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  • 20 septembre 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     Le 12 septembre 1683 - La bataille de Vienne dans EPHEMERIDE MILITAIRE la-bataille-de-vienne-150x150

     

    La bataille de Vienne

    D’après « Histoire de Pologne avant et sous le roi Jean Sobieski » – Narcisse Achille Salvandy – 1829

     

    Pour ceux qui sont interessés par la situation confuse qui existait en Europe en 1683, et les préparatifs du vizir Kara-Mustapha, lire ici. Les appellations anciennes ont été conservées.

     

    A la nouvelle du siège de Vienne et de ses débuts, il y eut terreur panique en Europe. La cour impériale avait rempli l’Allemagne de son épouvante. La diète de Ratisbonne, que Léopold implorait, ne parlait que de subir la loi de la France pour avoir ses secours. L’Italie se sentait, comme l’Empire, réservée à passer par le fer et le feu. L’effroi régnait au Vatican. Le capitule chrétien attendait ses barbares.

    Prêt à envahir l’Allemagne de concert avec Frédéric-Guillaume, Louis XIV s’arrêta. L’armée ottomane passait, dans toutes les feuilles du temps, pour monter à vingt mille chameaux, sept cent mille hommes, et cent mille chevaux. On parlait d’un corps de réserve de trois mille officiers d’artillerie, de deux mille chameaux occupés à charrier encore six cents bouches à feu, d’une levée en masse de tous les habitants valides de la Grèce.

    Que Vienne tombât comme autrefois Byzance, c’en était assez pour que Louis eût à porter sur le Rhin tout le poids de la puissance musulmane. Il entendait l’Europe lui reprochant ses dangers, et la religion peut-être lui reprochant ses malheurs. Le souvenir de sa gloire de Candie et de Saint-Godard, alors que les Français secouraient Venise ou sauvaient l’Empire, embarrassait sa politique.

    Innocent XI augmenta sa gène en appelant solennellement à la défense de l’Eglise son fils aîné. D’ailleurs, sa grande ambition était de procurer l’élévation du dauphin de France au titre de roi des Romains. Il espéra l’obtenir d’une démarche magnanime, et Verjus, son plénipotentiaire à Ratisbonne, déclara qu’il s’abstiendrait d’hostilités contre la maison d’Autriche durant toute cette guerre, moyennant la reconnaissance de ses prétentions dans le délai d’un mois. On a même répété qu’il offrit quatre-vingt mille hommes à Léopold ; mais on ne trouve dans les documents sérieux du temps nulle trace de cette proposition peu vraisemblable.

    Ce qu’il y a de certain, c’est que Léopold, bien que sa pusillanimité ait quelque peu égayé l’histoire sous la plume de Voltaire, fit voir dans ces extrémités une obstination courageuse. Nullement guerrier, il avait fui devant les Turcs ; il ne plia point devant Louis XIV. Toutes les sollicitations du collège des princes et de celui des électeurs y échouèrent. Soit qu’il haït la France encore plus qu’il n’aimait sa monarchie, soit qu’il crût suffisant de gagner du temps de ce côté pour voir ce que de l’autre déciderait la fortune, il se contenta de discuter les propositions de Verjus sans les accepter.

    Et tandis qu’il se disait appliqué à balancer les avantages du traité qui lui était offert, Louis revint à Paris, balançant de son côté les conseils contraires de son ambition, tourmenté des scrupules de sa grandeur d’âme et des remords de sa foi, partagé entre la tentation d’exterminer la maison d’Autriche, et la gloire de la sauver.

    La reine, qui l’avait accompagné dans son voyage, ne rentra dans Versailles que pour mourir, frappée d’une de ces morts soudaines si communes en ce temps dans la maison royale. On comprend que la douleur n’endormit pas les ressentiments de Louis XIV ; il ne notifia point son veuvage au roi de Pologne. La politique adoptée par les conseils de Warsovie l’exaspérait au point de lui faire transgresser les lois mêmes de l’étiquette.

    Ce deuil, qui jeta sur les magnificences de la cour de France ses crêpes funèbres, acheva de voiler Louis inactif aux yeux du monde. Accoutumées à révérer autrefois en lui le défenseur des faibles, le champion de la chrétienté, par dessus tout le chef et le créateur de cet empire des arts qui avait pour siège Versailles et pour tributaire l’univers entier, les nations s’étonnaient, dans cette lutte de l’Europe policée contre les barbares, de ne pas espérer en lui.

    C’était vers le Nord que se tournaient tous les regards. Innocent XI adressait au roi de Pologne messages sur messages. L’Empereur, le duc de Lorraine, tous les princes allemands lui envoyaient de jour en jour des courriers, lui demandant de faire une fois pour l’Europe ce qu’il faisait depuis trente ans pour sa patrie, de la sauver du joug de l’infidèle.

    Au premier bruit des dangers de Vienne, il était accouru de Villanow, où les couches de sa femme l’avaient retenu, à Czentochowa, où l’appelait un pieux pèlerinage, et de là, à Cracovie, rendez-vous de son armée. La noblesse s’était précipitée en foule sous les drapeaux, fière de signaler son courage dans cette grande et sainte entreprise. Il avait fallu créer quatre mille hussards de plus, organiser des corps nouveaux, les discipliner, les armer. Jean fut à peu près réduit, pour ces dépenses, aux subsides du Saint-Siège. Ses propres revenus fournirent au reste. La Lithuanie, par sa lenteur à s’armer, lui allégea le fardeau.

    A mesure que de faibles détachements se formaient, Jean les mettait en marche en leur donnant pour rendez-vous ces simples mots : « Sous les contrescarpes de Vienne ». Mais l’Empereur, le pape, le grand-visir, Louis XIV, restaient toujours convaincus qu’il flattait l’Allemagne d’un faux espoir en promettant sa présence. Il était à lui seul un secours si grand qu’on n’osait pas y compter.

    Cette opinion, que le marquis de Vitry et la cour de France avaient si bien accréditée, servit étrangement les intérêts de l’Empire. Louis, s’y confiant, demeura immobile. L’événement a montré qu’il n’aurait pas suspendu ses foudres s’il avait cru à cette rivalité de gloire, à ce salut de la maison d’Autriche et de la chrétienté par un autre que lui.

    De son côté, Kara-Mustapha laissa endormir cette fougue terrible qui avait tant surpris et contristé le monde. Il ne voyait pas d’apparence que Vienne fût sérieusement secourue ; et comme l’attaque avait été trop brusque pour que la cour, le clergé, la noblesse, la bourgeoisie opulente, pussent emporter leurs richesses, il craignit que la furie d’un assaut ne livrât au pillage et ne dérobât à sa cupidité une si belle proie.

    Il se mit à la soigner, à s’inquiéter du salut de Vienne avec tendresse ; et tandis que la mine jouait déjà sous les remparts, qu’il aurait pu s’en saisir à un prix qui ne le touchait pas, celui d’un peu de sang, il ne s’occupa que de la réduire par degrés, voulant qu’une capitulation lui livrât intact le butin qu’il dévorait en espoir.

    D’ailleurs, Kara-Mustapha avait trouvé une autre Capoue dans les jouissances de cette domination sans contrôle et de ce repos brillant. Il passait sa vie captif dans les délices abominables de son sérail. De temps à autre seulement, il sortait, dans une litière armée d’un grillage de fer à l’épreuve du mousquet, pour visiter les travaux. On conçoit que le siège traînât en longueur; mais ce fut sans donner de relâche aux assiégés.

    L’artillerie continuait de battre leurs murailles, et la sape de les menacer. Les janissaires, établis dans leurs tranchées, s’y défendaient contre toutes les sorties, derrière leurs parapets, leurs gabions, leurs redoutes ; et dans ces ouvrages, se déployait le luxe de lignes parallèles, de boyaux de communication, de places d’armes où les Turcs excellaient alors. Il fallait que Vienne eût dans chaque maison un homme en sentinelle nuit et jour, pour se préserver de surprises souterraines. La mine avait déjà joué sous un angle saillant de la contrescarpe. Deux bastions étaient entamés. Une fois, le bombardement avait mis tout un quartier en feu.

    Les deux armées se touchaient dans leurs travaux contraires, si bien que parfois on combattait avec la pioche, et que le général Stahremberg, à peine remis de sa première blessure, fut abattu d’un coup de pierre lancée à la main. En jetant sur les tentes musulmanes des crocs destinés à les renverser, les chrétiens ramenaient souvent les têtes des janissaires endormis.

