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  • 26 août 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     Le 16 août 1870 - Le combat du pont d’Illkirch dans EPHEMERIDE MILITAIRE le-combat-du-pont-dillkirch-150x150

     

    Le combat du pont d’Illkirch

    D’après « Souvenirs du siège de Strasbourg, 1870. Le combat du pont d’Illkirch (sortie du 16 août) » -  Sergent Léon Caïn – 1902

     

    Aucun des récits publiés jusqu’ici sur le siège de Strasbourg, et plus particulièrement sur la sortie du 16 août 1870, ne relate les faits dans leur entière exactitude. Les rapports sont muets sur les principaux incidents de cette sortie, sur ceux-là mêmes qui ne doivent pas être ignorés, puisqu’ils jettent un peu d’éclat sur nos armes au milieu de cette malheureuse journée.

    La sortie du 16 août vers le pont d’Illkirch avait pour but de dégager ce pont ainsi que la ligne du canal. L’action, dès le début, fut très vivement entamée. La pointe d’attaque lancée par le colonel Fiévet avait abordé avec un tel élan la grand’garde badoise, qu’une partie de celle-ci avait fléchi.

    Si, profitant de ce trouble, le soutien resté à Hohwarth avait appuyé le mouvement, le pont d’Illkirch et la ligne du canal tombaient entre nos mains et le résultat du combat devenait tout autre.

    Les hommes qui composaient cette pointe d’attaque n’avaient pas été triés sur le volet. Mais ils avaient reçu des ordres précis, et ils avaient marché résolument ! Si leurs camarades restés en arrière avaient reçu les mêmes ordres, ils les auraient exécutés avec le même entrain.

    La fatalité voulut que le colonel Fiévet tombât grièvement blessé à l’entrée du village dès le début de cette action. Dès lors, personne n’osa assumer la responsabilité de continuer la suite des opérations ou de donner des ordres de retraite ; il s’ensuivit un désarroi, dont la pointe d’attaque fut doublement victime. Oubliée sur le lieu du combat, elle le fut aussi dans les récits ultérieurs au profit du soutien, qui, maintenu dans un rôle absolument passif, ne brûla pas une cartouche et qui, n’ayant pas été engagé, n’eut aucun choc à soutenir. Ce soutien n’aurait pas dû ignorer cependant qu’il y avait en avant de lui trois pièces abandonnées et que la pointe d’attaque se trouvait aux prises avec des forces disproportionnées.

    Faute de sang-froid et de documents exacts, que de choses n’a-t-on pas écrites sur cette sortie du 16 août 1870 ?

    Pour les uns : « La colonne française s’avança jusqu’à ce que les Badois, embusqués dans les taillis au bord de la route, la surprirent par une vive fusillade. Les soldats étaient pour la plupart tirés du régiment de marche que le général Uhrich avait formé avec les fuyards de Frœschwiller. Ils ne firent pas preuve de vaillance en cette occasion. La cavalerie tourna bride au premier coup de feu ; une partie de l’infanterie se retira sans essayer un engagement bien sérieux, et trois petites pièces de canon furent laissées sur place et tombèrent au pouvoir de l’ennemi » (La Guerre de 1870 -Le siège et le bombardement de Strasbourg – Gustave Fischbach -1871).

    Pour les autres : « Cavaliers et fantassins étaient les fuyards de Wissembourg et de Frœschwiller ; quelques-uns de ces misérables s’étaient, tout le long de la route, débarrassés de leurs cartouches qui furent ramassées par les habitants de la Schæckenmühl » (Souvenir du bombardement et de la capitulation de Strasbourg – P. Raymond Signouret – 1872).

    Or, le récit qui va suivre complète celui de G. Fischbach.

    D’autre part, 1° – la Schækenmühl est située sur la route de Bâle, au pont du Rhin tortueux, c’est-à-dire à plus de 3000 mètres en arrière du point où avait lieu le combat, et entre ces deux points extrêmes se tenait le soutien ; on s’explique mal la pensée de se débarrasser de cartouches dont on a tant besoin en face de l’ennemi.

    2° – Pour mieux s’édifier à ce sujet, le lecteur voudra bien se reporter à la lettre du sergent Maissiat, du 17e bataillon de chasseurs à pied, qui, grièvement blessé au calvaire du pont d’Illkirch, donna sa dernière cartouche à un brave tirailleur algérien qui se trouvait seul au milieu de nous, et en manquait aussi. Le tirailleur chargea son fusil avec cette dernière cartouche, et fit feu sur le premier peloton badois, qui débouchait du pont. Mais, atteint par la salve commandée par le lieutenant badois de Stipplin, il alla tomber à quelques centaines de mètres pour ne plus se relever. Voilà l’usage qui fut fait des cartouches !

