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     Le 4 juin 1859 – La bataille de Magenta dans EPHEMERIDE MILITAIRE la-bataille-de-magenta-150x150

     

    La bataille de Magenta

    D’après « Relation historique et critique de la campagne d’Italie en 1859 » – Ferdinand Lecomte – 1860

     

    D’après les ordres de l’empereur pour le 4 juin, l’armée alliée devait agir comme suit :

    Le 2e corps, renforcé de la division des voltigeurs de la garde, et suivi de toute l’armée sarde (partie le 3 de Palestro pour venir bivouaquer à Galiate), dut se porter de Turbigo sur Buffalora et Magenta.

    La division des grenadiers de la garde dut s’avancer sur le sol lombard par San-Martino, suivie du 3e corps, parti aussi le 3 des environs de Palestro pour venir bivouaquer sous Novare. Dans l’origine, Canrobert et l’armée sarde ne devaient pas se séparer et devaient cheminer ensemble sur Turbigo. Mais l’empereur jugea plus avantageux, vu les retards de la marche du 3 juin, d’affecter Canrobert au passage de Buffalora, ce dont il prévint Mac-Mahon et le roi le 4 au matin.

    Le 4e corps, resté jusqu’ici dans ses bivouacs de Novare, dut venir à Trécate.

    Le 1er corps, toujours à Lumellugno, s’avancerait derrière le 4e, jusqu’à Ofengo d’un côté et à la Bicocca de l’autre, continuant à assurer le flanc droit de l’armée par des explorations dans la direction de Mortara et de Vigevano.

     

    De cette façon, dix à douze divisions auraient pris possession de la rive gauche du Tessin, en deux colonnes principales, tandis que les six divisions de Niel et de Baraguey d’Hilliers auraient, sur la rive droite, couvert le passage contre tout péril venant de Mortara, tout en servant de réserve à la portion de l’armée au delà de la rivière.

    Mais cette disposition ne put pas s’effectuer avec tout l’ensemble désirable. Canrobert et l’armée sarde rencontrèrent de grands obstacles dans leur marche trop précipitée du 3 juin, et ne purent pas arriver à temps à leur destination ; deux divisions sardes n’atteignirent même pas Galiate cette journée.

    Ces retards, que chaque heure devait compenser, ne pouvaient néanmoins changer le but de la journée.

    Entre neuf et dix heures du matin, Mac-Mahon s’avança de Turbigo sur deux colonnes ; celle de droite, divisions la Motterouge et Camou, par Cuggione et Buffalora ; celle de gauche, division Espinasse, par Buscati, Inveruno, Mesero et Marcallo, sur Magenta. La division sarde Fanti devait suivre Espinasse, tout en explorant le terrain sur l’extrême gauche, au nord et à l’est de Castano. La division Durando devait garder les ponts ; puis, plus tard, quand les autres divisions sardes auraient rejoint, s’avancer sur les traces de Camou.

    Vers huit heures du matin, d’autre part, la division des grenadiers de la garde quittait ses bivouacs de Trécate et se portait à San-Martino. La brigade Wimpffen s’avança immédiatement au delà du Tessin, tandis que la brigade Cler restait en arrière du pont avec l’empereur et l’état-major de la garde. A ce moment là, Canrobert, qui la veille avait fait une assez forte marche, faisait partir de Novare une seule brigade, Picard ; le reste était retenu par l’encombrement de la route.

     

    Laissons maintenant ces têtes de colonne entrer sur le sol lombard, et jetons un coup d’œil dans le camp opposé.

    Giulay avait enfin commencé, le 1er juin, à se douter de quelque mouvement étrange de l’armée alliée. L’offensive courageuse du 7e corps à Palestro avait montré que des forces alliées considérables se trouvaient sur ce point. La présence du 3e Zouaves entre autres, qu’on croyait en Toscane, donna quelques soupçons à l’état-major autrichien, et les espions de Zobel apprirent bientôt, en effet, que le 1er juin au matin de fortes masses de troupes françaises se montraient sur la route de Vercelli à Novare, marchant vers cette dernière ville. Ils rapportèrent surtout ce fait significatif qu’il s’y trouvait de la garde impériale.

    Le commandant du 7e corps s’empressa de faire connaître ces précieux renseignements au général en chef, tout en lui proposant de reprendre de nouveau l’offensive le 2 juin.

    Cette fois, il attaquerait non plus avec quatre brigades comme la veille, mais avec trois corps, les 7e et 2e corps déjà à peu près réunis, et qui seraient renforcés du 3e, alors en marche vers Mortara. Ce projet, aussi hardi que sage, et qui aurait pu avoir de grandes conséquences, était facilement exécutable ; car en moins de vingt-quatre heures les trois corps sus-indiqués, c’est-à-dire environ 100000 hommes, pouvaient être concentrés et dirigés sur Novare, tandis que le 1er corps, Clam-Gallas, dont les têtes de colonne arrivaient en ce moment à Milan, pouvait déboucher sur Novare par Buffalora.

    Mais le succès d’un tel plan demandait une exécution immédiate, et Giulay n’était pas l’homme des résolutions promptes et décisives. Il voulut attendre des renseignements ultérieurs, supposant que peut-être Zobel, frappé par les échecs des jours précédents, s’exagérait les forces alliées qu’il avait devant lui. Le 1er juin au soir, il put être certain que rien n’avait été exagéré, et que de gros corps ennemis se concentraient autour de Novare.

    Craignant alors d’être menacé dans ses lignes de retraite sur le Tessin, et jugeant plus favorable de défendre la rive gauche que la rive droite, il se décida à évacuer cette fameuse position centrale de Mortara, dans laquelle il avait jusqu’ici réfugié son inaction, veillant l’occasion, disait-il, de frapper un coup de foudre sur l’armée alliée aussitôt qu’elle se hasarderait hors de son réseau de forteresses.

    En fait, et au point de vue absolu, Giulay eut peut-être quelque bonheur de n’avoir pas attaquer le 2 juin avec trois corps seulement ; car il se serait trouvé ce jour là en face de toute l’armée alliée, échelonnée de Palestro à Novare et s’attendant à une attaque.

    Il y a cependant quelques motifs de croire que ce ne fut pas cette considération qui fit renoncer Giulay au projet d’offensive de Zobel. Se retirer pour n’être pas débordé cadrait bien mieux avec les opérations menées jusqu’ici par l’état-major autrichien. Giulay se retira donc sur la rive gauche du Tessin, où il espérait pouvoir barrer de front ou arrêter de flanc le passage de l’armée alliée, comptant beaucoup, pour se gagner le temps de prendre position, sur les troupes de Clam-Gallas, qui arrivaient en ce moment à Milan et à Magenta.

