• 24 août 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     Le 12 août 1759 - La bataille de Kunersdorf dans EPHEMERIDE MILITAIRE la-bataille-de-kunersdorf-150x150

     

    La bataille de Kunersdorf

    D’après « La guerre de sept ans : histoire diplomatique et militaire » – Richard Waddington -

    Pendant son séjour à Wulkow, Frédéric II avait appris la victoire de Minden de la bouche de Bulow, l’adjudant du prince Ferdinand, et l’avis de la retraite de De Ville, que le manque de provisions et les manœuvres de Fouqué avaient forcé à réintégrer la Bohême. Délivré de soucis sur deux points de l’échiquier militaire, il s’adonna tout entier à l’entreprise contre les Russes.

    La traversée de l’Oder fut accomplie sans difficulté, et sans être troublée par l’ennemi. On fit venir de Custrin, avec toutes sortes de précautions pour garder le secret, un équipage de ponts ; on établit dans la nuit du 10 au 11 août sur les trois bras que forme l’Oder aux abords de Goritz, deux ponts, l’un de bateaux, l’autre de pontons.

    L’infanterie et l’artillerie qui avaient quitté le camp dès la veille au soir, y défilèrent rapidement ; la cavalerie passa la rivière à gué sans autre incident que la chute de cheval de Seydlitz, qui fut entraîné par le courant, et faillit être noyé. Aussitôt le passage terminé, les troupes se formèrent près du hameau d’Oetscher. Le général Flemming, avec un détachement de 7 bataillons, fut laissé à la garde des ponts ; le général Wunsch, avec une division mixte de 3000 hommes, resta sur la rive gauche pour faire diversion et pour protéger les voitures. L’armée ainsi affaiblie d’environ 6000 combattants s’avança en trois colonnes, précédée de la cavalerie légère qui poussait devant elle les Cosaques de Todleben.

    A une heure de l’après-midi, elle avait atteint la hauteur de Bischollsee où elle campa, le corps de Finck entre Trettin et Lessow, le gros entre ce village et la route de Storkow. Le Roi se porta tout de suite en avant de Trettin, pour reconnaître la position austro-russe.

    Essayons de nous rendre compte de la contrée qui fut le théâtre d’une des luttes les plus sanglantes du dix-huitième siècle.

    Pendant une partie de son parcours, la vallée de l’Oder est dominée par des hauteurs qui épousent tantôt l’une, tantôt l’autre rive. En face de la ville de Francfort, les collines qui escortent le fleuve sur la rive droite, s’écartent sensiblement jusqu’à faire avec lui un angle presque droit, et laissent par conséquent, entre elles et les berges, un espace considérable. Du quai du port fluvial de Francfort, on suit admirablement la crête du massif, dont les derniers escarpements se baignent dans l’Oder, à notre droite, vers Schwetig, et qui remonte vers l’ouest dans la direction de Trettin dont l’église est un point de repère du paysage.

    Transportons-nous à ce village, par la chaussée qui traverse une plaine naguère marécageuse, aujourd’hui bien drainée et généralement en culture. La route s’éloigne peu à peu de l’Oder et court parallèle aux hauteurs dont le village de Kunersdorf peut être considéré comme le centre. De Trettin au sommet du Fincksberg, le trajet est bref. Là, le spectateur se trouve à l’endroit même où Frédéric fit sa première reconnaissance la veille de la bataille.

    A sa droite, se déroulent les prairies qu’il vient de parcourir, et qui, au milieu du dix-huitième siècle, étaient infranchissables pour un corps de troupe. Immédiatement en face, se dresse le Mühlberg, premier chaînon du massif, actuellement planté de bois, mais butte dénudée à l’époque de la mêlée. Au delà, nous distinguons le clocher pointu de Kunersdorf, puis un plateau bosselé de mamelons qui se prolonge jusqu’à l’Oder. A gauche du Mühlberg, et jusqu’au fond du tableau, la forêt s’étend à perte de vue, et couvre les deux tiers de la superficie. Entre nous et le Mühlberg, une vallée profonde, celle du Hühnerfliess, le « ruisseau bourbeux » dont parle le Roi dans son récit, qu’il faudra traverser pour aborder la position ennemie.

    Le Hühnerfliess dont les eaux se déchargent dans le marais, prend sa source assez loin dans les bois et constitue par son cours tortueux et encaissé le fossé naturel du promontoire de Kunersdorf. Les bas-fonds du Hühnerfliess une fois dépassés, on accède sur le plateau par un vallon à pente douce, le Becker-Grund, qui sépare le Mühlberg de la colline voisine dont le nom de Pech-Stang a été changé, en souvenir du soldat poète, en celui de Kleistberg. Sur l’autre flanc du Mühlberg, et s’étendant sur une partie du marécage, existait alors un bois, le Grosse Elsbusch, à peu près disparu aujourd’hui, qui rendait difficile tout déploiement de ce côté.

    Ce qu’on ne voit pas, et ce que Frédéric ne pouvait voir du Fincksberg, ce sont les accidents intérieurs du massif qui jouèrent, comme on le verra, un grand rôle dans les épisodes de la journée. Ces hauteurs sont coupées par un certain nombre de ravins descendant vers le marais dans une direction perpendiculaire à la crête.

    Tout d’abord, nous pouvons négliger le premier qui frange le Mühlberg ; le second au contraire, le Kuh Grund, donne passage à une route conduisant du village de Kunersdorf en bas. Etroit, sinueux, à bord escarpé, surtout dans la partie inférieure, il oppose un obstacle formidable à toute troupe qui, descendant du Mühlberg, chercherait à le franchir. Quelques centaines de mètres plus loin, dévale un troisième ravin, le Tiefe Weg, qui présente les mêmes caractéristiques que le Kuh Grund, et partant, les mêmes difficultés. Enfin, à deux ou trois kilomètres, en gagnant vers le Judeberg à l’extrémité du plateau, nous trouvons le Laudons Grund, petite vallée plus large, s’évasant en forme d’entonnoir ; elle ne fut le 12 août le théâtre d’aucun combat.

    Afin de compléter notre description, transportons-nous à Kunersdorf, dont nous n’avons fait jusqu’ici, qu’apercevoir le clocher. Comme dans beaucoup de localités de la contrée, les maisons sont groupées autour d’un étang, le Dorf See, mais cette pièce d’eau n’est pas isolée, elle n’est que la maille supérieure d’une chaîne de petits lacs qui s’égrènent jusque dans la forêt.

    Pour franchir cette chaîne et pénétrer dans la partie du plateau comprise entre Kunersdorf et le Judeberg du côté de l’Oder, il n’y a que des passages étroits, dont les principaux sont situés entre le Dorf See, le Blank See, ci plus loin, entre ce dernier et la lisière des grands bois.

