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     L’affaire de Saverne dans PAGES D'HISTOIRE laffaire-de-saverne-150x150

     

    D’après « L’Alsace et la guerre » – Émile Wetterlé – 1919

    On a eu raison de considérer l’affaire de Saverne comme le drame le plus sombre et le plus menaçant, comme le premier acte de guerre de l’Allemagne militariste. Ses péripéties tragiques préparèrent la dernière capitulation de la démocratie allemande devant l’état-major général des armées, qui voulait le conflit après l’avoir longuement préparé. Sa conclusion marqua le triomphe éclatant du militarisme prussien.

    Pendant quelques semaines, l’âme du peuple allemand avait eu un dernier soubresaut d’inquiétude et de dégoût et avait essayé de réagir contre la domination des généraux. Quand elle comprit son impuissance, elle se résigna enfin aux pires abdications et ne s’opposa plus aux folles entreprises du pangermanisme. Le sort en était jeté. La paix du monde était dorénavant à la merci du moindre incident.

    Il est nécessaire, en notre temps qui oublie si vite, de rappeler cette grave et décisive tragédie. C’est dans une atmosphère déjà surchauffée par la multiplicité inattendue des malentendus nationaux qu’éclata l’affaire de Saverne. Toute l’Europe fut secouée par les échos de la tempête. Et pourtant le fait matériel qui l’avait provoquée semblait bien mince.

    Au mois d’octobre 1913, un jeune officier, le lieutenant von Forstner, du 79e d’infanterie, avait, au cours d’une instruction, traité les recrues alsaciennes de « Wackes » (voyous, vagabonds) et promis une récompense de 10 marks à tout soldat qui lui « apporterait la peau d’un de ces voyous ». Le sous-officier, présent à la théorie, avait déclaré : « Et moi, j’y ajouterai 3 marks ».

    On apprenait du même coup que le lieutenant von Forstner obligeait les soldats alsaciens à se présenter à lui en disant : « Je suis un voyou ». Mis au courant de ces stupides provocations par des soldats indigènes, le journal l’Elsässer et une feuille locale de Saverne publièrent de violentes protestations.

    L’autorité militaire essaya d’abord d’opposer un démenti embarrassé aux articles des deux journaux, qui avaient été reproduits par toute la presse allemande. L’Elsässer infirma ce démenti en certifiant qu’il possédait une déclaration signée par un sous-officier et huit hommes de la compagnie à laquelle appartenait le lieutenant von Forstner. En même temps, on apprenait que le jeune officier, un gamin imberbe de vingt ans, s’était permis, devant ses hommes, de tenir, les propos suivants : « Les déserteurs, qui s’engagent dans la Légion Étrangère, n’ont pas d’autre honneur que de servir sous les plis du drapeau français. A mon avis, vous pouvez ch… sur le drapeau français ».

    Ici une parenthèse. Le lieutenant von Forstner semblait avoir atteint une certaine virtuosité dans « l’art » des stercoraires. Pendant les manœuvres d’automne de son bataillon, il avait passé une nuit chez l’habitant et avait laissé, dans son lit, cette carte de visite malodorante que, depuis le mois d’août 1914, tant de ses collègues ont déposée dans toutes les maisons des pays envahis. Le fait était connu.

    Lorsqu’éclata le scandale de Saverne, les gamins de la ville s’en souvinrent à propos et ils se firent un malin plaisir de suivre partout le jeune sous-lieutenant, en criant « à la chienlit ». Ils s’amusaient encore, lorsque l’officier se promenait dans la rue, à échanger les propos suivants : « Hé la ! dis-moi combien vaut la peau d’un Alsacien ? – Dix marks ».

    Tandis que, dans la presse, les polémiques s’envenimaient, l’agitation croissait à Saverne. Bien que les autorités civiles eussent engagé les habitants au calme, et que les instituteurs eussent menacé les enfants des punitions les plus sévères, le lieutenant von Forstner ne pouvait plus sortir de chez lui, qu’accompagné de quatre soldats, baïonnette au canon. C’est avec cette escorte ridicule qu’il allait faire ses emplettes dans les magasins, toujours poursuivi par les quolibets des gamins.

