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    La bataille d’Alerheim

    D’après « Histoire de l’armée et de tous les régiments » – Adrien Pascal – 1851

     

    La plaine à laquelle la ville de Nordlingen donne son nom, est une des plus vastes de la Franconie. Vers le milieu, elle est coupée par deux collines à quelques cents toises l’une de l’autre. La première, appelée Vineberg, est assez haute et escarpée ; la seconde, connue sous le nom d’Allerheim, est fortifiée par un château.

    Entre ces deux collines, règne un vallon qui aboutit à un village plus avancé vers Nordlingen d’environ trois cents pas. Le terrain qui sépare la colline d’Allerheim est uni, mais traversé dans toute son étendue par un fossé également large et profond. Le chemin qui conduit de ce même village au Vineberg est rude et escarpé. C’est dans ce poste que l’habile Mercy, l’heureux vainqueur de Mariendal, s’était établi, et avec sa prévoyance ordinaire, n’avait rien négligé pour rendre cette formidable position plus formidable encore. Il avait fait élever sur presque toute l’étendue de son front des retranchements qu’il était difficile de forcer.

    L’armée impériale était forte de quinze mille hommes, tous vieux soldats ; elle avait vingt-huit canons de parc. Le général Gleen commandait la droite, établie sur le Vineberg, et composée des régiments impériaux ; la gauche, retranchée sur le sommet de la colline d’Allerheim, obéissait à Jean de Werth, général célèbre, qu’on plaçait, avant cette bataille, sur la même ligne que Mercy. Quant au centre, qui remplissait le vallon d’une colline à l’autre, le général en chef s’en était réservé le commandement. Il avait placé l’élite de son infanterie dans le village qui se trouvait devant lui ; son artillerie était disposée le long des lignes dont il avait couvert le village et les deux collines.

    L’armée française comptait dix-sept mille hommes ; elle avait vingt-huit canons de parc. Condé disposa ainsi son armée. Turenne commandait la gauche, il le plaça près de la Warnitz avec seize escadrons et six bataillons ; le comte de Marsin commandait le centre, il prit position en face d’Allerheim. La droite, sous les ordres du duc de Grammont, s’appuyait à l’Éger. Ce corps d’armée avait en seconde ligne une réserve de six escadrons et de quatre bataillons. Condé ne prit point de poste, il s’était réservé de marcher avec le marquis de la Moussaie, maréchal de camp, partout où sa présence serait nécessaire.

    Avant la bataille, le prince de Condé, suivi du maréchal de Turenne, était allé reconnaître la position des ennemis. A la vue de ces retranchements et de la position de Mercy, Turenne disait qu’il y aurait témérité à attaquer. L’impétueux Condé fut d’avis qu’il fallait combattre et vaincre.

    L’action commença par le village d’Allerheim. Le général de Mercy, qui avait vu avec une vive joie les Français se disposer à l’attaque, parcourait le front de ses troupes en leur annonçant la victoire.

    On dit qu’au moment du combat, il montra à sa femme, qui le suivait partout, l’armée de Condé qui se déployait, et, l’embrassant avec transport, il s’écria : Voici le baiser le plus doux que je vous donnerai de ma vie. Voyez-vous cette armée de sans raison qui approche ? Dieu lui-même la livre entre mes mains ! Réjouissez-vous ; le succès de cette journée va rendre à l’empire la paix et son ancien éclat ! Puis il but plusieurs verres de vin, sans que sa raison en fût altérée, disent les contemporains, et donna l’ordre du combat.

    Il était trois heures du soir ; le feu commença aussitôt, et la plaine retentit au loin du bruit de l’artillerie. Les quatorze pièces du centre canonnèrent le village. Mais avant qu’elles eussent agi efficacement, Condé, entraîné par l’ardeur du combat, s’était précipité à l’attaque.

    Les colonnes françaises s’avancent sans s’ébranler sous le feu des ennemis. Le comte de Marsin était à leur tête. Elles arrivent jusqu’aux retranchements du village, les abordent avec furie, les emportent et pénètrent dans les rues. Le général Mercy, qui comprend que de la prise de ce poste dépend le succès de la journée, fait avancer de nouvelles troupes vers ce point. Le combat devient terrible. Les Français, qui reçoivent à bout portant les décharges de l’artillerie du village, et qui sont foudroyés par le feu de flanc des batteries de la ligne, tiennent ferme sous cette épouvantable canonnade ; ils redoublent d’efforts. Mais le comte de Marsin tombe grièvement blessé, et les soldats reculent tout mutilés.

    Le maréchal de camp La Moussaie vient pour les soutenir. Le combat recommence ; le carnage est affreux. Mais cette fois encore, les ennemis, favorisés par la position, repoussent nos intrépides soldats.

