• 29 septembre 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     Le 23 septembre 1830 - La bataille de Bruxelles dans EPHEMERIDE MILITAIRE la-bataille-de-bruxelles-150x150

     

    La Bataille de Bruxelles

    D’après « Histoire générale et chronologique de la Belgique, de 1830 à 1860 » – Gustave Oppelt – 1861

     

    Pendant la nuit du 22 au 23, tout avait été prévu pour la guerre.

    On sonnait le tocsin à pleine volée, les rues étaient barricadées. Sur les boulevards, on coupait les arbres par le pied, on les couchait de long en large, on dépavait la voie publique. Quelques arbres restaient debout pour être précipités sur les troupes ; les pavés étaient transportés au sommet des maisons pour servir de projectiles. On dételait les voitures, on les renversait à travers la rue, on les environnait de pierres et on avait ainsi des remparts très-solides. On voyait à côté de lourdes charrettes, d’élégants équipages armoriés.

    Chaque rue avait sa barrière ainsi construite : les habitants n’épargnaient ni les tonneaux de leurs caves, ni les meubles de leurs maisons. Il y avait des instructions affichées pour enseigner comment ces barrières devaient être faites. A trois heures du matin, tout Bruxelles était ainsi barricadé.

    L’armée hollandaise occupait une position circulaire autour de Bruxelles : sa droite touchait à Zellick, son centre à Dieghem et sa gauche en avant de Tervueren. La ville se trouvait ainsi bloquée, à l’exception des côtés qui font face à Waterloo, Hal et Ninove. Une autre division avait reçu l’ordre de marcher le 23 sur Bruxelles, après avoir investi Louvain.

    On voulait diriger l’attaque principale vers le plateau du haut de la ville ; s’emparer du Parc et lui donner une défense de flanc en occupant les palais royaux et celui des états généraux ; garnir de réserves les boulevards, depuis la porte de Schaerbeek jusqu’à la porte de Namur, pour garantir les communications avec l’extérieur ; et répartir l’artillerie par sections aux portes, dans les allées du Parc et dans les rues latérales.

    Trois colonnes secondaires devaient appuyer le mouvement principal en pénétrant à la fois par les portes de Flandre, de Laeken et de Louvain. A l’intérieur, ce mouvement général devait être secondé par les gardes bourgeoises, dont le concours avait été promis; mais le club républicain fit échouer le projet, en chassant, le 19 et le 20, les autorités provisoires de l’hôtel de ville et en désarmant la bourgeoisie.

    C’est ainsi que les troupes hollandaises devaient effectuer leur entrée dans Bruxelles le jeudi 23 septembre.

    Les nouvelles que l’on recevait de toutes les villes de la Belgique entretenaient l’espérance et redoublaient le courage. Louvain, Mons, Namur étaient en pleine insurrection ; Nivelles, Gand et Bruges s’agitaient également. Mais Liège l’emportait surtout par son énergie : le sang y avait coulé, et la garnison avait dû se retirer à la Chartreuse et à la citadelle.

    En un mot, la force militaire tentait encore de se maintenir par la mise en état de siège et les mesures extrêmes d’une autorité expirante ; mais tout devait céder devant l’irrésistible volonté de la souveraineté des populations.

     

    Le 23 septembre

    L’heure du combat avait sonné : dès quatre heures du matin, les habitants des campagnes et les vedettes avaient donné l’éveil, et on apprit bientôt que de toutes parts les troupes hollandaises s’avançaient à grands pas vers la capitale.

    Peuple, bourgeois et soldats, chacun se mit à son poste ! Il ne s’agissait ici ni de haine, ni de sympathie, mais de la défense de la patrie. La solution de la question ne dépendait plus des sentiments ; elle était livrée aux circonstances, et plus encore au courage.

    L’attaque générale de Bruxelles commença simultanément sur quatre points : aux portes de Flandre, de Laeken, de Schaerbeek et de Louvain. Le premier coup de canon fut tiré le 23 septembre, à huit heures et un quart.

    Les démonstrations faites aux portes de Flandre et de Laeken parurent être de fausses attaques ; vraisemblablement les troupes ne devaient pas dépasser les barrières. Il est probable qu’on voulait seulement détourner l’attention, afin de protéger davantage la partie la plus importante du champ de bataille, qui était le quartier de la rue Royale. Mais les assaillants, ne rencontrant que peu de résistance, se laissèrent emporter imprudemment par l’ardeur d’un premier succès.

    Huit cents hommes d’infanterie, un escadron de hussards et quatre pièces de canon, sous le commandement du colonel Boekorven, après avoir fait reculer les avant-postes belges, se présentèrent, à huit heures du matin, à la porte de Flandre. La cavalerie marchait en tête. Il n’y avait là qu’une vingtaine de tirailleurs : ils firent feu et se retirèrent. Cette entrée de la ville offrait peu de moyens de défense : les barricades étaient insuffisantes, les sapeurs ennemis les aplanirent, les hussards les franchirent, et l’infanterie suivit ; les pièces restèrent en position à l’arrière-garde.

    Les troupes s’avancèrent dans cet ordre jusqu’à la rue du Rempart-des-Moines; là, elles durent s’arrêter. Les hussards allaient cependant tenter le passage, quand un bourgeois se présenta en parlementaire, pour engager l’armée à se retirer. Des mots menaçants furent échangés, et alors rien n’intimida plus les volontaires. Deux décharges parties de la barricade mirent le désordre dans les rangs de la cavalerie, et elle se replia pour faire place aux fantassins qui s’avançaient au pas de charge. Ceux-ci parvinrent enfin jusque près de la barricade, et exécutèrent des feux de peloton dont les intervalles furent comblés par le service des quatre pièces d’artillerie restées non loin de la porte. Plusieurs bourgeois furent tués. Alors la population entière du quartier s’élança sur les Hollandais : les habitants de la rue de Flandre, exaspérés et furieux, lancèrent du haut des toits, sur les soldats, une grêle de pavés et de meubles. Tout devint armes et projectiles, et la colonne, pressée de toutes parts, fut en partie désarmée et bientôt mise en fuite.

    La confusion fut extrême ; les habitants de tout âge et de tout sexe montrèrent un courage, mais aussi un acharnement sans égal. Les tirailleurs belges, incessamment renforcés, chargèrent l’ennemi à la baïonnette, et le poursuivirent au delà du faubourg de Molenbeek-St.Jean.

    Dès ce moment, l’ennemi ne reparut plus, et avant dix heures du matin, tout ce quartier fut délivré et la victoire complète.

    Mieux inspirées, les troupes qui devaient attaquer la porte de Laeken ne soutinrent pas une lutte de ce côté. Après avoir poussé une reconnaissance, elles se retirèrent et passèrent la rivière à l’aide d’un pont jeté à la hâte sur le canal, pour rejoindre, sous les ordres du général Favauge, le gros de l’armée derrière le jardin botanique.

    Le véritable point d’attaque fut la porte de Schaerbeek ; il avait été choisi de préférence comme étant le plus favorable au jeu de l’artillerie sur tout le développement de la rue Royale.

