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  • 15 septembre 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     Le 8 septembre 1855 - La prise de Malakoff dans EPHEMERIDE MILITAIRE la-prise-de-malakoff-150x150

     

    La prise de Malakoff

    D’après « Guerre d’Orient: Siège de Sébastopol. Armée d’Orient, 1854-1856. Historique du service de l’artillerie » – Charles Auger – 1859

     

    Le jour du 8 septembre était arrivé : on touchait au dénouement de ce grand drame.

     

    L’ordre du jour suivant du général Bosquet l’annonça aux troupes du 2e corps :
    « Soldats du 2e corps et de la réserve,
    Le 7 juin, vous avez eu l’honneur de porter fièrement les premiers coups au cœur de l’armée russe ; le 16 août, vous infligiez sur la Tchernaïa la plus honteuse humiliation à ses troupes de secours.
    Aujourd’hui, c’est le coup de grâce, le coup mortel que vous allez frapper de cette main ferme et si connue de l’ennemi, en lui enlevant sa ligne de défense de Malakoff, pendant que nos camarades de l’armée anglaise et du 1er corps donneront l’assaut au grand Redan et au bastion Central. C’est un assaut général, armée contre armée, une immense et mémorable victoire dont il s’agit de couronner les « jeunes aigles de la France.
    En avant donc, mes enfants : à nous Malakoff et Sébastopol et Vive l’Empereur ! ».

    L’heure fixée pour l’attaque était midi.

    Afin de gagner sur l’ennemi quelques minutes précieuses, le général en chef avait décidé que le signal de l’assaut ne serait point donné par le moyen ordinaire des fusées, mais que l’attaque commencerait quand la montre marquerait midi. L’heure fut envoyée le matin aux généraux commandant les corps d’armée, aux généraux commandant l’artillerie et le génie, ainsi qu’au général en chef de l’armée anglaise.

    D’après le dispositif arrêté par le général en chef, à midi précis on devait attaquer le front de Malakoff, depuis Malakoff jusqu’au petit redan du Carénage. Dès que les Français seraient maîtres de Malakoff, les Anglais devaient donner l’assaut au grand Redan. Puis, suivant les éventualités, le signal devait être donné à la gauche pour attaquer le bastion Central, et enfin le bastion du Mal.

    Les marines alliées, aux ordres des amiraux Lyons et Bruat, devaient opérer une puissante diversion en tirant contre la Quarantaine, la Rade et les fronts maritimes de Sébastopol. Mais l’état de la mer, tourmentée par un vent violent de nord-ouest, était tel, que ni les vaisseaux, ni les frégates ne purent quitter leur mouillage. Cependant les bombardes anglaises et françaises purent s’engager; leur tir fut remarquable et elles ont été d’un utile secours.

    Dès le matin, les troupes d’assaut et les réserves avaient pris position dans les tranchées. Il est à croire que l’ennemi n’eut qu’une connaissance imparfaite de ces mouvements habilement dirigés et que favorisait d’ailleurs un vent impétueux soulevant des nuages d’une poussière épaisse qui empêchait tout à fait de voir au loin.

    Le front de Malakoff devait être assailli sur trois points, par les deux extrémités et par le centre.

    A la gauche, la 1e division du 2e corps, général de Mac-Mahon, était chargée de l’assaut du fort Malakoff. La 1e brigade, colonel Decaen, se composait du 1er régiment de zouaves, du 7e de ligne et du 1er bataillon de chasseurs à pied. La 2e brigade, général Virioy, se composait des 20e et 27e de ligne. Cette division avait comme réserve la brigade Wimpfen de la division Gamou et les deux bataillons de zouaves de la garde impériale commandés par le colonel Jannin.

    A la droite, la 4e division du 2e corps, général Dulac, devait enlever le petit redan du Carénage. Elle était composée des brigades Saint-Pol et Bisson. Elle avait pour réserve la brigade de Marolles de la division d’Aurelle, et le bataillon de chasseurs à pied de la garde impériale.

    La 5e division, général de la Motte-Rouge, brigades Bourbaki et Picard, devait se porter sur la courtine de Malakoff, au centre. Sa réserve était formée par les deux régiments de grenadiers et les deux régiments de voltigeurs de la garde, aux ordres des généraux de brigade de Failly et de Pontevès, et sous le commandement direct du général de division Mellinet.

    Chacune de ces colonnes avait avec elle des détachements de sapeurs du génie et des détachements d’encloueurs munis de tir-feux, d’étoupilles, de dégorgeoirs et de haches.

    La batterie Crouzat (1e batterie du 9e régiment) fournit un détachement de 30 hommes qui, sous les ordres de son capitaine, ayant avec lui un de ses lieutenants, devait suivre la division de Mac-Mahon pour pénétrer dans le bastion de la tour Malakoff.