    Le 2 juin, le gros de l’armée se mit en mouvement. Les 2e, 7e et 3e corps passèrent successivement le Tessin à Vigevano ; le 5e à Bereguardo, en brûlant les ponts derrière eux ; le 8e corps se concentra à Pavie et au-dessus, et le 9e, qui était aux environs de Plaisance, se rapprocha de Pavie.

    Le 2e corps, en tête des colonnes de marche, fut destiné à aller renforcer le 1er corps et à défendre, sous les ordres de Clam-Gallas, la route directe de Novare à Milan par Magenta. Les 3e et 5e corps, qui venaient ensuite, devaient attaquer de flanc les colonnes alliées débouchant de leurs ponts. Le 7e corps, marchant à la même hauteur que les 3e et 5e, devait relier les deux actions. Les troupes des autres corps arriveraient pour former la réserve.

    Ces six corps, dont l’ordre général de marche devait dessiner à peu près la forme d’une croix, étaient dirigés sur les environs du pont de Buffalora et de Magenta, localités qui, à la suite des opérations préparées dans l’un et l’autre camp, devenaient le point de rencontre obligé des forces belligérantes.

     

    Magenta est une petite ville d’environ 4000 âmes, à cheval sur la grande route de Novare à Milan, et à 6 kilomètres de la rive gauche du Tessin. A peu près à mi-chemin, entre cette rivière et Magenta, coule, presque parallèlement à celle-ci, le Naviglio-Grande, beau canal qui, s’ouvrant à Oleggio, mène les eaux du Tessin à Milan. Ce cours d’eau artificiel est profond et encaissé entre deux digues et des berges escarpées, de manière à offrir un obstacle infranchissable. Il pouvait ainsi former une seconde et bonne ligne de défense pour les troupes autrichiennes occupant Magenta et les environs.

    Sur l’étendue du théâtre des opérations du 4 juin, le canal est coupé par six points principaux, à savoir : aux villages de Bernate, vers le nord ; de Buffalora, à 2 kilomètres en dessous ; de Ponte-Nuovo-di-Magenta, sur la grande route même de San-Martino à Magenta ; du chemin de fer, à 600 mètres en dessous de la grande route ; au village de Ponte-Vecchio de Magenta, à 2 kilomètres de Ponte-Nuovo, et enfin de Robecco, à 4 kilomètres du précédent.

    Tous ces points formaient autant de bastions et de têtes de pont sur la ligne du canal. Les ponts étaient minés et leurs abords mis en état de défense. Une forte redoute avait été construite au passage du chemin de fer. A Buffalora, un grand alignement de maisons sur la rive gauche pouvait offrir une ligne formidable de feux convergents. A Ponte-Nuovo-di-Magenta, le pont était fermé aux angles par quatre gros bâtiments, dont un entouré d’une enceinte de murailles.

    A l’ouest du canal, le terrain s’abaisse en glacis vers le Tessin, coupé de vignes et de mûriers sur les coteaux, de rizières et de marais à leur pied. Depuis le pont de San-Martino, les coteaux apparaissent comme un grand hémicycle de verdure, orné du clocher de Magenta au centre, des toits rouges de Buffalora à gauche, et de ceux de Ponte-Vecchio et de Robecco à la droite.

    Du pont de San-Martino, partent quatre routes vers les divers points de cet hémicycle. Au centre, se déroule presque en ligne droite la grande route de Milan par Magenta, d’abord en chaussée, au milieu d’abondants canaux, puis montant en tranchée vers les bâtiments de Ponte-Nuovo-di-Magenta.

    A gauche, le chemin de Buffalora, descendant de la grande route, et correspondant aussi à un grand pont de bateaux construit par les Français, en amont du pont affaissé.

    A droite de la grande route, la voie ferrée, formant une haute chaussée que les Autrichiens avaient utilisée ou coupée en plusieurs points, et allant aboutir à la redoute et au pont que nous venons de mentionner.

    Enfin, plus à droite, se détache d’un îlot du Tessin, relié latéralement avec le débouché du pont de San-Martino, un chemin conduisant à Ponte-Vecchio, et de là à Robecco par San-Damiano et Carpenzago.

     

    En résumé, les environs de Magenta, – la ville comme centre, couverte du côté de l’ouest par le Naviglio-Grande avec ses points retranchés et ses glacis, puis par le Tessin et la tête du pont de San-Martino, – formaient une position défensive formidable. Quoiqu’un peu vaste, elle ne l’était pas trop si le gros de l’armée autrichienne y avait été réuni.

    (Les dénominations de ces diverses localités peuvent facilement amener et ont en effet amené de nombreuses confusions, car il y a deux ponts de Buffalora, deux ponts de Magenta trois Castelletto, etc., sur les noms et définitions desquels on n’est pas bien d’accord. Le grand pont sur le Tessin s’appelle indifféremment pont de Buffalora ou pont de San-Martino. Le groupe des quatre maisons sur la grande route, sur le Naviglio, s’appelle indistinctement pont de Magenta et Ponte-Nuovo-di-Magenta ; nous l’appelons souvent Ponte-Nuovo dans notre Relation. Ponte-Vecchio-di-Magenta se nomme souvent aussi Ponte-di-Magenta ou Ponte-Vecchio, tout court. Nous avons usé de cette dernière appellation).

     

    Giulay, cela soit dit à sa justification, avait bien l’intention d’y concentrer ses forces, et peut-être y eût-il réussi pour le 3 au soir, s’il n’avait pas été contrarié par divers incidents qui ont été indiqués, mais dont les détails sont encore à cette heure un mystère pour le public.

    Le 2e corps arriva bien le 3 au soir à Magenta, mais les 7e et 3e furent retenus près de Vigevano, dans l’après-midi du 3 juin, par un contre-ordre de Giulay. Le 5e dut également suspendre sa marche entre Bereguardo et Abbiategrasso.

    On a dit que ces temps d’arrêt furent le résultat d’une conférence entre Giulay et le baron Hess, et que cet aide de camp de l’empereur, délégué au quartier du commandant en chef avec des ordres spéciaux, s’était opposé aux mouvements en voie d’exécution, parce qu’ils ne concordaient pas avec les vues de son souverain.

    Quoiqu’il en soit, des moments précieux furent perdus, et le 3 au soir, Giulay, quoique prévoyant devoir se mesurer le lendemain avec le gros de l’armée alliée, pouvait à peine espérer d’avoir la moitié de son armée à sa disposition. Car si d’un côté les 7e et 3e corps avaient été entravés accidentellement dans leur marche, d’autre part les 9e et 8e corps étaient disloqués trop au loin pour être en mesure de concourir dans cette journée à une action vers le pont de San-Martino.