    Ajoutons enfin, que par-ci par-là, émergent quelques mamelons, le Seydlitzberg en deçà des étangs, le Spitzberg à un kilomètre environ au delà, le Falkensteinberg et d’autres encore dont il est inutile d’encombrer une nomenclature déjà trop longue.

    Sur les hauteurs que nous venons de décrire, les Russes avaient élevé deux lignes de retranchements, la première, la plus importante faisant face au sud-est, se développait sans interruption du Mühlberg à l’Oder, à faible écartement des bois, sur une longueur de 5 à 6 kilomètres.

    L’ingénieur moscovite y avait rattaché le Spitzberg et le Falkensteinberg, qu’il avait couronnés de redans et de batteries, et transformés en bastions de sa forteresse. Du Spitzberg, l’enceinte se prolongeait jusqu’au Mühlberg, et passait à peu de distance du village de Kunersdorf, qu’on avait laissé à l’extérieur. Après avoir contourné le Mühlberg qui formait le dernier bastion de gauche, ces fortifications décrivaient un retour en arrière et suivaient la crête du côté du marécage par un tracé à peu près parallèle à celui de la première ligne. Ici, la nature des lieux n’avait pas permis la même continuité de travaux, et sur plusieurs points, on s’était borné à établir des ouvrages de campagne non reliés les uns aux autres.

    Ajoutons, pour l’intelligence de l’action, que l’intervalle entre les deux lignes oscillait, d’après le terrain, de 400 à 700 mètres. Retenons également que Kunersdorf, situé à l’origine des ravins qui dévalent vers le marais, est en contrebas d’une vingtaine de mètres par rapport au Spitzberg, enfin que la différence de niveau entre le plateau de Kunersdorf et la plaine de l’Oder varie de 25 à 40 mètres.

    Quelles étaient les forces respectives des armées en présence ? Presque tous les écrivains sont d’accord pour évaluer celles des Prussiens entre 48 et 50000 hommes. Défalcation faite des bataillons affectés à la garde des ponts, Frédéric put mettre en ligne environ 46000 combattants, dont 35000 fantassins et 11000 cavaliers. Son artillerie, en outre des 112 pièces régimentaires, comptait 114 canons de parc, quelques obusiers, et les 6 pièces de la batterie à cheval. Dans l’armée royale, si la quantité était respectable, la qualité, fort inégale selon les éléments auxquels on avait eu recours, laissait à désirer.

    Les divisions de Finck, du prince de Wurtemberg, l’ancien corps du prince Henri, excellentes troupes, animées du meilleur esprit, rompues aux fatigues, venaient de montrer leur endurance dans les marches forcées qu’elles avaient fournies pour arriver sur l’Oder ; elles avaient leurs cadres à peu près complets. Il n’en était pas de même de l’armée de Wedell, qui entrait pour 19000 hommes dans l’effectif total, et dont l’infanterie avait été fort éprouvée par trois mois d’étapes et de combats ; sa défaite récente, en ravivant les souvenirs de Gross Jaegerdorf et de Zorndorf, avait porté atteinte à son moral.

    Frédéric, qui n’avait aucune confiance dans ces bataillons recrutés pour la plupart dans la Prusse orientale et auxquels, dans sa correspondance intime, il donne le surnom de « Baerenhauter » (Peaux d’ours ;  au figuré, paresseux, fainéants), les avait distribués de manière à les mélanger aux détachements plus solides venus de Saxe ou de Silésie.

    Cette mesure, bonne à certains égards, avait l’inconvénient grave de mettre à la veille de la bataille, sous les ordres de divisionnaires et de brigadiers nouveaux, des unités dont ils ignoraient le fort et le faible.

    Aussitôt la concentration opérée, le Roi avait fait de ses forces, la répartition suivante : une avant-garde de deux brigades, composée de 8 bataillons de grenadiers, tirés, à l’exception d’un seul, des meilleurs contingents de l’armée ; le gros de l’infanterie formé comme d’habitude sur deux lignes, chacune divisée en deux ailes, la première ligne de 22 bataillons commandée par les généraux Wedell et Hulsen, derrière celle-ci, la seconde ligne de 15 bataillons provenant en grande majorité des vaincus de Paltzig, conduite par Kanitz et Itzenplitz. Enfin un corps, dit de réserve, de 8 bataillons et de 35 escadrons sous les ordres de Finck. Le reste de la cavalerie, 65 escadrons, était attaché au corps de bataille et servait sous Seydlitz, le prince de Wurtemberg et Platen.

    Les Autrichiens comptaient 14 bataillons de réguliers, 5 de Croates, 14 compagnies de grenadiers et 6 régiments de dragons et hussards, en tout un peu plus de 18000 hommes ; la plupart des Croates restèrent sur la rive gauche de l’Oder.

    En ce qui concerne les Russes, il est beaucoup plus difficile d’estimer leur nombre, les auteurs qui ont traité la matière, ayant varié dans leurs calculs depuis 42000 jusqu’à 62000 hommes.

    Dans l’armée rassemblée à Kunersdorf, figuraient les brigades Mordvinow et Fast, qui n’avaient pas pris part à la bataille de Paltzig. Grâce à leur présence et à la venue de quelques autres renforts, Soltikoff disposait de 32 régiments fournissant 68 bataillons et 36 escadrons de cavalerie régulière. Les effectifs, diminués par les marches et par les pertes de l’affaire du 23 juillet, ne devaient pas dépasser 37 à 38000 fantassins et 4500 cavaliers. Si à ces chiffres on ajoute 6000 irréguliers tant hussards que cosaques, on peut estimer à 48000 le total des troupes moscovites. L’artillerie n’avait guère été modifiée depuis la jonction de Mordvinow et devait se monter à 253 pièces de gros calibre. En résumé, Soltikoff et Laudon pouvaient opposer aux 40000 réguliers prussiens et à leurs 250 pièces, 63000 combattants, tant réguliers qu’irréguliers, et 300 canons.

    Ces forces imposantes étaient distribuées de la manière suivante. Pour assurer les communications avec la rive gauche de l’Oder où le bagage de l’armée avait été déposé sous la garde de 3 bataillons, on avait établi en outre des deux ponts de Francfort, au bas du Judenberg et dans le voisinage de Schwetig, trois autres ponts défendus par des redans dont la garnison se composait de 3 régiments de Croates.

    Le long des retranchements qui couvraient le terrain depuis le fleuve jusqu’au Falkensteinberg, était rangée sur deux lignes la division Fermor forte de 18 bataillons ; derrière elle, le gros de l’infanterie autrichienne. Les Russes faisaient face à la forêt (Frankfurter Forst) et les Autrichiens à la ville de Francfort. Presque toutes ces troupes occupaient la partie du massif appelé Judenberg, probablement à cause de la proximité du cimetière des juifs, situé au bas de la colline ; les compagnies de grenadiers du corps de Laudon étaient à l’abri dans le Laudons Grund.