    La batterie de Fayolle (3e batterie du 5e régiment) fournit également un détachement de 40 hommes pour pénétrer dans le petit Redan à la suite de la division Dulac.

    Indépendamment des encloueurs, il avait été formé deux sections chargées de transporter et de servir dans les ouvrages enlevés des petits mortiers de 15. La batterie Gouy (10e  batterie du 5e régiment) et la batterie Sémonin (1e batterie du 8e régiment) furent chargées de ce service important.

    Ces quatre détachements étaient dirigés par le commandant Wartelle.

    Les deux batteries de la 5e division (6e et 9e batteries du 10e régiment), capitaines Rapatel et Deschamps, sous les ordres du commandant Souty, vinrent s’établir avec 12 canons-obusiers de 12, et 12 caissons, dont 3 d’infanterie (1 à balles oblongues, 2 à balles sphériques), à la redoute Victoria, prêtes à se porter en avant pour soutenir la division de la Motte-Rouge. Elles avaient comme réserve les deux batteries du régiment d’artillerie à pied de la garde impériale, capitaines Lepaire et Vasse-Saint-Ouen, sous les ordres du commandant Fiévet, lesquelles avaient été retirées la veille des batteries n° 38 et 42 devant Malakoff et reconstituées.

    Les deux batteries du commandant Souty devaient avancer d’abord avec leurs pièces seulement, laissant leurs caissons en réserve. Elles étaient munies des appareils nécessaires pour manœuvrer à la bricole, et on avait pratiqué des ouvertures dans les tranchées pour faciliter aux voitures le franchissement des mauvais pas.

    Toutes les autres batteries du 2e corps attelaient le plus possible de pièces eu égard à leur personnel employé au siège, et la batterie Cauvet (14e batterie du 13e régiment) devait rester avec la partie de la division d’Aurelle chargée de la garde du Carénage.

    Les divisions du corps d’observation de la Tchernaïa étaient prêtes à repousser une attaque de l’armée de secours, et la division d’Allonville, détachée dans la vallée de Baïdar, s’était repliée vers Warnoutka pour se relier plus intimement au corps d’observation.

    Le parc de siège du Moulin avait été muni d’un approvisionnement considérable en cartouches d’infanterie de toute espèce ; on avait placé en arrière des batteries à pied de la garde, 48 caissons attelés, en même temps que tout le parc de campagne du corps de réserve et 12 caissons attelés au parc du Moulin devaient servir à combler incessamment les vides, à mesure des consommations.

    Les grands dépôts de Victoria, de la redoute Brancion et de toutes les parallèles étaient également approvisionnés de cartouches et pourvus de sacs à terre pour faciliter les transports à travers les tranchées. Il y avait en somme environ 3 millions de cartouches de réserve, sans compter les 80 cartouches que chaque homme portait avec lui.

    Aux attaques de gauche contre la ville, des dispositions analogues furent prises par le 1er corps.

    La 2e division, général Levaillant, composée des brigades Trochu et Couston, était chargée de donner l’assaut au bastion Central et à ses lunettes. Elle devait être suivie par la 1e division, général d’Autemarre (brigades Niol et Breton), dont la mission était de s’emparer de la gorge du bastion du Mât et des batteries de la Terrasse.

    La brigade piémontaise du général Cialdini, placée dans la 4e parallèle et les communications qui descendaient à gauche vers le ravin Central, devait concourir à ce dernier mouvement en attaquant le bastion du Mât par la droite.

    La 3e division, général Pâté, était placée en réserve derrière la division Levaillant, et la 4e, général Bouat, derrière la division d’Autemarre.

    De plus, le général en chef avait envoyé de Kamiesch au général de Salles deux régiments de ligne pour renforcer l’extrême gauche de nos positions.

    Une batterie de campagne (9e batterie du 41e régiment, capitaine Viguier) était placée dans une carrière en avant de la batterie n° 45, à 350 mètres environ de la lunette de gauche du bastion Central, les attelages dans la communication qui reliait les batteries nos 45 et 40.

    Deux autres batteries de la 1e division, commandant de Tryon, étaient en réserve au Clocheton. Enfin une batterie de la 4e division, capitaine Danse, était au Lazaret. Les batteries Viguier et Danse étaient munies de tous les appareils nécessaires pour traîner les pièces à la bricole.

    Trois petits parcs de caissons attelés et pouvant entrer dans la place par les passages d’armement avaient été établis au Clocheton, en arrière de la batterie n° 28 et dans le ravin du Lazaret.