    Néanmoins Giulay était soutenu par l’espoir que Clam-Gallas ferait une vigoureuse résistance d’abord au pont de San-Martino, puis sur le Naviglio. Mais on sait déjà que de ce côté là les espérances de Giulay devaient aussi en majeure partie être ruinées par l’abandon sans coup férir, de la tête de pont de San-Martino et par le mauvais minage du pont.

     

    Le 4 au matin, après avoir fait marcher ses troupes presque toute la nuit dans des terrains détrempés par les pluies, Giulay avait son armée dans les positions suivantes :

    A Magenta se trouvaient les réserves du premier corps (brigade Reczniczek) et trois brigades du 2e corps, à savoir : la division Jellachich (brigade Szabo et Kudelka) et la brigade Baltin (division Herdy).

    Le flanc droit était couvert à Marcallo par deux bataillons Hartmann, de la brigade Baltin, et vers Cuggiono par des détachements de la division Cordon du 1er corps.

    Le front sur le Naviglio était occupé, de Buffalora à Ponte-Nuovo-di-Magenta, par la brigade Burdina de la division Montenuovo (1er corps), avec des renforts de cavalerie et d’artillerie.

    A gauche de la grande route, jusqu’à Ponte-Vecchio, la brigade Kintzl de la division Herdy (2e corps), aussi renforcée d’armes spéciales.

    En arrière de Magenta se trouvait le 7e corps, à savoir : à Gorbetta, à 3 kilomètres de Magenta, la division Reischach (brigades Gablenz et Lebzeltern), et à Castelletto-di-Mendosi, sur le canal en face d’Abbiategrasso, la division Lilia (brigades Weigl et Dorndorf).

    Le 3e corps était arrivé à hauteur d’Abbiategrasso, ayant deux brigades, Ramming et Hartung, sur la gauche du Naviglio, et deux brigades, Dürfeld et Wetzlar, sur la rive droite.

    Wetzlar devait se tenir près du Tessin, et remonter la rive gauche de cette rivière pour assaillir le pont même de San-Martino.

    Le 5e corps, qui devait suivre les traces du 3e, était en marche de Garlasco à Abbiategrasso. Le 8e corps, aussi en marche de Binasco à Bestazzo ; le 9e entre Plaisance et Pavie ; la réserve de cavalerie, division Mensdorf, à Abbiategrasso.

    Ainsi Giulay, vers les huit heures du matin, ne pouvait compter que sur les troupes du 1er, du 2e et sur une division du 7e corps. Au moment où il allait devoir s’engager, il ne disposait guère que du tiers de ses forces totales. En revanche, par des raisons à peu près semblables, son adversaire se trouvait dans le même cas, et avait à peine le quart de son armée sous la main, tant il est vrai qu’à la guerre, les meilleures combinaisons sont sujettes dans l’exécution à mille causes accidentelles d’échec, tant il y a loin de la théorie à l’application.

     

    C’est sur la route, entre le pont de San-Martino et Ponte-Nuovo-di-Magenta, que les premiers coups de feu se tirèrent.

    La brigade Wimpffen s’était, avons-nous dit, lancée au delà du pont, les grenadiers du 2e à gauche sur Buffalora, ceux du 3e le long de la chaussée du chemin de fer, tandis que deux pièces d’artillerie, soutenues par les Zouaves, marchaient sur la route, au centre. Les Autrichiens ouvrirent contre ces troupes, le feu de deux pièces en batterie sur la route, au pied du coteau, et qui tout en tirant se replièrent jusqu’à Ponte-Nuovo-di-Magenta. Sur le chemin de fer, un feu assez vif s’engagea et força bientôt les tirailleurs français à s’arrêter ; des deux côtés, ceux-ci se trouvaient en face de postes bien occupés et qui auraient exigé de vigoureuses attaques.

    Pour aller plus loin, il aurait fallu engager aussitôt la brigade Cler. Mais Canrobert n’était pas encore près d’arriver, il ne serait plus resté de réserve, et d’ailleurs il importait, avec si peu de monde, de ne pas risquer des affaires morcelées, mais d’agir simultanément avec Mac-Mahon, dont on ne voyait ni n’entendait encore aucun signe d’approche.

    L’empereur fit donc ajourner l’attaque des grenadiers de la garde, et rétrograder Wimpffen jusqu’à 500 mètres en avant du Tessin.

    Vers midi, on entendit quelques coups de fusil sur la gauche, et bientôt une vive canonnade aux environs de Buffalora. C’était Mac-Mahon qui s’engageait contre les brigades Baltin et Burdina, et qu’il fallait cette fois soutenir sans hésiter, quoique les heures passées dans l’attente au pont de San-Martino n’eussent encore amené aucun renfort à la garde.

    Wimpffen fut de nouveau dirigé en avant dans le même ordre que la première fois, et ses troupes, impatientées de rester l’arme au pied, s’élancent vers les coteaux avec enthousiasme.

    Tandis que le 2e, sous la direction du colonel d’Alton, s’avance sans résistance jusque devant le village de Buffalora et que la grande route est balayée par quatre pièces d’artillerie, le général Wimpffen, avec le 3e régiment, sous les ordres du colonel Metman, marche contre la redoute du chemin de fer. Un feu terrible arrête d’abord ces derniers au pied du mamelon ; mais reprenant leur élan, ils enlèvent l’ouvrage et refoulent si brusquement les Autrichiens derrière le canal, que ceux-ci n’ont pas le temps de mettre le feu aux mines qui doivent faire sauter le pont.

    Un bataillon du même régiment poursuit les Autrichiens dans la direction de Ponte-Vecchio, tandis qu’un autre détachement du 3e se jette en avant du canal, dans la direction de Magenta. Mais bientôt ces petites colonnes sont forcées à la retraite par l’arrivée des réserves autrichiennes, et les abords de la redoute se trouvent assaillis à la fois de trois côtés. A ce moment, leur survient un renfort de trois compagnies de Zouaves qui se précipitent courageusement en avant du canal, mais qui ne tardent pas à être ramenées par des colonnes nouvelles arrivant de Magenta et par les feux qui partent des maisons de Ponte-Nuovo.

    La brigade autrichienne Kintzl, qui tient le Naviglio, est successivement renforcée par des bataillons des brigades Szabo et Kudelka. Le général Wimpffen fait néanmoins attaquer les bâtiments de Ponte-Nuovo par quatre compagnies du 3e bataillon de grenadiers que le lieutenant-colonel Tryon venait d’amener. La besogne fut rude. Les Autrichiens se défendirent d’autant plus vigoureusement que leur retraite devenait impossible. Les grenadiers parvinrent à briser les portes et à s’emparer successivement de tous les étages des maisons de la rive droite.

