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    La prise de Thionville

    D’après « Histoire de Thionville » – Guillaume Ferdinand Teissier – 1828

     

    Le duc de Guise arriva devant la place investie, le 28 mai, encore tout rayonnant de la nouvelle gloire qu’il venait d’acquérir en reprenant la ville de Calais, dont les Anglais étaient en possession depuis 1347, époque à laquelle Édouard III l’avait prise sous Philippe de Valois.

     

    Dès lors, Vieilleville est confondu parmi les nombreux seigneurs ou chefs de l’armée. Ses avis sont négligés, c’est au duc que l’histoire attribue la prise de Thionville. Les écrivains modernes Hénault, Robertson, Anquetil ne prononcent même pas le nom de Vieilleville.

    « Les envieux du duc, dit Mézeray, eurent la bouche fermée, quand il eut emporté la forte place de Thionville qui mettoit Mets à couvert, et estendoit les frontières de ce costé-là ».

    J.A. de Thou ne donne à Vieilleville qu’une bien faible part à l’exécution du projet. « Le roi Henri II ayant appris l’arrivée des Allemands, proposa le siège de Thionville ; Bourdillon avoit été envoyé à Metz dans le commencement de mai, sous le prétexte de recevoir les envoyés de quelques princes d’Allemagne, mais en effet dans le dessein de reconnoître une seconde fois la place, et de préparer ce qui étoit nécessaire pour en former le siège… Bourdillon mit le siège devant Thionville avec les troupes allemandes que l’on avoit réunies, et auxquelles Vieilleville, gouverneur de Metz, se réunit avec une cornette de cavalerie et les garnisons de vieilles troupes de Verdun, de Toul et de Damvillers ».

    Plusieurs écrivains contemporains, comme Blaise de Montluc, Rabutin, etc., tous serviteurs de la maison de Guise, auraient craint de lui déplaire en partageant la gloire de la prise de Thionville entre le tout puissant duc et le gouverneur de Metz.

    D’un autre côté, les témoignages du rédacteur des mémoires de Vieilleville peuvent être suspects, puisqu’il était son secrétaire, et qu’il lui devait sa fortune. Le Père Griffet, éditeur de ces mémoires, remarque qu’en général ce rédacteur, Antoine Carloix, n’est pas favorable à MM. de Guise, regardés par Vieilleville comme ses ennemis secrets, et que, quoiqu’il reconnaisse la supériorité des talents du duc François, on voit qu‘il le croyait capable de n‘agir que par des vues ambitieuses.

    Vieilleville, ennemi de Guise, pouvait-il être loué par les écrivains du temps ? La question de savoir quel fut l’auteur du projet d’attaquer Thionville, et quel fut celui qui eut à sa prise, la principale part, semble aujourd’hui un problème historique qu’il ne serait pas sans intérêt de résoudre. Au milieu des témoignages à consulter, je pense qu’il faut attacher créance à celui de Brantôme qui, vivant à la cour, consignait dans ses écrits l’opinion qui y dominait. Selon lui, voici la part que Vieilleville eut à cette conquête : « Il bâtit et traita l’entreprise de Thionville, et M. de Guise l’acheva et la prit ». Ce peu de mots me semble dire la vérité toute entière.

    Les principaux chefs ou seigneurs servant comme volontaires, subordonnés à François de Guise, étaient, outre Vieilleville,
    - Le maréchal Pierre Strozzi ;
    - Ludovic de Gouzague, duc de Nevers, conduisant l’avant-garde ;
    - Jacques de Savoie, duc de Nemours, commandant la cavalerie légère et posté sur la route de Luxembourg ;
    - Blaise de Montluc, alors colonel-général de l’infanterie, auteur des commentaires ;
    - Son fils Pierre Bertrand, surnommé le capitaine Pérrot ;
    - Jean d’Estrées, grand-maître de l’artillerie, aïeul de Gabrielle ;
    - François III, comte de la Rochefoucauld, l’une des victimes de la Saint-Barthelemy, bisaïeul de l’auteur des maximes ;
    - Charles de Rendan, son frère, blessé mortellement au siège de Rouen, en 1562 ;
    - François de Vendôme, vicomte de Chartres ;
    - Jean de La Marck, seigneur de Jametz, frère de M. le duc de Bouillon ;
    - Charles de Hallwin, seigneur de Piennes, qui a été gouverneur de Metz en 1573 ;
    - Guillaume de Balzac d’Entragues ; aïeul d’Henriette de Balzac, marquise de Verneuil ;
    - Gaspard de Saulx-Tavannes ; maréchal de camp ;
    - Léonor Babou de la Bourdaisière, panetier du Roi.

     

    Antoine Carloix a consacré 70 pages à ce siège ; J.-A. de Thou, puisant dans les écrits de Montluc, de Rabutin et de plusieurs autres contemporains, a suivi presque jour par jour les progrès de l’attaque ; je renvoie à ces auteurs, plutôt que de répéter après eux des détails qui donneraient à cet essai historique une trop grande étendue.