    Une partie de cette rue, tracée sur le versant d’un coteau rapide, n’étant pas encore bâtie, offrait de grands vides semblables à des ravins, et donnait toute espèce de facilités pour forcer le passage. Les boulets pouvaient labourer cette rue dans toute sa longueur, et il paraissait que la ville entière devait succomber ou se rendre, sitôt que cette position serait emportée.

    Le corps d’armée qui débouchait sur ce point se composait de plus de cinq mille combattants avec seize canons. La cavalerie reconnut, avant huit heures du matin, les barricades avancées en dehors de la ville ; elles étaient défendues par une cinquantaine d’hommes qui se replièrent aussitôt en tiraillant. Les ouvrages extérieurs étaient si faibles qu’ils ne pouvaient présenter qu’un simulacre de défense. Ils étaient dominés de toutes parts par des terrains élevés, d’où la mousqueterie pouvait les atteindre de flanc et les dégarnir complètement, vu qu’il n’y avait point d’artillerie pour les protéger. L’ennemi renonça cependant à les emporter à l’arme blanche, et quatre pièces de canon commencèrent le feu à une portée de deux cents pas.

    Pendant ce temps, les chasseurs prirent possession des maisons voisines de la porte, ainsi que du jardin botanique, d’où les feux de peloton balayèrent le boulevard, où des volontaires étaient réunis.

    Les grenadiers formaient la tête de la colonne d’attaque. Protégés par une grêle de boulets et de mitraille qui avait déjà forcé les Belges à s’abriter dans les ruelles à l’entrée de la ville, ils s’avancèrent, mais ils furent arrêtés parla barricade élevée contre la grille de la porte et qui avait résisté aux boulets. Ils ne tentèrent pas de la forcer ; ils la tournèrent, passèrent derrière l’aubette de l’octroi, et l’abattirent ; ils comblèrent ensuite en peu d’instants le fossé d’enceinte, et se frayèrent ainsi un passage.

    Les tirailleurs belges ne purent plus soutenir des barricades aussi vivement attaquées par les boulets et même à la baïonnette. Ils crénelèrent les maisons, et, dirigés par l’intrépide Stilmont, qui fut cruellement blessé quelques heures plus tard, ils les défendirent pied à pied et avec tant de succès, qu’après quatre jours de combat, l’ennemi n’avait pas encore pu forcer la barricade placée au premier coude de la rue de Schaerbeek.

    Vers sept heures du matin, M. Grégoire se trouvait avec sa batterie près de la porte de Louvain ; il fit tirer sur les assaillants et y tint aussi longtemps que possible contre les charges et la mitraille; il dut ensuite reculer lentement par les boulevards, tellement le feu devint meurtrier. Sa batterie s’arrêta près du palais du prince d’Orange et y resta environ une heure en mitraillant. Mais il lui fallut quitter celle position pour éviter d’être coupé ou pris. Il divisa alors cette batterie : deux pièces furent dirigées vers la porte de Namur et le boulevard de Waterloo, où elles restèrent en batterie volante pendant les quatre jours de combat, et les quatre autres pièces, sous les ordres de MM. Grégoire et Charlier, furent se braquées à la place Royale.

    Seize bouches à feu hollandaises canonnèrent la rue Royale, qui fut ainsi complètement évacuée. Immédiatement après, les grenadiers et les chasseurs se précipitèrent dans cette même rue, au pas de charge et baïonnette croisée; ils atteignirent ainsi le Parc, où ils entrèrent sans résistance : à dix heures la position était emportée.

    Ailleurs qu’à Bruxelles, on aurait peut-être pu considérer comme un avantage de voir l’ennemi s’engager ainsi dans les rues ; mais il est à remarquer que la ville haute forme une sorte de citadelle, à laquelle la rue Royale sert d’avenue, et mène droit au Parc qui domine tous les environs et qui est entouré d’édifices comparables à de petites forteresses. Rien en cet endroit n’ayant été mis en état de défense par les citoyens, les troupes allaient se trouver en possession d’un poste inexpugnable.

    Pendant cette marche, l’armée essuya un feu très vif, et éprouva de grandes pertes. On tirait sur elle à bout portant, les soldats tombaient sans même voir d’où partait le coup et sans pouvoir y riposter ; il y eut un moment de désordre, et la colonne fut rompue. D’un autre côté, le feu venant de la rue de Louvain et de cette direction était si violent, que le commandant des grenadiers détacha deux compagnies pour balayer cette voie, et faire jonction avec les régiments arrivés par la porte de Louvain et les boulevards, tandis que la tête de la colonne continuait son mouvement vers la place Royale.

    Dès que l’armée fut maîtresse du Parc, plusieurs bataillons s’y établirent, occupèrent les palais et mirent des canons en batterie aux diverses issues de la place ; mais elle négligea de s’emparer des postes et des maisons situés sur l’aile droite de la rue Royale, du côté de la ville basse. Elle dirigea tous ses efforts vers l’aile gauche, pour communiquer avec la porte de Louvain et avec la colonne d’attaque qui débouchait de ce côté.

    Le 9e et le 10e régiment de ligne et les dragons suivirent de près les grenadiers et les chasseurs à la porte de Schaerbeek. Leur tentative pour entrer dans la rue Royale fut inutile ; ils durent bientôt rebrousser chemin et descendre le boulevard. Les dragons se rangèrent ensuite en bataille au sommet de l’angle de l’observatoire. Mais une cinquantaine de volontaires liégeois, s’étant retranchés à l’improviste derrière cet établissement, saluèrent les dragons par trois décharges à bout portant. Cette cavalerie partit aussitôt au galop, culbuta l’infanterie et gagna la porte de Namur, où elle rejoignit les cuirassiers et les lanciers. Les volontaires, cernés et mitraillés, eurent alors à soutenir un véritable siège qui dura douze heures, après lequel ils résolurent de battre en retraite.

    Aux premiers coups de canon, le poste bourgeois de la porte de Louvain se retira, en défendant chaque barricade avec courage et en renversant nombre d’ennemis par un feu décousu, mais meurtrier. A ce moment, un cri de victoire retentit dans les rangs des assaillants. La porte fut forcée par les cuirassiers et par les lanciers, et leur chef, le général Trip, s’écria en brandissant son sabre : « En avant, mes enfants, et au galop jusqu’à la Grand-Place ! ».

    La cavalerie se précipita alors dans la rue de Louvain, mais elle n’alla pas bien loin. Elle changea de route, et se dirigea vers le boulevard de Waterloo.

    Quant à la porte de Namur, elle fut attaquée ultérieurement par les Hollandais.

    Deux heures après leur arrivée, les troupes occupèrent en ville les positions suivantes : le boulevard Botanique jusqu’à la rue du Meyboom, l’entrée de la rue de Schaerbeek, la rue Royale jusqu’à la rue des Epingles, la place d’Orange, la rue du Nord, l’entrée des rues Notre-Dame-aux-Neiges et de la Batterie, la rue de Louvain, la rue de l’Orangerie, le palais des états généraux, une partie de la caserne des Annonciades, la rue Ducale, la rue de lu Loi, toute l’enceinte du Parc, les palais du roi et du prince d’Orange, la rue de la Pépinière, la rue Verte, la rue de Namur, le boulevard de Waterloo jusqu’à l’hospice de Pachéco, tous les boulevards intermédiaires, les portes de Schaerbeek, de Louvain et de Namur ainsi que leurs faubourgs.

