• 29 septembre 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     Le 25 septembre 1908 - L’affaire des déserteurs de Casablanca dans EPHEMERIDE MILITAIRE laffaire-des-deserteurs-de-casablanca-150x150

     

    L’affaire des déserteurs de Casablanca

    D’après « La politique Marocaine de l’Allemagne » – Louis Maurice, Maurice Bompard – 1916

     

    Les désertions à la Légion Étrangère se multiplièrent au Maroc, dans le courant de l’année 1908, d’une façon anormale : 28 déserteurs comparurent cette année-là devant le conseil de guerre de Casablanca, une vingtaine d’autres réussirent à s’échapper.

    L’autorité militaire, mise en éveil, ne tardait pas à se convaincre que les désertions, qui se produisaient surtout parmi les soldats de langue allemande, étaient provoquées par les Allemands de Casablanca groupés à cet effet autour du consulat d’Allemagne, et même qu’une organisation complète avait été créée dans ce but.

    Seulement, le régime des capitulations encore en vigueur au Maroc mettait les Allemands à l’abri de toute information judiciaire et il fut, par suite, impossible de saisir alors les fils de cette organisation.

    L’instruction criminelle qui a pu être ouverte, en 1914, après la rupture entre l’Allemagne et la France, a apporté la preuve des faits suivants.

    Une agence de désertion avait été organisée à Casablanca, au commencement de 1906, par des Allemands de cette ville, sous l’autorité du consul impérial, M. Lüderitz. Le directeur de cette agence était M. Sievers, rédacteur au Deutsche Marokko Zeitung, journal de la Légation d’Allemagne au Maroc, envoyé de Tanger à Casablanca pour faire campagne contre l’occupation française de la Chaouya.

    Ecrivant, le 30 septembre 1908, au capitaine Carow au sujet des désertions de légionnaires, Karl Ficke dit de Sievers : « Il en a fait sa profession ». Ce Karl Ficke, chef d’une maison de commerce allemande de Casablanca, était lui-même un des collaborateurs les plus actifs de l’agence Sievers, qui disposait, grâce à lui, de nombreux correspondants au dehors.

    Presque tous les Allemands de la place et des environs étaient d’ailleurs de connivence. Parmi les plus notables, on peut citer les nommés : Hermann, Bazlen, Henri et Emile Toenniès, Jungvogel, Hedrich, Wölfling, Neudorfer, Henrici.

    Leur correspondance, saisie lors de l’instruction de 1914, est des plus suggestives à cet égard ; la rubrique Légion Étrangère est une de celles qui y reviennent le plus souvent. On y trouvera, par exemple, que Toenniès, chargé de l’agence consulaire d’Allemagne à Rabat, après avoir fait évader huit légionnaires fin juin 1908, en a encore recueilli deux dont un Suisse en juillet ; comme Neudorfer, le titulaire du poste, alors à Casablanca, avait, d’après les archives de l’agence, évacué un Suisse au cours de ses opérations de désertion, Toenniès lui écrit pour lui demander la voie à suivre dans la circonstance. D’après la réponse de Neudorfer, les précédents comportent non le rapatriement du Suisse déserteur mais son envoi à la légation d’Allemagne à Tanger.

    L’incident de septembre 1908, dont il sera question plus loin, ne ralentit pas le zèle des affiliés à l’agence Sievers. Bazlen prend la suite, voilà tout, des affaires de ce dernier qui, trop compromis, a dit quitter alors Casablanca. C’est ainsi qu’en octobre 1908, il envoie à Mazagan le légionnaire Modder.

    Celui-ci, dans une lettre à Bazlen, se loue beaucoup des facilités qu’il y a trouvées pour déserter : Le Consul, écrit-il, m’a habillé des pieds à la tête, et il ajoute : S’il arrive encore d’autres légionnaires à Casablanca, il n’y a qu’à les envoyer à Mazagan.

    C’est ce que fait Bazlen, au point que les Allemands de Mazagan en sont quelque peu surchargés. Wölfling s’en plaint à Bazlen le 1er novembre 1908, à l’occasion de l’arrivée à Mazagan du légionnaire Fröhlich, dont il est un peu embarrassé, tout en disant : Nous faisons tout notre possible pour aider aux désertions.