    Du Falkensteinberg jusqu’au delà de Kunersdorf, les courtines et le bastion naturel que formait la butte du Grosser Spitzberg, étaient gardés par 33 bataillons en deux lignes sous les ordres des généraux Villebois et Rumjanzew, la division du premier à droite, celle du second à gauche du monticule. Enfin sur le Mühlberg, qui constituait la gauche de la position russe, était posté le corps de réserve commandé par le prince Galitzin, et composé de 14 bataillons ; le régiment de grenadiers qui défendait le point extrême du camp retranché, était tourné vers le Hühner Fliess et les hauteurs de Trettin ; les quatre autres régiments, toujours en deux lignes, faisaient face à l’est comme leurs camarades.

    La moitié de la cavalerie russe était à la droite de Fermor, entre les collines et le fleuve ; l’autre moitié, ainsi que la cavalerie autrichienne, se tenaient au pied du massif, entre le Rothes Vorwerk et le Grosse Elsbusch.

    Le commandant de l’artillerie moscovite avait su tirer parti du beau matériel dont il disposait : le Judenberg était garni de cinq batteries dont les plus importantes découvraient la région des lacs de Kunersdorf, dont les autres étaient orientées de manière à voir les débouchés de la forêt de Francfort. Sur le Spitzberg, était établie une batterie puissante qui en balayait les approches des deux côtés ; au Mühlberg, quatre groupes d’artillerie plus légère dirigeaient leur tir sur les collines voisines. Le long des courtines qui reliaient les principaux ouvrages, on avait ménagé des banquettes pour faciliter le feu de mousqueterie. De place en place, des ouvertures, masquées par de petits redans, permettaient au défenseur de faire des sorties. En résumé, toutes les précautions avaient été prises contre l’attaque de front à laquelle s’attendaient les alliés, et la journée du 11 août fut employée dans le camp russe à achever les terrassements et à élever, en avant des fortifications, des barricades pour lesquelles on avait utilisé les arbres de la forêt. Enfin, dans la crainte que les maisons de Kunersdorf laissées en dehors de l’enceinte ne servissent d’abri pour l’assaillant, on avait incendié le village, dont il ne resta debout que l’église.

    Au cours de la soirée, Frédéric qui s’était fait accompagner dans sa reconnaissance par des forestiers et par un officier connaisseur d’un pays où il avait souvent chassé, lança ses ordres pour le lendemain. L’état-major prussien croyait à une retraite des Austro-Russes dans la direction de Crossen, aussi les dispositions comportèrent-elles deux hypothèses.

    Nous négligerons celle de la retraite, pour ne retenir que celle qui se réalisa, tout au moins en partie. Les généraux Finck et Schorlemmer, commandants de la réserve, feraient sonner le réveil au petit jour, se rendraient avec un gros état-major sur les collines en face du Mühlberg, bien en vue de l’ennemi, et se conduiraient de manière à faire supposer la présence du Roi.

    Après une heure consacrée à ce manège, Finck avancerait de la troupe et du canon, tout en les maintenant hors de portée. Vers 6 heures, il planterait deux batteries sur les hauteurs de Trettin et de Bischoffsee, mais il ne commencerait son feu qu’après l’ouverture de celui de l’armée royale.Toute tentative de l’ennemi pour passer le Hühner Fliess devait être énergiquement repoussée. Entre temps, le corps de bataille et l’avant-garde, précédés et éclairés par le cavalerie de Seydlitz, s’ébranleraient en deux colonnes, suivraient les hauteurs qui bordent la rive droite du Hühner Fliess, franchiraient ce ruisseau, traverseraient les bois et se déploieraient à la lisière.

    La première pensée de Frédéric parait avoir été d’engager l’action avec son aile gauche qui aurait débouché de la forêt de Francfort, au delà et au sud de la chaîne des étangs de Kunersdorf. Mais pendant la marche de ses troupes, et à la suite d’une nouvelle inspection des lieux, il modifia son plan, et résolut de débuter par l’attaque du Mühlberg. A cet effet, il donna l’ordre aux têtes de colonnes de faire une conversion à droite.

    L’armée royale, composée de l’avant-garde, des deux lignes du corps de bataille et de la principale partie de la cavalerie, et traînant avec elle 80 canons de gros calibre, s’était mise en route entre 2 et 3 heures du matin. Mais la nature du terrain, le passage du ruisseau sur lequel il n’y avait que deux ponts, le Faule Brucke et le Stroh Brucke, et surtout la profondeur des colonnes qui atteignaient une longueur de près de 8 kilomètres, avaient ralenti la marche. Le changement de direction fut une autre cause de retard ; il fallut dételer les attelages de 12 chevaux attachés aux canons de 12, tourner les pièces sur place, et réatteler de nouveau.

    D’autre part, comme conséquence du changement de formation, l’infanterie qui appuyait sa droite sur le Hühner Fliess ne laissait plus l’espace nécessaire à la cavalerie ; aussi le prince de Wurtemberg dut-il transférer ses escadrons à la gauche. Toutes ces manœuvres prirent du temps, et il était déjà 11 heures et demie, quand on ouvrit le feu des batteries que le colonel Moller, commandant de l’artillerie prussienne, avait installées sur le Kleistberg et sur une autre butte à gauche de la chaussée de Drossen. Ces pièces auxquelles vinrent bientôt s’ajouter celles qu’on avait placées sur le Seydlitzberg, furent pointées sur le Mülhberg et sur ses défenseurs. De son côté, Finck avait commencé à tirer de deux batteries, établies sur les mamelons qui aujourd’hui portent son nom.

    Jusqu’alors, les mouvements des Prussiens n’avaient rencontré aucune opposition, et la tranquillité générale n’avait été troublée que par quelques coups de canon sur une patrouille de cosaques. A en juger par les récits des alliés, Soltikoff pendant toute la matinée était demeuré incertain sur le point de l’attaque, et inclinait à croire qu’elle serait dirigée sur le front et la droite de sa position. Il est juste de reconnaître qu’un brouillard qui dura jusqu’à 8 heures, favorisa l’approche de l’armée royale. Au surplus, quelle que fût la raison de son immobilité, le général en chef ne prit aucune mesure, ni pour inquiéter la marche des Prussiens, ni pour renforcer le corps de Galitzin, chargé de la défense du Mühlberg.

    Au bout d’une demi-heure, les 60 bouches à feu que les artilleurs royaux avaient mises en action, acquirent une supériorité marquée sur les 40 dont les Russes pouvaient disposer. Les soldats de Galitzin, et surtout les grenadiers postés au point saillant du Mühlberg, canonnés à bonne portée, souffrirent beaucoup du tir convergent qui battait leur front et enfilait leurs rangs.

