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  • 21 octobre 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

    La bataille navale de Lough Swilly

    D’après « Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français » – Charles-Théodore Beauvais – 1818

     

    Huit jours après la reddition du général Humbert et de ses intrépides compagnons, le brick l’Anacréon se présenta sur la côte d’Irlande, près de l’île de Rutland, à l’ouest du comté de Donnegal. Ce bâtiment était monté par le général Rey et Napper-Taudy, l’un des chefs des Irlandais-Unis, alors chef de brigade au service de la république, outre plusieurs officiers et un détachement d’artillerie légère. Il était chargé d’armes, de munitions et d’habillements pour les Irlandais qui auraient rejoint l’armée française.

    Le général Rey communiqua avec la terre, et son premier soin fut de demander des nouvelles des troupes qui avaient dû débarquer à Killala : il apprit avec chagrin qu’elles avaient été obligées de se rendre prisonnières. Après s’être assuré qu’il ne pouvait rien faire dans ces parages, le général Rey se décida à retourner à Dunkerque, en faisant le tour par le nord de l’Angleterre. Dans sa route, l’Anacréon rencontra près des Orcades deux lettres de marques anglaises fortement armées : ces bâtiments revenaient de la Baltique, et étaient chargés d’objets propres à la marine. Le brick français les attaqua, et après un combat où la supériorité de leur calibre devait leur donner l’avantage, il s’en empara et les expédia pour France, où il arriva lui-même sans fâcheuse rencontre.

    La division de Brest, retardée par une foule de circonstances, mit enfin à la voile le 16 septembre : elle était composée d’un vaisseau de ligne, huit frégates et un aviso, et portait environ trois mille hommes de troupes de débarquement, commandés par les généraux Hardy et Ménage, un train considérable d’artillerie, des objets du génie, et quelques troupes de ces deux armes, commandées par le chef de bataillon Pernetty et le capitaine Kirgeuer. On avait choisi pour commander les forces navales le chef de division Bompard.

    Savoir :
    Le Hoche – 74 canons – Bompard, chef de division.
    La Romaine – 44 canons – Bergevin, capitaine de vaisseau.
    L’immortalité – 44 canons – Legrand, capitaine de vaisseau.
    La Loire – 40 canons – Segond, capitaine de frégate.
    L’Embuscade – 36 canons – Clément de la Roncière, capitaine de vaisseau.
    La Coquille – 36 canons -  Depéronne, capitaine de vaisseau.
    La Bellone – 36 canons – Jacob, capitaine de frégate.
    La Résolue – 36 canons –  Bargeau, capitaine de frégate.
    La Sémillante – 36 canons – Lacouture, capitaine de frégate.
    La Biche (aviso).

    Sous le rapport de la bravoure, on ne pouvait faire un meilleur choix. Mais l’expérience a prouvé qu’il eût pu l’être sous le rapport de plusieurs autres qualités non moins indispensables à un chef que l’intrépidité dont Bompard avait donné des preuves brillantes.

    La sortie eut lieu le soir, et la division prit le passage du Raz, pour éviter la rencontre des croiseurs ennemis. Le calme rendit ce mouvement long. Le lendemain, à la pointe du jour, les bâtiments français n’étaient encore qu’à trois ou quatre lieues au large. On découvrit bientôt un vaisseau rasé et une frégate, l’Anson et l’Ethalion, faisant partie de la croisière ennemie. Malgré la supériorité de forces de la division française, elle ne dut point attaquer ces deux bâtiments, pour ne pas attirer sur elle toute la station anglaise, avertie par le bruit du canon ; elle prit chasse devant eux, et ils la suivirent. Le surlendemain, une frégate, l’Amelia, rallia les deux bâtiments ennemis, et, après avoir communiqué avec l’Anson, elle vira de bord, se couvrit de voiles, et parut prendre la route de l’Angleterre.