    A noter que pour tirer Wölfling d’embarras, Fröhlich est envoyé à Tanger, précédé par une demande d’audience au ministre d’Allemagne en faveur du déserteur, formulée par Bazlen et apostillée par le consul impérial d’Allemagne à Casablanca, M. Lüderitz.

    Cette correspondance, soi-disant commerciale, établit que des collectes se faisaient au sein des colonies allemandes pour provoquer et faciliter les désertions des légionnaires, que les sommes avancées étaient réclamées ensuite au gouvernement Allemand à défaut de remboursement par les déserteurs eux-mêmes, et que toutes les opérations étaient conduites sous le patronage de la légation d’Allemagne à Tanger, avec le concours actif du consulat d’Allemagne à Casablanca et des agences consulaires d’Allemagne à Rabat et à Mazagan.

    Voici comment fonctionnait le service des désertions : l’agence Sievers disposait, dans la Légion même, d’un complice, le légionnaire suisse Brunner, que Sievers avait d’abord incité à déserter. Mais ce légionnaire étant arrivé près du terme de son engagement, ne s’en souciait pas ; il parut donc plus profitable de s’assurer ses services comme racoleur.

    Brunner guettait l’instant où quelqu’un de ses camarades se trouvait dans un état d’esprit propice au succès de ses manœuvres. Il s’en approchait alors, lui conseillait de déserter, l’assurait que rien n’était plus facile à réaliser, attendu que le consul se chargeait de tout. Il l’abouchait avec Sievers ou avec l’un de ses collaborateurs qui lui prodiguaient leurs encouragements. Tous l’engageaient à se rendre au consulat d’Allemagne pour recevoir confirmation de leurs paroles.

    C’était là une procédure nettement établie.

    Pourquoi, demande le juge instructeur de 1914 à Bazlen, avez-vous dit à Mödder (un légionnaire allemand qui déserta en octobre 1908) de se rendre au consulat d’Allemagne ?

    Parce que, répond-il, c’était le règlement ; et il ajoute : La chose était convenue entre le consul et tous les Allemands de Casablanca.

    Quand le légionnaire était enfin convaincu, Sievers le gardait jusqu’au jour du départ chez sa propre logeuse, la nommée Maria Fortez, une Espagnole couverte par les capitulations contre toute perquisition domiciliaire. Il revêtait là des vêtements civils fournis par Sievers et recevait la visite d’un fonctionnaire du consulat allemand qui faisait le simulacre de l’interroger sur ses origines et ses intentions, puis présentait à sa signature un engagement de payer ses frais de rapatriement.

    L’agence Sievers favorisait les désertions de tous les légionnaires sans distinction de nationalité et le consulat d’Allemagne y prêtait la main, mais le rapatriement jusqu’à destination, contre engagement de rembourser les frais, n’était assuré qu’aux seuls Allemands ; les autres n’étaient envoyés qu’à Tanger, mais à fonds perdus.

    Nous connaissons ce détail de procédure par une communication de l’agent consulaire d’Allemagne à Rabat, le nommé Neudorfer, qui, après s’être enquis au consulat impérial, au cours d’un voyage à Casablanca, envoie des instructions sur ce point, le 31 juillet 1908, à son suppléant, le nommé Henrici.

    Quand enfin un paquebot allemand passait sur rade, on vidait l’asile Maria Fortez. C’est un fonctionnaire du consulat allemand qui y venait chercher les déserteurs de toutes nationalités, les conduisait au port aussi discrètement que possible et veillait à leur embarquement. Après l’incident de Casablanca, ce port étant plus étroitement surveillé, les embarquements s’opérèrent de préférence à Mazagan.

    L’incident de Casablanca du 25 septembre 1908, qui a provoqué un conflit retentissant entre la France et l’Allemagne et a mis en mouvement la cour permanente d’arbitrage de La Haye, va être rapporté ici avec quelques détails.

    Les déserteurs qui en furent les héros étaient au nombre de six, savoir : Jules Meyer, Français, d’origine allemande, naturalisé, à sa requête, par décret du 16 mars 1908 ; Walter Benz, Allemand ; Heinrich Heinemann, Allemand ; Jean Nalepa, Russe ; Fritz Reber, Suisse ; et Wasyl Grech, Autrichien.

    Les cinq premiers ont été débauchés par le légionnaire Brunner et décidés à déserter par Sievers.