    Enfin, dans toutes les batteries, les capitaines commandants étaient présents; le personnel des pièces était au grand complet, et chacune d’elles était pourvue, non seulement de tous les approvisionnements nécessaires pour la journée, mais encore pour parer à toutes les éventualités au cas où nos attaques auraient échoué.

    Le 8 septembre, au jour, le feu reprit sur tous les points avec une violence extrême ; on tirait à volonté.

    Du côté de la ville, la place ne répondit que de 2 pièces du bastion Central, de 4 pièces basses situées sur les berges droite et gauche du ravin Central qui tiraient à longue portée sur nos tranchées, et des batteries de la Quarantaine qui continuèrent à combattre vivement nos batteries de l’extrême gauche.

    A la droite, les ouvrages de la 1e ligne étaient complètement désemparés, et pas une seule embrasure ne restait ouverte. Malakoff et ses réduits, la Courtine et le petit Redan étaient bouleversés et les parapets éboulés, principalement au saillant de Malakoff, pouvaient faciliter l’escalade ; mais quelques pièces de la 2e ligne et de la Pointe, ainsi que les batteries du nord de la Rade, ne cessèrent pas de tirer.

    A 8 heures, le génie donna le feu à trois fourneaux de mine surchargés, devant le saillant de Malakoff, pour crever les galeries ennemies, et lança avec succès deux mines de projection contenant 100 kilogrammes de poudre chacune contre le bastion Central.

    A 9 heures, nos batteries suspendirent leur feu, suivant une manœuvre qui était devenue habituelle depuis le 5 septembre, et on fit repos jusqu’à 14 heures 40 minutes.

    Pendant ce silence qui précédait la tempête, on achevait partout les dernières dispositions pour l’attaque. Les places d’armes les plus avancées étaient bourrées d’hommes et chacun prenait son poste.

    Le général en chef s’était placé, à Malakoff, au point culminant, dans la redoute du Mamelon vert, à la droite de la batterie n° 15, d’où l’on pouvait découvrir parfaitement tout le terrain de nos attaques et le grand Redan des Anglais. Le général Thiry, commandant l’artillerie, le général Niel, commandant le génie de l’armée, étaient avec le général en chef.

    Le général Bosquet, commandant le 2e corps, s’était établi dans la 6e parallèle, du côté du petit Redan, au point d’où il pouvait le mieux diriger ses troupes. Le général Beuret, commandant l’artillerie, et le général Frossard, commandant le génie du 2e corps, étaient avec le général Bosquet.

    A la gauche, le général de Salles, commandant le 1er corps, s’était placé vis-à-vis de la lunette de droite du bastion Central, près des batteries n° 53 et 54, ayant avec lui le général Lebœuf et le général Dalesme, commandant l’artillerie et le génie du 1er corps. Le contre-amiral Rigault de Genouilly dirigeait le feu des batteries du siège servies par la marine.

    A 11 heures 40 minutes, toutes les batteries de Victoria et du Carénage, suivant ce qui avait été ordonné, recommencèrent un feu roulant, puis à l’heure de midi, elles allongèrent leur tir pour permettre l’assaut et atteindre les réserves russes qui se porteraient au secours.

    Enfin, à midi précis les colonnes franchirent les tranchées au pas de course et aux cris de « Vive l’Empereur », depuis la partie qui faisait face à Malakoff jusque vis-à-vis le petit Redan. Rien ne put arrêter leur élan. Nos soldats disparurent quelques instants dans les fossés et les tourbillons de poussière. Mais après quelques minutes d’une anxiété très vive, on vit flotter le drapeau français sur Malakoff : Malakoff était à nous.

    La première colonne d’assaut se composait de la 1e brigade de la 1e division. Le 1er Zouaves, colonel Colineau, en tête ; le général de Mac-Mahon avec son état-major derrière le 1er bataillon ; venait ensuite le 7e de ligne, puis le 1er bataillon de chasseurs à pied.

    Le 1er bataillon de zouaves appuya sur la droite, le 2e bataillon et le 7e de ligne marchèrent droit sur le saillant, le 1er bataillon de chasseurs prit à gauche et s’empara de la batterie Gervais.

    Les premiers bataillons se jetèrent résolument dans les fossés, et gravirent les contrescarpes avec une légèreté extrême malgré les pentes rapides des talus de brèche. Mais bientôt les échelles roulantes purent être mises en place, et elles servirent alors de ponts de passage au reste de la division et aux autres troupes qui affluèrent en masse pour soutenir notre premier succès.

    Les Russes se défendirent avec la plus grande vigueur. Mais poussés et tournés de traverse en traverse, tout ce qui ne fut pas tué dans les combats corps à corps sur les pièces et dans l’intérieur de l’ouvrage s’échappa par la gorge vers le ravin de Karabelnaïa.