    A midi, le Roi donna le signal de l’assaut. La première brigade de l’avant-garde, forte de 4 bataillons sous les ordres de Seckendorf, descendit le versant du Kleistberg, traversa le Becker Grund, où elle était momentanément à l’abri de l’artillerie russe qui ne voyait pas le fond du vallon, et gravit la pente opposée. Arrivés à 100 mètres des retranchements, les Prussiens furent exposés à la mitraille et à la fusillade des défenseurs ; ils passèrent outre, franchirent le fossé, sautèrent dans l’intérieur des lignes et tombèrent sur les fantassins moscovites qui reculèrent en désordre.

    La résistance, si courte qu’elle fût, avait procuré à Galitzin le temps d’amener à leur secours les 4 régiments de fusiliers qui, avec celui des grenadiers, composaient le corps de réserve ; il les forma le mieux qu’il put, au travers du camp fortifié. A cet endroit, il y eut un combat sanglant, mais de peu de durée ; Galitzin et Olitz furent blessés.

    Les fusiliers, pris en flanc par le canon du Kleistberg, mitraillés de front par les pièces légères des bataillons prussiens, cédèrent devant les grenadiers de Seckendorf que soutenait la seconde brigade de l’avant-garde. Ils gagnèrent en confusion le bas de la colline, vers le Grosse Elsbusch. Là, ils se trouvèrent sous le feu du Finckberg, et reprirent leur fuite, entraînant avec eux le régiment des grenadiers à cheval et abandonnant aux Prussiens toute leur artillerie et bon nombre de prisonniers.

    Le premier acte de la bataille avait été joué. Le Roi pouvait s’applaudir de son entrée en scène. Avec 8 bataillons de son avant-garde et sans grands sacrifices, il avait emporté une position redoutable, pris 40 canons, mis hors de combat l’aile gauche de l’ennemi, et ce qui était peut- être plus important, pénétré dans son camp retranché.

    En possession du Mühlberg, vainqueur de Galitzin, comme il l’avait été de Nadasdy à Leuthen, Frédéric dut entrevoir une victoire égale à celle de cette mémorable journée.

    Malheureusement pour eux, les Prussiens ne tirèrent pas de leur premier succès tous les résultats qu’ils eussent pu en espérer. Pour achever la destruction de la réserve russe, il aurait fallu de la cavalerie. Or, toutes les unités de cette arme appartenant au corps de bataille ayant été reportées à l’aile gauche, et les régiments de Schorlemmer n’ayant pas encore traversé le Hühner Fliess, on n’avait sous la main que 4 escadrons des dragons de Platen, qui firent quelques charges, mais qui n’étaient pas assez nombreux pour produire grande impression.

    Autre lacune plus grave : des hauteurs conquises, on voyait de côté et à revers, les masses russes qui garnissaient l’enceinte du plateau, depuis Kunersdorf jusqu’au Judenberg. Il était tout indiqué d’ouvrir sur elles un feu d’autant plus efficace, qu’il enfilerait leurs formations et agirait sur des profondeurs de plusieurs rangs. Mais les moyens d’action firent défaut ; les pièces régimentaires n’avaient pas la portée nécessaire. Avec beaucoup de difficulté, on hissa sur les pentes sablonneuses du Mühlberg, 4 canons de 12 qui firent beaucoup d’effet, mais ils eurent bientôt épuisé leurs munitions, et il fallut attendre les caissons qui n’arrivèrent que tardivement. Quant aux pièces enlevées, aucun des narrateurs n’indique pourquoi les Prussiens ne les retournèrent pas contre leurs anciens propriétaires.

    Au surplus, soit encombrement du Mühlberg et de ses approches, soit impossibilité d’y faire monter les pièces et leurs caissons, on ne put pas, paraît-il, remédier au cours de la bataille à ce manque d’artillerie. Aussi Frédéric ne profita-t-il pas de l’avantage d’une position distante seulement de 1100 mètres du plateau du Spitzberg où l’on se battit si longtemps, et qui, à 4 mètres près, est aussi élevée que ce mamelon. Bien que partiel, le feu des grosses pièces du Mühlberg fut des plus meurtriers et ouvrit bien des trouées sanglantes dans les formations serrées de l’armée austro-russe. Plus intense, peut-être eût-il fait pencher la balance en faveur du Roi.

    Cependant, après le temps d’arrêt indispensable pour rétablir l’ordre dans les unités, les Prussiens continuèrent à avancer. En tête, les 8 bataillons de l’avant-garde, que venait de rejoindre un bataillon du régiment du Markgraf Karl ; derrière eux, la plus grande partie de l’aile droite du gros et la gauche du corps de réserve. Le général Finck, en effet, avait franchi le Hühner Fliess et s’était établi entre l’Elsbusch et le Mühlberg, sur le versant nord-ouest de cette colline et sur le petit plateau qui la couronne. Par contre, la brigade Thiele, extrême droite du corps de bataille, ne trouvant plus de place pour se déployer en haut de la butte, avait été forcée d’obliquer et de gagner l’Elsbusch, d’où elle ne sortit qu’une heure et demie plus tard, pour renforcer la ligne de feu. Des escadrons de Schorlemmer, quelques-uns furent affectés à la garde du camp, les autres se postèrent derrière l’infanterie.

    En résumé, vers une heure et demie de l’après-midi, plus de la moitié de l’infanterie prussienne était entassée sur Le haut et les déclivités du Mühlberg. Seuls les premiers rangs pouvaient agir ; ceux de derrière restaient inutilement exposés à la pluie de projectiles que les canons et obusiers à longue portée de Soltikoff commençaient à faire tomber sur eux.

    Pour arrêter les progrès de l’armée royale, les généraux alliés qui s’étaient placés sur le Spitzberg firent exécuter une conversion aux deux régiments de gauche de la division Rumjanzew, le deuxième grenadiers et Rostow, et les firent soutenir par les bataillons suivants et par les compagnies des grenadiers autrichiens, accourues du Laudons Grund. Entre ces nouveaux venus que dirigeaient les généraux Panin et Bruce, et l’avant-garde prussienne, appuyée par quelques bataillons du corps de bataille, il y eut un engagement qui se termina, grâce à l’entrée en ligne de Finck, par la retraite des Austro-Russes au delà du Kuh Grund.

    Là on se fusilla des deux crêtes opposées ; l’avant-garde toujours la première, mais déjà fort épuisée ;  derrière elle les régiments de Finck, et l’aile droite de l’armée royale presque entière dont une partie au pied, et l’autre sur les pentes du Mühlberg, le tout fouetté par les projectiles russes. L’aile gauche, ainsi que toute la cavalerie, n’avait pas encore pris part au combat.