     

    Les forces réunies autour de la place sur les deux rives de la Moselle étaient de 30000 hommes, parmi lesquels il n’y avait qu’un tiers de français. La garnison espagnole était d’environ 3000 hommes dont la moitié périt ou fut mise hors de combat. La perte des assaillants fut de 400 morts ; plus de 1000 blessés furent conduits à Metz pour y être traités dans un hôpital militaire.

    Les remparts étaient garnis de cinquante coulevrines ou autres pièces d’artillerie.

    Le quartier du duc de Guise était à la Neufville-aux-Noyers sur la Moselle, où M. de Vieilleville l’avait logé. Aucun village, aucune ferme ne porte ce nom près de Thionville, il en est de même de la Grange-aux-Poissons, lieu indiqué par de Thou, comme le quartier du duc de Nevers. La guerre aura fait disparaître et la Neufville-aux-Noyers et la Grange-aux-Poissons.

    Dès la première nuit du siège, Philippe de Montmorency-Nivelle, comte de Horn, tenta de se jeter dans la place avec trois enseignes de vieilles troupes espagnoles. Il trouva les abords si bien gardés qu’il fut forcé de se retirer sur Luxembourg, après avoir perdu une partie de son monde. Deux jours après, quatre compagnies de Flandre et de Namur, avec cinquante chevaux, firent aussi vainement la même tentative qui ne fut pas renouvelée. La garnison fut abandonnée à elle-même.

    D’après l’avis de Strozzi, on attaqua par la rive droite de la Moselle ; Thionville n’avait absolument rien de ce côté, ni en habitations, ni en retranchements. La Moselle paraissait la principale défense de la place, et elle avait été reconnue guéable en plusieurs endroits. La Tour-aux-Puces, que le peuple de Thionville appelle la Tour de Thion et qu’il croit très-faussement contemporaine de Charlemagne, est citée dans les relations comme un des principaux points d’attaque.

    Parmi les victimes du siège, la plus remarquable fut le maréchal Strozzi, frappé au-dessous du sein gauche d’un coup d’arquebuse, tiré au hasard, d’une distance de cinq cents pas. Le duc de Guise était dans ce moment appuyé sur l’épaule de Strozzi, et le consultait sur le placement d’une nouvelle batterie de quatre coulevrines. A peine put-il prononcer quelques mots. On cacha soigneusement sa mort, de crainte qu »elle ne décourageât les soldats près de monter à l’assaut.

    Quoiqu’étranger, Strozzi ne le cédait à aucun Français, en amour et en dévouement pour la patrie qu’il avait adoptée et au service de laquelle il avait employé une grande fortune. Lorsque les besoins de la France l’avaient exigé, il avait levé et entretenu, à ses propres frais, des corps nombreux de milices italiennes.

    L’attaque par la rive droite de la Moselle, dirigée sur la Tour-aux-Puces et vers les murailles et fortifications de la partie sud-est de la ville, traînait en longueur. Sans abandonner les tranchées ouvertes de ce côté ni les batteries disposées par le grand-maître d’Estrées, on en revint au premier avis ouvert par Vieilleville et l’on travailla sur la rive gauche à de nouvelles tranchées, en avant de la porte de Luxembourg.

    « Et furent parachevées, dit Carlois, en trois jours et trois nuicts. On parvint sur le bord du fossé devant un tourrillon qui n’éstoit percé ny flanqué en lieu quelconque et avoit plustost façon d’un colombier que d’une forteresse ». Ce fut là que s’ouvrit la brèche. Dès qu’un petit passage fut aperçu, quelques soldats déterminés s’y jetèrent.

    Montluc s’attribue la gloire de la prise de cette tour, dans un écrit adressé longtemps après, au roi Charles IX : « Si de Guyse éstoit en vie, il ne céleroit ce qu’il vit faire à la prise de Thionville ; comme aussi ne fera le maréchal de Vieilleville ; et pourra tesmoigner si ce n’est pas moi qui pris la tour, par laquelle s’en suivit la perte de la ville ».

    La tour prise, on s’occupa de détruire les ravelins qui l’entouraient. Le lendemain, après une attaque vigoureuse soutenue par une opiniâtre défense à laquelle les habitants prirent part avec ardeur, on fut sur le point d’entrer de vive force dans la ville. Les cris de France, France, ville gagnée, s’étaient déjà fait entendre, lorsque Carrebbe parlementa.

    La capitulation accordée par le duc fut :
    - que la ville lui serait remise de bonne foi, dans l’état où elle se trouvait,
    - que les pièces d’artillerie et leurs munitions en poudre et boulets, les armes et les enseignes resteraient au vainqueur,
    - que la cavalerie sortirait avec armes et chevaux, et l’infanterie avec épées, bayonnettes et bagages, sans qu’on pût les attaquer dans leur retraite,
    - que les ecclésiastiques, les nobles et les autres habitants pourraient emporter leur or, leur argent et leurs autres effets, qu’on respecterait les femmes,
    - qu’enfin on prêterait des chariots, des bateaux et tout ce qui serait nécessaire pour conduire en lieu de sûreté les malades et les individus en santé.