    Le général de Mac-Mahon organisa immédiatement et promptement la défense, et il fut impossible à l’ennemi de le déloger.

    Le désordre intérieur de la redoute est impossible à décrire. Toutes les plates-formes, les passages et les parapets étaient jonchés de cadavres et de débris, principalement vers la gorge où la lutte avait été la plus acharnée.

    On voyait partout les traces d’explosions considérables, le terrain était perforé de bombes, les embrasures, les plates-formes, les pièces étaient bouleversées, une trentaine de bouches à feu brisées ou hors de service gisaient en arrière de la grande traverse centrale. Partout c’étaient des témoins éloquents de cette lutte prodigieuse et des ravages affreux qu’avait faits notre artillerie pendant les 23 jours de feu qui venaient de s’écouler.

    En même temps, la Courtine fut occupée dans toute sa longueur par le général de la Motte-Rouge et le petit Redan enlevé par la division Dulac.

    Dès que l’action fut engagée, toutes les batteries du nord de la Rade ouvrirent un feu des plus violents sur le Carénage, sur l’attaque Victoria, et quoiqu’elles fussent éloignées, comme elles nous prenaient d’écharpe et d’enfilade, elles nous causèrent d’assez grandes pertes.

    La flottille à vapeur essaya plusieurs fois aussi de s’embosser à l’entrée de la baie du Carénage et de reprendre le rôle qu’elle avait joué au 18 juin. Le Wladimir surtout se fit remarquer par la hardiesse et l’habileté de ses manœuvres. Cette fois, les navires ne purent s’arrêter sous le feu des batteries n° 21 et 22, renforcé par celui des batteries n° 26 et 41. Ils furent alors réduits à gagner le fond de la rade pour venir repasser devant l’entrée de la baie et y lâcher quelques bordées. Mais poursuivis sur tous les points de leurs évolutions par les batteries n° 31, 40, 6, et même par les mortiers des batteries n° 19 et 20, ils furent obligés de s’éloigner, après avoir éprouvé de nombreuses et graves avaries. L’un d’eux fut si fortement endommagé qu’il dût être remorqué, et un autre en se retirant eut l’arrière si fortement atteint qu’il alla s’échouer sur la rive nord.

    Suivant ce qui avait été convenu, au moment où le drapeau tricolore apparut sur Malakoff, les Anglais se jetèrent sur le grand Redan, et malgré un feu terrible d’artillerie et de mousqueterie, ils y pénétrèrent par le saillant. Mais accablés par la fusillade des traverses en arrière, par les pièces de flanc qui dispersaient et écrasaient leurs colonnes sur l’espace de 200 mètres qu’elles avaient à parcourir à découvert, après avoir tenu longtemps avec une rare obstination et avoir éprouvé des pertes considérables, ils furent obligés d’abandonner leur conquête et de regagner leurs tranchées: l’attaque ne fut point renouvelée.

    Vers 1 heure trois quarts, au signal donné par le général en chef à l’aide de fusées, le général de Salles, commandant le 1er corps, lança la 2e division sur les deux lunettes et le saillant du bastion Central. Aussitôt nos batteries qui battaient ces ouvrages allongèrent leur tir pour atteindre sous de grands angles l’intérieur de la ville, et nos autres batteries continuèrent leur feu en l’augmentant de vivacité. Nos troupes abordèrent les ouvrages avec beaucoup d’entrain et sans pertes notables; elles s’emparèrent de la lunette de gauche et s’y maintinrent près de trois quarts d’heure.

    L’une de nos colonnes dépassa la gorge de la lunette et s’avança jusqu’à peu de distance du magasin à poudre situé sur la berge gauche du ravin, l’autre pénétra jusque dans l’intérieur du bastion Central. Le maréchal-des-logis Michaud, des pontonniers, chef d’un détachement d’encloueurs, parvint à enclouer 15 pièces dans ces ouvrages.

    Obligées de se replier devant un ennemi supérieur en nombre et des obstacles imprévus, nos troupes revinrent une deuxième fois à la charge et enlevèrent de nouveau la lunette de gauche. Mais forcées de se retirer une deuxième fois, elles furent suivies d’un feu de mousqueterie et de mitraille très-vif, ce dernier partant principalement de la gorge du bastion du Mât, des batteries du ravin et de quelques pièces du bastion Central qui, tirant par-dessus l’épaulement, atteignaient les hommes massés dans les tranchées.