    L’exact récit que nous présentons fera comprendre pourquoi il n’est pas aujourd’hui un seul Strasbourgeois qui, passant près du monument d’Illkrich, sous lequel reposent nos malheureux camarades, ne se découvre pour saluer avec respect la mémoire de ceux qui sont tombés pour la patrie, et pourquoi des mains pieuses ornent ces tombes de fleurs au printemps et de couronnes au jour des morts !

     

    Combat du 16 août 1870

     

    Réveil. Nous sommes campés à la citadelle, sur le chemin de ronde des fortifications, face à Kehl dont on aperçoit les batteries ; cette nuit et la matinée, calme plat ; les batteries de Kehl restent silencieuses.

     

    11 heures 1/2 matin. Le clairon de garde à la porte de France sonne « la Casquette », refrain du régiment de marche en voie d’organisation, à la citadelle, avec les débris des troupes venues de Frœschwiller ; le commandement en est donné au lieutenant-colonel Rollet.

    Les compagnies se réunissent. Après l’appel, on communique sommairement à la troupe qu’elle prend les armes pour opérer une reconnaissance dans la direction du Polygone.

     

    Midi. Les compagnies font par le flanc droit. Elles se dirigent vers la porte de l’Hôpital à cinquante pas de laquelle se tient le général Uhrich, adressant à chaque compagnie qui défile devant lui les paroles suivantes « Soldats, je confie quatre pièces de canon à votre honneur ! Souvenez-vous-en ».

     

    Midi 1/2. A cinq cents mètres des talus du chemin de fer de Strasbourg à Kehl, la colonne prend, au passage, l’artillerie du 5e régiment de la garnison primitive de Strasbourg, quatre bouches à feu de 8, qui se placent en queue de colonne sous le commandement du capitaine Touche ; deux escadrons de cavalerie prennent la tête sous le commandement du chef d’escadron Gosse de Serlay.

    Les forces de cette reconnaissance se trouvent dès lors constituées de : huit cents fantassins, deux cents cavaliers, quatre pièces de canon.

    Cavaliers et fantassins sont les débris des régiments ayant combattu à Frœschwiller, et ayant battu en retraite, suivant l’ordre du maréchal de Mac-Mahon, par Haguenau, Brumath et Strasbourg, pour rejoindre à Belfort le quartier général du 7e corps d’armée auquel ces groupes appartenaient. Ils ont été retenus à Strasbourg, par ordre du commandement supérieur de la place, et se trouvent ainsi appelés à concourir à sa défense. L’esprit est bon et l’attitude décidée, sans forfanterie. On sent ces hommes animés du désir de prouver combien étaient injustes l’accueil qui leur fut fait et le jugement porté contre eux, à leur arrivée, le 7 août.

     

    1 heure 1/4. Un détachement, composé d’une compagnie d’infanterie et d’un peloton de cavalerie, est chargé d’explorer le Neuhof et le Polygone, sous les ordres du commandant de Momigny, du 3e régiment d’infanterie, et d’y attendre des ordres.

    Le gros de la colonne s’engage sur la route de Strasbourg à Bâle. Cette force a pour guide le nommé Rothwiller, ancien soldat du 17e bataillon de chasseurs à pied, pendant la campagne d’Italie (1859).

     

    1 heure 1/2. Nous franchissons le Rhin tortueux. A 300 mètres environ au delà du pont, la cavalerie, sous les ordres du chef d’escadron Gosse de Serlay, descend de la chaussée pour se jeter à l’ouest et se déployer (en fourrageurs), au milieu des terrains inondés par l’Ill. L’aile gauche trotte dans la direction de l’écluse 84 ; l’aile droite galope pour se redresser face et parallèlement au canal du Rhône au Rhin.

    Cette démonstration provoque quelques coups de feu tirés des avant-postes allemands. Les fourrageurs chargent alors dans la direction du canal, où ils arrivent, superbes d’allure et d’entrain, jusqu’au pied des talus de la digue. Là, ils sont accueillis par des feux de mousqueterie à tir rapide, indiquant que les Allemands ont pris position de l’autre côté, sur la rive gauche du canal.