    De son côté, Émeric Tékéli remontait la rive droite du Danube, n’ayant qu’à recueillir les hommages et les serments de ces comtes jusque-là soumis à Léopold. Presbourg même avait ouvert ses portes. Une marche habile et hardie du duc de Lorraine, que le chevalier Lubomirski seconda avec son audace accoutumée, ressaisit cette ville, devenue la capitale de la Hongrie depuis que Bude avait passé sous les lois de l’infidèle. Mais le duc Charles et Lubomirski victorieux, furent contraints de se replier sur la Moravie, heureux que le respect de Tékéli pour le roi de Pologne en défendît l’accès contre ses armes.

    Les alarmes de l’Europe croissaient de moment en moment. On sut que la brèche était praticable. Léopold multiplia ses appels aux princes de l’Empire.

    Waldeck assemblait les troupes des cercles ; l’électeur de Bavière se mettait en marche ; l’électeur de Saxe s’apprêtait à le suivre ; Frédéric-Guillaume promettait son contingent dès que seraient terminées les négociations de la diète avec Louis XIV. La Savoie annonçait des soldats et donnait de l’or. Le roi d’Espagne vendait un de ses domaines pour en offrir l’argent au chef de sa maison. A son exemple, l’inquisition, les communautés, les conseils, toutes les corporations, s’engageaient pour des sommes énormes. En Portugal, le zèle pieux de don Pedro, régent pour son malheureux frère don Alphonse VI, auquel il avait enlevé sa femme, sa couronne et la liberté, joignit à des dons et des levées considérables un magnifique autodafé d’une quarantaine de judaïsans.

    En Italie, les listes de contributions volontaires couraient de ville en ville, aussi bien que les pèlerinages et les processions. Rome brilla entre toutes les autres villes par ses largesses. Les membres du sacré collège vendirent leur vaisselle. Le cardinal Barberini donna seul vingt mille florins de ses deniers. C’était la première fois dans le monde qu’on faisait la guerre par souscription. Innocent XI ne se lassait pas d’offrir à Dieu des prières, aux guerriers des indulgences, aux souverains des subsides. Il alla jusqu’à permettre l’aliénation des biens ecclésiastiques dans l’Italie et dans l’Empire. Rien ne lui paraissait trop onéreux pour se racheter des barbares, et les Romains de ce temps mettaient de l’or dans la balance plus facilement que du fer.

    La cause de la croix éveilla l’ardeur guerrière de la noblesse dans toute l’Europe. Les volontaires se pressèrent sous les drapeaux du duc de Lorraine. Enchaînée par son roi, la noblesse française rongeait son frein à l’aspect de cette grande lutte. Les princes partageaient son impatience guerrière. Conti s’évada pour voler sur le Danube. Le roi fit courir après lui : ses ordres, ses menaces l’arrêtèrent. Le prince de Carignan-Soissons, qui l’accompagnait, poursuivit seul sa route, précédé de son frère, le petit Abbé de Savoie, qu’une vocation indomptable appelait à ceindre enfin cette épée qui a fait si grand le nom du prince Eugène.

    En apprenant son départ, « tant mieux, dit Louvois ; il ne retournera plus dans ce pays-ci ». Il ne retourna point en France, en effet, si ce n’est les armes à la main, et conduit par la victoire. Par une étrange fatalité, deux princes nés sous le ciel de France, Charles et Eugène, furent donnés par Louis XIV à l’Empire, pour en commander l’un après l’autre les armées, et en sauver la fortune.

    En ce moment, Charles comptait autour de soi beaucoup de noms illustres et de brillants courages, mais peu de soldats. Il voyait trop bien qu’alors même que les contingents de l’Empire seraient tous réunis à son armée, il se trouverait encore loin de pouvoir reprendre l’offensive, et tenter la délivrance de Vienne, fût-il temps encore. Modeste autant que magnanime, ce prince, l’amant, le mari d’Eléonore, et le rival malheureux de Jean Sobieski, écrivait sans cesse à Jean d’arriver, d’arriver sans son armée, disant qu’il en valait une à lui seul, qu’il n’y avait que lui au monde qui pût balancer l’avantage du nombre, indiquer la route de la victoire, et sauver l’Empire.

    Des députés de la Silésie, de la Moravie, de l’Autriche, se pressèrent aussi à Cracovie pour implorer le roi de Pologne qui souffrait plus que ses alliés de la longueur de ces apprêts. Il vit une fois le ministre de l’Empereur et le nonce du Saint-Siège tomber à ses pieds, et lui embrasser les genoux comme des suppliants. Léopold finit par lui offrir la cession à toujours du royaume de Hongrie, pourvu qu’il se chargeât de le reconquérir sur l’Ottoman, et de conserver, s’il se pouvait encore, aux princes de la race d’Habsbourg leur vieille capitale. Jean répondit qu’il ne voulait d’autre prix personnel que la gloire de bien mériter de Dieu et des hommes.

    Puis, le gros de son armée étant réuni enfin, le dimanche de l’Assomption, jour qu’il choisit comme consacré à la vierge divine sous la protection de laquelle il avait placé ses armes, après avoir le matin fait à pied ses stations dans toutes les églises de Cracovie, il déploya la lance royale, et s’achemina du côté de l’Allemagne sans attendre les troupes de Lithuanie.

    Bientôt parut le général Caraffa qui venait s’assurer s’il était vrai que Jean marchât à la tête de son armée. Le marquis d’Arquien, qui le vit le premier, lui annonça que le roi était proche. « On le dit », répondit tristement l’Autrichien qui n’osait encore croire à cette fortune. Enfin Jean parut ; il apprit de cet homme de guerre expérimenté les dispositions des troupes ottomanes sous Vienne, l’étendue de leurs lignes, les ressources de la capitale assiégée. Il fixa aussitôt son point d’attaque, et, plein d’une de ces inspirations du génie qui ne le trompèrent jamais, il déclara que Vienne était sauvée.

    Le prince Jacques-Louis, filleul de Louis XIV, marchait aux côtés de son père. A peine âgé de seize ans, il allait mériter l’illustre alliance dont Léopold avait flatté son orgueil. Les deux hetmans de la couronne, Jablonowski et Sieniawski, commandaient sous le roi. La reine et sa cour accompagnèrent cette armée, dépositaire de tant d’espérances et de gloire, jusqu’à la frontière des deux empires. Là, les deux époux se séparèrent : c’était à Tarnowitz, première ville de Silésie.

    Quand on sut qu’il approchait, tout s’émut. Les populations se précipitèrent de toutes parts sur son passage. Les Jésuites d’Olmutz avaient écrit sur l’arc de triomphe de cette capitale : Salvatorem expectamus. Ce furent dans l’Allemagne entière des joies inouïes ; jamais encore les pas d’un homme n’avaient si profondément retenti dans le cœur des peuples.

    Au bruit de sa marche, la chrétienté reprit espoir. Les électeurs se hâtèrent d’accourir, et Louis XIV lança ses armées sur les Pays-Bas autrichiens sans déclaration de guerre, ayant encore à Madrid son ambassadeur, à Paris l’ambassadeur du roi d’Espagne. Bruxelles étonné vit tout à coup d’Humières à ses portes. Ce fut le cinquantième jour du siège de Vienne que ces hostilités s’ouvrirent ; un cri d’indignation s’éleva d’un bout de l’Europe à l’autre.

    Dans ces grands mouvements, Kara-Mustapha seul ne s’ébranla point. L’insensé continuait de ne pas croire à l’arrivée de Sobieski, comme un mois auparavant Léopold ne croyait point à la sienne. Il avait consumé le mois d’août tout entier à poursuivre mollement le blocus et le bombardement de Vienne, élargissant la brèche, donnant çà et là des assauts partiels à peu près stériles, lançant sur la rive gauche du Danube contre le duc de Lorraine de trop faibles partis, que les Polonais du chevalier Lubomirski suffisaient à écraser, sans qu’il s’aperçût que Tékéli, fidèle à son traité avec le roi de Pologne, ne les appuyait pas.

    Dans l’ivresse de sa puissance et de ses débauches, il dormait, suspendu sur un abîme, entre la gloire de la plus éclatante des conquêtes, de la plus haute des fortunes, et le fatal cordon des esclaves.