    Alors nos batteries, sans perdre un instant, reprirent un feu concentré sur les parapets du bastion Central et forcèrent immédiatement l’ennemi à redescendre derrière ses remparts en éprouvant des pertes considérables. Le général commandant le 1er corps demanda à recommencer l’attaque une dernière fois, mais le général commandant en chef ne jugea pas à propos de la renouveler.

    Comme on l’a dit, la division Dulac avait enlevé le petit Redan. Maîtresse de ce point, elle continuait à gagner rapidement du terrain en avant et tournait déjà la 2e ligne de défense, lorsque des réserves excessivement nombreuses, appuyées par des batteries de campagne, débouchèrent du ravin d’Ouchakoff, du Laboratoire et de la Maison en croix.

    Nos troupes, prises en flanc, battues à découvert par la mitraille des pièces du Cavalier de la 2e ligne et de 2 batteries de campagne masquées, l’une sur la crête du ravin d’Ouchakoff, l’autre entre les deux aqueducs et sur la crête du ravin d’Oupatanoff, furent obligées de faire retraite, de repasser l’épaulement et le fossé et de regagner les tranchées les plus rapprochées.

    Ce mouvement rétrograde se communiqua à la droite de la courtine, mais s’arrêta promptement. Les batteries qui avaient des vues sur le petit Redan furent obligées à trois reprises de rouvrir leur feu pour disperser l’ennemi.

    Après leur retraite du petit Redan, nos troupes essayèrent deux fois de le reprendre. La dernière de ces attaques fut appuyée par les 2 batteries de campagne du commandant Souty, en réserve à la redoute Victoria. Ces batteries vinrent se déployer au trot vis-à-vis la courtine, à 250 ou 300 mètres du petit Redan, avec un entrain et un aplomb remarquables, sous un feu très nourri de mousqueterie et d’artillerie de gros calibre. Mais, malgré ce renfort de 12 canons-obusiers de 12, l’audace de nos canonniers et l’intrépidité de notre infanterie, il fut impossible d’enlever la position. On parvint seulement à border les, talus extérieurs des épaulements, et tout le front se trouva ainsi garni de nos soldats, depuis Malakoff jusqu’au petit redan du Carénage.

    Nos deux batteries, arrivées sur le terrain avec un effectif total d’à peu près 150 hommes et 150 chevaux, se retirèrent après avoir été rudement éprouvées, ayant 95 hommes tués ou blessés et 131 chevaux tués ou blessés. Les lieutenants Renaud et Schreiner avaient été tués. Le commandant Souty et le capitaine Rapatel avaient été blessés mortellement, le lieutenant Marsal et les adjudants avaient reçu des blessures très graves. Un coffre avait sauté et l’on fut obligé de laisser sur le champ de bataille 4 pièces de la batterie Rapatel, qui marchait en tête de colonne, et l’on ne put les ramener qu’à la nuit.

    Mais tous ces événements, mêlés de succès et de revers, ne pouvaient avoir sur le résultat de la journée qu’une influence secondaire. La clef de la position, c’était Malakoff, cette citadelle placée sur le sommet d’un Mamelon qui pénétrait jusqu’au faubourg de Karabelnaïa, d’où l’on prenait à revers le grand Redan, le petit Redan, toute la 2e ligne de défense, d’où l’on menaçait enfin la rade et la communication avec la rive nord.

    C’était donc de la conservation de Malakoff que dépendait le gain de la bataille, et si nous faisions des efforts pour nous y maintenir, l’ennemi devait tenter par tous les moyens possibles de nous l’arracher. Aussi une grêle de projectiles partant de tous les côtés y fut dirigée, et les Russes donnèrent plusieurs assauts pour le reprendre. Montant avec résolution en colonnes serrées du côté du faubourg de Karabelnaïa, ils essayèrent à plusieurs reprises de forcer la gorge de l’ouvrage et parvinrent jusqu’au parapet. Mais leurs efforts opiniâtres vinrent échouer devant l’intrépide résistance du général de Mac-Mahon.

    Dans ces assauts, les 2 canons-obusiers de 80, placés dans la batterie n° 21 au sommet du mont Sapone, rendirent d’excellents services. Leurs gros projectiles creux, qui prenaient de flanc les colonnes épaisses des Russes, y faisaient à chaque coup des trouées énormes et y causèrent beaucoup de désordres et de ravages.

    Le détachement d’encloueurs de la 1e batterie du 9e régiment entra dans Malakoff à la suite de la division de Mac-Mahon. On n’encloua d’abord que les pièces qu’il n’était pas possible de retourner contre l’ennemi. Mais la durée de la lutte et l’énergie des retours offensifs décidèrent le capitaine Crouzat à enclouer toutes les pièces, au nombre de 61.