    Meyer, le Français dont la naturalisation ne fut pas reconnue par le gouvernement allemand et qui, par suite, fut, au regard de l’Allemagne, considéré comme Allemand pour le règlement de l’incident, fut conduit directement, le 20 septembre 1908, par Brunner à Sievers qui le garda chez sa logeuse Maria Fortez. Il y était rejoint, dans la journée du 22 septembre, par Nalepa qui, s’étant adressé, à l’instigation de Brunner, au consulat d’Allemagne, fut dirigé par les soins de celui-ci à l’auberge Fortez, bien qu’en sa qualité de Russe, Nalepa relevât du Consulat d’Espagne chargé à Casablanca des intérêts russes.

    Benz et Heinemann avaient été envoyés également par Brunner au consulat d’Allemagne qui était bien en effet le leur, mais, au bar voisin du consulat où ils entrèrent d’abord, ils rencontrèrent Sievers, sans doute avisé, qui les emmena chez Maria Fortez où ils s’installèrent dans la soirée du 22 septembre. Le Suisse Reber n’y arriva que le 24 ; il s’était rendu chez le drogman du consulat d’Allemagne, le nommé Maenz, qui l’envoya à Sievers avec un Mokhazni du consulat.

    Ces cinq déserteurs furent pourvus de vêtements civils chez Maria Fortez, par les soins de Sievers. Ils y reçurent alternativement la visite du secrétaire du consulat d’Allemagne, M. Just, et du Drogman, U. Maenz, qui procédèrent à leur interrogatoire et firent signer aux trois Allemands, l’engagement dont il a été parlé plus haut. Le même engagement avait bien été demandé au Suisse Reber, qui l’avait souscrit d’ailleurs sans difficulté, mais c’était là une erreur de procédure qui n’échappa pas au Consul. L’engagement fut rendu, déchiré, à Reber.

    Quant à l’Autrichien Wasyl Grech, c’est le consul d’Autriche en personne, un négociant allemand du nom de Brandt, chez qui il s’était rendu pour affaires personnelles, d’abord le 29 juillet, puis, coup sur coup, les 18 et 22 septembre 1908, qui l’a incité à déserter et qui, ayant appelé Sievers à la rescousse, a enfin réussi à l’y décider ce dernier jour, Sievers joignant ses objurgations aux siennes et apportant à ses instances toute son expérience en la matière. Grech fut logé par M. Brandt dans une chambre voisine du consulat d’Autriche et habillé avec de vieux vêtements de celui-ci. Pendant les trois jours qui s’écoulèrent jusqu’à son départ, le consul vint chaque jour le réconforter de quelques mots pour l’entretenir dans sa résolution.

    Dans la matinée du 25 septembre, le vapeur allemand Cintra, de la compagnie Oldenburg-Portugaise, mouillait sur rade de Casablanca.

    Le départ des six déserteurs fut aussitôt décidé et M. Just vint lui-même inviter les cinq qui se trouvaient chez Maria Fortez à se tenir prêts à partir à 11 heures et demie. Un peu avant midi, il revenait les prendre, et tous se mettaient en route aussitôt pour le port, en s’espaçant un peu cependant afin de ne pas attirer l’attention.

    En tête, marchait, en éclaireur, le domestique de M. Sievers ; puis venaient Meyer et Nalepa, suivis, à quelques pas derrière, de Benz, Heinemann et Reber. M. Just, M. Sievers et un Mokhazni du consulat d’Allemagne formaient l’arrière-garde. Ils arrivèrent sans encombre au port où les attendait une embarcation retenue une demi-heure auparavant par un fonctionnaire du consulat d’Allemagne à l’agence de la compagnie de navigation. L’embarcation n’avait point de pavillon ; le secrétaire et le Mokhazni du consulat ne portaient aucun signe distinctif.

    Deux caporaux de la Légion Étrangère qui se trouvaient par hasard sur le port, les nommés Goasduff et Le Collée, reconnurent les déserteurs et esquissèrent le mouvement de les arrêter. M. Just s’empressa d’intervenir, leur disant ; « Ce sont des compatriotes et non point des déserteurs ». Il faisait signe en même temps aux légionnaires de s’embarquer bien vite, ce qu’ils firent.