    Un jour de réveil, un assaut, pouvaient encore tout réparer. Cet effort ne semblait même plus nécessaire. Vienne était aux abois : la garnison était épuisée, les habitants abattus ; une épidémie, le bombardement, les combats souterrains, les assauts, avaient porté partout la désolation et la mort. En vain l’évêque de Neustadt, le Belzunce de ces affreuses scènes, court-il de maison en maison pour ranimer les courages. Le vertueux Colonitz avait combattu en soldat dans Candie. Maintenant il défend Vienne par ses exemples, par sa charité, par sa parole ; sera-t-il plus heureux ? Sa voix n’est plus entendue.

    L’heureux présage de huit cigognes qui, des hauteurs du Calemherg, vont s’abattre sur la ville, n’a relevé que pour quelques jours les esprits renversés. Près de deux mois de captivité, l’épuisement des munitions, les progrès des mines ennemies, des espérances de secours toujours trompées, ont livré les âmes à un morne désespoir. Un émissaire du comte de Stahremberg, qui pénètre jusqu’au duc Charles, lui apprend que les assiégés ne peuvent plus tenir.

    L’Empereur et l’Europe ne doutèrent pas que désormais les secours n’arrivassent trop tard. Innocent XI se hâta d’ordonner l’exposition du saint sacrement dans toutes les églises de l’univers.

    Avec les premiers jours de septembre, le péril s’accrut ; les assiégés virent les Turcs presser les travaux, le bombardement prendre une activité nouvelle, une demi-lune, qui couvrait le corps de la place, tomber enfin, la muraille même s’écrouler à son tour. Des retranchements, élevés à la hâte à l’entrée des rues, étaient la dernière tentative du courage de Stahremberg, la dernière ressource de son désespoir.

    Il bornait à trois jours la puissance de ses efforts, et, chaque nuit, des fusées de détresse, tirées du haut des clochers, portaient au loin l’annonce de ses extrémités. Un soir, la sentinelle qui veillait au haut de la tour de Saint-Étienne aperçut sur les sommets du Calemberg une flamme éclatante. Plus tard, une armée s’y fit voir, s’apprêtant à descendre les montagnes. A l’éclat des lances et de leurs banderoles brillantes se distinguaient, avec des lunettes d’approche, les hussards de Pologne, si redoutables à l’Osmanli. On vit les Turcs se diviser en deux et même trois armées, l’une qui courait à ces assaillants, l’autre qui se préparait à livrer l’assaut, à en finir avec ce siège éternel ; la troisième était de fuyards occupés à se sauver en Hongrie avec leur butin.

    A l’aspect du conflit terrible qui allait tout décider, Colonitz entraîna les femmes et les enfants dans les temples ; Stahremberg, les hommes sur la brèche et sur les remparts.

    Il y avait déjà plusieurs jours que Jean s’était séparé de son armée avec quelques milliers de chevaux, pour pouvoir plus tôt, écrivait-il à la reine, entendre le canon de Vienne et boire l’eau du Danube. Le duc de Lorraine courut au-devant de lui jusqu’à Heilbrunn , impatient, comme il le disait, d’apprendre le métier de la guerre sous un si grand maître, et de complimenter les Polonais sur le discernement qu’ils avaient fait voir dans l’élection d’un roi. Les deux illustres capitaines arrêtèrent le plan d’opérations qui devait sauver l’Allemagne, et bientôt Jean campa sur le Danube avec toutes ses troupes qui venaient de le rejoindre, et toutes celles de l’Empire.

    Ce fut en pleurant de joie que les Impériaux, soldats, souverains, gentilshommes, accueillirent ce chef victorieux que leur envoyait la fortune. Avant son arrivée, la discorde régnait entre tous les princes : elle tomba devant lui. Tous vouèrent au héros une obéissance qu’il n’avait jamais rencontrée parmi ses sujets, et les opérations qu’il résolut s’exécutèrent sans obstacle.

    Le duc de Lorraine avait jeté dans la ville de Tuln, à six lieues au-dessus de Vienne, un triple pont appuyé sur deux îles, que Kara-Mustapha laissa construire sans donner signe de vie. Les électeurs hésitaient à s’aventurer au-delà du fleuve. Un temps effroyable, de longues pluies, des chemins impraticables, augmentaient leurs alarmes.

    Mais Jean ne connaissait ni hésitations ni retards ; l’état de Vienne n’en souffrait pas. Un message de Stahremberg qui arriva ne portait que ces mots : « Point de temps à perdre ». « Point de revers à redouter, s’écria Jean ; vous voyez bien que le général qui, à la tête de trois cent mille hommes, a laissé construire ce pont à sa barbe, ne peut manquer d’être battu ».

    Le lendemain, les libérateurs de la chrétienté passèrent. Les Polonais marchèrent les premiers, étonnant leurs simples alliés par la magnificence des armes, le luxe des costumes, la beauté des chevaux. L’infanterie était moins brillante : un régiment surtout affligeait par son délabrement l’amour-propre du roi.

    Regardez bien ces braves, dit-il aux Impériaux ; c’est une troupe invincible qui a fait serment de n’être jamais vêtue que des dépouilles de l’ennemi ». Si ces paroles ne les habillaient pas, dit l’abbé Coyer, elles les cuirassaient.

    Le même soir, il planta sa lance sur la terre d’Autriche qu’il venait sauver. Un soleil magnifique avait éclairé cette mémorable journée, et les chemins séchèrent. Ce jour ne devait pas être propice à Louis XIV ; ce fut le dernier de la vie de Colbert. Avec ce grand ministre descendait dans la tombe la moitié du génie et de la fortune de son roi.

    Le jour suivant, l’électeur de Saxe, George III, homme de guerre renommé, le prince de Waldeck, qui commandait les troupes des Cercles, puis enfin Charles, franchirent le fleuve. En même temps, arriva par la rive droite l’électeur de Bavière Maximilien-Emmanuel, si célèbre plus tard par son courage et ses malheurs, âgé alors de vingt-quatre ans, hardi cavalier, nageur intrépide, habile à tout, et impatient de faire ses premières armes. Il marchait à la tête de son contingent, que le grand-visir n’avait pas eu seulement la pensée d’arrêter dans sa course, et de détruire quand il était temps encore.

    L’armée chrétienne se trouva ainsi tout entière sur le même rivage que ces bandes innombrables, objet de tant d’effroi. Sa force montait à soixante-dix mille combattants, dont un peu plus de vingt mille Impériaux, dix mille Saxons, douze mille Bavarois, le contingent des Cercles, qui était de neuf mille hommes, la foule des volontaires, qui risquait de devenir un embarras et un danger plutôt qu’un secours, et environ dix-huit mille Polonais. On comptait en tout trente-deux mille fantassins ; la cavalerie était généralement très belle.

    Jean ne s’était jamais vu à la tête d’une si puissante armée ; et, oubliant le nombre des ennemis, ne songeant qu’à leurs fautes, plein de foi en Dieu, confiant en sa fortune, il ne doutait pas de vaincre.

    Sa plus grande inquiétude était l’absence des Cosaques que Mynzinski lui avait promis d’amener. C’étaient des éclaireurs excellents. Les Tartares trouvaient en eux de redoutables adversaires. Ils avaient une vieille habitude de faire la guerre au Turc. Nulle troupe n’était aussi habile à enlever des prisonniers pour s’instruire des mouvements de l’ennemi, et avoir des guides. C’était ce qu’on appelait prendre langue. On leur donnait jusqu’à dix écus par homme qu’ils ramenaient ainsi. Ils jetaient leurs captifs dans la tente du roi, allaient toucher leur salaire, et revenaient disant : « Jean, j’ai touché mon argent ; Dieu te le rende ».

    Privé de ce secours, le roi se voyait contraint de moins ménager ses hussards, au milieu des défilés dangereux où on allait s’engager. Son chagrin était grand : les étrangers, qui ne comprenaient pas son estime pour cette milice indisciplinée, l’entendaient avec surprise s’écrier sans cesse : Ô Mynzinski, Mynzinski !