    Les maisons de la rive gauche étant encore fortement occupées par les Autrichiens, un feu des plus vifs s’engage de fenêtres à fenêtres, pendant que des mineurs se préparent à faire sauter le pont. Mais cette fois encore les Autrichiens eurent la même mésaventure qu’à San-Martino et au chemin de fer, et furent prévenus. Des grenadiers du 3e s’étaient déjà courageusement avancés sur la rive gauche, mais avaient été refoulés et se maintenaient sur le pont. D’autre part, la brigade Cler, marchant par la grande route, avait atteint Ponte-Nuovo.

    Sur les ordres du commandant en chef de la garde, le général Cler lance ses Zouaves en avant, le colonel Guignard à leur tête. Une portion se déploie sur la route, pendant que d’autres enfoncent les portes des maisons de la rive gauche et complètent ainsi la prise de possession de cette importante position.

    Deux des points les plus forts de la ligne du Naviglio, la redoute et Ponte-Nuovo, se trouvaient ainsi entre les mains de la division Mellinet vers deux heures de l’après-midi.

    Mais cette division est à peine forte de 5000 hommes et n’a aucune réserve derrière elle. Pourra-t-elle se maintenir ? Des renforts lui arriveront-ils à temps pour résister aux colonnes qui convergeront sur elle ? Et que faire pour prolonger la résistance jusqu’à l’arrivée de ces renforts ? Telles sont les questions que devaient se poser à ce moment le général Mellinet et le commandant de la garde.

    L’empereur, arrivé lui-même sur la route un peu en arrière de Ponte-Nuovo, n’avait pas moins de préoccupations ; car, malgré les nombreux aides de camp envoyés vers Canrobert et Niel d’un côté, et vers le 2e corps de l’autre, le quartier général restait sans informations précises sur ces corps. Le canon de Mac-Mahon avait même tout à fait cessé.

    Ses troupes auraient-elles été écrasées et refoulées ?

    A ce moment, il eût paru avantageux à la garde de pouvoir se mettre solidement en défensive sur le Naviglio jusqu’à ce que la situation s’améliorât, et il eût été peut-être préférable que les ponts du Naviglio eussent été rompus par les Autrichiens !

    Ces perplexités bien justifiées demeuraient néanmoins dans le cercle des états-majors et ne se traduisaient même pas sur les visages. La troupe, qui ne les partageait pas, se lança bravement au delà du Naviglio-Grande.

    Les Zouaves, les chasseurs à cheval de la garde, au nombre de 116, sous le général Cassaignolles ; le 1er de grenadiers, sous le colonel Bretteville ; la batterie Lajaille firent des prodiges de valeur en avant de Ponte-Nuovo. Mais ce fut en vain. Ils avaient devant eux de nouvelles forces.

    Giulay, pendant ce temps, était accouru d’Abbiategrasso.

    Voyant plier sa première ligne sur le Naviglio, il avait fait avancer le 7e corps et dirigé contre Ponte-Nuovo et Buffalora la division Reischach, tandis que la division Lilia suivait en réserve. C’est contre les deux brigades Lebzeltern et Gablentz, s’avançant en échelons et à cheval sur la grande route, que vinrent donner les troupes de la division Mellinet, qui furent bientôt refoulées avec de nombreuses pertes.

    Dans la retraite, l’artillerie de la garde perdit une de ses pièces, Il y en avait quatre en batterie à 500 mètres en avant du pont : deux sur la route, une à droite et une à gauche dans les vignes. Tandis qu’elles tiraient sur une colonne s’avançant par la route, un gros de chasseurs tyroliens du 3e bataillon et quelques soldats du régiment Grueber se présentèrent tout à coup sur le flanc gauche de la batterie. Les artilleurs tournèrent leurs feux contre les chasseurs, lâchèrent à la hâte quelques coups de mitraille qui permirent à trois des pièces de se retirer fort à la hâte, mais la quatrième fut prise après que tous les servants eurent été tués à leurs postes.

    Poursuivant leurs succès, les Autrichiens parvinrent à reprendre les maisons à la gauche du Naviglio. Mais celles de la droite, bien garnies par les grenadiers et les Zouaves, furent défendues à outrance. Car chacun comprenait que le sort de la journée se jouait sur ce point, et que, s’il retombait au pouvoir des Autrichiens, le débouché des renforts si impatiemment attendus serait rendu presque impossible.

    Sur la droite, les choses n’allaient pas mieux pour les Français. Le général Wimpffen, resserré de front dans la redoute, était en outre fortement menacé sur sa droite par les troupes du corps Schwarzenberg venant de Robecco et de Ponte-Vecchio. Malgré les prodiges de valeur des grenadiers et des Zouaves, les Autrichiens gagnaient constamment du terrain.

    Les troupes de Kintzl, renforcées de celles de la brigade Gablentz, allaient peut-être reprendre le pont du chemin de fer, lorsque des clairons, qui se font entendre en arrière des Français et qui annoncent du secours aux défenseurs, viennent prolonger la lutte. En effet, apparaissent bientôt au milieu des taillis, des uniformes de la ligne. C’est le 23e, c’est le 8e Chasseurs à pied qui s’avancent au pas de course, ayant à leur tête le général Picard et le colonel Auzouy, et qui échangent avec les grenadiers de vigoureuses acclamations. Derrière eux vient encore le 90e.

    Cette brave brigade qui, sur la route de Trecate à San-Martino, a rencontré de nombreux aides de camp de l’empereur, lui criant : « Hâtez-vous ! hâtez-vous ! », a tout renversé sous ses pas pour arriver au feu. Il est deux heures quand elle touche au pont de San-Martino, où elle reçoit l’ordre d’appuyer sur la droite pour renforcer Wimpffen, et, quoique retardée depuis San-Martino, elle arrivait encore en temps utile.

    En quelques secondes, Wimpffen a mis son collègue au courant de la situation, et les deux généraux se répartissent les positions : la garde continuera à défendre la redoute et le terrain en avant, les troupes fraîches agiront sur la droite, où l’ennemi se montre de plus en plus en forces. L’élan des colonnes Picard fut irrésistible. Mais aussi sauver la garde !…

    C’était une bonne fortune qu’un pauvre régiment de ligne ne rencontre point à chaque pas, et à laquelle il ne saurait faire trop d’honneur. Tandis que deux bataillons du 23e, sous les ordres de leur colonel, dégagent les abords de la redoute, le 3e bataillon et les Chasseurs, sous les ordres du général Picard, s’avancent contre le village de Ponte-Vecchio, occupé par le régiment Sigismond.