    Le commandant Bompard avait fait gouverner au Sud-Ouest, pour tromper l’ennemi sur sa destination, et pour éviter les nombreux bâtiments anglais qui croisaient vers l’entrée de la Manche. Lorsque, au bout de deux jours, il ne se vit suivi que par deux seuls navires, il devait les faire chasser de manière à pouvoir les combattre et les prendre, ou les écarter tellement du gros de la division, qu’il leur fût devenu presque impossible de la retrouver après la chasse levée. En effet, dans le cas où les chasseurs français eussent du se borner à éloigner les deux bâtiments ennemis, ils eussent été à même, en prolongeant la chasse jusqu’à la nuit, et la levant alors, de rallier la division sur une fausse route qui leur aurait été signalée d’avance, et sur laquelle les Anglais n’eussent pu se porter que par hasard.

    La chasse eut lieu : deux frégates seules approchèrent l’ennemi, savoir, la Loire et l’Immortalité. Le capitaine Segond  demanda par signal à commencer l’attaque ; mais le commandant y répondit par celui de ralliement, et se remit en route. Les bâtiments anglais virèrent de bord peu après les chasseurs, et continuèrent à suivre et à observer la division. Voyant qu’il ne pouvait se dérober à la vue des ennemis acharnés après lui, le commandant français continua sa route au sud-ouest, afin de leur donner le change sur sa mission : cette manœuvre maladroite entraîna la division jusque vers le cap Finistère. Pour mieux persuader aux Anglais qu’il allait aux Antilles, Bompard résolut de pousser jusqu’aux Açores, espérant se faire abandonner là, et reprendre sa route en faisant le tour de ces îles : une saute de vent vint contrarier ce projet, et le força de remonter au nord.

    Pendant que la division française faisait ce grand détour, elle se trouva un matin au milieu d’un convoi anglais de plus de cent voiles. Ce convoi, parti d’Angleterre, n’était escorté que par un vaisseau rasé et quelques vaisseaux de la compagnie des Indes, bâtiments mal armés. Le désordre que la présence subite des bâtiments français mit dans le convoi prouvait de la manière la plus évidente que son escorte était trop faible pour leur résister. Cependant, Bompard ne chercha nullement à s’emparer des bâtiments de ce convoi, pour ne pas désobéir à ses instructions, qui lui prescrivaient d’éviter tout ce qui pourrait ralentir sa marche et retarder son arrivée au point fixe pour le débarquement de ses troupes.

    Le petit retard qu’eût éprouvé sa mission par l’attaque d’un convoi aussi précieux pour l’Angleterre, n’eût pourtant été rien en comparaison de celui qu’il y avait apporté en fuyant pendant plus de dix jours devant deux seuls bâtiments ennemis, et sur une route presque diamétralement opposée à celle qu’il avait à tenir. La destruction de ce convoi aurait peut-être porté à l’Angleterre un coup aussi sensible que le débarquement trop tardif des trois mille hommes qu’emmenait la division : toutefois, l’une et l’autre opérations eussent pu réussir.

    Souvent de semblables bonnes fortunes se sont offertes aux marins français pendant la guerre de la révolution, et ils ont été obligés de renoncer à en profiter. La manie qu’on eut presque toujours de transformer des bâtiments de guerre en transports, en les encombrant de troupes et de munitions, avait le double désavantage de leur ôter leur marche, soit pour chasser l’ennemi, soit pour fuir devant des forces supérieures, et de les rendre moins dégagés pour le combat : ils devenaient ainsi plus faciles à joindre, et moins capables de résister après avoir été joints.

    Dans le cas dont nous parlons, la destruction du convoi rencontré et le débarquement en Irlande eussent pu être effectués avec la plus grande facilité, si la division eût été composée des huit mêmes frégates armées en flûte (portant seules toutes les troupes, les attirails et munitions), et de trois ou quatre vaisseaux de ligne bien armés et dégagés de toute espèce d’encombrement.

    Après cette rencontre infructueuse, et lorsque la division eut pris la route qui la portait le plus directement vers l’Irlande, l’Anson et l’Ethalion continuèrent de la suivre comme auparavant. Un jour, ils s’en trouvèrent si proches, que le commandant Bompard se décida enfin à ordonner une chasse générale : la Loire et l’Immortalité furent encore les premières à les joindre. Le capitaine Segond demanda, comme la première fois, à combattre, et appuya son signal de quelques coups tirés sur le bâtiment ennemi le plus éloigné, pour faire voir qu’il était à portée. Le commandant répondit de même que lors de la chasse précédente, par le signal de ralliement général, et ensuite par un autre qui particularisa cet ordre à la Loire.