    S’adressant de nouveau alors aux caporaux, il leur dit : « Maintenant il est trop tard ; ils sont dans mon embarcation. Vous n’avez plus rien à faire ». Réfléchissant sans doute qu’une embarcation sans pavillon n’était pas une protection pour les déserteurs et que ceux-ci pouvaient être arrêtés par la chaloupe à vapeur du port, il rappelle l’embarcation qui, à son invitation, se rapprocha du bord, et il saute dedans. Cette manœuvre ayant été faite avec trop de précipitation, l’embarcation chavira. Ses passagers tombèrent à l’eau et durent reprendre pied à terre.

    Les autorités du port, averties de ce qui se passait, étaient accourues. Arrivèrent à cet instant même, le lieutenant de vaisseau Tournemire, commandant du port, accompagné de l’enseigne de vaisseau de Soria et de quelques matelots. Le capitaine Tournemire donne l’ordre d’appréhender les déserteurs.

    M. Just proteste violemment et cherche à les couvrir de sa personne. Le Russe Nalepa tente de se soustraire à l’arrestation par la fuite. Un matelot le saisit, M. Just en personne l’arrache de ses mains en se servant de sa canne qu’il brise sur le dos du marin. Le Mokhazni du consulat, Abdel Krim Mansour, qui jusque-là s’était tenu à l’écart, intervient alors avec une grande brutalité ; il assène notamment un violent coup de poing sur la figure du gabier Duguet.

    Le Russe Nalepa essaye à nouveau de s’esquiver, des matelots s’y opposent. Abdel Krim Mansour accourt à son aide ; une lutte s’engage dans laquelle Mokhazni et marins roulent à terre. Abdel Krim est enfin maîtrisé, ce qui ne le met pas immédiatement à l’abri des horions ; il est ligoté.

    Pendant ce temps, M. Just, de son côté, se démenait avec une véhémence croissante. Il lève la main sur l’enseigne de vaisseau de Soria, qui sort alors un revolver de sa poche et le lui met sous le nez. Ce geste, qui devait plus tard être imputé à faute à M. de Soria, a du moins eu pour effet, sur le moment, de calmer immédiatement M. Just. Le Drogman Maenz, accouru en toute hâte au bruit de l’incident, réclame Abdel Krim comme Mokhazni du consulat d’Allemagne ; on le lui remet aussitôt.

    L’Autrichien Grech avait été conduit de son côté au port par un employé du consulat d’Autriche-Hongrie, M. Martens. Arrivés au moment où la rixe éclatait, ils demeurèrent à l’écart, attendant que les événements prissent tournure.

    Grech fut aussi reconnu par un matelot, puis identifié par le maréchal des logis Thorel qui l’avait eu sous ses ordres à l’arsenal. En vain M. Martens, recourant comme M. Just au mensonge, affirme que Grech est le cuisinier d’un armateur de Tanger. On arrête le légionnaire qui est réuni ainsi à ses cinq camarades. Ils sont tous les six conduits à la prison militaire.

    Informé de l’incident, le Consul Lüderitz comprend aussitôt que l’assistance apportée par ses agents à la désertion de non-Allemands en même temps qu’à celle de ses compatriotes, donne une mauvaise physionomie à l’affaire. Il s’en ouvre à M. Karl Ficke et les deux complices délibèrent ensemble sur l’attitude à prendre et la conduite à tenir.

    Une lettre de Karl Ficke au capitaine Carow, du 30 septembre 1908, saisie en 1914, nous permet de nous rendre compte aujourd’hui de ce que fut cette délibération. Il fut reconnu tout de suite que le consul ne devait intervenir qu’en faveur des trois Allemands et décidé que son intervention dans le passé serait représentée comme s’étant limitée à eux.

    Mais il fallait bien donner cependant une explication plausible de la présence des autres déserteurs.

    De l’Autrichien Grech qui était venu au port de son côté et n’avait pas été mêlé à la bagarre, il n’y avait pas à s’occuper. On aurait pu, à la rigueur, avouer le Suisse, en le donnant comme ressortissant du consulat allemand, bien que, deux jours auparavant, M. Lüderitz eût formellement refusé de lui reconnaître cette qualité, lorsque M. Just lui avait proposé de le rapatrier. Il fut en effet alors convenu qu’étant Suisse, il serait seulement envoyé à Tanger, conformément au règlement.