    Une chaîne escarpée, pleine de gorges étroites, de profonds précipices, de bois, de rochers, celle du Calemberg, le mont Ætius des anciens, séparait comme un vaste rideau les deux armées, les deux causes, l’Europe et l’Asie. Sur ses flancs, se déployait l’épaisse et profonde forêt de Vienne. Il fallait escalader ces difficiles barrières avant d’arriver aux ennemis; car la montagne s’avance à pic au milieu du Danube, et Kara-Mustapha, qui, avec quelques bataillons, l’aurait rendue inaccessible, n’y avait pas même songé. A peine quelques Tartares erraient dans ces montagnes pour faire du butin.

    Un Murza, qui rencontra les avant-postes, vint librement demander ce que voulait dire tout cet appareil, et comme on lui répondit que c’était le roi de Pologne, il se prit à sourire, en disant : « Le roi de Pologne ! Nous savons bien qu’en effet il a envoyé Lubomirski avec quelques escadrons ! ». Rien ne pouvait s’égaler à la confiance des Osmanlis, si ce n’est l’inquiétude des Impériaux. 1683. Telle était la terreur imprimée par l’immense armement de la Porte, qu’au premier cri d’Allah! le désordre et la fuite se mettaient dans les rangs.

    Il fallut que les Polonais tinssent toujours la droite dans cette marche laborieuse qui dura trois jours. Plusieurs milliers de paysans étaient occupés à pratiquer des chemins au milieu de la forêt, sur les croupes de ces monts sauvages. Les troupes de pied portaient à bras l’artillerie ; force fut d’abandonner toutes les pièces de gros calibre. Chefs et soldats n’avaient de vivres que ce que chacun portait avec soi ; des feuilles de chêne étaient toute la nourriture des chevaux. Tel nous avons vu le passage du Saint-Bernard.

    Quelques éclaireurs atteignirent les sommets longtemps avant l’armée ; ils découvrirent le camp turc, furent saisis d’épouvante, et vinrent, par leurs récits, répandre dans les rangs une terreur panique. Le roi eut besoin, pour rassurer ses troupes, de la sécurité de sa contenance, de la gaieté de ses discours, du souvenir de toutes les multitudes d’infidèles qu’il avait dispersées dans sa vie.

    Les janissaires de sa garde, dont il marchait environné, étaient des témoignages vivants de ses victoires; et vainement s’étonnait-on qu’il osât s’avancer contre le croissant sans leur escorte : il allait à eux, leur proposait de retourner aux bagages, ou même de rejoindre le camp turc. Tous répondaient en pleurant que désormais ils ne pouvaient plus que vivre et mourir près de lui. Son ascendant entraînait ainsi infidèles et chrétiens, princes et soldats.

    Infatigable, il pensait à tout. Et quand il avait passé les journées à ordonner les marches, régler les campements, fixer des mouvements auxquels étaient attachés les destins de l’Empire.

    Enfin, la tête de l’armée campa le samedi 11, vers les onze heures du matin, sur la cime roide et nue du Calemberg. On occupa, à peu près sans coup férir, le vieux château de ce nom, le couvent des Camaldules, l’église du Léopoldsberg, suspendue sur ces montagnes. On vit au-dessous de soi la plaine inégale de l’Autriche, sa capitale fumante, le camp des assiégeants et les tentes dorées de ce camp terrible, ses lignes profondes, son croissant immense. Plus près, au pied des cimes qu’on occupait, dans la forêt et les ravins d’alentour, se montraient, à portée de mousquet, les bandes ottomanes, accourues au bruit de cette marche hardie.

    A mesure que les alliés arrivaient, ils prenaient position le long des hauteurs, vers les chemins et les sentiers par lesquels on pouvait tenter de descendre, et des batteries étaient dressées sur toutes les saillies pour seconder l’entreprise, en battant les flancs de la montagne; en même temps on alluma ces feux qui portèrent dans Vienne le courage et l’espoir.

    A la vue du secours, Kara-Mustapha conçut un plan, hardi comme tous ses plans. Suivant son usage, l’exécution fut molle et stérile. Son armée ne le secondait plus. Ce long siège y avait porté le découragement. Les maladies y firent des ravages. Ses débauches, sa cupidité, dans laquelle on voyait la cause de ce siège éternel et destructeur, en firent de plus grands. Les anathèmes dont le muphti frappait ses désordres, donnèrent quelque chose de superstitieux et de sacré aux alarmes de la soldatesque. On se rappela mille funestes présages, et surtout l’opposition sainte de l’uléma à cette déloyale rupture de la trêve qui unissait les deux empires.

    Les janissaires d’ailleurs commençaient à accuser leur chef d’autant de lâcheté que de mollesse et de cupidité : « Venez infidèles, disaient-ils ; la vue d’un chapeau nous fera fuir ». Quand une armée en est là, elle tient parole.

    En même temps, les Grecs de Ducas, d’Abaffi, de Cantacuzène chancelaient dans cette querelle prolongée de l’Évangile et du Coran. Les hospodars souffraient impatiemment l’orgueil du visir, depuis qu’ils commençaient à douter de sa fortune. Ainsi princes, lieutenants, soldats, tous conspiraient dès longtemps sa ruine, quand des prisonniers, que Jean avait relâchés à dessein, arrivèrent, criant que le roi de Pologne était derrière eux. D’abord, on ne les crut pas, mais ils l’avaient vu. Ils avaient parlé turc avec lui ; ils avaient eu, ajoutaient-ils, mille peines à s’échapper de ses terribles mains.

    L’épouvante gagna les cœurs ; la fuite se mit dans les rangs. Alors brillèrent sur les sommets du Calemberg les armes étincelantes des alliés. Kara-Mustapha n’en revenait point de voir ces insurmontables remparts ouverts à une armée. Un conseil de guerre qu’il assembla lui apprit trop que l’abattement avait gagné jusqu’aux chefs. Le pacha d’Andrinople, que la plupart des autres appuyèrent, conseilla la retraite, se fondant sur l’exemple du grand Soliman. Ibrahim-Pacha, beglier-bey de Bude, qui s’était opposé à l’aventureuse entreprise du siège de Vienne, et tous ceux qui avaient pensé comme lui, triomphaient de cette démonstration de leur sagesse.

    Le visir indigné protesta contre la pensée de fuir. Il annonça qu’autres étaient ses desseins : il allait livrer l’assaut en même temps que le gros de l’armée fermerait les passages du Calemberg. En dépit des maladies, des pertes, des désertions, des corps nombreux détachés sous Raab, sous Presbourg, devant Comorn, près de Tékéli, il comptait encore près de cent soixante-dix mille combattants. C’était plus qu’il ne fallait pour exécuter cette entreprise qui n’était que grande, qui devint téméraire parce qu’au lieu de se porter en personne au-devant de l’armée libératrice et de hérisser à la hâte de retranchements, partout préparés par la nature, les avenues de son camp, le visir, toujours confiant quand il fallait douter, toujours indolent quand il fallait agir se contenta d’envoyer ses généraux recevoir sans précaution le choc du héros de Podhaïce, de Kotzim, de Zuranow.

    Le même soir, Jean assemblait de son côté un conseil auquel assistèrent les généraux et les princes, afin d’arrêter les dispositions dernières. Il était moins tranquille que Kara-Mustapha. Depuis la chute du jour, les signaux de Stahremberg multipliaient les avertissements de sa détresse ; et des difficultés apparaissaient de toutes parts.