    Nos cavaliers se replient pour venir se ranger en arrière de l’infanterie. Celle-ci, ayant accéléré sa marche, venait d’atteindre Hohwarth.

    A cet instant, la cavalerie, gravissant la chaussée, se rencontre avec l’artillerie qui s’avançait avec ses pièces. Il se produit alors un instant de confusion : le bon ordre est immédiatement rétabli par le général Barral, qui accompagnait la colonne, encore vêtu du travestissement grâce auquel il avait pu pénétrer dans Strasbourg, mais ayant pour insigne un képi de général sur la tête.

     

    1 heure 3/4. Sur ces entrefaites, l’infanterie avait été se masser derrière la caserne des douaniers, située à l’est de la chaussée. Deux compagnies (détachement du 17e bataillon de chasseurs à pied) reçoivent l’ordre de se déployer en tirailleurs pour explorer les terrains à l’est de la chaussée, l’aile gauche allant s’appuyer à la lisière de la forêt du Neuhof, l’aile droite longeant le bord est de la chaussée de Bâle.

    Ces tirailleurs sont commandés par le sous-lieutenant Liotard, pendant que deux autres compagnies (détachements des 45e,  50e et 56e d’infanterie et quelques zouaves et turcos), se déploient, la droite appuyée au canal du Rhône au Rhin, à 300 mètres au nord de l’écluse 84 ; la gauche longeant la chaussée de Bâle, sur laquelle elle se relie avec la droite des chasseurs. De son côté, l’artillerie s’avance avec ses pièces ; elle se met en batterie sur la chaussée même, qu’elle balaye de quelques coups de canon.

     

    2 heures. A cet instant, les chaînes de tirailleurs ouvrent le feu, en se portant en avant et refoulant les avant-postes allemands, qu’elles ont devant elles. Les terrains que ces chaînes explorent sont en pleine culture de chanvre et de maïs, et forment un couvert très épais à cette époque de l’année. Préoccupée d’un avant-poste allemand qui est embusqué dans le fourré de la forêt, la gauche des chasseurs ralentit sa marche et engage une vive fusillade. De son côté, l’aile droite (infanterie, zouaves, turcos) suspend la sienne, pour répondre au feu des Allemands, postés à l’abri de la digue sur la rive gauche du canal.

    Sur ces entrefaites, le colonel Fiévet, du 16e d’artillerie (pontonniers), vient en personne enjoindre aux escouades longeant la chaussée de Bâle, et déjà de 200 mètres plus en avant que leur centre, de se former sur cette chaussée en colonne d’attaque et de se porter en avant sur Illkirch.

    Ces escouades sont composées : d’un détachement du 45e régiment d’infanterie, explorant les terrains à l’ouest de la chaussée et commandé par le sous-lieutenant Bernard Homps, secondé par le sergent-major Couesnon et le sergent fourrier Gastine ; d‘un détachement du 17e bataillon de chasseurs à pied, explorant les terrains à l’est de la chaussée et conduit par les sergents Maissiat et Caïn.

    Le détachement du 45e d’infanterie prend position sur le bord ouest de la chaussée, celui du 17e bataillon de chasseurs à pied sur le bord est.

    Ainsi constituée, cette colonne est forte de trente-cinq hommes environ. Elle s’élance au pas de course sous des feux convergents de front et d’écharpe, franchissant d’un seul bond les 1000 mètres qui la séparent de l’amorce de la route du Nachtwald, où elle est accueillie par des feux rapides provenant du pont d’Illkirch, des talus de la digue le long du chemin de halage du canal du Rhône au Rhin et des bouquets de bois qui les ombragent.

    Pendant ce trajet, le détachement du 45e d’infanterie lutte de vitesse et d’entrain avec celui du 17e bataillon de chasseurs à pied pour atteindre les avant-postes allemands, qui se repliaient en toute hâte sur leur grand’garde postée au pont d’Illkirch. L’intensité du feu révèle que le pont est très fortement occupé, et oblige la colonne à chercher un abri. Elle se porte alors en avant à la hauteur du calvaire, au point où la route s’infléchit brusquement vers l’ouest pour franchir le pont du canal du Rhône au Rhin.

    Le calvaire sert de point d’appui commun à un groupe du 11e bataillon de chasseurs à pied et à un autre groupe du 45e régiment d’infanterie.