    Mais le Russe, qui, en cette qualité, aurait relevé à Casablanca du consulat d’Espagne ? Plus tard, on songea à le muer en Galicien, mais l’idée, bientôt abandonnée d’ailleurs, attendu que, même Galicien, Nalepa n’aurait pas été de sujétion allemande, ne vint tout de suite ni à M. Lüderitz, ni à Karl Ficke.

    On adopta donc la version suivante : le consulat d’Allemagne n’avait donné sa protection qu’aux trois Allemands. C’était d’eux-mêmes et pour profiter de l’embarcation de l’agence que le Suisse Reber et le Russe Nalepa s’étaient joints aux Allemands, puis, au moment de la bagarre, s’étaient serrés, avec eux, derrière M. Just pour bénéficier, sans son aveu, de son intervention.

    Cette version ne cadrait guère avec les faits, car il se trouvait que c’avait été en faveur de Nalepa que M. Just en personne, puis le Mokhazni du consulat étaient intervenus le plus violemment. Cette entorse à la vérité n’aurait gêné nullement M. Lüderitz, si ce n’était le permis d’embarquement qu’il avait, le matin même, remis à M. Just et que celui-ci avait maladroitement laissé tomber sur la plage.

    Ce permis était ainsi libellé : M. Just, Chancelier du consulat d’Allemagne, est chargé d’embarquer les six personnes qu’il accompagne.
    Casablanca, le 25 septembre 1908.
    Le Consul Impérial d’Allemagne.
    Signé : Lüderitz.

    Le permis ne couvrait donc pas seulement les trois Allemands, mais en outre le Suisse et le Russe et, qui plus est, l’Autrichien. Que faire ?

    M. Karl Ficke opina que le mieux serait de passer sous silence le fait du papier. Et c’est à ce parti qu’on s’arrêta.

    M. Karl Ficke comprend bien que cette manière incomplète et mensongère d’exposer les choses, bonnes sans doute à l’égard du gouvernement français, n’est pas de nature à porter la conviction dans l’esprit du gouvernement allemand. Il craint que celui-ci, pour se tirer d’affaire, ne profite des fautes de Lüderitz et de Just pour faire peser sur eux toute la responsabilité de l’incident, ce qui atteindrait, dans la personne de son porte-drapeau et de son principal agent d’exécution, toute la bande des fauteurs de désertions au Maroc.

    Aussi déclare-t-il, avec l’effronterie d’un homme de sa sorte, sûr de son importance : Il faut donc que nous prenions ces messieurs sous notre protection. Pour ce qui est des Français, on peut certes travestir les faits sans scrupule ; nous sommes encore beaucoup trop convenables pour ces gens, écrit Karl Ficke en parlant d’eux à ce propos.

    Il ne voit dans l’incident qu’une bonne occasion de les narguer. Croyant savoir que le général d’Amade se rendra le samedi suivant sur le môle pour saluer des soldats en partance, ses braves, comme il les qualifie ironiquement, il se promet bien de s’y trouver également.

    C’est avec plaisir, écrit-il, que je lui montrerai mon vilain visage souriant pour lui gâter la fraîcheur du matin.

    Quant à Sievers, qui se sent plus directement en cause, il est moins fanfaron ; il décampe le soir même de Casablanca où on ne l’a plus revu.

    Tel fut à Casablanca, l’incident du 25 septembre 1908. Il se transporte maintenant en Europe ; nous n’avons plus qu’à l’y suivre.

    Dès le lendemain de l’incident, le consul Lüderitz réclamait à son collègue français les trois légionnaires allemands qu’il reconnaissait être des déserteurs, en omettant de parler des deux autres en faveur desquels aucun consulat ni gouvernement n’intervint.

    Le Consul d’Autriche-Hongrie, M. Brandt, bien que de nationalité allemande, se montra plus timoré ; il fallut toute l’insistance de son collègue allemand et la pression de ses compatriotes avec lesquels, comme on l’a vu, il sympathisait dans leur campagne de désertions, pour le décider enfin, le 2 octobre, à réclamer le légionnaire Grech ; encore feignait-il d’ignorer qu’il fût légionnaire et déserteur. Le gouvernement austro-hongrois instruit de cette réclamation fit déclarer, le 12 octobre, par son ambassadeur à Paris, le comte Khevenhuller-Metsch, à M. Pichon, ministre des Affaires Étrangères, que la protestation de M. Brandt avait été faite sans instructions, qu’elle devait être considérée comme émanant de son initiative propre, que le gouvernement austro-hongrois entendait n’y donner aucune suite et qu’il n’y avait qu’à ne pas s’en préoccuper.