    Le capitaine Gouy, chargé des petits mortiers de 15, les fit transporter dans Malakoff, aussitôt que la possession en fut assurée, et il utilisa d’abord les munitions et les projectiles russes pour leur service. Ces petites bouches à feu furent employées de suite à déloger les Russes embusqués dans les ruines du faubourg, et en répondant au canon de campagne de l’ennemi, lui prouvèrent que notre position se consolidait. Plus tard, un canon de 24 put être retourné également contre la 2e ligne de défense et concourir aussi à hâter la retraite de l’ennemi.

    Le génie, de son côté, n’avait pas perdu un seul instant pour mettre l’ouvrage en état de défense. Les brèches et les passages ouverts à la gorge avaient été immédiatement fermés, et l’épaulement russe complété partout de manière à pouvoir abriter nos soldats.

    Pendant qu’on se défendait contre les attaques extérieures des Russes, on faisait à l’intérieur une espèce de petit siège de la tour. 130 hommes, réfugiés dans le réduit du rez-de-chaussée, s’y défendirent intrépidement et ne se rendirent qu’après trois heures au moins de résistance et plusieurs sommations. C’est en cherchant à enfoncer la porte du réduit avec l’un de ses mortiers que le capitaine Gouy fut atteint mortellement par une balle partie d’un des créneaux.

    Comme les Russes s’obstinaient à résister, on fit allumer quelques vieux gabions devant les ouvertures pour les enfumer: mais réfléchissant aussitôt que des amas de poudre devaient se trouver dans le voisinage, on fit éteindre le feu en jetant de la terre dessus. En creusant pour avoir cette terre, la pioche rencontra des fils recouverts de gutta-percha, communiquant avec les magasins à poudre dont ils devaient produire l’explosion au moyen d’une pile voltaïque placée au loin ; on coupa ces fils.

    On a prétendu plus tard que le temps avait manqué pour l’installation de l’appareil électrique. Toutefois cet incident dénotait clairement que le sol était miné, et l’on pouvait en appréhender les plus graves conséquences.

    Vers les 3 heures du soir, une formidable détonation partit de la courtine de Malakoff, en arrière de la Poterne. L’explosion était énorme et nous avait tué beaucoup de monde. Une épaisse fumée et un nuage immense de poussière couvrirent nos troupes, la courtine et la tour. Mais nos troupes demeurèrent inébranlables : ce fut un moment de crise et d’angoisse extrême.

    Malakoff pouvait sauter. En prévision de cet événement, qui aurait pu changer peut-être les destins de la journée, le général de Mac-Mahon fit sortir sa 1e brigade et la replaça dans la place d’armes qu’elle occupait avant l’assaut, avec ordre de se jeter immédiatement dans l’entonnoir aussitôt après l’explosion, si elle avait lieu , et lui-même resta dans l’ouvrage avec sa 2e brigade pour le défendre.

    Presqu’au même instant, le général Bosquet fut atteint et renversé par un énorme éclat de bombe. La blessure était très grave et l’on put craindre un instant qu’elle ne fût mortelle.

    Mais Malakoff demeura debout, et le général put voir encore avec satisfaction que les vieilles phalanges du 2e corps restaient maîtresses de cet ouvrage, que ce champ de bataille arrosé de leur sang pendant tant de jours était à elles et qu’une grande victoire venait enfin couronner les glorieux faits d’armes qui avaient déjà illustré nos drapeaux en Crimée.

    La canonnade et la fusillade durèrent bien jusqu’à la nuit, avec une grande intensité. Mais les Russes, à partir de l’explosion de la Poterne, renoncèrent à toute tentative d’attaque.

    D’après les ordres du général en chef, on s’occupa de suite et sans perdre de temps de compléter la défense de Malakoff et de pousser en avant nos travaux d’attaque dès le lendemain. On y conduisit une batterie de campagne avec ses munitions, une escouade d’ouvriers y fut envoyée pour désenclouer pendant la nuit les pièces susceptibles d’être utilisées. Tout, en un mot, fut préparé pour forcer l’ennemi à évacuer la 2e ligne de défense, la Pointe et le grand Redan des Anglais.

    Mais ces préparatifs, exécutés rapidement et avec une extrême ardeur, devinrent inutiles. A la tombée de la nuit, le canon russe cessa de tonner et la fusillade s’éteignit successivement. Des incendies se déclarèrent en différents points, des explosions formidables se firent entendre dans les batteries de la Pointe, à la Maison en croix, au petit Redan, au grand Redan des Anglais, au bastion du Mât, au bastion Central, à la Quarantaine, et vers 2 heures du matin tout Sébastopol était en feu.

    Le doute n’était plus possible, et la nouvelle que le général en chef avait fait répandre dans les tranchées vers les 4 heures du soir se trouva pleinement confirmée : les Russes évacuaient la ville et nous abandonnaient le champ de bataille.