    « Nous avons trouvé les choses, écrivait Jean à la reine, tout autrement qu’on ne nous les avait représentées, surtout pour les localités et le terrain. Il s’est élevé, depuis dix heures, un vent violent qui nous donne tout droit dans les yeux. Les cavaliers ont peine à se tenir en selle ; on dirait les puissances aériennes déchaînées contre nous ; car le visir a la réputation d’être un grand magicien…
    Nous avons laissé nos bagages à un mille d’ici près du Danube, dans une position forte et munie de retranchements. Je n’ai avec moi que deux de mes chariots, et les plus légers ; le reste de mes effets est sur des mulets ; mais ceux-là même, nous ne les avons pas vus depuis quarante-huit heures.
    Au reste, tout cela n’est pas important ; ce qui l’est davantage, c’est qu’on nous a induits en erreur. Les généraux nous avaient assuré qu’aussitôt que nous aurions franchi le mont Calemberg, les difficultés seraient aplanies, et que de là le chemin de Vienne ne serait plus qu’une pente douce le long des vignobles.
    Arrivés ici, nous apercevons d’abord l’immense camp des Turcs, et la ville de Vienne dans le lointain ; mais, loin d’en être séparés par des champs, ce sont des forêts, des précipices, et une grandissime montagne que nous avons devant nous, et dont personne ne nous avait parlé.
    Il nous faut changer à présent notre ordre de bataille, et faire la guerre à la manière des Maurice Spinola et autres, qui s’avançaient à la secura, gagnant peu à peu le terrain.
    Toutefois, humainement parlant, et en mettant d’ailleurs tout notre espoir en Dieu, il est à croire qu’un chef d’armée qui n’a pensé ni à se retrancher ni à se concentrer, mais qui s’est campé là comme si nous étions à cent milles de lui, est prédestiné à être battu.
    Le commandant de Vienne nous a déjà aperçus, puisqu’il lâche des fusées et tire du canon sans cesse. Quant aux Turcs, ils n’ont rien fait jusqu’ici, si ce n’est qu’ils ont détaché une cinquantaine d’escadrons avec quelques milliers de janissaires vers notre aile gauche, où sont le prince de Lorraine et l’électeur de Saxe établis dans le couvent des Camaldules.
    Les Turcs ont l’air de vouloir défendre ce défilé ; je veux m’y rendre de suite, et c’est pour cela que je finis cette lettre, car il s’agit de savoir s’ils n’y ont pas fait quelque retranchement ; ce qui serait très fâcheux pour nous, puisque c’est de ce côté que je veux les attaquer. Notre armée occupe l’espace d’un bon demi-mille à travers des montagnes et des bois, dans un terrain si coupé, que ce n’est que par de petits sentiers que l’on arrive d’une aile à l’autre.
    J’ai passé la nuit à l’extrême droite, auprès de l’infanterie. On y voyait tout le camp turc, et le canon ne laissait pas fermer l’œil. Nous avons si bien fait maigre ces deux derniers jours de vendredi et de samedi, que chacun de nous pourrait chasser le cerf sur ces montagnes. Les vivres et fourrages qu’on avait promis n’ont pas été fournis ; cependant les gens sont de très bonne volonté.
    Les régiments d’infanterie allemande qui ont été réunis à la nôtre servent avec une docilité que je n’ai jamais vue dans les miens ; les nôtres sont à regarder d’un œil de convoitise le camp turc, et ont une grande impatience de s’y établir.
    Les Tartares ne se montrent pas encore ; je ne sais où ils sont restés ».

     

    Le jour qui se levait quand cette lettre fut close, devait être grand dans l’histoire : c’était celui qui fixa les destins de Vienne et de l’Empire.

     

    A pareil jour, la victoire de Kotzim avait été gagnée ; à pareil jour aussi, la Pologne avait élevé sur le pavois Jean Sobieski. On voit que Jean n’avait pas dormi comme Alexandre et le grand Condé ; il consacra à Marie Casimire les heures que réclamait son repos, et maintenant il sortait de sa tente à cinq heures du matin, au bruit d’une vive canonnade, engagée par les Saxons au pied du château du Calemberg.

    En même temps, le bruissement des canons et des mortiers autour de Vienne annonça le réveil du grand-visir et sa résolution d’emporter en quelque sorte Vienne d’une main, tandis que de l’autre, il arrêterait au milieu de ces montagnes les impuissants défenseurs de l’Empire.

    Kara-Mustapha avait gardé près de soi les janissaires et toute son infanterie, ainsi que son artillerie presque entière. Ce furent la cavalerie, les Spahis, les Walaques, lesTartares, qu’il porta précipitamment à la rencontre de Jean. Les escadrons se déployaient sur les abords montueux et boisés de la plaine. A leur tête, marchait un vieillard de quatre-vingts ans, cet Ibrahim-Pacha , beglier-bey de Bude, le plus grand homme de guerre de ce temps au jugement des Turcs, mais sans doute appesanti par l’âge, et peut-être intéressé au désastre du visir par le ressentiment de son expérience méconnue : le siège de Vienne avait été tenté, il se poursuivait malgré ses conseils.

    Dans l’armée chrétienne, les Polonais, conduits par le grand-hetman Jablonowski, tenaient l’aile droite, s’apprêtant à déborder la gauche des barbares, et à descendre dans des plaines propices aux mouvements des hussards, vers le centre même du camp turc. L’aile gauche, qui s’appuyait au Danube, était composée de l’infanterie impériale et saxonne en trois divisions.

    Le comte Caprara, qui avait le prince Louis de Bade et le prince de Salms pour lieutenants, conduisait la première. La seconde avait à sa tête le prince Herman de Bade, celui à qui on attribuait la gloire d’avoir pointé le canon fatal sur Turenne ; sous lui servaient le duc de Croy et Louis de Neufbourg.

    L’électeur de Saxe commandait la troisième division, formée de troupes auxiliaires. C’étaient tous hommes de guerre éprouvés depuis longtemps et capitaines illustres. Cette aile formidable devait marcher droit à Vienne. Elle avait pour cavalerie le corps de l’impétueux chevalier Lubomirski. Le duc de Lorraine en personne se chargeait de tout conduire.

    Le centre était composé de deux divisions : toute la cavalerie des Impériaux et des Bavarois , commandée par le savant duc de Saxe-Lawemberg, avec le comte Caraffa, le baron de  Bareith, le comte Gondola, le baron de Munster, le marquis de Beauvau pour sergents de bataille ; et toute l’infanterie de Bavière, de Franconie, des cercles que guidait le prince de Waldeck.

    Près de ce maître célèbre, voulait combattre, comme simple volontaire, l’électeur de Bavière ; trois princes d’Anhalt, trois de Wirtemberg, deux de Hanovre, deux de Holstein , un d’Eisenach, un de Hohenzollern, un de Hesse-Cassel, brillaient épars dans les lignes. L’Empire était là tout entier ; il n’y manquait, dit Voltaire, que l’Empereur. A sa place, le roi de Pologne était l’Agamemnon en même temps que l’Achille de cette épopée.

    Kara-Mustapha de son côté, comptait autour de soi quatre princes chrétiens, et autant de princes tartares. On ne sait si tant de chefs superbes s’étaient rencontrés depuis l’Iliade sur un même champ de bataille.

    Admis au nombre des aides-de-camp du duc de Lorraine, le jeune Eugène de Savoie fit son apprentissage du métier de la guerre en portant à Jean Sobieski la nouvelle de l’engagement par lequel s’ouvraient à la fois cette grande vie militaire et cette grande journée.

    La veille, le comte de Leslé, de la division du prince Herman, avait reçu l’ordre de s’avancer aux pieds des Camaldules, jusqu’à la sortie de la forêt, de s’y retrancher, et d’asseoir des batteries pour couper le centre des troupes musulmanes, et les dominer de toutes parts. A la pointe du jour, les Spahis aperçurent les ouvrages des Impériaux et des Saxons. Ils se présentèrent en force pour les détruire, en poussant de grands cris.

    Le comte de Fontaine, et bientôt le duc de Croy, de la même division, en vinrent aux mains; le duc de Croy fut blessé sérieusement ; un seigneur de cette illustre maison, le prince Maximilien, tomba frappé à mort. Waldeck se vit obligé d’accourir : l’aile gauche avait été entraînée tout entière.

    Le différend de l’Europe et de l’Asie était commis au dieu des batailles. Il était huit heures du matin, l’action devenait vive et sanglante. Elle embrassait tout le territoire de Gloster-Neubourg, et déjà les dragons de Savoie, ceux de Croy, un régiment de Saxe et le corps de Lubomirski s’étaient couverts de gloire.

    Le prince Charles de Lorraine courut auprès du roi pour prendre ses derniers ordres, et tous deux, les instructions données, se précipitèrent, aux bras l’un de l’autre, dans la vieille église de Léopoldsberg, afin d’invoquer ensemble les bénédictions de celui dont ils allaient défendre la querelle. Un capucin qui arrivait de Rome, religieux, enthousiaste et éloquent , estimé, dit Daleyrac, grand homme de bien jusqu’à faire des miracles, et chargé de porter aux défenseurs de la croix les bénédictions d’Innocent XI, le père Marco d’Aviano célébra la messe.