    Quelques centaines de mousquetaires ennemis cachés dans les maisons où ils ont ouvert des meurtrières, tirent sur nos troupes ; tous leurs coups portent. La Moussaie, Castelnau-Mauvissière sont mis hors de combat. Les troupes sont ébranlées ; elles vont abandonner ce retranchement enlevé avec tant de peine. Condé arrive avec ce qui lui reste d’infanterie.

    A la vue de ce redoutable adversaire, le général Mercy crie à ses soldats pour ranimer leur ardeur : Courage, la victoire est à vous ! Dieu aveugle les Français ! A l’instant, il dirige toutes les forces du centre contre le prince de Condé. Il se passe alors entre les deux troupes, également encouragées par la présence de leur chef, un de ces combats terribles, sanglants, frénétiques, qu’aucune expression ne peu rendre.

    Tous les aides de camp du prince, tous les officiers de sa suite sont frappés mortellement à ses côtés ; son cheval est tué ; deux autres, quand il les prend, sont blessés ; il reçoit lui-même une contusion à la cuisse et vingt balles dans ses armes et dans ses habits. Mais Condé reste impassible au milieu de ce feu terrible. Les soldats eux-mêmes, à la vue de tant de carnage, tombent et meurent avec une sorte de délire, aucun ne songe à reculer.

    Un coup de mousquet change bientôt la face du combat : le général Mercy vient d’être frappé à mort. Cet événement rend l’espérance aux Français, ils ne combattent plus pour se défendre, ils combattent pour vaincre.

    Cependant, les Bavarois sont loin de se laisser ébranler. La mort de leur général redouble leur fureur ; ils se retranchent dans le cimetière et dans l’église, et continuent à se battre avec une incroyable opiniâtreté. Condé, maître du village entier et ne pouvant les forcer dans leurs positions, fait mettre le feu aux maisons, dans l’espérance que l’incendie, se communiquant de proche en proche, gagnera l’église et devorera les ennemis. Mais le feu n’exerce qu’à demi ses ravages, et les Bavarois reslent inébranlables dans leurs positions.

    Condé, avec sa troupe toute mutilée, se porte alors vers la gauche, où le vicomte de Turenne, bravant les feux de flanc du village, s’était avancé vers le Vineberg. Quoique blessé, le maréchal avait voulu rester à son poste, et il n’en marchait qu’avec plus d’audace contre le général Gleen. Condé, l’ayant rejoint, se mit avec lui à la tête de la cavalerie, au pas, sur huit escadrons. Les Français furent encore une fois repoussés. Condé fait enfin approcher sa réserve, composée de Weymariens et de Hessois, les seules troupes qui n’eussent point donné.

    Les dignes soldats du grand Weymar accourent sous un feu épouvantable, resserrent leurs rangs à mesure que la mitraille y faisait des vides, grimpent sur le sommet du Vineberg, massacrent l’infanterie qui y était retranchée, s’emparent du canon, le portent contre l’infanterie bavaroise du centre et la mettent en déroute. Dirigés alors par Condé, ils marchent vers le village où le prince a échoué d’abord, font prisonnier le général Gleen et forcent les deux régiments retranchés dans l’église et dans le cimetière de se rendre à discrétion.

    La victoire semblait assurée aux Français ; mais bientôt Jean de Werth arrive avec sa gauche victorieuse et vient leur disputer un succès si chèrement, si péniblement obtenu. Las d’attendre le maréchal de Grammont, qui lui était opposé, il avait abandonné sa position retranchée sur le village d’Alerheim, avait franchi le fossé qui coupait le vallon, et s’était précipité comme un torrent sur la droite des Français déjà fortement démoralisée par sa première défaite.

    Les escadrons commandés par Grammont résistèrent longtemps ; mais ébranlés par plusieurs attaques successives, ils prirent enfin l’épouvante et la fuite, abandonnant leur général, qui, blessé et à la tête de deux régiments, tenait encore et voulait mourir à son poste. Grammont fut enveloppé et fait prisonnier.

    Chabot avec la réserve vient pour arrêter le vainqueur ; il est lui aussi repoussé, sa réserve est mise en fuite et dispersée. Mais, en apprenant la mort du général Mercy, la prise du général Gleen, Jean de Werth hésite. Il n’était pas, comme son adversaire, doué de cette résolution qui sait tirer parti des circonstances mêmes les plus critiques, et qui ne désespère jamais du succès tant qu’il lui reste quelques hommes debout qu’on peut pousser aux ennemis.

    Jean de Werth abandonna une victoire assurée. Il fit replier d’abord ses troupes sur Alterheim, puis sur Donawerth, laissant aux Français sur ce champ de bataille sanglant, quatre mille morts, deux mille prisonniers, quarante drapeaux et étendards et quinze pièces de canon. Les vainqueurs avaient eu de leur côté quatre mille hommes tués ou blessés.