    Notre tir fut continué pendant la nuit, en l’allongeant de manière à atteindre les culées du pont, où l’on supposait des encombrements de troupes; mais il fut sensiblement moins vif que dans les nuits précédentes.

    Le 9 au matin, toute l’armée russe avait repassé sur les plateaux du Nord, le pont était replié, les vaisseaux étaient coulés, et l’on ne voyait plus en mouvement que les vapeurs venant recueillir quelques blessés et les derniers fanatiques restés dans Sébastopol pour en achever la destruction par l’incendie.

    Les pertes de la journée furent de 10000 hommes environ pour les alliés, dont 7500 Français, 2500 Anglais et une centaine de Piémontais.

    Dans l’armée française, les généraux Saint-Pol, de Marolles, de Pontevès, Rivet et Breton furent tués. Les généraux Bosquet, Mellinet, Bourbaki et Trochu furent blessés.

    Notre infanterie fut cruellement éprouvée; elle eut plus de 300 officiers mis hors de combat ; 5 médecins furent blessés. Dans le génie, 7 officiers furent tués ou blessés. L’état-major perdit aussi un assez grand nombre d’officiers, parmi lesquels le premier aide de camp du général en chef, le lieutenant-colonel Cassaigne.

    Dans l’armée anglaise, les généraux Van Straubenzée, Warren et Shilley furent blessés.

    Les pertes des Russes s’élevèrent à environ 12 000 hommes, parmi lesquels 3 généraux furent tués et 4 blessés.

    Pour l’artillerie, le nombre des canonniers tués ou blessés dans les batteries fut de 202. 28 officiers furent tués ou blessés, dont 5 aux attaques de gauche contre la ville et 23 aux attaques de droite contre Malakoff, et parmi ces derniers le chef d’état-major, 2 officiers d’ordonnance, le chef d’attaque de Victoria, tous attachés au général Beuret, commandant l’artillerie du 2e corps.

    Dans les batteries servies par la marine, 22 hommes furent tués ou blessés, 2 officiers furent tués, un autre blessé.

    Les consommations des 24 heures furent de 44 769 coups, dont 19 794 boulets, 12 698 obus et 12 277 bombes.

    Pendant les 23 jours de feu qu’a duré l’attaque de Malakoff, c’est-à-dire du 17 août au 8 septembre 1855, le nombre des canonniers tués a été de 119. Celui des blessés a dépassé 700, non compris la marine et les auxiliaires de l’infanterie, et les consommations des deux attaques se sont élevées à 289 169 coups, dont 122 749 boulets, 73 355 obus et 93 065 bombes.

    Malgré les soins pris par l’ennemi pour faire sauter ses ouvrages, le fort Saint-Nicolas, le fort de mer de la Quarantaine, le fort Alexandre, n’éprouvèrent que de faibles avaries. Mais le fort Saint-Paul, situé à l’extrémité de la pointe des Docks, fut entièrement ruiné et il ne resta pas de cet édifice important, pierre sur pierre.

    Les Russes laissèrent entre nos mains 4 000 bouches à feu environ, dont 120 en bronze, 600 ancres de marine du poids de 4 000 à 7 000 kilogrammes ; plusieurs centaines de mille kilogrammes de poudre et des approvisionnements pour ainsi dire indéfinis en projectiles de toutes sortes. Toutes les batteries étaient encore approvisionnées au moins à 200 ou 300 coups, et les réserves de mitraille étaient excessivement considérables.

    En visitant cette vaste ruine, on put juger, quoique les flammes eussent beaucoup détruit, d’une part tout le mal que notre artillerie avait fait dans Sébastopol, et combien les Russes avaient dû en souffrir ; d’autre part, on put se faire une idée des ressources immenses que l’ennemi avait accumulées dans cette forteresse maritime.

    Ainsi finit, après 11 mois de tranchée ouverte, ce mémorable siège, œuvre immortelle d’art et de persévérance, dans lequel les moyens de la défense et ceux de l’attaque ont atteint des proportions colossales.

    L’ennemi n’avait pas moins de 1 200 bouches à feu en batterie, et l’on trouva dans ses arsenaux plus de 2 500 bouches à feu neuves en réserve. Il n’a pas tiré moins de 3 millions de coups de canon et n’a pas brûlé moins de 6 à 7 millions de kilogrammes de poudre.

    Les alliés avaient en batterie dans les diverses attaques plus de 800 bouches à feu, qui n’ont pas tiré moins de 1 600 000 coups.