    Les électeurs, ceux des princes qui n’étaient pas encore engagés, toute cette noblesse, l’élite du monde policé, se pressèrent pour l’entendre : elle fut servie par Jean Sobieski. A genoux tout le temps sur les marches de l’autel, la tête inclinée, les mains en croix, le héros priait avec ferveur ; il communia, puis il se releva pour armer chevalier le prince Jacques son fils. Alors Marco d’Aviano s’avança sur le seuil de la chapelle, et, le crucifix à la main, répandit sa bénédiction sur l’armée : « Je vous annonce, dit-il, de par le Saint-Siège, que si vous avez confiance en Dieu, la victoire est à vous ».

    Déjà le roi était à cheval, et, laissant le religieux, qui voulait le suivre, en prières au haut de ces crêtes escarpées, il lança l’armée sur ces précipices, ces défilés, ces champs lointains, ce camp magnifique, en s’écriant : « Marchons présentement avec assurance ; Dieu nous assistera ! ».

    Les chrétiens marchaient d’ensemble, descendant de ces monts sauvages en cinq colonnes comme autant de formidables torrents, mais gardant un ordre admirable ; les premiers corps s’arrêtant de cent pas en cent pas pour attendre ceux dont la course était suspendue par les difficultés du sol, et dresser des batteries qui avec l’avantage du terrain foudroyaient au loin les escadrons ennemis. Un premier parapet de terre, élevé à la hâte pour fermer les cinq ou six chemins tracés dans la montagne, fut forcé après un combat rude et court. A chaque ravine une nouvelle action exerçait le courage des chrétiens et couronnait leur ardeur.

    Les Spahis mettaient pied à terre pour combattre, et, remontant à cheval, ils cherchaient à quelques pas plus loin des positions propres à rendre de nouveaux combats. Sans retranchements dans ces lieux, où la nature en avait disposé de toutes parts, ils s’embarrassaient dans les défilés étroits, les difficiles passages, les bois, les vignobles, et n’ayant point de gens de pied à opposer aux masses de l’infanterie allemande, ils pliaient de toutes parts. Exaltée par le spectacle de cette marche tutélaire, la garnison de Vienne faisait des miracles sur la brèche ; et Kara-Mustapha, toujours tranquille entre ces deux batailles, pensa enfin à marcher avec toutes ses forces au-devant du foudre vengeur.

    A dix heures du matin, les Impériaux étaient sortis des défilés. A mesure que le terrain s’agrandissait devant eux, les colonnes se formaient en bataille et l’armée s’avançait sur trois lignes profondes. Leslé d’abord, puis le duc de Croy, revenu au combat malgré sa blessure, Caprara, Saxe-Lawembourg, avaient planté leurs enseignes dans la plaine. Leur gauche maîtrisait le Danube, leur droite se liait au prince de Waldek, qui déboucha bientôt.

    Jean ordonna à Charles de Lorraine de faire halte pour attendre les Polonais qui avaient un trajet plus long de quelques milles à parcourir dans les gorges du Wenersberg. A onze heures, ils parurent à leur rang de bataille. Les aigles impériales saluèrent l’apparition de leurs escadrons aux cuirasses dorées, et un cri de vive le roi Jean Sobieski ! courut d’un bout à l’autre des lignes chrétiennes.

    Jean et les chefs mirent pied à terre pour dîner sous un arbre ; les soldats mangèrent ce que chacun portait, sans quitter le mousquet ou la lance. A midi, on s’ébranla malgré le poids d’une chaleur accablante, et, formant un demi-cercle sur ce vaste amphithéâtre, qui les montrait maintenant à découvert dans tout leur ordre et tout leur éclat à l’œil surpris des barbares, les alliés continuèrent cette marche savante et terrible.

    Jean allait de colonne en colonne, encourageant toutes les troupes, parlant à chacun la langue de sa patrie, allemand aux Allemands, italien aux Italiens, français surtout aux Français nombreux qui garnissaient les rangs.

    Les Turcs avaient profité de cette halte pour prendre des positions, se rallier, se grossir de puissants renforts. C’était une nouvelle bataille, et plus vive à livrer. A la faveur des ravins, des coteaux pierreux, des épais vignobles, le village de Neudorf, puis un autre poste fuient disputés avec vigueur. La croix l’emporta.

    Helgstadt à son tour résista : les hussards polonais entrés en ligne se jetèrent, la lance baissée, sur les escadrons turcs, et les dispersèrent. Mais, emportés par la victoire jusque dans le gros de l’armée musulmane, ils furent un moment compromis. Le jeune Potoçki, fils du castellan de Cracovie, le trésorier de la cour Modrjewski, le colonel Assuérus, trouvèrent la mort dans la mêlée. Jean porta le prince de Waldeck et les Bavarois au secours des siens.

    Bientôt lui-même parut à la tête de sa seconde ligne et des dragons de l’Empereur : le choc fut terrible. Les musulmans fléchirent ; ils essayèrent de se défendre sur les hauteurs, furent écrasés, et l’armée chrétienne arriva sur les glacis du camp. C’était le lieu où devait se décider la querelle.

    Ce camp, dont la magnificence enflammait l’ardeur guerrière des soldats, avait ses approches défendues par un ravin profond ; et, en avant du ravin, se présentait en bon ordre l’armée musulmane, tout entière assemblée autour de l’étendard du grand visir.

    Il commandait en personne le corps de bataille. Celle de ses ailes qui faisait face aux Impériaux et s’appuyait au Danube avait à sa tête le vaillant et habile Kara-Méhémet-Pacha, signalé dans les guerres de l’Ukraine. L’autre était conduite par le vieil Ibrahim : elle couvrait l’armée du côté des montagnes de Styrie. Les Transylvains, les Walaques, les Arabes, les Tartares, une portion des janissaires, étaient en ligne sur des mamelons que l’art avait rapidement fortifiés. Une artillerie formidable hérissait leur front, et comme les Polonais menaçaient, vers le centre, les abords les plus ouverts de cette vaste citadelle, de leur côté se laissaient voir les masses les plus épaisses : c’était là que devait combattre Kara-Mustapha.

    Là se porta le roi en personne, tandis que Jablonowski, avec quelques milliers de chevaux, couvrant la droite, un moment menacée par Sélim-Giéray, balayait dans la plaine, jusque vers les montagnes de Styrie, ses nuées de Tartares, et qu’à la tête des quarante mille Allemands, le prince Charles de Lorraine, appuyé au Danube, se disposait à profiter du succès, ou à réparer le revers.

    Il était alors près de cinq heures du soir. Jean comptait coucher sur le champ de bataille, et remettre au lendemain le dénouement de ce drame terrible. Ce qui restait à faire ne paraissait pas pouvoir être l’œuvre de quelques heures, l’œuvre de troupes fatiguées. Cependant les alliés, malgré le poids du jour, étaient plus animés qu’abattus par leur marche victorieuse.

    On voyait au contraire la consternation régner dans les troupes ottomanes. De loin se découvraient les longues files de chameaux pressées sur les chemins de Hongrie. Leur route était indiquée par un sillon de poussière prolongé dans les airs jusqu’à l’horizon. Le grand-visir, opposant à l’effroi commun son indomptable assurance, augmentait le désordre de ses troupes par cette confiance même qui exaspérait les esprits. Il était venu ordonner le combat comme on court assister à un triomphe. Il s’attendait à voir l’armée chrétienne se briser en quelque sorte, sans coup férir, aux pieds de ses retranchements. Son cheval de bataille, tout bardé d’or, et pliant sous le fardeau, n’était bon ni pour vaincre ni pour fuir. On le voyait lui-même, abrité par une tente cramoisie contre les feux du soleil couchant, y prendre paisiblement le café avec ses deux fils, tandis que l’œil du roi de Pologne mesurait ses lignes.

    A l’aspect de cette tente superbe, la colère prit au roi. Son infanterie n’était pas arrivée encore : il pointa sur le visir deux ou trois pièces, que Konski avait roulées jusque-là sur des leviers ; c’étaient les seules qu’il eût sous sa main. Il donnait cinquante écus par volée. Mais il n’y avait point de caissons, et quelques munitions portées à bras furent promptement épuisées. Un officier français, faute de mieux, bourra une fois, avec ses gants, sa perruque et un paquet de gazettes de France qu’il avait sur lui. Enfin les gens de pied parurent.