    M. Pichon demanda que, pour plus de clarté, M. Brandt retirât sa lettre, ce qui fut fait en exécution d’ordres expédiés de Vienne le 16 octobre 1908.

    La ligne de conduite adoptée par le Baron d’Æhrenthal, en ce qui concerne l’Autrichien Grech dont il se désintéressa complètement, ne fut pas suivie, comme chacun sait, par le Prince de Bulow, pour ce qui était des ressortissants allemands. Le gouvernement allemand se trouvait en effet fort gêné, pour abandonner les déserteurs à leur sort, par sa complicité dans les agissements de l’agence Sievers qui se poursuivaient au Maroc depuis des mois de son aveu et même avec ses encouragements. Il essayatout d’abord de l’intimidation.

    Le Baron de Lancken, alors chargé d’affaires d’Allemagne à Paris, se présente au Quai d’Orsay le 28 septembre et, le prenant de haut, il demande, au nom de son gouvernement, une satisfaction prompte et complète. Le gouvernement français répond en demandant que le consul Lüderitz soit désavoué et blâmé de l’assistance qu’il prête à la désertion des légionnaires. Voilà donc les deux gouvernements affrontés. Après quinze jours de tâtonnements, le gouvernement allemand change tout à coup de tactique, en apparence du moins : M. de Schœn, secrétaire d’état aux Affaires Etrangères, propose, le 4 octobre, à M. Jules Cambon, ambassadeur de France à Berlin, de s’en remettre à des arbitres.

    Pourquoi le gouvernement allemand, prévenu cependant par son état-major général que la conduite des autorités françaises du Maroc qui avaient arrêté les déserteurs de la légion, était parfaitement correcte, a-t-il proposé un arbitrage dont ne pouvait sortir que sa condamnation ?

    On en est réduit aux conjectures ; il est permis de penser qu’il escomptait un refus du gouvernement français. Fort de son bon droit, celui-ci ne consentirait pas, sans doute, à soumettre à un arbitrage international, une question qui touche si profondément à la discipline de l’armée. L’Allemagne aurait beau jeu alors pour charger la France et son gouvernement de la responsabilité de la tournure aigüe que le cabinet de Berlin était dès lors décidé à donner au conflit. Toujours est-il que M. Pichon ayant télégraphié, le 15 octobre, qu’il acceptait l’arbitrage, le gouvernement allemand, apparemment trompé dans son attente, fit aussitôt une nouvelle volte-face.

    Dans la soirée du 16, le Prince Radolin, ambassadeur d’Allemagne, de retour à Paris, demande, sans plus faire aucune allusion à l’arbitrage, que les autorités françaises du port de Casablanca soient l’objet de mesures disciplinaires, qu’elles fassent des excuses et remettent les trois déserteurs allemands au consul d’Allemagne, moyennant quoi celui-ci sera à son tour, l’objet d’une mesure disciplinaire. M. Pichon répond qu’il s’en tient à l’arbitrage proposé l’avant-veille par le gouvernement allemand et accepté aussitôt par le gouvernement français.

    Alors s’ouvre, sur les modalités de l’arbitrage, une de ces discussions juridiques auxquelles les Allemands se complaisent quand ils ont besoin de temps pour ordonner leur jeu. Ils dissertèrent avec une pédante subtilité sur le régime des capitulations, sur les immunités consulaires dans les pays orientaux, sur les juridictions au Maroc. Ils nous convièrent à distinguer l’arrestation des déserteurs des circonstances qui l’ont accompagnée, à disjoindre le fait du droit, à envisager séparément l’incident et la légitimité de notre action de façon que nous pourrions regretter l’un tout en soutenant l’autre. Il paraît inutile de revenir maintenant sur ces débats bien vains en eux-mêmes, mais à l’abri desquels s’organisa dans toute l’Allemagne une virulente campagne de presse et d’opinion contre la France.