    Les cheminements exécutés par le génie, en grande partie dans le roc, au moyen de la pioche et de la poudre, présentaient un développement de plus de 80 kilomètres, c’est-à-dire 20 lieues. Les travaux de mine comportaient plus de 1 200 mètres courants de puits, galeries ou rameaux. Le nombre des batteries construites a dépassé 160, dont 42 dans les attaques anglaises et 120 dans les attaques françaises.

    Jamais l’artillerie ni le génie n’avaient eu à exécuter des travaux aussi difficiles ni aussi multipliés. Jamais les constructions de batteries, les armements, les approvisionnements et le service des bouches à feu n’avaient eu une pareille importance.

    Les établissements des batteries exécutés presque tous dans des conditions exceptionnelles, méritent de fixer l’attention d’une manière particulière en raison des obstacles qu’ils ont rencontrés dans la nature du sol, dans la quantité des terres à remuer, la pluie, la neige, le froid, les maladies, et enfin dans l’opposition énergique de l’ennemi.

    Le poids du matériel d’artillerie expédié de France en Crimée et transporté devant Sébastopol a atteint le chiffre de 60 millions de kilogrammes.

    L’on a consommé plus de 50 000 gabions, 20 000 fascines, 800 000 sacs à terre.

    Le nombre des pièces mises en batterie a été de 869, dont 346 en bronze et 523 en fonte de fer. Sur le nombre total, 409 ont été mises hors de service, dont 144 par le feu de l’ennemi et 265 par leur propre tir. Parmi les bouches à feu en bronze, une trentaine ont été sciées plusieurs fois au bourrelet et remises ensuite en service.

    Le nombre des magasins de chargement et d’abris a été d’au moins 600.

    Le nombre des calibres différents employés a été de 32, appartenant à quatre nations diverses : Français, Anglais, Turcs et Russes.

    Depuis le commencement du siège, il a été tiré par l’artillerie française 1 104 447 coups de canon, dont 532 565 boulets, 226 386 obus, 340 696 bombes, 4 800 fusées de guerre.

    La poudre consommée a été d’environ 3,2 millions de kilogrammes. La poudre totale expédiée a été d’environ 4,5 millions de kilogrammes.

    Les consommations de cartouches d’infanterie ont été de 28 355 916 dont : 12 362 648 à balles sphériques, 12 923 768 oblongues, 2 379 116 Nessler, 690 384 évidées pour la garde impériale.

    Le nombre des batteries ou compagnies de l’artillerie de terre a été de 104, dont 34 batteries à pied, 3 compagnies de pontonniers, 25 batteries montées, 11 batteries à cheval, 1 batterie de montagne, 1 batterie de fuséens, 2 compagnies d’ouvriers, 1 compagnie d’armuriers et 26 batteries de parc.

    L’effectif maximum de l’artillerie en hommes présents a été de 16 000, et celui des chevaux a été de 15 000 environ.

    Le nombre total des canonniers qui ont appartenu à l’armée a été de 24 172, et celui des chevaux a été de 21 000 environ. A quoi il faut ajouter environ 2 000 marins débarqués de la flotte, 800 hommes de l’artillerie de marine formant 5 compagnies, 1 détachement de fuséens et 3 500 auxiliaires tirés de l’infanterie.

    Le nombre des canonniers de l’artillerie de terre, marins et canonniers de la marine tués ou blessés dans le service des batteries a été de 3868. Et le nombre des officiers de l’artillerie de terre, de la marine et de l’artillerie de marine tués ou blessés a été de 234. A quoi il faudrait ajouter le nombre des auxiliaires d’infanterie tués ou blessés dans le service des bouches à feu et qu’on peut évaluer approximativement à 500.

    Le 8 septembre, les marins débarqués et l’artillerie de marine servaient 125 bouches à feu, dont 21 au siège de droite contre Malakoff et 104 au siège de gauche contre la ville. Les canons de 30, de 50 et les canons-obusiers de 80, les mortiers à plaque de 32 de la marine ont toujours lutté avec avantage contre les puissants calibres de l’ennemi, et les batteries qui en étaient armées ont toujours produit des effets considérables.

    Dans ces luttes journalières d’artillerie, la marine a montré un dévouement qui est attesté par les pertes nombreuses qu’elle a éprouvées ; les auxiliaires de l’infanterie ont fait rapidement le rude apprentissage du service du canon sous le feu de l’ennemi et ont montré un zèle et un entrain qu’on ne saurait trop louer. En résumé, canonniers, marins et auxiliaires d’infanterie, animés d’une noble émulation, ont rivalisé de vigueur, de bravoure et de persévérance dans les travaux et les combats incessants de nuit et de jour de ce long siège, qui s’est terminé d’une manière si glorieuse pour nos armes.

     

     

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