    Les manœuvres peu décidées du chef de division Bompard, et surtout le circuit considérable qu’il fit faire à ses bâtiments, nuisirent au succès d’une expédition partie déjà plus d’un mois trop tard, et il mit vingt-cinq jours pour se rendre à sa destination, tandis que dix ou douze étaient suffisants. Les premières instructions de Bompard avaient fixé pour point de débarquement la baie de Killala.

    Mais le long délai qui retarda son départ fit changer ces dispositions, et il lui fut ordonné de débarquer au lac de Lough-Swilly, sur la cote septentrionale d’Irlande, dans la supposition que Humbert aurait pu se porter vers le nord de cette île, et se trouverait en mesure de faire sa jonction avec le corps du général Hardy.

    Le 10 octobre au soir, la division, toujours suivie par les bâtiments anglais, qui ne l’avaient pas perdue de vue depuis le départ, eut connaissance de la côte. Bompard fît alors changer la route, et se dirigea comme s’il eût eu dessein d’aller chercher la baie de Killala : cette manœuvre mérite des éloges. A minuit, il fit virer de bord et reprendre la route du nord. Par ce moyen, il trompa l’ennemi et s’en fit abandonner. Au point du jour, le vent étant au N.-W.-O., le commandant laissa arriver avec tous ses bâtiments, pour s’approcher de la terre et la reconnaître.

    A midi, l’Immortalité, qui avait chassé en avant, signala une escadre ennemie. Bientôt elle fut en vue de la division, et l’on put compter huit gros bâtiments qui la composaient : c’était celle de sir John Borlase-Warren, que l’Anson et l’Ethalion avaient ralliée et dirigeaient vers la division française. Le commandant Bompard fit alors signal à toute la division de serrer le vent. Ce mouvement, exécuté sans précaution à bord du Hoche, causa la rupture de son grand mât de hune, qui, dans sa chute, entraîna le mât de petit perroquet, celui de perruche, et défonça la grande voile, de sorte que ce vaisseau se trouva avoir des avaries à ses trois mâts et désemparé de deux de ses voiles majeures. Cet événement ralentit considérablement sa marche et par conséquent celle de toute la division. Les ennemis gagnèrent sur elle beaucoup de chemin. A cinq heures, ils se trouvaient dans ses eaux, à environ deux lieues.

    Bompard résolut, pour se dérober à leur poursuite pendant la nuit, de faire arriver vent arrière sa division toute à la fois, et de se diriger sous toutes voiles vers la côte, pour y jeter à la hâte les troupes de débarquement, et remplir au moins cette partie la plus importante de sa mission, avant de courir les chances d’un combat contre des forces qu’il avait jugées bien supérieures aux siennes. En conséquence il fit le signal de virer lof pour lof à huit heures du soir.

    Cette manœuvre était bien choisie et pouvait avoir du succès : on ignore pourquoi elle ne fut pas exécutée. La division continua sa bordée pour tâcher de gagner dans le vent, chose difficile, en ce qu’elle devait se régler sur le Hoche, retardé par ses avaries, tandis que l’escadre ennemie, dont les bâtiments étaient en bon état, pouvait le faire avec facilité et parvenir à l’environner.

    Une circonstance cependant paraissait devoir favoriser la fuite de la division française sur la fausse route que Bompard avait dessein de lui faire faire. Vers le soir, la Résolue signala une voie d’eau impossible à étancher ; le commandant fit donner ordre au commandant de cette frégate, par le capitaine de l’aviso, de tâcher d’attirer l’ennemi de son côté, en mettant des feux ou en lançant des fusées de signaux, manœuvre qui devait le faire prendre, mais par laquelle il se dévouait au salut du reste des bâtiments français : cet ordre ne reçut point d’exécution. Serait-ce là la cause qui empêcha Bompard de fuir vent arrière, à huit heures, comme il en avait fait le signal ? Cela n’est guère probable.