    Le ton des journaux ne tarde pas en effet à s’élever à un haut diapason ; il se fit peu à peu menaçant, suivant en cela le conseil donné, dès 1907, par un neveu de Karl Ficke, le nommé Nehrkorn, qui écrivait alors de Casablanca à un de ses amis : Si seulement l’on voulait faire un peu de bruit avec le sabre, si peu que ce soit, les Français s’engageraient immédiatement dans d’autres voies.

    Quand les esprits parurent au point, les arguties cessèrent et le Prince Radolin, passant sous silence les discussions auxquelles le projet d’arbitrage donnait lieu depuis quinze jours, écrivit à M. Pichon pour demander, au nom du gouvernement allemand :
    1° La mise en liberté, sans retard, des trois sujets allemands arrêtés par les autorités françaises ;
    2° Une réparation équitable pour les violences dont, à cette occasion, les deux employés consulaires allemands ont été victimes.

    Cet office, daté du 1er novembre 1908, était rédigé en termes d’ultimatum, et, le lendemain, le Prince de Bulow, pour en bien caractériser la portée, appuyait en personne la seconde condition auprès de l’ambassadeur de France à Berlin, lui déclarant que, faute de recevoir satisfaction sur ce point, l’Empereur envisageait le rappel de son ambassadeur à Paris. Toute l’Europe fut en émoi.

    Pendant que le gouvernement allemand prenait officiellement une attitude menaçante, le secrétaire d’état aux Affaires Etrangères, M. de Schœn, se répandait personnellement, suivant la méthode de Berlin, en assurances amicales.

    Comme cet incident de Casablanca venait mal à propos ! Au moment précisément où le gouvernement allemand se disposait à une évolution politique au Maroc : il avait résolu de mettre fin aux incessants conflits marocains, et, pour cela, de régler une fois pour toutes, dans le sens des aspirations françaises, les différends qui nous divisaient. Voici qu’une misérable affaire venait remettre tout en question ! Ne serait-il pas sage de la clore au plus vite ? Moyennant un petit effort sur lui-même, une concession en réalité insignifiante, le gouvernement français pouvait tout terminer d’un seul coup et réaliser sans obstacle ses vues au Maroc. Un résultat aussi important valait bien un petit sacrifice d’amour-propre. Sur ce thème engageant, M. de Schœn était intarissable.

    Le gouvernement français avait trop souvent, hélas ! pour s’y laisser prendre une fois de plus, fait l’expérience de la valeur des promesses qui venaient de Berlin et il savait qu’à ses concessions ne répondaient jamais que de nouvelles exigences. M. Pichon se maintint donc sur le terrain de l’arbitrage, ajoutant qu’il pouvait bien s’engagera donner des satisfactions, mais celles-là seulement qui découleraient du jugement du tribunal arbitral et à charge, bien entendu, d’un engagement réciproque du gouvernement allemand.

    Sur les entrefaites, avaient éclaté les graves crises provoquées, en Allemagne, par l’interview donnée au Daily Mail par l’Empereur Guillaume et, en Europe, par l’annexion de la Bosnie-Herzégovine.

    Le gouvernement allemand, ayant épuisé à l’égard de la France les moyens d’intimidation aussi bien que de séduction, jugea que, dans ces conjonctures, les choses avaient été poussées assez loin. Il consentit alors à en revenir à l’arbitrage qu’il avait bien proposé lui-même dès le 14 octobre, mais dont depuis lors, il discutait les termes dans un esprit évident d’obstruction.

    Toutefois, il émit tout d’abord la prétention que sa proposition du 14 octobre fût considérée comme inexistante et que le gouvernement français, assumant le rôle de demandeur, exprimât, comme venant de son initiative, le désir d’un règlement arbitral de l’incident de Casablanca. Cette prétention ayant été écartée, le chancelier envoya, le 6 novembre, son secrétaire, M. de Flotow, poser à M. Jules Cambon comme condition de l’arbitrage que le gouvernement français exprimerait, au préalable, ses regrets de l’arrestation des légionnaires allemands déserteurs, si bien que, si on l’avait écouté, la France se serait présentée devant le tribunal arbitral en coupable et que le tribunal aurait eu seulement à fixer les satisfactions à accorder à l’Allemagne !