    Le roi leur commanda de se saisir d’une hauteur qui dominait les quartiers de Kara-Mustapha. Le comte de Maligny, leur chef, exécuta l’ordre avec sa valeur française, et, culbutant les avant-postes, arriva le premier sur la redoute. A cette attaque inopinée, de l’incertitude se manifeste dans les rangs ennemis. Kara-Mustapha appelle à soi tout ce qu’il avait d’infanterie à son aile droite, et laisse ses flancs découverts : ce mouvement trouble la ligne entière.

    Le roi s’écrie que ce sont des gens perdus. Il envoie au duc de Lorraine l’ordre d’attaquer brusquement par le centre, maintenant affaibli et ouvert, tandis que lui-même va renverser ces masses encore désordonnées. A peine il a dit, et déjà il a poussé droit à cette tente rouge qui l’enflamme comme le taureau dans l’arène. Entouré de ses escadrons, reconnaissable à son aigrette brillante, à son arc et son carquois d’or, à sa lance royale, au bouclier homérique que le fidèle Matzinski porte devant lui ; plus que tout à l’enthousiasme qu’excite chez cette vaillante milice la présence de son glorieux chef, il brandit an premier rang sa framée, en répétant à grands cris ce verset du roi prophète : « Non nobis, non nobis, domine exercituum , sed nomini tuo des gloriam » (Ce n’est pas pour nous, ce n’est pas pour nous, seigneur Dieu des armées, c’est pour ton nom que nous te demandons la victoire).

    Les Tartares et les Spahis le reconnurent et reculèrent : on entendait le nom du roi de Pologne courir d’un bout à l’autre des lignes ottomanes. Pour la première fois, on crut tout-à-fait à sa présence. « Par Allah ! répétait sans cesse Sélim-Giéray, le roi est avec eux ! ».

    Survint alors une éclipse de lune ; les deux armées virent le croissant pâlir dans le ciel. Le ciel semblait prendre fait et cause dans ce grand débat.

    En ce moment, les hussards du prince Alexandre, qui tenaient la tête des colonnes, s’élancèrent au cri national de « Dieu bénisse la Pologne ! ». Le reste des escadrons, conduit par tout ce qu’il y avait de palatins et de sénateurs, brillants de noblesse, de luxe, de courage, suivirent. Ils franchirent, bride abattue, un ravin où l’infanterie aurait hésité, le remontèrent au galop, entrèrent tête baissée dans les rangs ennemis, coupant en deux le corps de bataille, et justifiant le mot fameux de cette fière noblesse à un de ses rois, qu’avec elle il n’y avait point de revers possible, que si le ciel venait à choir, les hussards le soutiendraient sur la pointe de leurs lances !

    Le choc fut si rude, que presque toutes ces terribles lances s’y brisèrent. Le pacha d’Alep, celui de Silistrie périrent dans la mêlée. A l’extrême droite, quatre autres pachas tombèrent sous les coups de Jablonowski. En même temps, Charles de Lorraine et le prince de Waldek, passant sur le corps de toutes ces troupes chrétiennes des principautés, où la politique des hospodars était troublée et flottante comme la foi des soldats, tournèrent les infidèles, et menacèrent de près leur camp.

    Le grand interprète, Mauro-Cordato, prit la fuite dans la tente même de Kara-Mustapha. Tombé tout à coup du haut de sa confiance altière, le visir ne sut que fondre, en larmes. « Et toi ! dit-il au kan de Crimée qui arrivait entraîné par les fuyards, ne peux-tu me secourir ?
    -
    Je connais le roi de Pologne, répondit Sélim-Giéray ; je vous disais bien qu’avec lui, il n’y aurait rien à faire que de nous en aller. Regardez le firmament, ajouta-t-il, voyez si Dieu n’est pas contre nous ».

    Kara-Mustapha, cependant, essaya de rallier ses troupes dans le camp, et de les ranimer. Mais point. Tout fuyait. Il s’enfuit à son tour, après avoir embrassé ses fils en pleurant. Vaincue, pleine d’épouvante, n’osant lever les yeux en haut, l’armée musulmane n’était plus.

    La cause de l’Europe, de la chrétienté, de la civilisation avait vaincu. Le flot de la puissance ottomane reculait épouvanté, et reculait sans retour.

    L’abandon du prince des Tartares parut aux ennemis de Jean une trahison achetée d’avance à prix d’or. Cette terreur panique des Turcs parut à l’Europe entière un miracle.

    A six heures du soir, Jean franchit le ravin sous le feu de quelques janissaires facilement dispersés, et prit possession du camp turc. Il arriva le premier aux quartiers du visir. A l’entrée de cette vaste enceinte, un esclave accourut, lui présentant le cheval et l’étrier d’or de Kara-Mustapha. Il prit l’étrier, et donna à l’un des siens l’ordre de partir sur-le-champ, d’aller vers la reine, de lui dire que celui à qui appartenait cet étrier était vaincu.

    Puis, plantant ses enseignes dans ce caravansérail armé de toutes les nations de l’Orient, il défendit, sous peine de mort, le désordre et le pillage, de peur de quelque surprise, et, pour ainsi dire, d’un remords des Turcs, qui auraient pu revenir à la charge durant une nuit orageuse et sombre. Il ordonna seulement à Charles de Lorraine de se porter sur les contrescarpes de Vienne, et au prince Louis de Bade de chasser les assiégeants des tranchées. A la faveur des ombres, tous les janissaires avaient disparu. Après soixante jours de tranchée ouverte, la cité impériale était délivrée des barbares.

     

    Cette grande journée avait été plus brillante que meurtrière. Ce fut la victoire de l’ordre, de la confiance, de l’enthousiasme, du génie. Elle coûta peu de sang. Voltaire n’a fait monter qu’à deux cents, le nombre des chrétiens tombés dans le combat. Quelques relations ne portaient celui des Turcs laissés sur le champ de bataille qu’à six cents ; d’autres l’élevèrent à quarante raille.

    Mais la manière dont les choses se passèrent, la précision et la rapidité des mouvements de l’armée chrétienne, la multiplicité des charges de cavalerie, et leur rapide succès, enfin la fuite précipitée des Turcs, font assez voir l’exagération du dernier de ces chiffres. On ne peut admettre davantage le premier ; car les relations même qui le donnent, rapportent que le lendemain le grand nombre des restes sanglants dont la plaine et le camp étaient jonchés, infectaient au loin les airs.

    Jean, dans ses lettres, dit que le sol était couvert des morts de l’infidèle. La gazette de France, dans ses premiers récits, peu bienveillants, mais remarquables par l’exactitude des détails, compta constamment huit ou dix mille Turcs tués depuis le Calemberg jusque dans les tranchées de Vienne. Cette version doit être près de la vérité.

    Les Polonais seuls portaient leur perte à mille combattants. Ils ne formaient que le tiers de l’armée. Les Impériaux, les alliés, les Saxons surtout, s’étaient aussi battus avec furie. Leur force d’ailleurs consistait principalement en fantassins ; toutes considérations qui prouvent que leur perte dut au moins approcher de celle des Polonais. Jean se plaint à maintes reprises dans sa correspondance du sang versé à flots par sa noblesse pour la cause de l’Empire.

    Au reste, cette armée, formée de tant de nations, marcha sous les drapeaux de Jean sans autre rivalité qu’une émulation admirable d’obéissance et de gloire. Tous ces princes, tous ces volontaires de sang illustre, n’apportèrent dans les rangs d’autre orgueil que celui de se signaler par de plus grands exploits. On comprend l’enthousiasme qu’entretinrent tant de vaillants exemples. Le roi de Pologne eut la joie de voir son jeune fils se montrer, par son sang froid, déjà digne de lui. Mais, chose singulière, le nom de ce prince n’a été prononcé dans aucune des relations contemporaines. Ce fut à son frère Alexandre, qui n’avait pas huit ans, que l’Europe attribua, que l’histoire attribue encore ses jeunes exploits, et faut-il le dire ?

    Cet étrange larcin fut l’œuvre de sa mère. Le roi avait laissé à Marie Casimire, le soin de rédiger les récits officiels qui, de Warsovie, se communiquaient à toutes les cours. Dès le départ de l’armée, elle substitua toujours le nom du second de ses fils à celui de l’aîné. Elle le fit, parce qu’au fond de son cœur, fermentait une prédilection effrénée. Et par un trait d’habileté infernale, elle inventa d’environner ainsi de prestiges, de grandir longtemps à l’avance dans l’opinion du monde, celui des deux auquel son cœur partial voulait assurer l’héritage de leur père.