    Le sous-lieutenant Bernard Homps, accompagné par le sergent-major Couesnon et le sergent fourrier Gastine, établit le groupe du 45e d’infanterie à l’ouest de la chaussée, dans les taillis et les bouquets de peupliers qui avoisinent le canal et à l’abri des chaumières Zimmermann et Walter, nos 15 et 17.

    Les sergents Maissiat et Caïn maintiennent le groupe du 17e bataillon de chasseurs à pied à l’est de la chaussée, et l’établissent à l’abri des granges des frères Heimbourg, portant les nos 10 et 12 du calvaire et des arbres qui l’avoisinent. Les groupes ainsi disposés, le sergent-major Couesnon se poste près d’un arbre à gauche du calvaire, le sergent Maissiat au pied du calvaire. Le sous-lieutenant Homps, le fourrier Gastine, un tirailleur algérien, le chasseur Barthélémy, le caporal Faucheux et le sergent Caïn s’établissent sur le milieu de la chaussée de Bâle, entre le calvaire et la chaumière Walter.

    Bientôt après, arrive le colonel Fiévet, suivi de trois bouches à feu (la quatrième pièce ayant eu le timon de son avant-train brisé, était restée en arrière, en avant et à l’est de la ferme Kohler près d’Hohwarth). Deux s’arrêtent à 200 mètres en arrière et la troisième est mise en batterie à quelques pas du calvaire, sur le terre-plein en face de la grange Heimbourg. Celle-ci tire quelques décharges à mitraille (boites à balles). Mais la conformation du terrain derrière lequel les Badois ont pris position ne se prête guère à un tir efficace de ces projectiles ; à peine les servants ont-ils entrepris de recharger leur pièce, après le dernier coup tiré, que les canonniers Lehner et Vigny, de la pièce du maréchal des logis Cunin, sont tués et l’artificier Grau très grièvement blessé ; le canonnier Singer reste seul debout près du chef de pièce.

     

    2 heures 1/2. Au début de l’action, les Allemands occupaient le pont d’Illkirch, avec la 8e compagnie, capitaine Kappler (250 hommes) du 2e bataillon du 3e régiment badois, accourue d’Illkirch au secours de sa grand’garde. Cette compagnie s’était fortement établie des deux côtés du pont comme il est dit plus haut.

    Néanmoins et malgré cette position des plus avantageuses, une très forte partie de cette compagnie avait fléchi devant l’élan du mouvement offensif des quelques escouades qui composaient notre colonne d’attaque.

    Mais, presque aussitôt recueillis par les 5e et 6e compagnies (500 hommes) du 3e régiment badois, capitaines Ratzel et Seldeneck, accourus d’Ostwald au secours de la grand’garde et qu’appuyait la 2e batterie lourde (139 hommes), les fuyards reprirent position en passant d’une rive à l’autre sur une passerelle volante qu’ils installèrent derrière l’arche en maçonnerie, presque au niveau de l’eau, masqués et couverts par la digue. Le feu de cette force considérable d’infanterie reprit dès lors avec une telle intensité que nos canonniers se trouvèrent dans l’impossibilité de faire usage de leur pièce.

    Atteint presque immédiatement de plusieurs coups de feu, le genou fracassé par une balle, le colonel Fiévet ne put aller donner aux compagnies restées en arrière l’ordre de venir renforcer les escouades engagées. Il dut abandonner son commandement, sans pouvoir le transmettre au chef de bataillon de Momigny.

    Les compagnies tenues en réserve et celles déjà déployées restèrent ainsi dans l’ignorance la plus absolue du mouvement offensif de chacun de ces groupes qui avaient longé la route de Bâle et entamé la lutte devant le pont d’Illkirch.

    De leur côté, les conducteurs d’artillerie et les sept ou huit lanciers qui les accompagnaient, ne reçevant plus d’ordre ni de direction, se tenaient immobiles et à découvert sous un tir de plein fouet des plus violents, jouant ainsi le rôle inutile de cibles vivantes.

    L’avant-train de la pièce mise en batterie, près du calvaire, à 200 mètres du pont, se tenait à l’entrée du chemin qui mène à l’écluse n° 84. Les deux conducteurs sont tués, et tombent de leurs montures. Les chevaux effrayés se cabrent, se dérobent et s’emballent dans la direction de Strasbourg. Ignorant de ce qui vient de se passer et croyant à un ordre donné, les autres avant-trains suivent, ainsi que les quelques cavaliers, sans songer à réatteler les pièces.