    Le lendemain, 12 octobre, au point du jour, la division se trouva, comme on l’avait prévu, presque entourée par l’escadre anglaise. Depuis la veille, le Hoche n’était pas encore parvenu à réparer ses avaries ; tout ce qu’il avait pu faire avait été de remplacer sa grande voile, et il se trouvait dans la nécessité de se présenter au combat sans son grand hunier. Cette circonstance, fruit de la lenteur avec laquelle furent poussés les travaux nécessaires pour repasser un nouveau mât de hune, eut la plus grande influence, non seulement sur le sort de ce vaisseau, mais sur celui de la division entière.

    La terre avait été aperçue le matin, en même temps que l’ennemi. Le commandant de la division française se décida à faire un nouvel effort pour tâcher de la joindre, afin de s’y échouer, s’il ne lui était pas possible de s’y embosser. Dans cette intention, il fit le signal de former l’ordre de retraite convenu, accompagné de celui de se préparer à mouiller une grosse ancre. L’ordre de retraite se forma, les bâtiments sur deux lignes de front, le Hoche occupant le milieu de la seconde ligne, les bâtiments bien ralliés, mais peu alignés, à cause de la difficulté de se maintenir de la sorte vent arrière.

    La force de l’escadre anglaise était alors parfaitement reconnue. Voici quelle était sa position : Un vaisseau de 74, un vaisseau rasé et une frégate (le Robust, le Magnanime et l’Amelia) en arrière de la division, chassant en ligne pour la joindre et la combattre ; le vaisseau de 80 et une frégate (le Foudroyant et le Melampus) par le travers à babord ; le vaisseau du commodore et la troisième frégate (le Canada et l’Ethalion) du même côté, mais sur l’avant de la division ; enfin, à une grande distance sur l’avant, le second vaisseau rasé (l’Anson), qui avait rompu son mât d’artimon dans la chasse de la veille.

    Le vent était au N.-O., et la division française le recevait à tribord. L’escadre ennemie, en se plaçant sous le vent, coupait la terre aux bâtiments français, et rendait ainsi impraticable le dessein qu’avait eu Bompard de gagner la côte avant d’en venir aux mains.

    D’un autre côté, dans cette situation, la division française ne pouvait fuir au large qu’en se mettant au plus près du vent. Mais les ennemis, qui l’avaient gagné si facilement la veille sous cette allure, dans une chasse qui n’avait duré qu’une partie de la journée, ne pouvaient manquer de la joindre ce jour-là, si elle continuait à régler sa voilure sur le Hoche ; dans le cas contraire, ce bâtiment, le plus fort et le plus précieux de la division, devenait une proie assurée et facile.

    Bompard vit que le moment critique était arrivé. Il se prépara au combat avec un sang-froid qui ne démentait pas celui qu’il avait montré le jour précédent, lorsqu’à toutes les observations que lui faisaient ses officiers, il répondait : « Eh bien, mes amis, nous nous battrons ». Pour lui, se bien battre était tout.

    Vers sept heures, les bâtiments ennemis qui étaient en arrière de la division, l’avaient considérablement approchée, et quelques frégates tirèrent sur eux de leurs canons de retraite, et quelquefois de toute leur batterie en lançant au vent. Le commandant fit quelque temps après le signal de former une prompte ligne de bataille sans égard au poste. Cet ordre fut exécuté de manière que presque toutes les frégates furent se placer en avant du Hoche ;  la Loire, l’Immortalité et la Bellone en étaient les plus rapprochées. Tous les efforts des ennemis parurent alors se diriger vers ce vaisseau resté à la queue de la ligne. Bientôt le Robust, le Magnanime et l’Amelia l’engagèrent, le premier vaisseau ayant pris poste par son travers à bâbord, et le Magnanime le canonnant en hanche et en poupe. Pendant ce temps, les autres bâtiments anglais forçaient de voiles pour venir se joindre à ceux qui se trouvaient déjà engagés.