    Le duc de Nevers entra le premier dans la place, avec la mission d’empêcher les soldats de se porter à Nevers, chargé de veiller dans Thionville à ce que les lois de la guerre et celles de l’humanité ne fussent des actes contraires à la capitulation. Ce même Nevers, chargé de veiller dans Thionville à ce que les lois de la guerre et celles de l’humanité ne fussent pas violées, figura plus tard parmi les horribles acteurs de la Saint-Barthélemy.

    « Voilà comme le 23e jour de juing 1558, la ville de Théonville, appellée en langue wallonne Thutenau , fut réduicte en l’obéissance du roy ; de la prise de laquelle le lecteur pourra fort aisément juger, s’il n’est bien hors de soy et passionné, par ce discours très véritable à qui en appartient l’honneur, encores que nos historiens modernes ayent taché par tous moyens, de l’attribuer, comme larrons de la gloire d’autruy, à M. de Guyse qui y eust esté plus de trois mois, si la valeur, l’industrie, la diligence et la bonne fortune de M. de Vieilleville n’y fussent intervenus ». (Mémoires de Vieilleville).

    Au départ de l’armée, on laissa pour « capitainne et lieutenant pour le roy, M. de Vadancourt, guidon de la compagnie d’hommes d’armes de Vieilleville. Si l’on eut suivi l’avis de ce dernier, on eut rasé Thionville de fond en comble, en représaille de la destruction de la ville de Thérouanne, ordonnée par Charles-Quint en 1553 ; le duc de Guise s’y opposa ». (Mémoires de Vieilleville).

    Le lendemain de la prise de la ville, « Carebbe et tout ce qu’il avoit de reste de soldats, ensemble les habitans de tous aiges et sexes sortirent de la ville, à la veue de toute l’armée… ce deslogement estoit fort pitoyable, de veoir un nombre infini de vieillards, de femmes, de filles, d’enfants et de soldats blessez et estropiez se retirer de telle façon et abandonner leurs terres, maisons et propres héritages ; et n’y avoit personne qui n’en fust saezy, de quelque compassion, horsmis M. de Guyse », ajoute malignement Carloix.

    Thionville ne devint français que matériellement, c’est-à-dire entièrement privé de ses habitants. Leur ardeur pendant le siège avait déplu à Guise. On se défiait de leur fidélité future à leurs vainqueurs.

    « Peu de jours après, il y avoit grande presse pour achepter des maisons à Théonville et s’y habituer… M. de Vieilleville les vendit à fort bon compte, de sorte qu’en moins de quinze jours, la ville fut repeuplée d’habitants et tous Messins : car quelques Lorrains se présentèrent pour en avoir, mais ils furent refusez. Il y eust quelques artisans, naturels françois qui y furent reçeus, et en eurent meilleur marché que les aultres, et y vindrent habiter ; qui fist fleurir ceste ville-là plus que jamais elle n’avoit faict ».

    Cette dernière assertion est impossible à croire ; ce n’est pas la population seule et considérée numériquement qui rend une ville florissante. Sa prospérité tient à la nature de cette population, à la fortune, aux mœurs des habitants, à leur industrie. De quoi pouvait être composé ce ramas d’aventuriers qui avaient quitté leur lieu natal et leurs anciennes habitudes pour le seul avantage d’avoir, à bas prix, des maisons à demi-ruinées, dont on venait de spolier les propriétaires, par la seule loi du plus fort, le Væ Victis de Brennus ?

    La jouissance de ce nouveau peuple, ainsi introduit, ne dura guère. L’année d’après, Henri II, triomphant, consentit à signer un traité qui fit perdre à la France, d’un trait de plume, ce que les armes espagnoles n’auraient pu lui enlever après trente ans de succès. Cette paix si désavantageuse et qui excita l’indignation de toutes les classes de la nation, fut signée au Cateau-Cambresis le 3 juin 1559, jour où un an auparavant, Thionville était déjà vivement attaqué par l’armée française.

    Cette ville fut du nombre des deux cents places ou forts que la faiblesse du roi et les troubles de sa cour laissèrent rendre à l’astucieux Philippe II. C’est à la fin du même mois (29 juin) qu’Henri II fut frappé mortellement dans un tournoi.

    On rappela, sans perdre de temps, les bourgeois expulsés de Thionville et on les rétablit dans leurs demeures. On ne rendit pas à Jean Carebbe son commandement. Accusé près de Philippe, il fut arrêté et longtemps détenu en Espagne, où l’on a coutume, dit de Thou, de punir avec sévérité la lâcheté des soldats et les fautes des chefs.

    Thionville souffrit beaucoup du court séjour des Français. Sa population ne redevint pas ce qu’elle avait été avant le siège : nombre d’habitants jugèrent bien tout le danger qui résultait de la situation de leur ville placée si près de Metz, dans un siècle où l’animosité de la France et de l’Espagne était exaltée au plus haut point.

    Thionville était journellement exposée à une attaque ; les propriétés, à l’incendie, au pillage. La noblesse même cessa d’habiter les châteaux des environs ; on n’y dormait plus tranquille ; on n’osait s’en écarter en plein jour, sans avoir la crainte de faire de funestes rencontres.

     

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