    A peine ces positions furent-elles prises par l’armée envahissante, qu’une batterie de six pièces fut placée dans le Parc, où elle ne tarda pas à foudroyer Bruxelles. D’autres pièces d’artillerie furent braquées aux barrières de la ville, et mitraillèrent tout ce qui se trouvait à leur portée. La batterie d’obusiers s’établit sur les hauteurs d’Ixelles, afin de dominer la capitale et atteindre plus sûrement les habitations vouées à l’incendie ou à la destruction.

    Les forces hollandaises présentaient déjà un effectif de 8 500 hommes. Une division de 8 000 hommes venant de Tongres et commandée par le général Kortheyligers, devait s’y joindre dès le 23. Le général-major Trip était même allé au-devant de ces troupes jusqu’à Louvain avec un détachement de cavalerie et quelques pièces d’artillerie, afin de relier cette division au corps d’armée principal. Mais, par suite de la résistance de Louvain, le général Kortheyligers rebroussa chemin vers Tirlemont et ne déboucha que le 27 sur Cortenberg, à deux lieues environ de la capitale, alors que la bataille de Bruxelles était finie.

    Les dispositions de l’ennemi étaient donc bien prises. Mais le temps qu’il avait employé pour occuper le Parc et ses abords, avait suffi à la population armée pour se reconnaître, se masser sur les points les plus menacés, et organiser la défense ; de telle façon que, lorsque les troupes, maîtresses alors du Parc, des palais et de toute la ligne de bataille, entreprirent de se porter en avant, elles furent partout refoulées.

    Le Parc devint ainsi la clef de toutes les positions prises par les Hollandais, et fut le champ de bataille où se décida le sort de Bruxelles et de la Belgique. Mais le Parc lui-même ne pouvait être attaqué que de quatre côtés : par la place de Louvain, la Montagne du Parc, l’escalier de la Bibliothèque (rue d’Isabelle), et la place Royale. Il n’y avait pas de barricade en face de cet escalier, de sorte que ce point d’attaque devint pour les bourgeois un point de défense auquel il fallut renoncer dès le premier moment. On ne s’y résigna pas sans résistance, le sang y coula à flots. Les grands centres d’attaque contre le Parc furent dès lors réduits à trois.

    Les volontaires s’étaient en outre retranchés derrière les barricades et dans les hôtels crénelés de la place Royale. Ils soutinrent un feu terrible jusqu’à six heures du soir, sans déterminer un avantage marqué de part ni d’autre. Alors il y eut trêve, et il fut convenu que les hostilités seraient suspendues jusqu’au lendemain.

    Le soir, les barricades offraient un spectacle étrange. Elles étaient désertes, pas une sentinelle ne les gardait, pas un factionnaire n’était là pour avertir ou pour donner l’alarme; le Parc aussi était sombre, silencieux, et la nuit s’écoula ainsi. Personne, dans aucun des deux camps, ne songeait plus à se défendre, et moins encore à attaquer.

    Le prince Frédéric avait établi son quartier général à Schaerbeek. Un moment, il parut décidé à faire cesser le combat ; il protesta de son horreur pour l’effusion du sang, et voulut consentir à faire mettre en liberté une soixantaine de bourgeois et de paysans, armés ou non, qui avaient été pris par ses soldats. On assure même qu’il dit ces mots : « J’étais venu par ordre du roi, mon auguste père, pour vous apporter des paroles de paix, et je comptais sur la garde bourgeoise pour maintenir la tranquillité ; je suis affligé des événements de cette journée, ils ont navré mon cœur; cependant, ce cœur vous est encore ouvert ; que la garde bourgeoise s’unisse aux troupes de Sa Majesté, et le passé sera oublié ».

    D’après ces paroles, le prince Frédéric paraissait donc vouloir modifier les dispositions menaçantes énoncées dans sa proclamation du 21. Mais, dans l’intervalle, des rapports mensongers arrivèrent au quartier général : on représentait les volontaires comme découragés et prêts à se rendre. Le prince Frédéric ajouta foi à ces impostures, et décida que la reprise des hostilités aurait lieu le lendemain matin à sept heures.

     

    Le 24 septembre

    La nuit du 23 au 24 fut consacrée tout entière aux préparatifs de la lutte qui devait recommencer quelques heures plus tard.

    Les bourgeois munis de quatorze barils de poudre trouvés dans les caves de la caserne des Annonciades, travaillèrent sans relâche à en faire des gargousses et des cartouches. Dans une seule salle sombre et enfumée, on comptait parfois jusqu’à trois cents hommes, le visage noirci par la poudre, étendus sur des bancs, le fusil chargé, gardant un morne silence, ne sommeillant pas malgré la fatigue, et tous pleins de confiance dans les événements. Les uns fumaient, d’autres buvaient ; ils ne se connaissaient pas et ne parlaient pas toujours la même langue.

    On travailla aussi à renforcer les barricades d’attaque ; des auxiliaires wallons continuaient d’arriver, et pour exalter l’ardeur des Bruxellois, on publia la relation suivante de la victoire remportée à Louvain par le parti patriote :
    A M. le commandant en chef de la garde bourgeoise de Bruxelles.
    Hier, vers sept heures du matin, l’ennemi attaqua Louvain du côté de la porte de Malines, lança divers obus, et nous parvînmes à le repousser. A dix heures, nous reçûmes la nouvelle qu’une partie de l’armée de Tongres marchait sur Louvain ; effectivement, vers onze heures, cette troupe se présenta devant notre ville et commença son attaque à coups de canon, suivis de décharges de mousqueterie. Nous soutînmes cette attaque, et nos braves Louvanistes firent une sortie qui obtint un succès complet; car, à deux heures, la déroute était dans l’armée ennemie, qui fut harcelée par nos courageux campagnards jusqu’à Tirlemont, où sa défaite fut complétée par la résistance des habitants, qui refusèrent passage et attaquèrent à leur tour.
    Nous avons fait plusieurs prisonniers, sans perdre beaucoup de monde. Nous allons nous porter tout de suite à votre secours.
    Louvain, le 24 septembre 1830.
    Pour le commandant de la garde bourgeoise de Louvain.

    De son côté, l’armée prenait également des mesures qui semblaient devoir être décisives; ses chefs, parmi lesquels on comptait cinq généraux, étaient irrités de leurs revers de la veille, et résolurent de ne plus rien ménager. Les grenadiers renforcèrent l’escalier de la Bibliothèque et tous les environs. Le 10e régiment s’installa dans le palais des étals généraux; un bataillon de chasseurs s’établit rue de Namur, et la réserve de l’artillerie s’avança, tant pour remplacer les pièces démontées que pour augmenter le nombre des moyens de défense.

    A cinq heures du matin, toutes les troupes étaient sur pied et avaient repris leurs postes en tirailleurs le long du Parc. A huit heures et demie, le feu recommença sur toute la ligne avec plus d’acharnement que la veille : le tocsin de Sainte-Gudule et quelques coups de canon donnèrent le signal.