    Le Hoche résista vaillamment à ses premiers adversaires. Quelques frégates placées en avant de ce vaisseau tiraient de temps à autre leurs canons de retraite sur le Robust. Toutes, au reste, se tenaient au poste qu’elles avaient pris dans la ligne de bataille, sans faire aucun mouvement pour dégager leur commandant, qui, il est juste de le dire, ne leur fit pas de signal pendant plus de trois heures. Enfin, vers onze heures, le chef de division Bompard signala à ses bâtiments de serrer l’ennemi au feu. La Loire et l’Immortalité firent alors des arrivées qui leur permirent de tirer quelques bordées sur l’avant du Robust ; la Bellone, couverte par ces deux frégates, ne put le faire que rarement.

    C’est alors que le capitaine Segond conçut le projet d’aller aborder ce vaisseau, de concert avec l’Immortalité, dont le commandant lui promit de partager les dangers et la gloire de cette entreprise hardie. La Loire força de voiles et se porta audacieusement sur le Robust. Mais comme l’Immortalité tardait à la suivre, le capitaine Segond se vit contraint de renoncer à une tentative alors par trop téméraire. Toutefois la belle manœuvre de la Loire força le vaisseau ennemi à faire une arrivée pour lui présenter le travers, mouvement dont le Hoche eût pu profiter pour enfiler le Robust par l’arrière, si à cette époque, il n’eût pas été déjà presque entièrement écrasé. Dans cette position, la partie devenait trop inégale, et la Loire reprit son poste, après avoir reçu du Robust une volée tirée en salut qui lui fit beaucoup de mal.

    En ce moment, le reste de l’escadre anglaise s’était approché de manière à pouvoir prendre part au combat. Le Foudroyant se plaça sur l’avant du Robust pour combattre les frégates voisines du Hoche, et contribuer, s’il était nécessaire, à la réduction de ce vaisseau, auquel il envoya quelques volées par intervalles. Sir John Borlase-Warren avec le Canada, vint prendre poste à l’autre extrémité de la ligne courbe formée par les vaisseaux qui combattaient le Hoche, et se mit à le canonner par la hanche de tribord.

    Les frégates anglaises s’étaient élevées au vent et manœuvraient de manière à couper la retraite à celles de la division française qui tenteraient de s’échapper. Entouré de la sorte, le Hoche ne pouvait prolonger longtemps une résistance qui durait déjà depuis quatre heures. A onze heures et demie, le commandant Bompard fit amener son pavillon, ayant toutes ses manœuvres dormantes et courantes coupées, ses mâts criblés et près de tomber, vingt-cinq pièces de canon démontées, quantité de boulets à la flottaison et cinq pieds d’eau dans la cale : le carnage avait été effroyable, et le faux pont n’offrait plus place pour recevoir les blessés.

    Cette vaillante résistance fit le plus grand honneur an commandant Bompard. L’équipage et les troupes passagères rivalisèrent de courage, de même que les officiers de terre et de mer se distinguèrent à l’ envi les uns des autres. Parmi les derniers, on remarqua surtout le capitaine de frégate Maistral cadet, commandant en second du vaisseau, digne émule de son chef pour la bravoure, et dont les talents comme marin furent du plus grand secours à ses compagnons d’infortune.

    Aussitôt après la reddition du Hoche, le capitaine de la Romaine, à qui le commandement venait d’échoir, fit signal à la division de forcer de voiles. Les frégates françaises se mirent alors à fuir dans différentes directions (l’aviso la Biche s’était sauvé dès le commencement du combat). La Coquille et l’Embuscade se trouvèrent dans l’impossibilité de quitter le champ de bataille, et elles se rendirent après une courte résistance que leur mauvaise marche, le nombre et la position des ennemis peuvent justifier.

    Pendant que les vaisseaux anglais qui avaient combattu le Hoche s’occupaient d’amariner ce vaisseau, ainsi que les deux frégates dont nous venons de parler, le reste de l’escadre ennemie s’efforçait d’empêcher les six autres frégates françaises de s’échapper. Le Foudroyant leur barrait le chemin à gauche, l’Amelia, le Melampus et l’Ethalion, en arrière et à droite, et l’Anson en avant.