    Tout a une fin. Le 10 novembre 1908, le secrétaire d’état intérimaire aux Affaires Etrangères, M. de Kiderlen-Waechter, et M. Jules Cambon, ambassadeur de France, signèrent la déclaration suivante qui mettait les deux gouvernements sur le pied d’une parfaite égalité devant les arbitres :
    Les gouvernements français et allemand, regrettant les événements qui se sont produits à Casablanca le 25 septembre dernier et qui ont amené les agents subalternes à des violences et à de fâcheuses voies de fait, décident de soumettre l’ensemble des questions soulevées à ce sujet à l’arbitrage.
    D’un commun accord, chacun des deux gouvernements s’engage à exprimer ses regrets sur les actes de ses agents suivant le jugement que les arbitres auront porté sur les faits et sur les questions de droit.

    Le compromis d’arbitrage rédigé en conséquence était signé le 24 novembre 1908 et la sentence arbitrale rendue le 22 mai 1909.

    Pour apprécier la valeur de cette sentence, il convient de ne pas perdre de vue que beaucoup des faits qui viennent d’être exposés n’ont été établis qu’en 1914 à la suite de la saisie de la correspondance d’un certain nombre d’Allemands de Casablanca et que les arbitres étaient tenus d’attacher la même foi aux rapports des autorités françaises qui avaient rempli simplement leur devoir en arrêtant les déserteurs et à ceux des autorités allemandes, complices et fauteurs de la désertion, qui avaient sans vergogne maquillé la vérité pour dégager leur responsabilité personnelle.

    La sentence arbitrale cependant ne donne pas moins pleinement raison aux autorités françaises, leur reprochant seulement de n’avoir pas, dans l’exercice de leurs droits, respecté dans la mesure du possible la protection de fait indûment accordée aux légionnaires allemands par le consulat d’Allemagne. Elle n’impute que deux torts aux Français : la menace faite à l’aide d’un revolver à M. Just par l’enseigne de vaisseau de Soria et la prolongation des coups donnés au Mokhazni Abdel Krim au delà du temps strictement nécessaire pour le réduire à l’impuissance.

    Le gouvernement allemand est donc sorti condamné sur tous les points de l’arbitrage de Casablanca. Il n’en avait pas moins atteint ses fins. Par la manière dont il a traité cette affaire, l’incident a été grossi au point de jeter le trouble dans l’Europe entière et de donner à penser que la paix était menacée ; il a contribué, pour une part appréciable, à préparer les esprits en Allemagne à l’éclosion d’une guerre avec la France. Il est, en somme, un des échelons qui ont conduit à la rupture d’août 1914 vers laquelle la cour de Berlin tendait depuis plusieurs années déjà.

    On sera peut-être curieux de savoir ce qu’il advint, au cours des négociations et de l’arbitrage, du permis d’embarquement, qui, au lendemain de l’incident, préoccupait si fort le consul Lüderitz et M. Karl Ficke. Ainsi qu’il avait été convenu entre eux, il n’en fut pas fait mention tout d’abord, mais, comme de juste, le gouvernement français en donna communication au gouvernement allemand qui demanda des renseignements à M. Lüderitz. Nous aimerions donner le compte rendu de la nouvelle délibération qui a dû avoir lieu à ce sujet entre les deux complices ; s’il a été écrit comme celui de la première, nous ne le possédons pas ; nous ne connaissons que le résultat.

    M. de Schœn déclara, en effet, le 15 octobre, à M. Jules Cambon que le permis d’embarquement délivré par M. de Lüderitz ne s’applique en réalité qu’aux trois légionnaires allemands et que, s’il porte non pas trois Allemands mais six personnes, c’est par suite d’une erreur de copiste.

    En fournissant cette explication qui évidemment lui venait de M. Lüderitz, M. de Schœn ne réussit pas à cacher complètement sa confusion et il avoua de lui-même, pour se mettre à l’aise, que l’excuse n’était guère présentable. C’est cependant celle qui fut présentée au tribunal arbitral et, comme M. Just a bien voulu assumer la responsabilité de la tentative d’embarquement des légionnaires non-allemands, c’est à lui que la sentence en impute tout le tort comme une faute grave et manifeste.

     

    Pour lire la sentence arbitrale de la cour de La Haye et  le compromis

     

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