    Vers onze heures, MM. Juan Van Halen, Simon et Jalhau réunirent une centaine de volontaires déterminés, et parvinrent à organiser une attaque pour enlever la rue de Louvain dont on n’osait plus approcher. Cette rue fut dès lors occupée par les Belges, et l’ennemi, délogé des maisons où il s’était retranché, abandonna les abords de la rue de l’Orangerie, position importante pour investir le palais des états généraux que les Hollandais voulaient défendre à toute extrémité. Dans une autre direction, les volontaires travaillèrent à débusquer vigoureusement l’ennemi de la rue de Namur, et réussirent à le chasser; de sorte que le soir toute la gauche de l’armée hollandaise était refoulée vers le palais du roi.

    Au centre, et principalement à la place Royale, le combat fut terrible. L’artillerie patriote, qui se trouvait au sommet de la montagne de la Cour et près du pont de Fer, rendait cette place tout à fait inaccessible. De son côté, l’artillerie ennemie, placée tantôt à la grille du Parc, tantôt dans le voisinage du bassin, tantôt même sur la place des Palais, foudroyait sans cesse l’hôtel de Belle-Vue et empêchait les Belges de pénétrer dans le Parc. Ensuite, depuis que les volontaires liégeois avaient dû abandonner la position de l’observatoire, une batterie hollandaise, braquée à l’angle de la rue Royale, balayait à la fois le boulevard dans la direction de la porte de Laeken et la rue Royale jusqu’au Parc.

    Le résultat de cette seconde journée.fut de prouver que le courage et l’ardeur des Belges étaient loin de se refroidir. C’est sans doute ce qui détermina le prince Frédéric à faire bombarder la ville. La batterie d’obusiers commença le feu à quatre heures, et bientôt l’incendie éclata dans différents quartiers de la capitale : nombre d’habitations devinrent la proie des flammes. Mais l’élément destructeur exerça surtout ses ravages dans les bâtiments du Manège de la rue des Douze-Apôtres.

    Malgré ces épouvantables malheurs, les citoyens ne perdirent pas courage. A la chute du jour, on reconnut que les deux partis occupaient exactement les mêmes positions que la veille, sauf que l’armée envahissante avait quelque peu étendu ses ailes des deux côtés des boulevards. La bataille se prolongea jusqu’à dix heures du soir.

    Le vendredi 24 fut signalé par le retour à l’hôtel de ville de M. d’Hoogvorst : il sentit que le moment était venu de reparaître comme médiateur. Après une entrevue avec le colonel Gamoens, qui était chargé d’une mission du quartier général hollandais, il rappela à lui MM. Ch. Rogier et Jolly, dans le but d’entamer avec le prince Frédéric des négociations qui fussent susceptibles d’aboutir, et se vit bientôt entouré de quelques autres citoyens notables qui s’étaient également éloignés de la capitale. Dans cette réunion, on agita de nouveau la question de créer un pouvoir provisoire ; mais rien ne fut décidé, le succès de la lutte étant encore trop incertain.

    Dans une seconde séance, qui eut lieu le même soir, on parvint à s’entendre sur les bases principales, et MM. d’Hoogvorst, Rogier et Jolly se constituèrent en commission administrative : ce fut le troisième projet de gouvernement provisoire. Son existence fut de quarante-huit heures seulement ; mais, durant ce court espace, elle posa différents actes qui marqueront dans l’histoire.

     

    Le 25 septembre

    Une lassitude inévitable commençait à se faire sentir, quand le bombardement et l’incendie vinrent redoubler l’ardeur des citoyens, et rappeler à chacun ce que la patrie avait à redouter de ses assaillants ou à espérer de ses défenseurs. Ces colonnes de flammes, ces gerbes immenses de feu qui éclairaient l’horizon et reflétaient sur la ville de sinistres lueurs, les horreurs d’une bataille, d’un siège, d’une guerre civile, cet ensemble de crimes et de malheurs, exaspéra la nation, qui ne mit plus de bornes à sa colère. Bien loin d’intimider, si ces ravages s’étaient propagés encore, la rage du peuple serait devenue infailliblement fatale à toute l’armée hollandaise, dont il n’eût peut-être plus échappé un seul homme.

    La résistance des Belges se prolongeait donc avec un courage, un dévouement, un patriotisme au-dessus de tout éloge. Partout on admirait l’héroïsme que déployait la population ; partout on faisait des vœux pour le triomphe de la liberté sur le despotisme ; partout enfin on tenait déjà pour certaine la défaite des Hollandais.

    D’après les récits qui précèdent, on a pu voir que M. C. Pletinckx, le commandant en chef des forces mobiles, avait rencontré de puissants auxiliaires dans les différents chefs du peuple que nous avons cités, et auxquels étaient venus s’adjoindre MM. Mellinet, Niellon, Elskens dit Borremans, Jalhau, Kessels, et en dernier lieu Vandermeeren, qui était également de retour à Bruxelles.

    La présence de M. Pletinckx et de quelques-uns de ses officiers avait été réclamée d’urgence dans plusieurs villes des environs pour organiser des renforts ; d’un autre côté, l’armée des volontaires prenait des proportions de plus en plus vastes, et malgré les prodiges de valeur et d’audace dont elle avait fait preuve, on ne pouvait sans danger la laisser ainsi livrée à l’incertitude d’une position qui menaçait de se compliquer. Ces considérations, et en même temps le salut de la patrie, déterminèrent la commission administrative à donner un commandant en chef à l’armée patriote, et son choix s’arrêta sur M. Juan Van Halen, Espagnol de naissance, mais Belge d’origine et ancien aide de camp du célèbre et infortuné général Mina.

    Il fut proposé à la commission administrative par M. Ch. Rogier, avec lequel il était personnellement lié. On ne fit pas d’objections, et dans la nuit du 24 au 25, on prit une décision dans le sens de cette proposition. Vers onze heures du soir, M. Juan Van Halen reçut un billet rédigé en ces termes : La commission administrative invite le colonel Juan Van Halen à passer à l’hôtel de ville, pour une affaire qui le concerne. Bruxelles, le 24 septembre 1830.

    Il se présenta bientôt, et fut introduit dans la salle où MM. d’Hoogvorst, Rogier et Jolly se trouvaient en séance. – Nos volontaires ont besoin d’un chef, lui dit M. Rogier, vous allez vous mettre à leur tête ; il faut prendre le Parc !Accordez-moi deux heures pour me décider et vous répondre, dit M. Van Halen. — Pas même deux minutes, interrompit M. Rogier ; allons, dépêchons-nous

    M. Van Halen ajouta une seule observation ; elle était relative au sort de sa famille, et celle difficulté étant levée, il accepta. Son brevet écrit à la hâte était ainsi conçu :
    Brevet de nomination
    La commission administrative nomme par, le présent M. Juan Van Halen, commandant en chef des forces actives de la Belgique. Bruxelles, le 24 septembre 1830. Em. d’Hoogvorst, Ch. Rogier , Jolly.