    Cependant cinq d’entre elles parvinrent à s’éloigner, à la faveur de leur marche avantageuse, en passant toutefois les unes sous la volée du Foudroyant, et les autres sous celle des frégates anglaises.

    La Bellone dont la marche était inférieure à celle de ces cinq frégates, ne pouvait guère espérer d’échapper comme elles. Le capitaine Jacob, certain du sort qui l’attendait, n’en résolut pas moins d’opposer aux ennemis une résistance qui, toute vaine qu’elle devait être pour lui, pouvait devenir utile aux frégates qui fuyaient. Plus il prolongeait cette résistance, plus tard les ennemis qu’il forçait à le combattre pouvaient se mettre à la poursuite de ces frégates, et plus, par conséquent, il leur restait de chances de salut. Le commandant de la Bellone voulut néanmoins, bien qu’il crût impossible d’y parvenir, tenter de se soustraire aux bâtiments ennemis dont il était entouré. Il fit d’abord la même route que la Loire, la Romaine et l’Immortalité. Mais son défaut de marche sur le largue l’empêchant de doubler comme elles le Foudroyant sur l’avant, il fut obligé de renoncer à suivre ces frégates et de faire serrer le vent à son bâtiment, dont la marche était plus avantageuse sous l’allure du plus près.

    Le Foudroyant avait compté sans doute faire amener la Bellone aussitôt qu’il l’aurait jointe et sans coup férir. Lorsqu’il s’aperçut, au mouvement de cette frégate, qu’elle allait peut-être lui échapper, il dirigea sur elle un feu terrible. Le capitaine Jacob fit riposter vigoureusement, non qu’il eût l’intention de prêter le côté à un si formidable adversaire, mais pour tâcher, en le dégréant, de l’empêcher de poursuivre la Bellone ; il y réussit en partie, et mit quelques voiles du Foudroyant en désordre. Il allait profiter de cette circonstance pour s’éloigner, lorsqu’un boulet du vaisseau ennemi, venant à passer dans la hune d’artimon de sa frégate, mit le feu aux grenades qui s’y trouvaient déposées. Il se communiqua rapidement aux cordages et aux voiles, et menaçait le bâtiment d’un embrasement total. L’enseigne de vaisseau Cotelle et un officier de terre, nommé Barbier, s’élancèrent aussitôt dans la hune, suivis de quelques matelots intrépides, et, par leurs courageux efforts, parvinrent à étouffer l’incendie.

    Cet accident, qui pouvait avoir des suites plus funestes, eut toutefois un résultat fâcheux, ce fut de faire perdre à la Bellone une partie du chemin qu’elle avait gagné à l’ennemi. D’un autre côté, le feu que le Foudroyant avait redoublé sur elle, pendant que son équipage était uniquement occupé à l’arracher aux flammes, avait fait à son gréement des avaries qui rendaient sa fuite plus difficile. Sa position était d’autant plus critique dans ce moment, qu’outre le vaisseau de 80 qu’elle avait à combattre par le travers, elle était obligée de tirer ses canons de retraite sur une frégate (le Melampus), qui l’approchait considérablement, et qui lui envoyait de temps en temps des volées en poupe. Cependant, grâce à l’intrépidité de ses matelots , qui surent réparer ses manœuvres au milieu d’une grêle de boulets, ses voiles se trouvèrent en état d’être orientées, et, par l’attention qu’eût le capitaine de l’alléger, en faisant jeter à la mer vingt-cinq à trente tonneaux d’objets qui l’encombraient, elle parvint à gagner au large, et à terminer ainsi un engagement qui durait depuis trois quarts d’heure contre un ennemi si supérieur.

    Débarrassée du Foudroyant, la Bellone avait toujours dans ses eaux le Melampus sur qui, depuis longtemps, elle tirait ses canons de retraite. Cette frégate s’efforçait de la joindre, mais elle en retardait le moment par les embardées qu’elle faisait pour envoyer à la frégate française des volées en poupe ; celle-ci, pour ne point ralentir sa course, se bornait à tirer en retraite. Cependant, quoique de cette manière elle ne pût opposer au Melampus que quatre canons, ils furent si bien pointés qu’ils firent à cette frégate des avaries qui l’arriérèrent encore, et la mirent dans l’impossibilité d’atteindre la Bellone.