    Il était deux heures. On avait gagné du terrain, mais on se heurtait à une résistance de plus en plus opiniâtre, et il devenait évident qu’il y aurait lieu de retirer du feu les bataillons fatigués et de les remplacer par des troupes fraîches. A cet effet, l’aile droite de l’armée royale, qui jusqu’alors était restée en seconde ligne, tout en subissant des pertes du fait de l’artillerie russe, fut appelée en première pour remplir les vides. D’autre part, la brigade Knobloch, forte de 3 bataillons, chassa les Russes du cimetière de Kunersdorf, gagna sur le plateau du côté du Kuh Grund, et prit en flanc les défenseurs de ce ravin.

    Grâce à cette diversion, grâce aussi à l’arrivée sous le Kuhberg de la brigade Thiele, revenue du marais où elle s’était égarée, les Prussiens parvinrent enfin à dépasser l’obstacle qui les avait arrêtés si longtemps, enlevèrent les canons de l’ennemi, et refoulèrent celui-ci jusqu’au Tiefe Weg. D’après quelques récits, ils auraient même poussé jusqu’à la butte du Spitzberg, et se seraient rendus momentanément maîtres de cette clef de la position. Si le fait est exact, ce dont il est permis de douter, elle ne resta pas en leur possession, et fut réoccupée par les régiments moscovites du centre et de la droite.

    En dépit du succès obtenu, les soldats prussiens, malgré leur discipline et leur endurance, se montraient de plus en plus las. Eprouvés par des étapes presque ininterrompues, ils n’avaient goûté depuis deux jours qu’un repos insuffisant. Sur pied dès deux heures du matin, en marche ou au combat depuis treize heures par une chaleur torride, ils montraient des signes visibles d’épuisement.

    Était-il raisonnable d’exiger d’eux de nouveaux efforts, ou fallait-il se contenter des résultats d’ailleurs fort satisfaisants déjà acquis ?

    Plusieurs généraux étaient de ce dernier avis, et l’un d’eux, Finck, le dit au Roi avec beaucoup de franchise : « La victoire était gagnée, il suffisait de se maintenir sur le terrain conquis, pour décider l’adversaire à abandonner la partie et à évacuer, pendant la nuit, ce qui lui restait encore de sa position ».

    Mais Frédéric, qui visait l’anéantissement de l’armée austro-russe et qui comptait la culbuter dans l’Oder, ne voulut pas écouter ces sages conseils, et donna l’ordre de poursuivre la lutte pour la conquête du plateau tout entier. A ce moment de l’action, les généraux alliés avaient conservé bien peu d’espoir d’éviter la défaite.

    « Il était quatre heures et demie, dit la relation autrichienne, quand toutes les apparences commencèrent à nous persuader l’affaire presque désespérée car plus de la moitié du champ de bataille, et bonne partie du canon russe étaient dans les mains, de l’ennemi ». D’après le même document « le soleil, le vent, la fumée et une poussière infinie qui existe dans un terrain aussi sablonneux que celui-ci, empêchaient de voir à la distance de trois pas » et constituaient un avantage pour l’assaillant.

    Il avait fallu retirer l’un après l’autre des hauteurs du Tiefe Weg les régiments autrichiens Laudon et Baden, dont le premier avait perdu, en trois quarts d’heure, 30 officiers et plus de 500 hommes tués ou blessés, et dont le second n’avait guère été mieux traité. D’après le récit de Bolotow, Soltikoff lui-même aurait été si découragé qu’il se serait mis à genoux devant ses troupes et aurait imploré l’aide de Dieu pour détourner un désastre qui paraissait alors imminent.

    Toutefois leurs craintes sur l’issue de l’affaire n’empêchèrent pas Soltikoff et Laudon de prendre toutes les mesures possibles pour mettre terme aux progrès de l’armée prussienne. Aux régiments encore intacts de Rumjanzew, qui étaient massés sur le Spitzberg, vinrent s’ajouter successivement le deuxième échelon de la division Villebois et la brigade de Berg qui appartenait à la division Fermor.

    Sur la crête qui domine le Tiefe Weg, le barrage humain que formaient ces troupes fut prolongé par trois régiments autrichiens, appelés de l’extrême droite pour remplacer leurs camarades. De son côté, le commandant de l’artillerie russe, Borosdin, accumula sur la butte du Spitzberg et sur cette partie du plateau tout le matériel dont il disposait encore ; pièces régimentaires, canons lourds, obusiers du modèle Schouvallow, tout fut amené sur la nouvelle base de résistance. D’ailleurs, l’approche de cette formidable barrière empruntait à la nature du terrain des difficultés particulières. Du village de Kunersdorf à la naissance du Tiefe Weg, il y a à peine 500 mètres, aussi était-il impossible sur un front si étroit d’appliquer la méthode favorite du Roi, l’attaque en échelons ou en lignes.

    Les corps qui accouraient au feu ne pouvaient se déployer et n’avaient d’autre ressource que de se masser derrière les premiers combattants, dont ils triplaient ou quadruplaient la profondeur. Dans les amas d’hommes ainsi entassés, les boulets russes ouvraient à chaque coup des percées sanglantes.

    De l’autre côté de Kunersdorf, entre ce village et le Spitzberg, il y avait un peu plus d’espace, mais les déclivités nues qui s’y déroulent sur une longueur de près d’un kilomètre présentaient pour la défense les avantages d’un glacis naturel, et offraient à l’artillerie moscovite un admirable champ de tir. Aux abords du Spitzberg, tous les élans de l’infanterie prussienne allaient se briser, comme, un siècle plus tard, ils devaient échouer sur les pentes de Saint-Privat.

    C’est contre cette position redoutable que Frédéric tenta un suprême effort, qui devait décider le sort de la bataille.

    Pendant que la droite continuait à se fusiller avec les Autrichiens sans pouvoir prendre pied sur le coteau qui domine le Tiefe Weg, la gauche prussienne mettait tout en œuvre pour emporter le Spitzberg.

    « A peine notre infanterie, relate une des narrations, avait-elle dépassé le village de Kunersdorf, qu’elle reçut un feu de mitraille épouvantable ; il en résulta un tel désordre dans nos bataillons, qu’ils se pelotonnèrent sur une profondeur qui atteignait jusqu’à 10 rangs, et restèrent ainsi exposés au feu sans qu’on essayât de leur faire reprendre leurs formations ou de les retirer de la zone de feu ».

    C’est ainsi que la brigade Knobloch et celle de la seconde ligne qui lui servait de soutien, tout en se maintenant péniblement en avant des ruines de Kunersdorf, ne purent déboucher sur le plateau qui fait suite au village.