    La pièce suivante fut affichée le 25, et apprit au peuple le choix que la commission venait de faire :
    Ordre du jour
    Messieurs les membres de la commission administrative,
    L’amour de la liberté, le devoir de défendre tant de familles dans la consternation, l’irritation dont mon âme est animée en voyant assassiner les habitants et brûler leurs foyers, m’ont fait sortir de l’obscurité dans laquelle je m’étais placé.
    J’accepte avec l’orgueil d’un admirateur de la victoire du peuple contre des incendiaires et des dévastateurs, j’accepte, fier aujourd’hui du nom belge allié à celui d’un Espagnol libre, un commandement dont je suis loin de me croire digne.
    Dévouement et fraternité sincères.
    Bruxelles, le 25 septembre 1850
    Juan Van Halen.

    Sur ces entrefaites, M. C. Pletinckx s’était rendu à Nivelles, d’où il ramena un corps de volontaires. A son retour, il s’entendit avec le nouveau commandant en chef, qui arrêta alors de la manière suivante la composition de son état-major :
    Organisation de l’état-major général
    Le personnel de l’état-major du commandant en chef est, à dater de ce jour, composé comme il suit :
    MM. le lieutenant-colonel C.Pletinckx, chef d’état-major ; baron Fellner, Gros, adjudants ; G. Nique, E. Grégoire, Lochmans, Dewys, capitaines aides de camp ; Eusèbe, officier d’ordonnance ; Van Dormael, Dewys, Verlat, aides de camp ; Kessels, commandant d’artillerie ; Palmaert, attaché à l’état-major.
    Au quartier général de Bruxelles, le 25 septembre 1830.
    Juan Van Halen.

    Dès six heures, la ligne de défense se regarnissait insensiblement de volontaires, et la fusillade recommença. La générale et le tocsin appelaient le peuple au combat, lorsque le prince Frédéric fit offrir une suspension d’armes. Ce message fut aussitôt communiqué à la commission, mais il fut jugé tellement vague et dépourvu de franchise, qu’on trouva fort inutile d’en faire l’objet d’une discussion sérieuse; on n’y répondit pas, et les tirailleurs belges décidèrent à coups de fusil la question d’une trêve devenue impossible.

    Les troupes reprirent de grand matin les positions qu’elles avaient occupées la veille. La longueur de la ligne de bataille avait environ cinq quarts de lieue. Elle s’étendait depuis le boulevard Botanique jusqu’à la rue de Schaerbeek, continuait jusqu’au bas-fond de la rue Royale, coupait cette rue, gagnait la rue Notre-Dame-aux-Neiges, et s’arrêtait vers le milieu de la rue de Louvain, près de la rue de l’Orangerie ; elle reprenait ensuite au palais des états généraux, atteignait la rue Royale, se poursuivait jusqu’à l’hôtel de Belle-Vue, passait derrière l’église de Caudenberg, suivait la rue de Namur, atteignait le boulevard de Waterloo et se prolongeait vers la porte de Hal.

    L’attaque continua avec beaucoup de fureur; les assaillants s’avancèrent jusqu’aux batteries belges du Treurenberg ; mais finalement ils furent obligés de se retirer sur leurs lignes, laissant le terrain jonché de morts. Dans cette occasion, la cavalerie hollandaise fut mise en mouvement, sans autre but que d’animer l’infanterie, mais elle fit de grandes pertes. La tentative sur cette partie des lignes avant échoué, l’ennemi résolut de tenter de nouveau la fortune dans la direction de la place Royale ; mais toutes ses rodomontades s’évanouirent en fumée.

    Après quelques heures de combat, un demi-bataillon de grenadiers sortit du Parc et fit mine d’attaquer à la baïonnette ; mais le feu redoubla, et il dut se borner à renforcer les siens à l’escalier de la Bibliothèque, où les tirailleurs belges, guidés par leurs chefs de section, le baron Fellner, Georges Oppelt et Feigneaux, fusillèrent le Parc dans toutes les directions, sur la longueur de la rue Royale, et emportèrent l’une des plus importantes positions de ce vaste champ de bataille.

    Par suite d’un plan d’attaque combiné entre MM. Van Halen et Pletinckx, ce dernier avait conquis de précieuses positions aux environs de la rue de Louvain ; la prise du Parc et la mise en fuite de l’ennemi allaient en être le résultat.

    Il s’agissait de faire l’assaut du Parc, en y pénétrant par trois points : la droite, sous le commandement de Mellinet et Ernest Grégoire, pénétrait par la place Royale, le centre, sous le commandement de Juan Van Halen, par la montagne du Parc, et la gauche, sous le commandement de C. Pletinckx, par la rue Royale, en débouchant de la rue de Louvain. Mais pour rendre le mouvement de la gauche praticable, il fallait, après s’être rendu maître de l’hôtel Torrington, ouvrir une brèche dans le mur de séparation entre le palais des états généraux et quelques habitations de la rue de Louvain, arriver ainsi à la reddition de ce palais, et refouler ensuite toutes les troupes vers le Parc.

    Déjà le canon était pointé, et le signal de l’attaque allait être donné, lorsqu’il fallut renoncer à l’exécution de ce projet, une colonne hollandaise s’était montrée à la porte de Louvain et menaçait de forcer les barricades de la rue Notre Dame-aux-Neiges. Les volontaires belges risquaient d’être cernés, mais une diversion habilement opérée arrêta l’ennemi dans sa marche.

    Un officier hollandais, M. de Ravenne, se présenta alors en parlementaire, et se déclara porteur d’un message pour la commission administrative. M. Pletinckx le mit à même de remplir sans retard cette mission, qui avait purement et simplement pour objet de signifier à la commission un armistice prétendument conclu entre les généraux hollandais et quelques volontaires, délégués à cet effet par les autorités de l’hôtel de ville. Il lui fut répondu que jamais semblable délégation n’avait été donnée, et que dès lors il n’y avait pas lieu de donner suite à son message. Afin d’éviter que cet officier ne fût exposé à la colère du peuple, on l’engagea à attendre la nuit pour rejoindre les siens, et on lui offrit de transmettre la réponse à son chef, en attendant son retour.

    Les choses ayant été ainsi arrêtées, la commission envoya MM. Vanbeneden et Fivé vers M. Pletinckx, l’invitant à remettre personnellement aux avant-postes hollandais la missive dont ils étaient porteurs. M. Pletinckx obtempéra immédiatement à cet ordre, et pria ces messieurs de l’accompagner. L’un d’eux arbora alors le drapeau blanc, et ils s’avancèrent jusqu’à la barricade ennemie, où un major de lanciers, M. de Laine, engagea M. Pletinckx à descendre dans la tranchée afin de voir son colonel, lui jurant sur l’honneur qu’il ne serait mis aucun obstacle à son départ.

    Sans défiance, M. Pletinckx franchit la barricade, mais à peine l’eut-il fait, qu’un officier supérieur lui sauta à la gorge, l’accabla d’outrages, le fit saisir par ses soldats et conduire au quartier général du prince Frédéric. Malgré ses réclamations et tous les droits ou usages de la guerre, M. Pletinckx fut transféré à Anvers, où il fut retenu prisonnier et où il trouva pour compagnons d’infortune MM. Ed. Ducpetiaux et Everard.