    Il eût été facile de mettre un terme à tout ce vacarme en éloignant l’officier qui avait bassement et sottement injurié la population. Le colonel von Reutter, un hobereau inintelligent et loufoque, préféra provoquer un grave conflit. Son intervention brutale allait poser devant toute l’Allemagne, le problème de la prépondérance des autorités militaires sur les autorités civiles.

    Dans la nuit du dimanche 9 novembre au lundi 10, le lieutenant von Forstner avait été littéralement assiégé dans son logement par une foule houleuse. Le sous-préfet, M. Mahl, et le maire-député, M. Knoepfler, voyant que la police était débordée, avaient fait appel aux pompiers.

    Quand ceux-ci voulurent mettre leurs pompes en batterie pour refouler les manifestants, il se trouva que les tuyaux avaient été sectionnés par des inconnus. Néanmoins la foule s’écoula lentement et l’ordre fut rétabli.

    Or, le colonel von Reutter, sans attendre la réquisition des autorités civiles, avait fait, circuler en ville des patrouilles de soldats, munis de cartouches à balles et fait préparer plusieurs mitrailleuses dans la cour de la caserne.

    Le Kreisdirector de Saverne s’était mis immédiatement en communication téléphonique avec le sous-secrétaire d’Etat à l’intérieur, M. Mandel, tandis que le colonel von Reutter faisait, approuver ses dispositions de combat par le général von Deimling. Une explication orageuse eut lieu entre le ministre et le général au cours du dîner auquel ils assistaient tous deux, ce soir-là, à Strasbourg.

    Entre temps, Saverne, ville paisible et dont les habitants passaient pour être ralliés au nouveau régime, vivait, en une fièvre perpétuelle. Tous les grands journaux d’Allemagne et de l’étranger y avaient envoyé leurs meilleurs reporters et les comptes rendus, diversement colorés qu’ils publiaient, ne faisaient que rendre le conflit plus violent.

    Dans toute l’Alsace-Lorraine des réunions s’organisaient pour exiger des réparations. L’agitation s’étendait. A Metz, une arrestation arbitraire de noctambules par une patrouille provoqua un commencement d’émeute. A Strasbourg, plusieurs civils furent blessés dans une rixe avec des militaires, à Colmar également.

    Toute l’Allemagne suivait avec une anxiété croissante les péripéties de ce drame national. Le gouvernement de Berlin avait cru pouvoir écarter un long débat au Reichstag en se faisant poser « une petite question » au commencement de la séance du 28 novembre.

    Or, ce jour-là même, de nouveaux et plus graves événements se déroulaient à Saverne. Quelques gamins ayant de nouveau crié « à la chienlit » sur la place du château, au moment où passait le lieutenant von Forstner, un camarade de celui-ci, le lieutenant Schadt, appela le corps de garde de la caserne, qui sortit en armes. Le colonel von Reutter, immédiatement prévenu, organisa une véritable chasse à l’homme dans les rues de Saverne.

    Vingt-neuf personnes furent arrêtées sans motif, au simple hasard. Les soldats pénétrèrent dans plusieurs maisons privées. Le procureur et des juges du tribunal civil furent, pendant plusieurs heures, enfermés dans la caserne. Les autres « délinquants » passèrent la nuit dans une cave humide, sans qu’on les eût soumis à un interrogatoire.

    Cette fois, la mesure était pleine. Toute la presse protesta contre ces violations flagrantes des libertés publiques. Une interpellation fut faite au Reichstag. Hormis les conservateurs, tous les partis prirent nettement position contre les autorités militaires, faiblement défendues par le chancelier.

    Celui-ci s’était rendu, la veille, à Donaueschingen, où se trouvait l’empereur et où il avait rencontré le Statthalter d’Alsace-Lorraine, comte de Wedel, appelé d’urgence auprès du souverain. Il sembla d’abord que Guillaume II voulût réprimer les abus de pouvoir de ses officiers. La motion de blâme votée par le Reichstag avait cependant mis le parti militaire en fureur. Les civils voulaient tenter une Kraftprobe (un essai de force). Fort bien ! Le ministre de la guerre acceptait la lutte. Si le chancelier ne capitulait pas, on le ferait sauter. En attendant, les tribunaux militaires allaient entrer en scène.