    Dès lors, ne pouvant plus utiliser leurs pièces, quelques servants, avec leurs mousquetons, se joignent aux escouades engagées, protestant ainsi par la plus ferme attitude contre le départ précipité de leurs camarades. Cet appoint portait à 42 hommes environ la totalité du groupe des combattants en position devant le pont d’Illkirch.

    La situation se tend de plus en plus. Le feu des Allemands augmente d’intensité et leur tir, devenant en même temps plus précis, produit de nombreux vides dans nos rangs.

    La hauteur du talus de la digue du canal, des deux côtés du pont, le remblai de la rampe du pont à l’endroit où elle s’infléchit brusquement vers l’ouest, les nombreux couverts et les abris multiples en ce point favorisent les Badois, qui peuvent aisément distinguer et suivre nos moindres mouvements.

    De notre côté, nos abris sont devenus illusoires, sous les feux convergents de front et d’écharpe. La conformation du terrain nous empêche de voir nos adversaires et de tirer juste. L’éclair des coups de fusil, les nuages de fumée sont les seuls auxiliaires qui nous aident à diriger notre tir. Pour faire feu, nos hommes sont contraints de se démasquer. Alors des nuées de projectiles viennent de tous côtés s’abattre contre leurs abris, et celui qui met trop de temps à ajuster ou à s’abriter est immédiatement frappé.

    Le lieutenant Homps fait partir ceux des blessés qui peuvent encore marcher.

     

    2 heures 3/4. L’arrivée en ligne des 5e et 6e compagnies du 3e régiment badois et de la 2e batterie accourue d’Ostwald avait permis aux Allemands d’étendre leur ligne de combat à l’est et à l’ouest du pont et de battre par des feux de front et d’écharpe la grange, le calvaire, la chaussée, les chaumières Walter  et Zimmermann, ainsi que les fourrés et les taillis qui avoisinent le canal.

    Le mur nord de la Grange des frères Heimbourg est le poste pour l’instant le moins éprouvé.

    Déjà les soldats Putel, Cohérier, Martin, Lebon, Garnaud, Suarnet, Lucas et Devaux du 45e d’infanterie sont hors de combat. Le sous-lieutenant Homps ramène en arrière des positions qu’ils occupent, les groupes qui se trouvaient être trop aventurés dans les taillis près du canal, depuis l’arrivée des renforts badois. Il leur assigne de nouveaux abris et recommande aux autres groupes de ne pas se démasquer sans la nécessité absolue de tirer.

    Le besoin de renforts se fait impérieusement sentir. Mais les compagnies tenues en réserve et les chaînes de tirailleurs, arrêtées elles-mêmes à plus de 1000 mètres en arrière, déjà n’étaient plus en vue.

    Comme aggravation à cette situation, les cartouches commencent à s’épuiser, et pas un clairon pour rappeler, pas un cavalier pour aller chercher du secours. On se fait passer les cartouches des blessés, dont le nombre s’élève déjà à plus de la moitié de notre effectif.

    La grange, le calvaire et la chaussée sont tout à coup battus de toutes parts avec un redoublement d’intensité. Sous ce feu d’une violence inouïe, la position n’est plus tenable. Trop à découvert sur le milieu de la route, nous sommes contraints, pour nous garer de cet ouragan de fer, d’appuyer vers le bord ouest de la chaussée, pendant que le seul tirailleur algérien présent au combat va se poster à l’abri d’un arbre qui avoisine le calvaire.

    Le guide Rothwiller, notre ancien camarade du 17e bataillon de chasseurs à pied aux glorieuses journées de Montebello, Marignan et Solferino, est resté parmi nous. Il prend part à la lutte, armé du fusil d’un blessé, au milieu du groupe posté à l’abri du mur de la grange Heimbourg. Le saillant de cette construction est battu avec furie par les feux venant du pont.

    Dissimulés par les couverts très épais des abords du talus de la digue, les Badois s’étendent à l’est du pont et en avant, abrités par le remblai au coude de la chaussée. Leur feu très nourri est dirigé contre le calvaire et le bord ouest de la route qu’ils battent avec fureur. La violence de ce feu nous force d’appuyer jusqu’à l’angle de la chaumière Zimmermann.

    A cet instant, les soldats Midavaine, Souanin, Hamon, Roche, et Jourdan, du 45e d’infanterie, sont grièvement blessés. La situation devient de plus en plus critique. Nos hommes n’ont plus de cartouches, et déjà quelques-uns ont cessé de tirer.