    Les poudres commençaient à manquera l’hôtel de ville. Déjà on criait à la trahison, lorsque fort heureusement M. Niellon en découvrit quelques barils, qui permirent à l’agent général Engelspach d’attendre le retour des commissionnaires expédiés dans différentes directions pour en acquérir.

    Tout parut cependant se disposer pour une tentative suprême contre le Parc. Le commandant en chef ordonna de former une colonne d’attaque montagne de la Cour. M. Kessels devait la soutenir avec deux pièces d’artillerie et se munir de toutes les gargousses de réserve. Cette batterie attaqua ; mais après plusieurs décharges sans résultat, l’artilleur Charlier fit avancer une pièce jusqu’au café de l’Amitié, et sa mitraille plongeant dans le fond du premier ravin, l’ennemi n’osa plus sortir ni se montrer.

    La fusillade redoubla tout autour du Parc ; quatre pelotons du 10e régiment voulurent se hasarder à sortir par le palais du roi, et furent repoussés. L’ardeur des Belges était telle, que l’on vit des individus sans armes traverser la place Royale au milieu de la mitraille, pour courir ramasser les fusils des soldats, à mesure que ceux-ci tombaient.

    Une attaque à la baïonnette dans les massifs eût été réellement tentée, mais elle n’était guère possible, vu le manque d’ensemble que nécessite une semblable tentative. Pour pénétrer dans le Parc, il fallait affronter, à bout portant, le feu des canons, descendre dans des ravins où les bataillons hollandais étaient rangés en bataille, puis essuyer le feu des troupes qui garnissaient les palais, et dont les lignes s’étendaient rue Ducale et sur les boulevards. Venaient ensuite les cuirassiers et les lanciers, qui pouvaient charger à l’improviste les tirailleurs, et les exterminer sans effort. On renonça à une attaque générale de cette nature, et l’on fit bien.

    Le commandant en chef résolut de pousser une reconnaissance dans le premier grand massif attenant au bassin vert, et alla jusque sous les feux multipliés des ennemis, embusqués en tirailleurs le long des talus. Après avoir atteint son but, entouré de MM. Fellner et Dekeyn, il rentra, remettant au lendemain l’essai des nouvelles combinaisons, qui furent un acheminement à la glorieuse victoire de ces grandes journées.

    Le feu cessa de part et d’autre à sept heures et demie.

    La commission administrative siégeait à l’hôtel de ville, et, par différents actes importants, constatait que son autorité s’affermissait.

    Deux besoins se faisaient sentir avec une égale force : celui de l’indépendance et celui de l’ordre. Le peuple belge était déterminé à tous les sacrifices pour se soustraire à la domination hollandaise ; mais il voulait aussi, à quelque prix que ce fût se préserver de l’anarchie.

    Ces deux vœux ne se contredisent point du tout, si on les renferme dans de sages limites. La liberté n’est pas ennemie de l’ordre, et l’ordre se concilie parfaitement avec la liberté, ou plutôt il en est inséparable; car on ne saurait concevoir de vraie liberté sans se représenter en même temps la sécurité et la paix régnant partout.

    S’il y avait donc des hommes qui se souciassent peu de l’ordre, et qui, néanmoins, prétendissent être les amis et les défenseurs de la patrie, le peuple savait s’en défier. Heureusement, ces hommes n’étaient guère à craindre ; leur nombre était petit en comparaison de celui qui entend l’indépendance d’une autre manière, et les jeunes gens eux-mêmes, quoique pleins d’un noble enthousiasme, manifestaient en général des sentiments de modération.

    Ce spectacle était consolant dans les conjonctures terribles où se trouvait la Belgique ; car il était permis d’espérer que la discorde et les maux qu’elle traîne à sa suite ne viendraient pas ensanglanter le triomphe populaire et perdre la cause. Perdre est le mot ; car si malheureusement on n’avait su écarter et repousser l’anarchie, les provinces belges eussent indubitablement été envahies par des armées étrangères. Ce pays serait devenu le centre d’une lutte terrible entre des rivaux puissants, et peut-être alors, après bien des années de souffrance et de désolation, il serait retombé sous une domination antinationale.

    Rien ne paraissait douteux pour l’avenir ; il dépendait des patriotes de sauver la Belgique et ses droits ; mais il fallait se hâter pour tranquilliser les honnêtes gens. Il fallait sans retard rassurer la nation par une déclaration où l’on se prononçât en faveur des institutions constitutionnelles.

    La commission administrative n’avait malheureusement pas les pouvoirs suffisants pour faire une semblable déclaration, dont l’effet eût été grand et salutaire. Elle aurait dissipé bien des inquiétudes, détruit bien des obstacles et présenté l’avenir sous des couleurs moins sombres.

    Cette commission avait un mandat purement éphémère ; elle ne pouvait dès lors sortir des limites de ce mandat et devait agir avec une grande prudence pour n’être pas à l’instant renversée. Éviter la guerre intérieure, la guerre civile, elle ne le pouvait plus ; dicter des mesures pour prévenir une conflagration générale, elle le pouvait moins encore. Tous ses efforts devaient donc tendre à calmer l’irritation des esprits, et acquérir ainsi une popularité susceptible de consolider son pouvoir : c’est ce qu’elle fit.

    Elle prit d’abord un arrêté prescrivant les dispositions à suivre pour l’inhumation des victimes qui succombèrent dans les journées de septembre. Voici le texte de cet arrêté :
    La commission administrative, vu le nombre de victimes qui ont succombé dans notre lutte glorieuse ; vu la nécessité de veiller à la salubrité publique, et voulant en même temps donner de dignes funérailles aux braves défenseurs des libertés, arrête :
    Une fosse sera creusée sur la place Saint-Michel (devenue Place des Martyrs) ; elle sera destinée à recevoir les restes des citoyens morts dans les mémorables Journées de Septembre.
    Un monument transmettra à la postérité les noms des héros et la reconnaissance de la patrie.
    Les patriotes belges prennent sous leur protection les veuves et les enfants des généreuses victimes. Fait à l’hôtel de ville de Bruxelles, le 25 septembre 1830.
    Baron Em. D’hoogvorst, Ch. Rogier, Jolly.

    Toute la nation s’associa de cœur à la pensée qui dicta cet acte de justice, de reconnaissance et de bonne politique. Il fixait, consacrait, immortalisait et sanctionnait en quelque sorte la résistance des Belges et leur révolution !

    Dès ce même jour, la terre profane fut bénie avec appareil par les ministres du culte : une fosse fut creusée, les cercueils y furent descendus, et la place Saint-Michel, changeant de nom et d’aspect, fut depuis lors appelée Place des Martyrs. On y mit d’abord une simple croix de bois, et Jenneval, le barde bruxellois, auquel la Belgique doit son Chant national, y inscrivit ces vers :
    Qui dort sous ce tombeau, couvert par la victoire
    Des nobles attributs de l’immortalité ?
    De simples citoyens dont un mot dit l’histoire :
    Morts pour la liberté !