    Le lieutenant von Forstner avait d’abord été condamné à quarante-trois jours d’arrêt. En appel, il fut acquitté, ainsi que le colonel von Reutter et le lieutenant Schadt. En même temps, le préfet de police de Berlin publiait, dans la Gazette de la Croix, une lettre dans laquelle, constatant que les officiers en garnison dans les provinces annexées servaient « en pays presque ennemi », il ajoutait : « Les exercices militaires relèvent du pouvoir souverain. Si on veut les contrarier par des obstacles, comme le cas s’est produit à Dettwiller, la suppression de ces obstacles relève également du pouvoir souverain. Un acte du souverain ne saurait être passible de sanctions judiciaires. Par suite, le lieutenant von Forstner ne devait pas être accusé, encore moins condamné. Si l’état de notre législation était autre, une prompte révision s’imposerait ».

    Or, que s’était-il passé à Dettwiller ?

    Le 2 décembre, à la veille des débats du Reichstag, von Forstner traversait, à la tête d’un détachement, la rue principale du village, lorsque des enfants lui décochèrent l’injure coutumière. Le lieutenant lança immédiatement ses soldats à la poursuite des enfants, qui ne purent être arrêtés. Par contre, on amena devant l’officier un garçon cordonnier, infirme et boitillant. Von Forstner, tandis que ses hommes tenaient solidement les bras du malheureux, tira son sabre et en asséna plusieurs coups sur la tête du jeune homme, qui s’affaissa ensanglanté. Voilà l’acte que M. de Jagow considérait comme « un acte de souverain » dont les tribunaux n’avaient pas à connaître.

    On apprenait en même temps que le Kronprinz avait envoyé au colonel von Reutter une dépêche de félicitations, où on trouvait ces mots : « Nur feste druf ! » (Tapez dur) !

    Bientôt, tout le débat dévia. Le colonel de Saverne n’avait fait qu’appliquer une ordonnance du cabinet militaire prussien du 17 octobre 1820, qui prescrit aux commandants de troupe d’intervenir « lorsqu’ils ont, en leur âme et conscience, l’intime conviction que les pouvoirs civils tardent trop à leur adresser une réquisition ».

    En admettant même que cette ordonnance eût encore force de loi en Prusse, elle ne pouvait évidemment pas être appliquée dans les autres Etats, comme le ministre bavarois de la guerre devait le faire remarquer, quelques jours plus tard, devant la Chambre munichoise.

    Néanmoins, quand un nouveau débat s’engagea au Reichstag, au mois de janvier, le chancelier capitula devant le ministre de la guerre, général von Falkenhayn, qui eut l’audace, devant la représentation populaire, de faire un éloge dithyrambique du lieutenant prussien, ce demi-dieu auquel tout est permis. Jamais assemblée populaire ne fut traitée avec un si souverain mépris. Jamais parlement n’accepta, avec tant de résignation, les impertinences d’un énergumène. C’est à peine si l’extrême-gauche réagit contre les brutales affirmations du général. Tous les autres partis s’inclinèrent. Le militarisme prussien avait définitivement gagné la grande bataille.

    Cependant l’agitation croissait en Alsace-Lorraine. Quand le Landtag se réunit, une interpellation fut immédiatement déposée. Les débats furent extrêmement orageux. Ce qui leur imprima un caractère anormal, ce fut l’attitude du gouvernement. Le secrétaire d’Etat, M. de Bulach, essaya, comme toujours, de plaisanter ; mais il dut quand même exprimer un blâme sévère à l’adresse des officiers de Saverne. Quant aux sous-secrétaires, MM. Pétri et Mandel, ils surprirent le parlement par leurs déclarations énergiques. Les deux hommes d’Etat savaient, sans aucun doute, que l’empereur les avait sacrifiés aux rancunes du parti militaire. Ils voulaient tomber en beauté. Les députés, agréablement surpris, ne ménagèrent par leurs marques d’approbation aux deux orateurs du gouvernement. Phénomène curieux, même la Chambre haute s’associa à la protestation des députés.