    Tant d’efforts ne pouvaient sauver la frégate française, et ne devaient avoir d’autre résultat que de retarder sa défaite. Au Melampus succéda l’Ethalion. Ce bâtiment, d’une marche supérieure, ne fit point la même faute que le Melampus., en perdant du temps et du chemin à tirer quelques volées à la Bellone ; il courut dessus, sans brûler une amorce. Le capitaine anglais voulait d’abord engager la frégate française au vent ; mais celle-ci portant plus près que l’Ethalion, il fut obligé de manœuvrer pour l’attaquer par dessous le vent. Bientôt il parvint à s’établir par le travers de la Bellone à portée de fusil : il était environ deux heures.

    Alors commença un combat terrible et soutenu avec une vigueur que la disproportion de force des deux frégates rendit d’autant plus honorable pour les défenseurs du pavillon français. Il dura deux heures, avec un acharnement égal de part et d’autre. Mais enfin, à quatre heures, le capitaine Jacob se vit dans la cruelle nécessité d’amener. Les avaries de sa frégate étaient telles, dans ce moment, que lors même qu’il fût parvenu à se faire abandonner par l’Ethalion, il eût été infailliblement pris une demi-heure après par les autres bâtiments qui le chassaient et qui n’étaient plus qu’à une demi-lieue de lui. Dans ce triste état, une résistance plus prolongée devenait sans objet.

    La Bellone avait trente-cinq hommes hors de combat, tous ses mâts criblés de boulets et ne tenant plus, quantité de coups au dessous de la flottaison, et déjà cinq pieds d’eau dans la cale. Tout le monde, à bord de la Bellone, imitant l’exemple du brave Jacob, se battit avec ce courage héroïque par lequel les officiers et matelots républicains surent si souvent honorer leurs défaites.

    Le principal but du capitaine Jacob fut atteint ; et son opiniâtre résistance, lorsque la prise de son bâtiment était inévitable, favorisa, dans le premier moment, la fuite des cinq frégates qui avaient quitté le champ de bataille en même temps que lui, mais qu’il n’avait pu suivre. En effet, jusqu’à l’instant de sa reddition, c’est-à-dire, environ cinq heures après que la Romaine eut donné le signal de la fuite, aucun des bâtiments ennemis n’avait dépassé la Bellone, et ils ne se mirent qu’ensuite à chasser sérieusement les autres frégates. Ainsi il n’y avait eu jusqu’alors pour s’opposer à leur retraite, que le vaisseau rasé l’Anson, dont nous avons indiqué plus haut la position. Il paraît qu’elles ne profitèrent pas toutes de cet avantage.

    Dans la nuit, le Melampus, l’une des frégates qui avaient combattu la Bellone, atteignit deux frégates françaises, la Résolue et l’Immortalité. Elle s’attacha à la première, comme la plus faible, et s’en empara après un combat de vingt-cinq minutes. Le mauvais état de la Résolue ne lui permettait pas d’opposer une résistance bien vigoureuse, depuis plusieurs jours elle menaçait de couler bas. L’Immortalité s’enfuit sans chercher à défendre sa conserve. Les Anglais blâmèrent hautement la conduite du capitaine Legrand. Cette conduite, déshonorante dans toute autre circonstance, était peut-être excusable dans celle-ci.

    Le commandant de l’Immortalité persuadé que le Melampus n’était pas le seul bâtiment ennemi qui lui appuyait la chasse, ne vit dans un combat, même avantageux, contre cette frégate, que le moyen de rendre infaillible la prise de la sienne, par les avaries qu’elle y devait recevoir, et qui l’eussent rendue plus facile à atteindre. Au reste, le parti que prit alors le capitaine Legrand n’empêcha pas sa frégate d’être prise quelques jours après, et il eût peut-être mieux fait d’écraser le Melampus, de concert avec la Résolue, au risque d’être pris ensuite par les autres bâtiments anglais, à qui il eût pu encore faire payer cher leur victoire : c’eût été autant de mal fait a l’ennemi.

     

     

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