    La commission administrative publia ensuite un ordre du jour dont voici les termes :
    Hier, à huit heures du soir, l’ennemi incendiait Bruxelles ; aujourd’hui, à huit heures du matin, l’ennemi est dans le plus grand désordre devant notre bourgeoisie aidée de ses alliés. Le sang belge va cesser de couler. Hôtel de ville de Bruxelles, le 25 septembre 1830.

    Elle prit le même jour, différentes mesures d’intérêt général, pour assurer l’alimentation des halles et des marchés, ainsi que l’éclairage de la ville pendant la nuit, l’établissement du gaz ayant été invité à suspendre sa fabrication dans la crainte d’explosion, et enfin pour régulariser autant que possible le système défensif de la capitale.

     

    Le 26 septembre

    La lutte devait être décisive : on en comprenait la nécessité. Les volontaires accouraient de toutes parts pour marcher au combat, et, d’un antre côté, les généraux Trip, Constant, Post, Favange et Schuurman, mettaient tout en œuvre pour animer les troupes, chez lesquelles on remarquait un découragement invincible. Le feu recommença donc avec plus d’acharnement encore que les jours précédents.

    Pendant que la bataille se livrait, un remaniement se préparait dans le sein de la commission administrative. Les trois membres qui la composaient avaient pu apprécier, depuis deux jours qu’ils étaient au pouvoir, combien le fardeau en était lourd durant ces terribles tempêtes, et reconnurent qu’ils devaient grossir leurs rangs s’ils voulaient n’être pas écrasés sous le poids de leur mandat.

    Des négociations eurent immédiatement lieu et la proclamation suivante en fit connaître le résultat :
    Vu l’absence de toute autorité, tant à Bruxelles que dans la plupart des villes et des communes de la Belgique ;
    Considérant que, dans les circonstances actuelles, un centre général d’opérations est le seul moyen de vaincre nos ennemis, et de faire triompher la cause du peuple belge.
    Le gouvernement provisoire demeure constitué de la manière suivante :
    MM. le baron Em. D’Hoogvorst ; Ch. Rogier ; le comte Félix de Mérode ; A. Gendebien ; S. Van de Weyer ; Jolly ; J. Vanderlinden, trésorier ; baron F. de Coppin, J. Nicolaï, secrétaires.
    Bruxelles, le 26 septembre 1830.
    Baron Em. D’Hoogvorst, Ch. Rogier, Jolly.

    Ce fut le quatrième projet de gouvernement provisoire. Cette autorité ne rencontra pas d’opposition, et adopta cette fois sa véritable dénomination; il comprit que pour donner à son existence un caractère de stabilité et de durée, il devait s’empresser de faire acte de courage et de souveraineté tout à la fois, et prit aussitôt l’arrêté dont la teneur suit :
    Le gouvernement provisoire, vu la requête présentée par MM. Engler, Messel-Blissett, Matthieu-Moeremans, Rahlenbeek, Michiels et autres négociants recommandables de Bruxelles, sur l’impossibilité où se trouve le commerce d’encaisser aucun effet et de remplir les formalités exigées par la loi en cas de non payement à leur échéance ;
    Reconnaissant l’urgence des mesures réclamées par le commerce, dans les circonstances actuelles ;
    Proroge de 25 jours l’échéance de tous les effets de commerce sur la place de Bruxelles, créés antérieurement à la date de ce jour.
    La présente ordonnance sera exécutoire à partir du 28 du présent mois de septembre jusqu’à révocation ultérieure.
    Bruxelles, le 26 septembre 1830.
    (Suivent les signatures).

    Bientôt après, parut cette proclamation qui rompait tout lien avec la Hollande et dégageait les Belges de leur serment de fidélité à la famille royale des Pays-Bas :
    Braves militaires belges ! Depuis trop longtemps vous êtes sacrifiés à la jalousie des Hollandais qui, non contents de s’emparer de tous les grades, saisissent toutes les occasions de vous humilier et de vous maltraiter. Ce régime odieux de partialité et d’injustice de toute espèce qu’ils ont fait peser sur la Belgique, ne vous a que trop longtemps opprimés. Braves soldats ! Le moment est venu de délivrer notre patrie du joug que fait peser sur nous cette nation. Ils ont donné eux-mêmes le signal de la séparation.
    Le sang belge a coulé ; il coule encore par les ordres de celui qui a reçu vos serments ; cette effusion d’un sang généreux a rompu tous liens ; les Belges sont déliés. Nous les délions de tout serment.
    Que tous les Hollandais qui sont dans vos rangs en sortent et rentrent dans leurs foyers ; la nation belge est assez forte et trop généreuse pour user de représailles.
    Braves soldats ! Continuez de vous ranger sous nos drapeaux ; le nom de Belge ne sera plus un motif d’injustice, il deviendra un titre de gloire.
    Bruxelles, le 26 septembre 1830.
    Le gouvernement provisoire.

    La bataille commença vers neuf heures. Les réserves hollandaises, grossies par le 15e régiment de ligne, débouchaient de toutes parts sur les boulevards et l’artillerie se réunissait ; les forces ennemies se concentraient ainsi en colonnes d’attaque.

    Deux divisions étaient échelonnées pour assaillir et occuper la place Royale ; une autre formait le centre et restait appuyée sur le Waux-Hall ; enfin un rideau de tirailleurs masquait leurs mouvements et devait, par de fausses retraites, attirer les volontaires sur leurs masses.

    Les troupes qui occupaient la caserne des Annonciades et le palais des états généraux devaient soutenir le déploiement combiné de ces trois colonnes.

    Le commandant en chef eut connaissance de ces préparatifs ; il ordonna au comte Vandermeeren de tenir l’ennemi en échec à l’aile gauche à l’entrée de la rue Royale, de gagner quelques maisons pour retrancher ses volontaires, et de s’établir dans les hôtels faisant face au Parc, sans toutefois découvrir ses feux avant que le signal fût donné.

    Le général Mellinet occupait la droite, et devait prendre des dispositions analogues, dans la direction de l’hôtel de Belle-Vue. Les forces qui formaient le centre devaient maintenir les communications entre la montagne de la Cour et les positions prises par MM. Mellinet et Vandermeeren.

    Après avoir laissé une forte réserve aux barricades de la montagne du Parc, M. Juan Van Halen, suivi d’un détachement de Fleurus, alla occuper la maison du coin de cette montagne, et de ce point fut donné le signal de l’attaque générale.

    Sur ces entrefaites, les volontaires de Leuze furent envoyés aux retranchements de la rue de Schaerbeek, afin d’observer les mouvements des réserves ennemies stationnées au jardin Botanique. Un autre détachement occupa la rue Notre-Dame-aux-Neiges et les rues avoisinantes.

    A dix heures, le canon de l’ennemi gronda et soutint le déploiement de sa gauche. Ses nombreux tirailleurs s’étaient déjà avancés sur tout le front du Parc, lorsqu’au signal convenu, un feu roulant partit de la ligne belge et arrêta court l’élan des Hollandais.

    La fusillade s’engagea partout ; le feu n’avait pas encore été aussi vif. Les généraux hollandais sentirent enfin qu’une attaque désespérée pouvait seule empêcher le découragement, et peut-être la défection de leurs soldats. Ils se hâtèrent donc de prendre leurs dispositions et de soutenir les tirailleurs déjà engagés sur le front de toute leur ligne.