    Au rez-de-chaussée du palais de la place impériale, on avait voté une motion « flétrissant l’injure faite à la population et demandant une délimitation légale des pouvoirs conformément aux idées modernes ». Au premier étage (Sénat), la résolution votée, presque à l’unanimité, affirmait « que les regrettables incidents auraient pu être évités, si l’attitude indigne, injurieuse et provocante d’un jeune officier avait été immédiatement et publiquement blâmée par ses supérieurs », et flétrissant « la manière inouïe dont le colonel von Reutter avait violé tout sentiment du droit ».

    Comme l’affaire de Grafenstaden, celle de Saverne avait fait ainsi revivre l’esprit d’opposition irréductible, non seulement dans la population, mais encore au parlement. Il faut avoir vécu ces jours agités dans les couloirs du Landtag d’Alsace-Lorraine, pour se rendre compte de l’irritation profonde que l’outrecuidance militaire avait provoquée, même chez les députés ralliés à l’Allemagne.

    Et cette irritation, dépassant son premier objet, le militarisme prussien, remontait jusqu’au germanisme en général.

    Dans tout le pays, la vieille Fronde s’était réveillée. Dans les rues, immigrés et indigènes se mesuraient de nouveau du regard et échangeaient des propos discourtois. Une fois de plus la sauvagerie allemande avait fait l’union sacrée.

    Le 28 janvier, nous apprenions que M. de Bulach était démissionnaire et que MM. Mandel et Pétri le suivaient dans sa retraite. Il y eut à ce moment un certain désarroi dans les milieux parlementaires.

    Le parti des généraux et des pangermanistes triomphait sur toute la ligne. Qu’allait-il sortir pour nous de cette crise intérieure ? Nos dernières libertés semblaient compromises. Quelques jours se passèrent dans l’attente.

    Le Dr Ricklin, président de la seconde Chambre, nous avait fait une étrange confidence. Au cours d’un dîner officiel, il s’était trouvé assis à côté du chef du cabinet civil de l’empereur, M. de Valentini. Or le président nous avoua qu’il avait dit à l’Eminence grise du souverain : « Envoyez-nous donc de braves hobereaux de l’Est. C’est encore avec ces hommes énergiques que nous nous entendrons le mieux ».

    Ricklin, qui avait gardé de M. de Kœller le meilleur souvenir, s’imaginait peut-être que de Berlin nous viendrait un nouveau ministère de conciliation. Peut-être aussi (car à cette époque, son évolution dans le sens du germanisme militant était déjà complète) espérait-il qu’un gouvernement brutal lui permettrait de se débarrasser plus rapidement de l’opposition nationaliste dans son propre parti. Toujours est-il que ses conseils furent suivis au pied de la lettre.

    Nous apprenions en effet bientôt, que M. de Bulach était remplacé par M. de Rœdern.

    Le Statthalter, comte de Wedel, restait provisoirement à son poste. On avait voulu ménager la transition. Depuis qu’il avait donné des gages au parti militaire, on savait d’ailleurs qu’il contre-signerait, les yeux fermés, toutes les ordonnances venues de Berlin. Triste fin de carrière d’un homme qui, d’abord, avait, par son amabilité souriante et l’évidente bonne volonté qu’il avait mise à gagner la sympathie des annexés, fait naître chez ceux-ci les plus grandes espérances !

    Le délai de grâce accordé au Statthalter ne fut d’ailleurs que de courte durée. Quelques mois après la grande crise de janvier, M. de Wedel, malgré toutes ses capitulations successives, fut, à son tour, invité à donner sa démission et il fut remplacé par un nobliau sans éclat, M. de Dallwitz. La série des Statthalters grands seigneurs avait pris fin.

    L’Alsace-Lorraine qui, plus que jamais, aspirait à l’autonomie étatique, devenait une simple province prussienne, puisqu’on lui imposait, comme gouverneur, un fonctionnaire de nom presque inconnu. A Strasbourg, le vrai maître était dorénavant le général von Deimling, délégué de l’état-major général de l’armée.

    Les pangermanistes relevèrent immédiatement la tête. La Strassburger Post et la Metzer Zeitung reprirent leurs impertinences et leurs dénonciations.

    L’air devint irrespirable dans un pays désormais livré, sans défense, à l’arbitraire des pangermanistes.

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