    Condé fit rendre à Mercy les honneurs funèbres. Il fut enterré avec une pompe toute militaire sur le champ de bataille même. Le héros de Rocroi honora sa mémoire d’un juste et pieux hommage. On fit graver sur sa tombe cette belle inscription : Sta, viator, heroem calcas (Arrête, voyageur, tu foules un héros).

     

    Cette bataille a été l’objet des méditations des commentateurs. Mais elle emprunte surtout de l’intérêt du jugement qu’en a porté à Sainte-Hélène, le plus grand capitaine du monde. Nous retraçons en entier ce jugement, car en même temps qu’il est un hommage à la mémoire d’un héros français, il est du plus haut intérêt pour l’histoire.

    Voici comment s’exprime Napoléon :

    « 1° – Le prince de Condé a eu tort d’attaquer à Nordlingen avec une armée presque en totalité composée de cavalerie, en ayant si peu d’artillerie. L’attaque du village d’Allerheim était une grande affaire. Si l’armée de Condé était supérieure en cavalerie, les deux armées étaient égales en infanterie, et les ailes de Mercy étaient fortement appuyées.

    Il n’est pas extraordinaire que sans obusiers et avec aussi peu d’artillerie, Condé ait échoué dans toutes ses attaques contre Allerheim, soutenu à cent toises par la ligne de bataille, et dont les maisons étaient crénelées, ainsi que l’église et le cimetière, et défendu par une infanterie supérieure non seulement en nombre, mais en qualité. Sans la mort de Mercy, le champ de bataille serait resté aux Bavarois, et la retraite du prince de Condé au travers des Alpes wurtembergeoises lui eût été bien funeste.

    2° – Malgré la mort de Mercy, la victoire eut été encore aux Bavarois, si Jean de Werth, revenant de la poursuite de l’aile droite française, se fût porté contre Turenne, non en reprenant d’abord sa position et parcourant ainsi les deux côtés du triangle, mais en traversant diagonalement la plaine, laissant Allerheim à sa droite et tombant sur les derrières de la cavalerie weymarienne, qui alors était encore aux prises avec la troupe autrichienne de Gleen ; il eût réussi ; il manqua d’audace. Le crochet qu’il fit, ne retarda son mouvement que d’une demi-heure. Mais tel est le sort des batailles, qu’elles dépendent souvent du plus petit accident.

    3° – Malgré la mort du comte de Mercy et la circonspection de Jean de Werth, la victoire restait encore aux Bavarois, si l’infanterie, postée et victorieuse au village d’Allerheim, n’eût pas capitulé. La capitulation qu’elle a acceptée ou proposée est une nouvelle preuve qu’un corps de troupes ne doit jamais capituler pendant les batailles.

    Le sort de cette bataille a tenu au faux principe qu’ont en général les troupes allemandes, qu’une fois cernées, elles peuvent capituler, s’assimilant mal à propos à la garnison d’une forteresse. Si le Code militaire de Bavière eût défendu une pareille conduite comme déshonorante, elle n’eût pas eu lieu, et la victoire eût été aux Bavarois.

    Aucun souverain, aucun peuple, aucun général ne peut avoir de garantie s’il tolère que les officiers capitulent en plaine et posent les armes par le résultat d’un contrat favorable aux individus qui le contractent, mais contraire à l’armée. Cette conduite doit être proscrite, déclarée infâme, et passible de la peine de mort. Les généraux, les officiers doivent être décimés un sur dix ; les sous-officiers, un sur cinquante ; les soldats, un sur mille. Celui ou ceux qui commandent de rendre les armes à l’ennemi, ceux qui obéissent sont également traîtres et dignes de la peine capitale.

    4° – Condé a mérité la victoire par cette opiniâtreté et cette rare intrépidité qui le distinguaient ; car si elle ne lui a servi de rien dans l’attaque d’Allerheim, c’est elle qui lui a conseillé, après avoir perdu son centre et sa droite, de recommencer le combat avec sa gauche, la seule troupe qui lui restât ; car c’est lui qui a dirigé tous les mouvements de cette aile, et c’est à lui que la gloire doit en rester.

    Des observateurs d’un esprit ordinaire dirent qu’il eût dû se servir de l’aile encore intacte pour opérer sa retraite et ne pas hasarder son reste ; mais, avec de tels principes, un général est certain de manquer toutes les occasions de succès et d’être constamment battu.

    La conduite de Condé est donc à imiter ; elle est conforme à l’esprit, aux règles et aux cœurs des guerriers ; s’il eut tort de livrer bataille dans la position qu’occupait Mercy, il fit bien de ne jamais désespérer tant qu’il lui restait des braves aux drapeaux.

    Par cette conduite, il obtint et mérita d’obtenir la victoire ».

     

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