    Une lutte acharnée a lieu devant les maisons, qui sont crénelées et armées de tireurs bien postés. Les Français ne reculent pas devant la mort qui les décime et parviennent à s’emparer de toute la partie du village sur la rive droite du Naviglio. De nombreux prisonniers sont faits dans les rues et dans les maisons, car cette fois les Autrichiens ont réussi à rompre le pont qui sépare les deux parties du village, et d’ailleurs les prisonniers sont des Italiens qui, une fois débandés, ne semblent pas demander mieux que de se rendre.

    De la rive gauche, un feu nourri d’infanterie et d’artillerie est dirigé sur les Français, qui se défilent de leur mieux dans les bâtiments de la rive droite.

    Mais tandis que ces troupes sont occupées, leur flanc droit est sérieusement menacé par d’autres colonnes autrichiennes.

    Giulay qui, dans cette journée, cherche à racheter par une intrépide activité ses lenteurs antérieures, a quitté Magenta, après y avoir organisé l’offensive de Reischach, pour se porter à Robecco, où il dirige l’attaque du 3e corps sur le flanc des Français. Il presse la marche des colonnes, faisant avancer la brigade Ramming contre la partie orientale et la brigade Hartung contre la partie occidentale de Ponte-Vecchio, tandis que les brigades Dürfeld, puis Wetzlar suivent plus en arrière.

    C’est contre ces forces imposantes, mais échelonnées par leur marche forcée sur une distance profonde, que la brigade Picard va avoir à lutter. Déjà une forte tête de colonne le menace sur sa droite et à revers. Le général français n’hésite pas. Laissant 2 à 300 hommes à Ponte-Vecchio pour maintenir la fusillade entre les deux rives, il se porte avec le reste de ses deux bataillons dans la direction de Carpenzago, où il est assez heureux pour arrêter un moment la marche des Autrichiens.

    Un second détachement de la brigade Hartung marchait pendant ce temps sur le village par la hauteur et le reprenait. Le général Picard laisse encore quelques Tirailleurs vers Carpenzago et revient sur ses pas pour reprendre à son tour Ponte-Vecchio, dans lequel il parvient, en effet, à rentrer. Bientôt, assailli des deux côtés et tourné par la droite, il doit abandonner de nouveau le village pour se rallier à la redoute et la préserver du triple assaut qu’elle va subir. Picard opère cette retraite toujours en combattant sur une ligne centrale, qui lui permet de courir d’une colonne autrichienne à l’autre.

    Mais un tel jeu, très bon sur les grands théâtres de 1814 et de 1796, ne pouvait durer longtemps sur un terrain aussi resserré, et Picard allait être accablé d’attaques convergentes, lorsqu’arrivèrent à point nommé deux bataillons du 90e, sous les ordres du colonel Charlier. A l’aide de ces nouvelles troupes, les Français dégagent la redoute, refoulent l’ennemi sur Ponte-Vecchio et parviennent même à rentrer dans le village, mais au prix de rudes sacrifices. Aux premiers coups, le colonel Charlier est tombé, frappé de cinq balles, sur les cadavres de plusieurs de ses officiers.

    Toutefois, les renforts ne peuvent pas tarder d’arriver. Le maréchal Canrobert a déjà précédé le reste de son corps, et sa présence seule vaut une légion, tant il se multiplie sur tous les points critiques et tant sa bravoure chevaleresque fournit de beaux exemples à suivre. Il fortifie tous les courages en adressant ci et là quelques paroles heureuses, et annonce la victoire comme certaine aussitôt que les troupes, un peu plus en arrière, auront débouché sur le Naviglio.

    Mais il faut qu’elles puissent déboucher ! Après de telles assurances, sortant d’une telle bouche, il n’y a pas un homme qui ne risquât vingt fois la mort plutôt que de rompre d’une semelle.

    Le secours n’allait, au reste, pas tarder : car la division Vinoy, du 4e corps, accourait avec le général Niel en tête.

    Il était temps : Ponte-Nuovo était aussi menacé que Ponte-Vecchio, et les pertes y avaient été plus grandes encore.

    Les Autrichiens, renforcés, avons-nous dit, de la division Reischach, y avaient repris énergiquement l’offensive, étaient parvenus à refouler l’infanterie sur le pont, la cavalerie et l’artillerie au delà, à s’emparer d’un canon et à rentrer dans les deux bâtiments de la rive gauche, d’où ils faisaient un feu meurtrier sur les défenseurs de la rive droite.

    La mort avait cruellement décimé ceux-ci : des monceaux de cadavres couvraient les abords du pont, et parmi les victimes se trouvaient le brave général Cler et son officier d’ordonnance, qui s’étaient toujours montrés au plus fort de la mêlée. Le général Mellinet avait eu deux chevaux blessés sous lui. Le général Regnault de Saint-Jean-d’Angély assistait avec autant de douleur que de ferme résignation à la destruction de ses beaux régiments, ne recevant d’autre réponse à ses demandes de renforts que celle de tenir ferme encore quelques instants.

    L’empereur, en effet, était seul à même de connaître la réalité de la situation, qui, si elle était critique, n’était cependant pas désespérée, car chaque minute y apportait remède. Placé sur la route un peu en arrière de Ponte-Nuovo-di-Magenta, il surveillait calmement toutes les péripéties de ce vaste champ de bataille animé par quatre actions distinctes. Les aides de camp et les ordonnances se croisaient autour de lui comme des abeilles autour d’une ruche, lui apportant ou allant chercher des nouvelles de Picard, de Wimpffen, de Regnault, de Mac-Mahon, ainsi que de la marche qui s’exécutait entre Trecate et San-Martino.

    Vers trois heures et demie, le canon de Mac-Mahon avait tonné de nouveau à peu de distance sur la gauche, et l’on pouvait être sûr cette fois qu’il aurait pour effet de dégager les abords de Ponte-Nuovo.

    Canrobert, arrivé à peu près au même moment, avait de son côté annoncé à l’empereur que des renforts le suivaient de très près.

    La division Vinoy apparut, en effet, vers les quatre heures et demie, et fut aussitôt dirigée par ordre de l’empereur sur Ponte-Nuovo. Le général Renault, qui a précédé la 2e brigade de sa division, et qui l’attend en trépignant d’impatience, la division Trochu, qui la suit, iront se porter sur la droite, où se trouve déjà leur chef, le maréchal Canrobert.