     

    3 heures. La grange, le calvaire, la route et les taillis sont couverts de tués et de blessés. Quatre servants du 5e d’artillerie, le soldat Rissacher, du 45e d’infanterie, tombent blessés, ainsi que le sergent Maissiat du 17e bataillon de chasseurs à pied, atteint d’un coup de feu près de l’aine gauche.

    Le sous-lieutenant Homps charge le sergent Caïn d’aller voir si l’on aperçoit, soit les compagnies déployées en tirailleurs, soit les compagnies tenues en réserve, et qui auraient dû nous renforcer. Après avoir exploré la route et les champs, ce sous-officier revient n’ayant aperçu aucune troupe, ni aucune disposition prise pour soutenir les combattants. Nous continuons à brûler lentement les dernières cartouches qui nous restent, conservant toujours l’espoir qu’un renfort va surgir.

    Le feu des Badois se maintient toujours aussi intense, et leur tir devient de plus en plus convergent.

    A travers le sifflement des balles et des volées de mitraille qui viennent tout fracasser autour de nous, de temps à autre, nous percevons distinctement des coups de sifflet. Cette fusillade qui nous prend en écharpe nous contraint, pour recharger nos armes, de nous aplatir contre nos murs d’abri ; dès qu’on met en joue pour faire feu, la grêle de projectiles redouble de violence ; notre feu est presque éteint, la moitié des camarades encore indemnes ont cessé de tirer.

    Sur 42 combattants, 12 à 15 environ restent debout, la plupart des blessés ne pouvant se retirer à cause de la gravité de leurs blessures.

    Voulant de nouveau se rendre compte de la situation, le sous-lieutenant Homps prescrit au sergent fourrier Gastine d’aller à son tour vérifier si les renforts sont en vue. On continue de brûler lentement ce qui reste de cartouches, mais notre feu s’éteint de plus en plus.

    Après avoir soigneusement fouillé l’horizon, le sergent fourrier Gastine revient de sa mission. Ni sur la route ni dans les champs, aucun indice ne révèle l’approche d’un soutien. On n’aperçoit nul débris de la colonne principale. Cependant les chanvres et les maïs, à l’est de la chaussée, paraissent avoir été foulés jusqu’au delà du chemin du Neuhof. Mais rien ! Absolument rien n’est en vu ! Que s’est-il passé ?

    Alors le sous-lieutenant Homps donne l’ordre de s’atteler aux canons abandonnés des conducteurs. Nos hommes s’en emparent. Déjà ils ont les flèches en mains pour les démarrer, mais il est trop tard.

    Voyant à quel petit nombre d’adversaires ils ont affaire, les Badois débouchent alors du pont, forts d’un premier échelon d’environ 150 hommes, commandés par le lieutenant de Stipplin. A cet instant, le tirailleur algérien brûle la dernière cartouche du sergent Maissiat, qu’il venait de mettre à l’abri.

    Mais au même moment, pour déblayer le terrain, le lieutenant de Stipplin fait exécuter un feu de peloton qui atteint nos blessés. Le servant Grau a le crâne brisé ; les soldats Midavaine, Putel et Jourdan, tous déjà hors de combat, sont criblés. Très grièvement frappé, le tirailleur algérien se traîne péniblement jusqu’à environ 300 mètres et tombe pour ne plus se relever.

    Immédiatement soutenus par les 5e et 6e compagnies (500 hommes), du 2e bataillon de leur 3e régiment badois (capitaines Ratzel et Seldeneck) et toujours appuyés par la 2e batterie lourde (139 hommes), les Badois font alors irruption en poussant trois frénétiques hurrahs. Plusieurs décharges à obus vont incendier la caserne des douaniers et la ferme Kohler, où se tenait abrité le soutien. Nous sommes à la 5e borne kilométrique de la route de Strasbourg à Bâle !

    A partir de ce moment, toute résistance et toute retraite avec les canons devenaient impossibles, les trois pièces restaient forcément la proie de l’ennemi, et le « sauve-qui-peut » s’imposait fatalement aux quelques Français restés debout. Leur retraite avait été si peu précipitée que Y des sous-officiers de chasseurs, commandant une des demi-sections restées à faire le coup de feu jusqu’au bout, se trouva débordé par les Badois, et dut passer la nuit et la journée du lendemain dans une des maisons occupées par ces mêmes Badois. Pendant vingt- neuf heures, il put les compter et les voir construire leur tête de pont. Il eût pu se croire prisonnier si son sang-froid, secondé par le dévouement de quelques habitants, ne lui avait permis de passer à travers les lignes ennemies, dans la soirée du 17, et de rentrer à Strasbourg pour concourir de nouveau à la défense.