    A onze heures, les pelotons d’avant-garde s’étant reformés derrière les massifs du Parc, firent brusquement une sortie, et s’élancèrent de nouveau vers la place Royale ; ils étaient soutenus par deux batteries et suivis de colonnes épaisses qui débouchaient par la rue Ducale et la place des Palais. Les volontaires brûlaient du désir de se battre corps à corps, et poussaient des cris de joie en voyant les masses ennemies s’avancer au pas de course. Le centre, appuyé à l’hôtel de Belle-Vue, résista au choc avec une opiniâtreté qui fut le sûr présage du succès. Les troupes revinrent plusieurs fois à la charge, et deux heures se passèrent à prendre et à abandonner tour à tour l’espace qui séparait la barricade de la grille du Parc.

    En vain l’ennemi fit avancer de nombreux renforts ; ébranlé dans une troisième attaque, et poursuivi de toutes parts, il dut la conservation du Parc aux forces considérables retranchées dans les bas-fonds, leur dernier refuge, ainsi que dans les trois palais.

    Pendant que la droite des volontaires était ainsi engagée et victorieuse, des combats partiels ne discontinuèrent pas. De onze heures du matin jusqu’à la nuit close, il y eut une suite non interrompue de traits d’intrépidité qui devaient assurer l’indépendance des Belges et les couvrir de gloire.

    Vers midi, des colonnes de fumée couvrirent tout à coup le Parc, et au même moment on vit briller des flammes; il en résulta une grande inquiétude, mais bientôt après parut ce rapport :
    Rapport du quartier général belge
    L’attaque générale du Parc disposée, dans celle matinée, par le commandant en chef, est commencée avec une telle vigueur, que le combat le plus sanglant s’engage, en ce moment dix heures, dans les maisons qui entourent le Parc : les boulets, les bombes et les obus volent de tous côtés.
    L’ennemi abandonne les maisons et fuit vers le centre du l’air. Il a mis le feu aux bâtiments des états généraux avant de les évacuer.
    Le comte Vandermeeren dirige l’attaque des maisons de la gauche du Parc ; le jeune Parent commande une batterie qui enfile déjà celle de l’ennemi placée au palais du prince d’Orange.
    Le commandant en chef Van Halen parcourt toute la ligne ; il doit se trouver en ce moment au coin de la Montagne du Parc, où les tirailleurs, sous les ordres du capitaine Bouchez, ont fait des prodiges de valeur en se précipitant dans les maisons encore occupées par les soldats. Quartier général de Bruxelles, le 26 septembre 1830.

    On apprit ensuite que ce n’était pas le palais des états généraux qui brûlait, mais bien le vaste hôtel Torrington, qui y est attenant, ainsi que les bâtiments voisins.

    Dans cet état de choses, il fallut faire des diversions plus efficaces pour paralyser les efforts de l’ennemi, concentré dans le Parc et dans la rue Ducale ; car les succès des Belges n’étaient point encore de nature à provoquer des résultats définitifs.

    Vers quatre heures, les soldats avaient de nouveau repris leurs positions; on attaqua, et ce fut là que périt le brave baron Fellner, adjudant du général en chef. Arrivé près du Parc, il essayait, l’épée à la main, de régulariser les pelotons formés à la hâte sous la mitraille, pour procéder à l’attaque des bas-fonds qu’on voulait emporter à la baïonnette, lorsqu’il tomba blessé et expira peu après, arrosant de son sang les lauriers qu’il avait cueillis.

    L’ennemi étendit alors ses colonnes en bataille dans l’allée qui fait face au palais du roi, et la batterie d’obusiers placée en dehors de l’enceinte de la ville, sur les hauteurs d’Ixelles, tonna de nouveau et bombarda une seconde fois Bruxelles, mais sans faire de grands dommages et sans allumer d’incendies.

    D’autre part, le front de bataille des volontaires formait un demi-cercle : il partait de l’hôtel Torrington, encore en flammes, s’étendait parla rue Royale jusqu’à l’hôtel de Belle-Vue, et se prolongeait vers la rue Verte à travers les maisons contiguës aux cours des palais.

    La nuit seule mit un terme aux sanglantes attaques dirigées contre le Parc dans celte journée, la plus meurtrière de toutes. La soirée fut consacrée à renforcer les travaux de défense ; la montagne du Parc fut destinée à devenir le point principal des opérations offensives, et mise en état d’appuyer l’opération qui devait être tentée le lendemain pour enlever le Parc à la baïonnette et en colonnes serrées.

    Le commandant Niellon, chef d’un corps de volontaires, avait reçu pour mission de pousser une reconnaissance au dehors. A onze heures du soir, il vint annoncer au quartier général qu’il avait fait, dans la soirée, une nouvelle sortie par la porte de Hal, sur la droite d’Ixelles, et qu’ayant rencontré plusieurs avant-postes ennemis, il y avait eu des escarmouches entre les patrouilles. Il ajouta qu’il était convaincu que les Hollandais se gardaient très-mal et que leurs préparatifs annonçaient une prochaine retraite : l’attaque projetée pour le lendemain fut donc définitivement arrêtée.

     

    Le 27 septembre

    Le feu avait cessé le 26, à sept heures du soir; mais toute la nuit, on battit la générale, on sonna le tocsin, on entendit même de loin en loin la fusillade et le canon. On s’attendait à une attaque aux environs de la porte de Flandre par les troupes placées sous le commandement du colonel Boekorven. Ce fut une fausse alerte qui n’en tint pas moins tout le monde en éveil ; il s’agissait de quelques démonstrations militaires faites dans celte direction pour soutenir la retraite de l’armée hollandaise.

    Vers deux heures du matin, on prévint le poste du Treurenberg que de nombreux renforts de troupes arrivaient par la porte de Schaerbeek. On redoubla de vigilance ; on était préparé à tout. Au point du jour, les tirailleurs se réunirent en grand nombre aux barricades avancées, et commencèrent un feu roulant et soutenu, à la fois contre le Parc et contre les Palais.

    L’ennemi ne ripostait pas, et on en cherchait vainement la cause. Il pouvait être cinq heures du matin. Quelques volontaires pénétrèrent dans le Parc, et ils n’y trouvèrent plus personne !

    Les rapports arrivèrent bientôt après, et annoncèrent que le mouvement nocturne de l’armée, loin d’annoncer l’arrivée de renforts, était simplement le présage d’une retraite. Le Parc, les palais, les boulevards, tout avait été abandonné et évacué par les troupes hollandaises qui, à la faveur de la nuit, avaient silencieusement quitté Bruxelles, se dirigeant sur Cortemberg, Évere, Dieghem, Peuthy et Vilvorde, où ils établirent leurs bivouacs, pour se replier le lendemain sur Malines.

    La foule en masse s’élança aussitôt dans le Parc au cri de Victoire ! Le drapeau national fut arboré sur tous les édifices publics, et le bourdon de Sainte-Gudule annonça la délivrance de Bruxelles à tous ses habitants.

     

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