    Le général Niel, reçu à Ponte-Nuovo par les acclamations des grenadiers, lance hardiment ses bataillons au delà du canal et n’a pas de peine à refouler les Autrichiens, que le canon de Mac-Mahon rappelait au même moment vers Magenta. Les faisant suivre sur cette direction par la brigade Martimprey, il ordonne un face à droite à la brigade de la Charrière, pour qu’elle aille secourir Wimpffen et Picard par les deux rives du canal.

    Le général Vinoy marche avec les troupes de la rive gauche et s’empare bientôt de la partie Est de Ponte-Nuovo, où il se met en communication, au moins de paroles et de feux, – car le pont est toujours rompu, – avec les troupes de la rive droite. Le 85e et le 73e de ligne, avec les colonels de Bellecourt et O’Malley en tête, relèvent les grenadiers et le 23e, épuisés déjà par une longue lutte.

    Mais l’ennemi dirige sur eux un feu d’artillerie qui rend intenable le village. En outre, il lui arrive tout à coup le secours d’une forte colonne qui paraît déboucher des environs de Ponte-Nuovo. Ce sont deux à trois bataillons de Reischach qui, refoulés de Buffalora par Mac-Mahon, ont traversé la route de Magenta presque au milieu de la division Vinoy, se retirant sur Ponte-Nuovo, où ils se rallient au corps Schwarzenberg.

    Si de nouveaux renforts n’arrivent pas aux troupes françaises avancées sur la rive gauche du canal, elles vont se trouver dans une position très critique. Heureusement, le général Renault amène enfin la brigade Janin, qui va occuper la gauche de Ponte-Vecchio pendant que Vinoy se porte plus en avant. Ce renfort rétablit un moment l’équilibre.

     

    Il est six heures. Le feu est engagé sur toute la ligne, depuis Ponte-Vecchio jusqu’à Marcallo, et il devient de plus en plus vif à la gauche. Il est temps que nous suivions aussi ce qui s’est passé de ce côté.

    Nous avons laissé les trois divisions de Mac-Mahon, parties entre neuf et dix heures de Turbigo, en route sur deux colonnes vers Buffalora et Magenta.

    La colonne de droite (la Motterouge et Camou) rencontra les premiers postes ennemis au débouché du village de Cuggione. Les Tirailleurs Algériens, avec lesquels marche le général Lefèvre, se lancent en avant, refoulent les Autrichiens sur Casate, pénètrent dans le village après quelques coups de fusil et continuent à s’avancer sur Buffalora, aux environs duquel se montraient de forts détachements autrichiens. Sur ce point, se trouvait en effet le régiment Hartmann, de la brigade Baltin, qui s’apprêtait à faire bonne résistance. Quelques compagnies de Tirailleurs s’étendent sur la droite vers le Naviglio et occupent le village de Bernate. Puis, convergeant par trois directions sur Buffalora, une fusillade assez vive s’engage aux premières maisons vers le Naviglio et sur le plateau, à laquelle vient s’ajouter bientôt le feu des batteries de la division la Motterouge.

    C’est ce feu qui donna le signal de la seconde attaque des grenadiers de la garde stationnés au pont de San-Martino.

    Mais la Motterouge a des forces supérieures devant lui, car entre Magenta et Buffalora se trouve un gros de réserves autrichiennes, à savoir les brigades Baltin et Burdina. En outre, les brigades Szabo et Kudelka sont avancées de Magenta vers Casanova dès les premiers coups de fusil. Le général Lebrun, chef d’état-major du 2e corps, est monté sur le clocher de Cuggione, et, de là, il voit que non seulement les environs de Buffalora sont garnis de troupes, mais que des colonnes sont en mouvement entre Buffalora et Magenta, dans la direction de Cuggione.

    La division la Motterouge seule n’est pas en état de résister à de telles forces. En se portant jusqu’à Bernate et Buffalora, elle s’est un peu étendue vers la droite et pourrait risquer d’être séparée de la division Espinasse, trop éloignée, de son côté, vers la gauche.

    D’autre part, la division Camou, partie une heure après la première, est encore en arrière. Il est donc nécessaire que la 1ère division fasse un mouvement de retraite.

    En conséquence, les Tirailleurs Algériens sont rappelés de Buffalora et toute la division se replie vers Cuggione, portant sa droite à la cassine Valisio, et sa gauche vers la cassine

    Malastella. Des aides de camp sont aussi envoyés en arrière et à gauche pour faire plus promptement avancer Camou et hâter le mouvement d’Espinasse sur Marcallo. La Motterouge dut rester pendant environ deux heures dans l’attente et isolé, menacé plus d’une fois d’être débordé sur sa gauche.

    Les Autrichiens s’étaient, en effet, avancés de Magenta sur trois colonnes, une sur chacune des routes parcourues par Mac-Mahon, et une troisième au centre, qui, trouvant l’espace vide, allait nécessairement séparer les deux fractions du corps français.

    Quelques pelotons de chasseurs à cheval français et sardes firent merveille dans cette lacune de l’ordre de bataille.

    Parcourant sans cesse ce terrain au galop, ils y firent l’office de croisières et le purgèrent des tirailleurs ennemis les plus avancés. Enfin la division Camou, accourue à travers vignes et champs, vint combler une bonne partie du vide et prendre position en arrière et un peu à gauche de la Motterouge.

    Mais Espinasse, qui avait eu un long circuit à faire, tardait à arriver. Le général Mac-Mahon, qui ne pouvait pas sérieusement recommencer l’offensive sans être sûr de cet appui sur sa gauche, se trouvait paralysé et pouvait bien avoir autant d’inquiétude à l’endroit de la 2e division que l’empereur, à ce moment, en avait à l’endroit du 2e corps. Tous dans l’état-major du général Mac-Mahon et dans ses troupes au repos frémissaient d’impatience et d’ardeur, car pendant cette anxieuse inaction, la fusillade et la canonnade redoublaient sur le Naviglio. Le vent du sud en apportait même l’odeur de la poudre.

    La garde, l’empereur, se demandait-on dans les rangs, seraient-ils écrasés pendant que notre 2e corps reste ici l’arme au bras ?

    Mac-Mahon, dévoré d’inquiétude, se jette lui-même à la rencontre de la 2e division, traversant au galop plusieurs chaînes ennemies, et parvient à se mettre en communication avec Espinasse. Expliquant en deux mots l’état des choses à ce général, il lui recommande d’appuyer fermement sa gauche à Marcallo, d’étendre sa droite vers Guzzafame, dans la direction de Buffalora, et de là converger sur le clocher de Magenta.