     

    Sur les 42 hommes formant l’effectif total des combattants français, 30 environ furent mis hors de combat. On compta 9 tués, 18 blessés et 3 prisonniers.

    Le colonel Fiévet, qui avait lancé cette poignée d’hommes au combat, fut en outre atteint d’une blessure grave, dont il mourut quelques jours après ; ce qui porte à 31 le total des pertes de ce combat. La plupart de nos blessés furent atteints de lésions graves, à la suite desquelles ils succombèrent.

    Pendant que ces événements se déroulaient aux abords du pont d’Illkirch, la chaîne de tirailleurs du 17e bataillon de chasseurs à pied, chargée d’explorer les terrains à l’est de la chaussée de Bâle, continua à se porter en avant, refoulant devant elle les avant-postes badois, établis sur la lisière de la forêt du Neuhof, les poursuivant ainsi jusqu’au delà du chemin d’Illkirch au Neuhof, où les Badois s’enfuirent sous bois.

    Le prélèvement opéré par le colonel Fiévet sur chacune des chaînes de tirailleurs, pour en former la pointe d’attaque, laissa un vide derrière celles-ci et empêcha ces chaînes de suivre de l’œil le groupe lancé à la course sur le calvaire.

    N’apercevant plus rien devant elles, ne recevant plus d’ordres ni de direction par suite de la blessure du colonel Fiévet, elles eurent la conviction que les Badois étaient en retraite. Les chaînes se replièrent alors sur Hohwarth.

    De son côté, le commandant de Momigny, se conformant aux ordres qu’il avait reçus d’explorer le Neuhof, se trouva, pendant tout le cours de ses opérations, complètement masqué du gros de la colonne et des forces badoises par le rideau formé des couverts et ombrages du Rhin tortueux, du Neudorf au Neuhof, et, demeurant ainsi isolé à plus de trois kilomètres à l’est du pont d’Illkirch, ne put rien connaître des événements qui s’y déroulaient.

    A Strasbourg, on suivait du haut de la plate-forme de la cathédrale, les différentes phases de l’action, ce qui fit décider d’envoyer des renforts au secours de la reconnaissance.

    Deux compagnies du 87e régiment d’infanterie furent expédiées à cet effet sous les ordres du commandant Rousseau. Mais la fatalité voulut qu’au lieu de se porter sur la chaussée de Bâle où se passait l’action, le commandant Rousseau se dirigea sur le Neuhof. Il rencontra près du Polygone le commandant de Momigny revenant de fouiller le terrain où il n’avait rien rencontré, et y attendant des ordres. Le commandant Rousseau crut néanmoins devoir poursuivre son chemin jusqu’au Neuhof.

    Sur ces entrefaites, l’importante réserve laissée à Hohwarth avait occupé la ferme Kohler, où elle restait sur l’expectative.

    Elle se composait : de deux compagnies de zouaves et tirailleurs algériens, sous les ordres du capitaine Caillard ; des deux escadrons de cavalerie, qui s’étaient repliés après avoir chargé les avant-postes badois, au début de l’action, sous les ordres du chef d’escadron Gosse de Serlay ; de la chaîne de tirailleurs qui s’était repliée sur Hohwarth, faute d’ordres et de direction, après avoir poursuivi les avant-postes badois jusqu’au delà du chemin d’Illkirch au Neuhof ; enfin de deux détachements des 50e et 56e d’infanterie.

     

    Il appartenait au chef supérieur de cette réserve, en l’absence du commandant de Momigny envoyé plus loin, de se renseigner rapidement au moyen de sa cavalerie et de prendre l’initiative des mesures à ordonner. Mais le commandant de cette réserve parut ignorer jusqu’au bout que les quelques escouades que le colonel Fiévet avait formées en pointe d’attaque sur la chaussée de Bâle, à 250 mètres de là, se trouvaient très fortement engagées au calvaire du pont d’Illkirch, puisqu’il n’envoya ni ordres ni soutien pour appuyer les escouades et pour ramener les trois pièces abandonnées des conducteurs.