    Cependant les alliés conservèrent, dans la victoire, l’ordre qui la leur avait donnée. Ils passèrent la nuit sans se débander au milieu de cette espèce de bazar asiatique qui les conviait au pillage. Après être demeuré quatorze heures à cheval, le roi dormit au pied d’un arbre, où Stharemberg, les portes de Vienne une fois ouvertes, lui envoya des vivres.

    Au lever du jour, s’offrit un spectacle effroyable : il n’y avait plus de Turcs nulle part ; mais on voyait leurs œuvres. Ils avaient essayé de détruire le camp, ne pouvant plus le défendre, et quoique cent vingt mille tentes fussent debout encore, partout se montrait l’image de la destruction et de la cruauté.

    Kara-Mustapha n’avait pas eu le temps d’emporter les queues d’honneur des pachas, ni même, assurait-on, l’étendard de l’Empire. Il songea à massacrer toutes les femmes de son sérail, pour qu’elles ne tombassent pas vivantes aux mains du vainqueur. Il avait pris le même soin de sa ménagerie, des chameaux qui restaient, des chevaux, enfin des captifs. Les alliés ne marchaient que sur les cadavres des chrétiens de tout âge, d’enfants surtout dont les Orientaux aimaient à avoir grand nombre, et qu’en fuyant ils égorgèrent. Le prince Cantemir, dans son histoire, porte ces victimes à trente mille.

    Plus loin, l’incendie allumé jusqu’au pied des montagnes annonçait assez que, renonçant à conquérir l’Autriche, ils voulaient n’y pas laisser pierre sur pierre. Alors commença le pillage, et ce fut avec furie. Tandis qu’officiers et soldats se disputaient les riches débris que leur livrait la victoire, le roi s’occupait de venger tant de barbarie, et de couronner son triomphe en poursuivant les vaincus. La cavalerie légère eut cette tâche. Elle ne put les joindre.

    Kara-Mustapha ne méritait point les précautions de Jean. Loin de penser à revenir sur Vienne, il courait, fuyant toujours. Sa fuite, en cette seule journée, l’entraîna avec tous les siens jusque derrière la Raab.

    Le roi entra cependant dans Vienne. Il entra par cette même brèche où, sans lui, à pareil jour, auraient passé les barbares. A son approche, les rues, parées de leurs décombres, retentissaient, à la place du bruit terrible d’un siège, des acclamations de tout un peuple qui sortait de dessous les ruines pour saluer le héros auquel il devait la vie. Ce peuple, comparant ce chef lointain qui était venu le sauver avec son souverain caché loin des périls, s’écriait, en lui pressant les mains et lui baisant les habits : « Ah ! Pourquoi celui-là n’est-il pas notre maître ! ».

    Le regard sévère des officiers de l’Empereur n’arrêtait point ces transports. Ils suivirent le roi jusque dans l’église des Augustins réformés, où, à défaut d’apprêts, ne voyant pas le clergé s’offrir à ses prières, lui-même entonna le Te Deum. Peu après cependant, cette solennité s’accomplit avec plus de pompe dans la cathédrale de Saint-Etienne. Le roi y assista le front prosterné contre terre. Là fut le prêtre qui s’écria : Fuit homo missus à Deo, cui nomen erat Johannes.

    Au fronton de cette cathédrale, brillait un croissant qui y avait été attaché lors du siège de Soliman, en retour de la promesse qu’il avait faite et tenue de ne pas en bombarder le magnifique clocher. Cette fois, c’était sur ce clocher que les artilleurs de l’infidèle avaient dirigé toutes leurs batteries. Jean pensa que le croissant devait être abattu. Son vœu, accueilli avec enthousiasme par la population entière, ne reçut d’exécution que trois ans après : ce retard fut la première vengeance de Léopold.

    Le roi dîna avec tous les généraux et les princes chez Stharemberg, et le soir, il retourna dans le camp, sa conquête. Il avait choisi pour ses quartiers, les tentes, ou plutôt le palais enchanté du visir. Là, il ne prit point de repos : il écrivit à Louis XIV pour l’instruire de sa victoire, comme fils aîné de l’Église, et roi très chrétien. C’était un malicieux hommage, une courtoise et spirituelle vengeance. Louis laissa cette lettre sans réponse. Le libérateur de Vienne n’était toujours à ses yeux qu’un roi électif.

    Jean donna une partie de ses trophées à l’électeur de Bavière, dans l’intention que ce prince les partageât avec la dauphine, et que la cour de Versailles en fût ornée en dépit d’elle. Il dépêcha son secrétaire italien Talenti à Innocent XI, pour lui porter l’étendard que les vainqueurs appelaient celui du prophète, auquel les Turcs contestaient cette gloire. Enfin il tourna ses pensées du côté de Marie Casimire, et lui adressa une relation détaillée de ces deux grands jours.

    Vienne passa tout à coup de l’extrême disette à l’extrême abondance. Malgré la désolation et l’incendie de toute la contrée, les vivres étaient en profusion dans le camp turc. Les soldats vendaient un bœuf pour quelques thalers. Un chameau valait quatre florins. Les assiégés se précipitèrent hors des murs pour prendre leur part du butin. Ils jouirent à la fois des plaisirs de la délivrance et des profits de la victoire.

    Colonitz sortit aussi des murailles pour venir revendiquer son lot. Les Turcs avaient laissé derrière eux, à côté des cadavres des femmes, beaucoup de leurs enfants qu’ils n’avaient pu entraîner dans leur fuite, et qu’ils n’avaient pas eu le courage d’égorger. Le prélat accourut pour recueillir ces orphelins de l’infidèle. Il s’en trouva plus de six cents, et cet autre Vincent de Paule leur servit de père à tous. Il leur donna du pain et de l’instruction, se trouvant assez payé de ses sacrifices puisqu’il les gagnait à la foi.

    Le roi aussi recueillit un trophée qui le toucha entre tous les autres. C’était un vieux tableau qui fut découvert dans les ruines du village de Wishau. On y voyait une Notre-Dame de Lorette dont la couronne était soutenue par deux anges, portant dans leurs mains des rouleaux avec ces deux inscriptions: In hac imagine Mariœ, vinces, Johannes. In hac imagine Mariœ, victor ero Johannes.

    Cette image, d’une grande vétusté, fut réputée miraculeuse. Jean la destina à la chapelle de Zolkiew et depuis lors il s’en fit suivre dans tous ses voyages. Il ne reparut pas sous la tente sans y apporter ce talisman.

    Le monde sembla tout entier avoir sa part de ces dépouilles et de cette victoire. La nouvelle des grands événements qui venaient de fixer les destinées de l’Occident, volait de contrée en contrée, et partout l’accueillait l’enthousiasme des peuples. États protestants, états catholiques, tous célébrèrent sur les places publiques, dans les palais, dans les temples, la victoire de Jean Sobieski. A Mayence comme à Venise, en Angleterre comme en Espagne, toutes les chaires retentissaient de ce grand nom. C’était à qui porterait le plus haut l’homme envoyé de Dieu, et les miracles descendus d’en haut. A Rome, les fêtes durèrent un mois entier. Au premier bruit de la victoire, Innocent XI tomba à genoux aux pieds d’un crucifix en fondant en larmes. Des illuminations magnifiques firent du dôme, que Michel-Ange a bâti, un temple de feu suspendu dans les airs.

    Quand Talenti arriva, portant l’étendard qui devait être placé à cette voûte près de celui de Kotzim, ce fut comme en Carniole, comme à Venise, comme dans toute l’Italie, un triomphe, une ivresse populaire. On eût dit le Tibre revenu aux jours des triomphes opimes. Mais les enfants du peuple roi n’ont point de Capitole ; ils se bornèrent à promener le signe révéré de l’islamisme, pendant des mois entiers, de couvents en couvents. Dans toute l’Europe, il en courut des images avec de grossières traductions de ses devises arabes. Longtemps, les gazettes ne furent pleines que de son histoire.

    Christine de Suède alla complimenter Innocent XI sur la possession de ce trophée. Elle écrivit à Jean ses félicitations et ses louanges. Tous les princes, tous les rois l’imitèrent. Jean avait vaincu pour toutes les nations.

    Le monde lui décerna d’une commune voix, le titre de libérateur de la chrétienté.

     

     

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