    Des instructions analogues sont données à la Motterouge, que le commandant en chef rejoint, et vers trois heures et demie de l’après-midi, l’attaque recommence sur toute la ligne. Le front depuis Buffalora à Marcallo est peut-être un peu étendu pour les trois faibles divisions de Mac-Mahon, mais on y supplée par l’agilité du 2e Zouaves qui tient la droite de la 2e division, et par l’audace de la cavalerie, arrivant toujours à point nommé pour chasser les tirailleurs autrichiens de l’intervalle entre les deux colonnes d’attaque.

    À la droite, l’ennemi se retire promptement des pentes qui environnent Buffalora et, en arrivant dans ce village, la Motterouge y trouve les grenadiers de la garde du 2e.

    Ceux-ci, partis du pont de San-Martino sous les ordres du colonel d’Alton, ont d’abord enlevé la rive droite, puis la rive gauche du village au moment de la première attaque de Mac-Mahon. De cruels sacrifices, il est vrai, ont payé ces succès.

    Les deux troupes se joignent et marchent, de là, dans la direction de Magenta. Deux fermes, entre autres la Cassina-Nuova, autour desquelles les Autrichiens se sont groupés, deviennent le théâtre d’une lutte meurtrière. Mais le 45e, le 70e de ligne s’y joignent au 2e Zouaves et finissent par s’emparer des bâtiments, où ils font 600 prisonniers. Une briqueterie, plus en arrière, qui sert de refuge aux Autrichiens en retraite, est l’objet d’un nouvel assaut : défenseurs et assaillants y jonchent le sol de leurs pertes. Les Autrichiens doivent encore se retirer.

    Plus à gauche, le combat n’était pas moins vif, et, ce qui était plus grave, c’est qu’Espinasse, en suivant les ordres précis qu’il avait reçus de tenir ferme à Marcallo, s’était vu longtemps arrêté dans son mouvement vers la droite en vue de donner la main aux autres divisions. Malgré les efforts des chasseurs à cheval du général Gaudin de Villaine et de deux escadrons de chevau-légers sardes, sous les ordres du major Pralormo, le vide laissé au centre du front du 2e corps menaçait à chaque instant de devenir fatal aux Français.

    Laissant une partie de la brigade Gault et une batterie à Marcallo, où ces troupes se retranchent, Espinasse porte la brigade de Castagny sur Guzzafame, puis sur Magenta. La route lui est barrée par des bataillons de la division Cordon qui, répartis sur plusieurs colonnes, en avancent une contre la droite de Marcallo, pendant qu’une autre marche sur le village même.

    Les Tirailleurs s’engagent d’abord autour d’une vaste briqueterie, où les voltigeurs du 1er Étranger, entre autres, ont une vive affaire. Le terrain est tellement coupé d’arbres et de broussailles que les lignes s’éparpillent, et que le 2e Zouaves, le 1er et 2e Étrangers ne forment bientôt plus qu’une immense chaîne de tirailleurs. Les Zouaves ne tardent pas à s’impatienter de ces fusillades et se lancent en avant à travers les taillis en criant : « A la baïonnette ! ». Ce cri se répète d’enthousiasme sur le reste du front, et toute la brigade marche résolument à l’ennemi, sans s’arrêter devant les feux qui partent de toutes les haies.

    Le 2e Étranger voit son colonel, M. de Chabrière, tomber mortellement frappé, mais n’en continue pas moins sa course.

    Le brave colonel Brayer, du 1er Étranger, n’a plus qu’un petit noyau d’hommes autour de lui, mais n’hésite pas néanmoins à se jeter sur le flanc d’une colonne qui cherche à déborder la brigade. A ses côtés, combattent des soldats et des officiers de toutes nations, Suisses, Polonais, Allemands, qui ne veulent pas, dans ce grand jour, être inférieurs aux enfants de la France et qui rivalisent d’émulation entre eux.

    L’ennemi est refoulé, mais il se reforme à l’abri des massifs, et ne cède le terrain qu’en lâchant des feux bien nourris et après avoir fait lui-même de vigoureuses pointes offensives.

    Plus d’une fois le général Castagny, toujours au plus fort de la mêlée, dut contenir l’élan de sa troupe. Car sur un terrain où la vue est aussi limitée, des groupes pouvaient facilement s’égarer et perdre leurs liaisons les uns avec les autres.

    Vers cinq heures, enfin, les Zouaves furent rejoints autour de la Cassina-Nuova par le 45e et par les voltigeurs de la garde avancés au niveau de la première ligne.

    La jonction du 2e corps étant une fois effectuée, Mac-Mahon n’avait plus aucune crainte. Il rectifie promptement sa ligne de bataille, et, plaçant Camou en réserve, donne l’ordre sur tous les points d’avancer dans la direction du clocher de Magenta.

    La marche a lieu au son des tambours et des fanfares, sans que les Autrichiens y opposent une grande résistance, car ils sont également pressés sur la route de Ponte-Nuovo par le général de Martimprey, et de tous côtés, ils se replient sur Magenta, où ils s’apprêtent à faire une dernière et énergique défense.

    Les maisons y sont crénelées, les rues barricadées ; les murs des jardins recouvrent des canons, la terrasse de l’église et le clocher lui-même, sont garnis d’artillerie et de tirailleurs. Sur tout le pourtour du village, le feu s’engage. Vers le carrefour du chemin de fer et vers la gare, l’action est des plus vives.

    Le général Auger a tenu la droite du mouvement et a fait mettre une trentaine de pièces en batterie au carrefour du chemin de fer, dont l’effet est terrible. Ce tir très opportun force les bataillons autrichiens à se réfugier en partie derrière les bâtiments de la gare, qui sont bientôt eux-mêmes percés de part en part par les boulets. Le fossé et la palissade qui entourent la station sont franchis sous une grêle de balles par la brigade Castagny, à laquelle s’est joint le 9e bataillon de bersagliers, et de ce point, un feu foudroyant s’ouvre contre les maisons de Magenta.

    Au coin de l’entrée de la rue, un bâtiment, muni d’une sorte de clocher et entouré d’un mur de jardin crénelé, fait l’office d’une formidable redoute, d’où l’on écrase de balles nombreuses et bien ajustées tout ce qui essaie d’approcher vers la rue.

    Le général Espinasse descend de cheval avec le général Castagny et mène lui-même, en marchant sur des monceaux de cadavres, des groupes de soldats mélangés de plusieurs corps à l’assaut de cette position. Au moment où il indiquait à ses Zouaves une porte à enfoncer, lui et son officier d’ordonnance tombent frappés à mort de plusieurs coups de feu.