    Le Roi disposait encore, comme réserve d’infanterie, de l’aile gauche, soit environ 16 bataillons, composés il est vrai pour les trois quarts des régiments de Wedell à cadres incomplets, et dont le moral se ressentait encore de récentes défaites ; la cavalerie, à l’exception de celle du corps de Finck, était massée derrière les étangs de Kunersdorf, entre la route de Drossen et la forêt, et n’avait pas pris part à l’engagement. Seul le prince de Wurtemberg avait été détaché pour faire des démonstrations vers l’extrême droite des alliés, mais il avait trouvé le passage de la Faule Brucke coupé, et n’osant pas s’aventurer dans les défilés de la forêt de Francfort, était revenu se joindre aux régiments de Seydlitz.

    A Kunersdorf, Frédéric montra une fois de plus qu’il avait à la guerre le tempérament du joueur qui risque tout sur une carte, dans l’espoir de doubler son bénéfice. Peut-être eût-il gagné la partie sans l’admirable ténacité des soldats russes et sans l’initiative hardie du général autrichien, mais n’anticipons pas.

    Le Roi jeta successivement dans la bagarre toutes les brigades de l’aile gauche : Yung Stutterheim, Grabow, Dericke, et enfin celle du général Rebentisch. Stimulés par l’exemple de leurs camarades, « les peaux d’ours » paraissent avoir fait leur devoir, mais leur courage fut dépensé en pure perte.

    Il n’y avait qu’un seul chemin pour monter au Spitzberg. A gauche, le chapelet des lacs ferme la route, et les espaces étroits que laissent entre eux les étangs étaient réservés à la cavalerie ; aussi fallait-il tout d’abord traverser les ruines fumantes de Kunersdorf. A la sortie du village, les têtes de colonnes venaient donner sur la cohue des troupes déjà engagées, et, dans l’impossibilité de se frayer un passage, se confondaient avec elles et tourbillonnaient inutilement sous le feu des batteries russes. Du côté du Spitzberg, comme sur les pentes du Tiefe Weg, le spectacle était celui que nous décrit Gaudi : « Tous les régiments avaient souffert, il n’y avait plus de formations ; tout ce qui faisait encore le coup de feu était réparti en pelotons de 10 à 12 hommes de profondeur ».

    Force fut de renoncer à enlever le Spitzberg par un assaut direct. Réussirait-on mieux par une attaque de flanc ?

    Depuis quelque temps déjà, le Roi, plein des souvenirs du rôle glorieux joué à Zorndorf par sa cavalerie, avait demandé à Seydlitz si l’heure n’était pas venue de la faire entrer en scène.

    Retenu lui-même au Kuhberg d’où il surveillait les progrès de la droite, il ne pouvait se figurer les obstacles qui s’opposeraient, au delà de Kunersdorf, à l’action de ses escadrons. Au cours de l’après-midi, Seydlitz était allé auprès du souverain, lui avait rendu compte de la situation et l’avait supplié de se contenter des résultats obtenus. Frédéric était resté sourd à cette prière, comme il l’avait été au conseil de Finck, et Seydlitz dut retourner au mamelon, qui depuis lors rappelle son nom, et prendre ses dispositions pour l’attaque. Une blessure grave qu’il reçut vers ce moment l’empêcha d’en surveiller l’exécution, et priva les escadrons prussiens d’un chef dont le coup d’œil et la confiance qu’il savait inspirer auraient été indispensables pour mener à bien une entreprise des plus épineuses.

    Pour se porter au delà des étangs, la cavalerie se heurta aux mêmes difficultés que l’infanterie au débouché de Kunersdorf. Les deux principaux lacs, le Dorfsee et le Blankensee, ne sont séparés l’un de l’autre que par une langue de terre, large d’environ 250 mètres, et coupée par le fossé qui sert de déversoir au Dorfsee, dont le niveau est légèrement supérieur. L’étroitesse de terrain ne permettait le passage qu’à deux escadrons de front. Aussi, pour se déployer, était-il nécessaire que les premières unités attendissent les autres, et que la manœuvre fût accomplie sous le feu de l’artillerie ennemie. La charge s’exécutait-elle quand même, elle était arrêtée par les abatis, les trous de loup et autres travaux défensifs, dont les abords du Spitzberg étaient semés. Il y eut des succès partiels, quelques pelotons pénétrèrent assez loin, comme le prouvèrent les cadavres de dragons et de cuirassiers prussiens ramassés le lendemain tout près de la butte. Mais, dans son ensemble, l’attaque de la cavalerie sur le Spitzberg ne fut pas plus heureuse que celle de l’infanterie.

    De leur côté, les bataillons russes, assemblés autour du mamelon, souffraient eux aussi du feu de la batterie du Seydlitzberg et d’une autre qui avait été établie à l’est et sur la berge du Blankensee. «  L’artillerie nombreuse de l’ennemi, écrit le major Tettau, tirait pendant tout ce temps et des grands chemins (de Drossen) et des hauteurs des abatis, et jetait sans cesse des bombes, ainsi que sans la situation avantageuse du terrain que nous occupâmes, nous aurions perdu une infinité de monde, même dans les régiments les plus éloignés ».

    Le combat, qui eut pour théâtre le plateau incliné entre le Spitzberg et les étangs de Kunersdorf, ne fut pas le seul auquel prit part la cavalerie royale. Au cours de l’après-midi, avait eu lieu sur la droite une attaque du prince de Wurtemberg, racontée par Goetzen. Cet officier qui servait d’adjudant au Roi, porta l’ordre au prince de gagner avec une partie de ses cavaliers le bas des prairies à l’orée de l’Elsbusch, et d’essayer de prendre à dos les défenseurs des hauteurs qui bordent le ravin du Tiefe Weg. Wurtemberg qui était de retour de son mouvement manqué dans la forêt de Francfort et dont les escadrons, rangés à la lisière du bois, étaient en butte aux projectiles ennemis, ne se fit pas prier. Il défila par le Becker Grund, fit le tour du Mühlberg, et avec Goetzen, se mit à la recherche d’un endroit où il fût possible d’escalader la pente.

    Revenu de sa reconnaissance, il ne trouva plus son régiment de tête, les dragons de Meinecke, qui sur une décharge du canon autrichien avaient fait demi-tour, fut blessé et eut quelque peine à se tirer des mains de l’ennemi. Une tentative du même genre confiée à Puttkammer, avec ses hussards, n’eut pas une issue plus favorable et coûta la vie au général.

    C’était du reste aux abords du Spitzberg qu’allait se trancher le sort d’une action qui, victorieuse au début pour les Prussiens, était devenue fort douteuse à cette heure.

    La dernière brigade de l’aile gauche, celle du général Rebenlisch, la suprême réserve de l’armée royale, venait d’entrer en ligne ; elle eut d’abord quelque succès. Le régiment de Wied s’avança en bon ordre à l’assaut du Spitzberg, mais bientôt, il tomba à son tour sous le feu de cette forteresse naturelle ; les hommes s’arrêtèrent, les rangs se mêlèrent. A ce spectacle, le premier régiment de grenadiers russes et les Autrichiens de Laudon ne purent se contenir, sautèrent par-dessus le parapet, et se précipitèrent la baïonnette en avant et le sabre au poing sur les Prussiens.

