prolonge, plus les alliés reçoivent d’auxiliaires. Notre camp n’attend plus que le faible corps du général Reynier. Chez l’ennemi, le nombre des combattants va presque doubler par l’arrivée de trois nouveaux corps d’armée. Bernadotte couche à Landsberg, Colloredo arrive à Borna, et Benigsen à Naumhorf.

    L’Empereur balançait dans son esprit les diverses chances de cette situation difficile, lorsqu’on amène devant lui le général autrichien Merfeldt. Le général Merfeldt est une ancienne connaissance. C’est lui qui est venu demander le célèbre armistice de Léoben, c’est lui qui, négociateur à Campo-Formio, a rapporté à Vienne la paix qui sauvait la maison d’Autriche des ressentiments du directoire ; enfin c’est lui qui, dans la nuit d’Austerlitz, a envoyé le billet au crayon et les premières paroles d’armistice auxquelles le salut des deux empereurs était peut-être attaché.

    La singulière destinée du général Merfeldt le ramène en présence de Napoléon dans le moment même où celui-ci aurait besoin à son tour d’armistice et de paix. L’Empereur sourit de ce nouveau jeu de la fortune, qui semble, dit-il, se plaire à donner aux alliés tous les moyens de prendre avec lui leur revanche, même en générosité. Napoléon accepte l’occasion et veut essayer encore une fois s’il est possible de s’entendre.

    On a rendu à M. de Merfeldt son épée ; il a partagé avec les généraux de la maison le repas frugal du camp. L’Empereur le prévient qu’il va le renvoyer sur parole, et le charge de porter à l’empereur d’Autriche de nouvelles offres de conciliation.

    « Cette querelle devient bien sérieuse, dit-il à M. de Merfeldt après lui avoir adressé quelques paroles consolantes sur le malheur qu’il a eu d’être fait prisonnier. Vous voyez comme on m’attaque et comme je me défends. Votre cabinet ne pense-t-il pas à prévenir les suites d’un tel acharnement ? S’il est sage, il peut y songer ; il peut encore tout arrêter, il le peut ce soir. Mais, demain, peut-être ne le pourrait-il plus ; car qui sait les événements de demain ?
    Notre alliance politique est rompue. Mais entre votre maître et moi une autre alliance subsiste, et celle-ci est indissoluble. C’est elle que j’invoque ; car j’aurai toujours confiance dans les sentiments de mon beau-père. C’est à lui que je ne cesserai d’en appeler de tout ceci. Allez le trouver, et répétez-lui ce que je lui ai déjà fait dire par Bubna.
    On se trompe sur mon compte ; je ne de mande pas mieux que de me reposer à l’ombre de la paix, et de rêver le bonheur de la France, après avoir rêvé sa gloire…. Et cependant votre politique sacrifie à la peur qu’elle se fait de moi, non seulement les affections les plus naturelles, mais ses plus chers intérêts.
    Vous craignez jusqu’au sommeil du lion ; vous croyez ne pouvoir jamais être tranquilles qu’après lui avoir arraché les griffes et coupé la crinière.
    Eh bien ! quand vous l’aurez réduit à ce triste état, quelles en seront les suites ? Les avez-vous prévues ? Tourmentés par le désir avide de recouvrer d’un seul coup tout ce que vous avez perdu par vingt ans de malheurs, vous n’avez que cette idée, et vous ne remarquez pas que depuis vingt ans tout a changé autour de vous ; que vos intérêts ont changé de même, et que désormais, pour l’Autriche, gagner aux dépens de la France, c’est perdre. Vous y réfléchirez, général Merfeldt : ce n’est pas trop de l’Autriche, de la France, et même de la Prusse, pour arrêter sur la Vistule le débordement d’un peuple à demi nomade, essentiellement conquérant, et dont l’immense empire s’étend depuis nous jusqu’à la Chine…
    Au surplus, je dois finir par faire des sacrifices : je le sais ; je suis prêt à les faire ».

    L’Empereur entre alors dans le détail des conditions auxquelles il souscrit d’avance. Ici, comme à Prague, Napoléon renonce à la Pologne, à l’Illyrie, à la confédération du Rhin. Toujours dans les mêmes dispositions relativement à l’Espagne, à la Hollande et aux villes anséatiques, il consent à leur rendre leur indépendance. Mais il désire renvoyer cette stipulation à la négociation de la paix maritime, pour s’en servir comme moyen dé compensation avec l’Angleterre. Quant à l’Italie, il se borne à demander l’indépendance et l’intégrité de ce royaume; il est prêt à traiter des intérêts italiens sur ces deux bases.

    Enfin, pour prix de l’armistice à conclure dans les vingt-quatre heures, il offre d’évacuer sur-le-champ l’Allemagne, et de se retirer derrière le Rhin.

    « Adieu, général, ajoute-t-il en congédiant M. de Merfeldt. Lorsque de ma part vous parlerez d’armistice aux deux empereurs, je ne doute pas que la voix qui frappera leurs oreilles ne soit pour eux bien éloquente en souvenirs ».

    M. de Merfeldt est aussitôt conduit aux avant-postes. Il passe au camp des alliés ; et dans le moment où ses amis déploraient son malheur et sa captivité, il reparaît au milieu d’eux décoré d’une mission que tout vainqueur aurait ambitionnée.

     

     

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