    On s’empresse autour de ces cadavres avec un mélange de tristesse et de fureur, mais l’élan n’est point ralenti. La maison meurtrière est envahie par les fenêtres, et les troupes pénètrent enfin dans la ville par la rue, par les jardins et par les habitations. Des combats partiels et des mêlées corps à corps s’engagent dans chaque bâtiment, où un grand nombre de prisonniers sont capturés.

    Le général Gault s’était aussi avancé de Marcallo, toujours en combattant, et il attaquait Magenta par la droite, de concert avec le 1er Étranger, se reliant avec la Motterouge et les voltigeurs de la garde qui, à leur tour, donnent la main à la brigade Martimprey, de la division Vinoy, venant de Ponte-Nuovo.

    De ce côté, l’église fut enlevée après un rude combat d’artillerie sur la chaussée, où le général Auger mit 40 pièces en batterie, et Magenta se trouva ainsi assailli par trois directions. Néanmoins la lutte dura longtemps encore dans les rues et dans les maisons, pendant que le gros des colonnes autrichiennes se retirait d’un côté sur Corbetta, où elles étaient hors de lutte, et de l’autre sur Robecco, où elles furent engagées de nouveau contre les défenseurs du Naviglio.

    Sur le canal, le combat persiste avec le même acharnement. La garde de Ponte-Nuovo et les troupes de Wimpffen ont été débarrassées, il est vrai, de la division Reischach qu’elles avaient sur le front et n’ont plus affaire qu’à des détachements isolés et au 3e corps autrichien arrivant sur leur droite. Une partie du 2e Grenadiers a en outre convergé de Buffalora. Mais Canrobert lutte toujours avec peine autour de Ponte-Vecchio.

    Picard sur la rive droite, Vinoy avec Renault et Janin sur la rive gauche, ne peuvent pas facilement communiquer entre eux et sont cependant obligés de faire face de tous côtés, étant assaillis non seulement par les trois brigades de Schwarzenberg, mais aussi par les colonnes de Zobel et des débris de Lichtenstein, battant en retraite de Magenta.

    De nombreuses et cruelles pertes sont faites sur tous les points, parmi lesquelles une des plus regrettables est la mort du colonel de Senneville, chef d’état-major du 3e corps. Mais le courage des défenseurs se soutient en sachant que la division Trochu ne peut tarder à apparaître.

    En effet, ce général accourt et débouche vers sept heures sur Ponte-Vecchio avec le 19e bataillon de chasseurs et le 43e de ligne. Le 44e entre aussi en lice quelques instants plus tard, dominant la fusillade du bruit éclatant de tous ses clairons et de sa musique. Ces fanfares semblent être les chants définitifs de triomphe, car l’opiniâtreté des Autrichiens cède devant ces renforts bruyamment annoncés. Ils battent dès lors en retraite sur les deux rives du Naviglio. Les têtes de colonnes des régiments Culoz du 5e corps, et Rainier du 8e, arrivent juste à temps sur le champ de bataille pour assister à cette retraite et la soutenir de quelques coups de fusil.

    Le général Renault a fait rétablir, pendant ce temps, le pont de Ponte-Vecchio, les troupes françaises se mettent enfin en communination et s’établissent solidement dans le village et dans les fermes environnantes. Tous les abords sont mis en état de défense, les rues sont barricadées, des postes avancés sont organisés dans des maisons crénelées. Précautions superflues, car les Autrichiens ne renouvellent plus leurs attaques…

    Vers neuf heures du soir, le champ de bataille restait complétement aux Français, qui établissaient leurs campements sur le terrain même où ils avaient combattu tout autour de Magenta.

    Giulay avait perdu la ville de Magenta et toutes les positions du canal, sauf Robecco. Mais il était encore en forces sur ce dernier point, autour duquel s’étaient concentrés le 3e corps, une portion du 7e et, d’autre part, le 5e, arrivant d’Abbiategrasso. Le 8e n’était pas loin non plus, et il espérait que le 1er et le 2e corps, qui avaient dû évacuer Magenta, se seraient arrêtés aux environs de Corbetta.

    Ainsi, et avec l’aide de ses troupes fraîches, Giulay comptait recommencer l’attaque le 5, surtout sur les flancs des colonnes françaises, et se promettait plus de succès que la veille. Mais les 1er et 2e corps, sous les ordres de Clam-Gallas, avaient été trop maltraités et avaient perdu trop de monde dans les mêlées dont les maisons de Magenta furent le théâtre pour être en état de rouvrir la lutte. Ces corps s’étaient éloignés le plus promptement possible de l’ennemi pendant la nuit du 4, et avaient, le 5 de grand matin, repris leur marche vers Milan.

    Giulay dut renoncer à son plan et ordonner la retraite sur Pavie. Il la fit couvrir par une attaque du régiment d’infanterie grand-duc de Hesse, qui, quoiqu’ayant déjà bien souffert la veille, s’acquitta néanmoins avec bravoure de sa tâche, aidé par un bataillon du régiment Ferdinand d’Este, du 5e corps.

    Le 5, au point du jour, ces troupes tombent sur les avant-postes de la division Trochu, et une vive fusillade s’engage sur toute la ligne. Mais la division française est sur ses gardes et ne demande qu’à prendre aussi sa part des lauriers gagnés la veille par ses collègues. La brigade Bataille s’élance à la suite des Tirailleurs, repousse les charges de la cavalerie ennemie et s’empare de la grande ferme de San-Damiano, qui offre une excellente position. Les Autrichiens n’essayèrent pas de la reprendre. Ils se retirèrent en bon ordre et toujours en combattant, suivis par le 19e Chasseurs jusque vers les hauteurs de Carpenzago.

    Ce fut là, le dernier incident du grand drame qui allait livrer la Lombardie aux alliés.

    Le reste de la journée du 5 juin fut employé par les possesseurs du champ de bataille à relever les morts et les blessés, à recueillir les trophées et les bagages, et à réorganiser les corps.

    Les pertes avaient été rudes : elles se montèrent à 4500 hommes hors de combat du côté des alliés, dont une centaine de prisonniers, et à 10000 du côté des Autrichiens, dont 5000 prisonniers.

    Les officiers hors de combat furent au nombre de :
    - 246 chez les Français, dont 52 tués, parmi lesquels deux généraux (Espinasse et Cler) et quatre colonels (De Senneville, du corps d’état-major ; Drouhot, du 65e ; de Chabrière, du 2e Étranger ; Charlier, du 90e), et 194 blessés ;
    - 281 chez les Autrichiens, dont 65 tués, parmi lesquels un général (Burdina).

     

  • One Response à “Le 4 juin 1859 – La bataille de Magenta”

    • Cathy Alignan on 23 août 2014

      Le grand-père de mon grand-père est sur le tableau de la bataille de Magenta, il était 1° tambour.

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