    Mal leur en prit, car ils furent ramenés avec perte par la cavalerie. C’est probablement à ce moment que se place l’incident, relaté par Goetzen : ce dernier, voyant l’occasion propice, va droit au colonel Massow, commandant un régiment de cuirassiers, lui indique l’ennemi en désordre, et lui intime au nom du Roi l’ordre de charger. L’autre hésite, ne veut pas lancer un ou deux escadrons isolés, attend que son régiment tout entier ait franchi le défilé des étangs, donne ainsi à l’ennemi le temps de rentrer dans ses retranchements, finit par charger avec son monde au complet, se comporte avec beaucoup de bravoure, échoue comme ses camarades et laisse 200 hommes sur place.

    Mais si, avec la brigade Rebentisch, les dernières réserves de Frédéric étaient épuisées, il n’en était pas de même de celles de son adversaire. Les grenadiers dont nous venons de raconter la sortie et la défaite appartenaient à la brigade Volkonski, de la division Fermor. Ces troupes furent successivement renforcées de tous les régiments de Villebois et Fermor jusqu’alors affectés à la garde du Judenberg, du Falkensteinberg, et de la courtine intermédiaire. Soltikoff, complètement rassuré sur sa droite, en disposa pour repousser les efforts désespérés des Prussiens, et pour prendre contre eux l’offensive.

    Déjà Laudon avait projeté une attaque de flanc contre la cavalerie prussienne, que des échecs répétés avaient ébranlée. Il appela à lui le général Caramelli et deux régiments de dragons, demeurés jusqu’alors dans la plaine près du Rothes Vorwerk, les fit déboucher dans la clairière entre l’enceinte de l’est et la forêt. Aces cavaliers, se joignit le général russe Gaugraben, avec les cuirassiers du prince héritier, que nous avons vu se distinguer à Paltzig, des dragons, et des grenadiers à cheval. Laudon se mit à leur tête, se jeta sur les escadrons prussiens, que commandait, depuis la blessure des deux premiers chefs, le général Platen, fut refoulé par le feu du Seydlitzberg et du Blankensee, revint à la rescousse, et finit par l’emporter.

    La déroute fut complète. La cavalerie royale disparut du champ de bataille, et, bousculant tout sur son passage, alla se réfugier dans les bois et de l’autre côté du Hühner Fliess. Cette première manche gagnée, Laudon se retourna contre l’infanterie, qui faisait encore le coup de fusil aux abords de Kunersdorf, la fit charger, lui infligea de grosses pertes et la rejeta au delà du village.

    L’aile gauche de l’armée royale était battue. Restaient la droite et le corps de Finck, dont les effectifs réduits par le feu et la fatigue se cramponnaient au versant ouest du Tiefe Weg et du plateau qui succède à la dépression de Kunersdorf.

    Frédéric et ses généraux firent tout au monde pour entraîner leurs hommes à un dernier assaut. Le Roi qui avait eu deux chevaux blessés sous lui et qui avait reçu deux balles dans son habit, saisit un drapeau du régiment du prince Henri, de la brigade Knobloch, et demanda un dernier effort à ses troupes en s’écriant : « Que tout brave soldat me suive ! ». Elles étaient incapables de répondre à l’appel.

    Les Russes, encouragés par les résultats obtenus à la droite, et par l’abattement visible de leurs adversaires, prirent à leur tour l’offensive. Le général de Berg, avec le deuxième régiment de Moscou, celui de Kasan et un détachement de Nisow, soutenus par Villebois à la tête de Narwa et Woronesch, aborda les Prussiens en flanc, recouvra les batteries dont quelques pièces avaient été enclouées, et repoussa l’assaillant jusqu’au Kuh Grand.

    Ce retour offensif auquel participèrent d’autres régiments des divisions Villebois et Fermor et ce qui restait de ceux de Rumjanzew et de l’infanterie autrichienne, fut admirablement secondé par une nouvelle charge de Laudon. Ce général courut chercher les escadrons alliés qui n’avaient pas quitté la plaine de l’Oder près de la Kleine Mühle, et sous le couvert de la fumée, de la poussière et des accidents du terrain, les mena au bas du Tiefe Weg, tomba sur les bataillons de Finck, leur tua du monde, et les força à reculer jusqu’au Mühlberg.

    Ce fut sur cette hauteur que se rassemblèrent les débris prussiens. Le Roi parvint à grouper quelques unités qui avaient conservé leur formation. Dans son récit, il fait une mention spéciale de la bonne attitude du régiment Lesevitz, qui avait pris part à l’attaque du Spitzberg et qui s’était retiré sur le Mühlberg.

    Grâce à la résistance de ces braves et au feu de l’artillerie, une première attaque des Russes échoua. Elle fut bientôt renouvelée avec le concours des régiments de la droite, que Soltikoff fit donner jusqu’au dernier. Ces troupes fraîches eurent un plein succès. Elles emportèrent d’assaut le Mühlberg, chassant devant elles le flot des fuyards. Avec la position reconquise, les Russes rentrèrent en possession du matériel qu’ils avaient perdu vers le milieu de la journée, et rendirent la liberté à un grand nombre de prisonniers que les Prussiens n’avaient pas eu le loisir d’emmener.

    Parmi les derniers à quitter la colline, fut Frédéric, que le capitaine de Prittwitz et son escorte de hussards eurent quelque peine à défendre contre les cosaques accourus, selon leur coutume, pour ramasser du butin. La fin de la lutte fut marquée par un combat sur la lisière des prairies de l’Oder, où les gardes du corps du Roi, en essayant d’arrêter l’infanterie russe, furent assaillis par les dragons de Laudon et les cosaques de Tschugujew. Ils furent enfoncés et laissèrent aux mains du vainqueur leur étendard, leur colonel blessé et beaucoup des leurs.

    Du côté du Seydlitzberg, il y eut aussi des rencontres : le général Betlem avec les hussards autrichiens surprit le régiment Diericke, qui avait été affecté à la protection du parc d’artillerie, et après une défense désespérée, le captura presque en entier.

    Il était plus de sept heures quand se termina la bataille. L’armée battue s’enfuit dans le désordre le plus complet, les uns dans les bois, les autres vers Trettin et Bischoffsee.

    Les liens de la discipline étaient brisés ; chacun ne pensait qu’à son propre salut, et ne songeait qu’à mettre le Hühner Fliess entre lui et l’ennemi. Pour comble de malheur, un des ponts se rompit sous le poids d’un canon, et il ne resta qu’un seul passage pour tout le matériel d’artillerie ; aussi une bonne partie fut-elle abandonnée.