    Il pouvait, sans se dégarnir, utiliser sa cavalerie à la recherche du détachement envoyé au Neuhof. Elle eut certainement rencontré soit le commandant de Momigny, soit le commandant Rousseau, peut-être les deux. Ainsi, dans les événements qui se déroulaient sur la route de Bâle, l’un ou l’autre de ces officiers eût pu assurément changer la tournure des choses.

    Ce qui ressort malheureusement de plus clair en toutes ces remarques, c’est que le commandement supérieur fit absolument défaut dès la blessure et la disparition de M. le colonel Fiévet.

     

    Conclusion

    1° – L’objectif réel de la sortie du 16 août ne fut pas la lisière de la forêt du Neuhof, mais le pont d’Illkirch.

    2° – Ce n’est pas dès les premiers coups de feu partis de la forêt du Neuhof que la reconnaissance se retira, mais seulement à la suite d’une lutte prolongée devant le pont d’Illkirch contre des forces disproportionnées (plus de 20 contre 1), et après épuisement total des munitions, après la perte des deux tiers de l’effectif engagé, après un suprême effort pour ramener les pièces abandonnées de leurs conducteurs.

    3° – La rentrée à Strasbourg des troupes qui n’avaient pas combattu fut surtout le résultat du manque primitif de direction ainsi que de l’absence de commandement, suite de la blessure du colonel Fiévet.

    4° – Les 5e, 6e et 8e compagnies (750 hommes) du 2e bataillon du 3e régiment badois et la 2e batterie lourde (139 hommes) en position au pont d’Illkirch n’eurent pas affaire, comme l’indique la relation officielle allemande, à deux bataillons d’infanterie, 400 cavaliers et 4 pièces de canon, mais à 35 hommes environ d’infanterie, auxquels se joignirent quelques canonniers des trois pièces abandonnées de leurs conducteurs.

    5° – Ce n’est pas à la faveur d’un moment de confusion – qui n’a nullement existé – que les Badois débouchèrent du pont au nombre de 600 environ, appuyés de leur 2e batterie lourde, mais seulement à l’instant où les 12 ou 15 derniers combattants, restés debout et sans cartouches, s’attelaient aux pièces pour les ramener à Strasbourg.

    6° – Enfin, on se rappelle que les conclusions du conseil d’enquête, présidé par le maréchal Baraguay-d’Hilliers, furent sévères pour la portion de la garnison employée à la défense extérieure de la place et en particulier pour les détachements engagés dans la sortie du 16 août.

    Le dévouement de cette poignée de soldats avait eu pourtant des témoins : les habitants d’Illkirch et de Grafenstaden n’ont pas voulu que le sacrifice de braves gens tombés sous leurs yeux restât inconnu, et, à l’heure même où le blâme officiel du conseil d’enquête venait étonner le public français, une souscription toute spontanée, et non sans périls pour les Alsaciens séparés de la patrie, rendait hommage aux combattants d’Illkirch et consacrait le souvenir de leur petit nombre et de leur vaillance. Un monument, dû au patriotisme et à la gratitude des communes d’Illkirch et de Grafenstaden, s’élevait au centre des tombes (au nombre de six), très voisines les unes des autres, sous lesquelles reposent les énergiques combattants du 16 août, tués au milieu de vingt autres de leurs camarades atteints de blessures graves.

    Si l’on rend un juste hommage au mérite et à la bravoure du colonel Fiévet, on ne peut être moins juste pour la mémoire de ceux qui tombèrent au poste qu’il leur avait assigné.

     

     

    C’est à l’intersection de la route de Strasbourg et des rues du 16 août et de la Plaine, place du Souvenir Français, que se dresse la stèle dédiée « Aux braves soldats français tombés lors de la sortie d’Illkirch le 16 août 1870 ». Photos du monument sur le site Servir et Défendre.

     

    En février 1997 à Illkirch, des ouvriers travaillant sur le chantier du tramway à l’angle de la rue de la Plaine, ont mis à jour un caveau qui contenait les restes de quatre soldats français non identifiés. Ces soldats faisaient partie du groupe des 16 victimes du tragique combat franco-allemand du 16 août 1870.

    Le 29 mars 1998, les restes de ces quatre soldats français furent à nouveau inhumés place du Souvenir Français sur le lieu même de leur mort 128 ans plus tôt en présence des représentants de la municipalité, le commandant du 1er Régiment de Génie, les pompiers, la gendarmerie et le président du Comité du souvenir français.

    Source Mairie Illkirch Grafenstaden

     

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