    Heureusement pour les vaincus, ils ne furent pas poussés à fond. Il suffit de quelques coups de canon des batteries du Finksberg et de l’apparition des hussards et des dragons affectés à la garde des camps, pour faire rebrousser les partis de cavalerie autrichienne qui semblaient vouloir franchir le ruisseau. D’ailleurs, la nuit tombante et la lassitude de la cavalerie régulière austro-russe expliquent l’absence d’une poursuite énergique. Todleben et ses irréguliers, qui s’étaient employés à suivre la cavalerie prussienne, ramassèrent des prisonniers et force butin, mais ils ne dépassèrent pas Franzendorf.

    De cette troupe qui n’avait pris qu’une faible part à l’action, on aurait pu exiger un effort plus vigoureux, mais il n’entrait pas dans les mœurs de l’époque de harceler la retraite de l’ennemi par des attaques en dehors du champ de bataille. Ni Soltikoff, ni Laudon ne paraissent avoir songé à rendre la victoire plus complète.

    Il faut, du reste, reconnaître que les alliés étaient presque aussi exténués que les Prussiens. Ils étaient sous les armes depuis aussi longtemps ; ils avaient souffert de la chaleur comme eux ; ils avaient été exposés au feu pendant de longues heures, et avaient lourdement perdu.

    Le maréchal Daun, dans son rapport sur la participation à l’affaire du corps de Laudon, fait la constatation suivante : « Les trois régiments de dragons qui y étaient sont écrasés ; il y en a, où il n’est point d’officier de resté qui ne soit blessé » ; quant aux compagnies de grenadiers autrichiens qui avaient si héroïquement défendu le Kuh Grund, « elles étaient réduites à 10 ou 12 hommes ».

    Beaucoup de régiments russes n’avaient pas été mieux traités. Sauf pour ceux de la division Fermor, qui ne s’étaient engagés que sur le tard, les unités étaient confondues, les cadres dispersés ou anéantis. En attendant la réorganisation remise au lendemain, le besoin de repos s’imposait à tous.

    Au cours de la journée, il s’était produit un incident qui, en cas de victoire de Frédéric, aurait eu de grosses conséquences. Le général prussien Wunsch, laissé, comme on l’a vu, sur la rive gauche de l’Oder avec 2 bataillons d’infanterie légère et 10 escadrons de hussards, s’empara presque sans coup férir de Francfort, y fit prisonniers quelques officiers blessés et un détachement de 250 hommes qui y avait été envoyé comme sauvegarde, sur la prière des magistrats de la ville. Les Prussiens, devenus ainsi maîtres d’une des lignes de retraite de l’armée russe, barricadèrent les ponts et résistèrent aux premiers efforts qu’on fit pour les débusquer. Mais vers 11 heures du soir, ayant acquis la certitude de la défaite de leur armée, ils évacuèrent la ville et remirent en liberté la troupe de sauvegarde.

    Dans l’action qui avait duré huit heures de temps, les pertes de part et d’autre furent effroyables.

    Du côté des Prussiens, d’après les relevés de Stiehle et de Laubert, elles se montèrent à 530 officiers et à environ 18000 soldats tués, blessés, pris ou disparus. A ce total, si l’on ajoute un certain nombre de déserteurs qui ne rejoignirent pas les camps des alliés, on trouve que la bataille de Kunersdorf coûta à l’armée royale près de 20000 hommes. Le général Puttkammer fut tué ; Itzenplitz et Klitzing moururent de leurs blessures. Plusieurs autres généraux, Seydlitz, le prince de Wurtemberg, Wedell, Ifulsen, Knobloch, Stutterheim, Itzenplitz second et Platen furent grièvement blessés ; Finck fut légèrement atteint et le Roi reçut une contusion.

    Comme trophées de leur victoire, les alliés emportèrent 26 drapeaux, 2 étendards, 172 canons, dont 85 de gros calibre et les 6 pièces de l’artillerie à cheval, 300 tambours, plus de 10000 fusils, et une quantité de caissons.

    Chez les vainqueurs, le déficit, quoique fort élevé, fut moindre. La perte totale des Russes, à en croire les documents les plus authentiques, fut de 14600 officiers et soldats ; celle des Autrichiens, d’un peu plus de 2300, soit pour l’armée alliée, de 17000 hommes en chiffres ronds. L’État-major comptait 6 généraux blessés : les princes Galitzin et Lubomirski, les généraux Olitz, Essen, Lohel et Bachmann.

    Après déduction des détachements laissés par les deux combattants sur la rive gauche de l’Oder, ou à la garde des ponts, on constate que 43000 Prussiens et 60000 Austro-Russes furent opposés les uns aux autres dans la bataille du 12 août. Les premiers eurent 43 p. 100, les seconds 24 p. 100 de leurs effectifs hors de combat.

    Si l’on réfléchit que les fusils de l’époque avaient à peine une portée de 200 mètres et que la zone utile de tir du canon ne dépassait pas 1200 mètres, on sera amené à conclure que le perfectionnement du matériel, en rendant presque impossibles les rencontres à l’arme blanche ou à faible distance, a plutôt diminué qu’augmenté la proportion du déchet parmi les belligérants.

    Le soir de la bataille, le roi de Prusse gagna Oetscher, village situé sur la rive droite de l’Oder, à proximité des ponts. Ce fut d’une chaumière de ce hameau qu’il écrivit à Finckenstein un billet où il ne faisait aucun mystère de l’étendue du désastre : « Notre perte est très considérable ; d’une armée de 48000 hommes, je n’en ai pas 3000. Dans le moment que je parle, tout fuit et je ne suis plus maître de mes gens. On fera bien à Berlin de penser à sa sûreté. C’est un cruel revers. Je n’y survivrai pas. Les suites de l’affaire seront pires que l’affaire elle-même. Je n’ai plus de ressources, et à ne point mentir, je crois tout perdu. Je ne survivrai point à la perte de ma patrie. Adieu pour jamais ».

    Le lendemain matin, nouvelle lettre au ministre pour l’engager à se retirer à Magdebourg : « L’ennemi peut être à Berlin dans deux ou trois jours ; vous y enverrez tout ce que vous jugerez devoir, et vous ferez savoir sous mains aux gens aisés de s’en aller pendant ce temps de crise, avec leurs meilleurs effets et capitaux, à Hambourg ».

    Dès la matinée du 13 août, les généraux prussiens essayèrent de remettre quelque ordre dans la troupe, qui n’était qu’un ramassis confus de soldats appartenant à toutes les armes et à tous les corps. A quatre heures de l’après-midi, le passage de l’Oder, jusqu’alors rigoureusement interdit, fut commencé. Il s’accomplit sans être troublé par l’ennemi.

     

     

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