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     Le 19 mai 1643 - La bataille de Rocroi dans EPHEMERIDE MILITAIRE la-bataille-de-rocroi-150x150

     

    La bataille de Rocroi

    D’après « Histoire de la ville de Rocroi depuis son origine jusqu’en 1850 » – Jean-Baptiste Lépine – 1860

     

    Le cardinal de Richelieu, « ce terrible adversaire de la noblesse insoumise ou trop fière, ce nouveau Tarquin qui savait si bien faire tomber toutes les têtes qui lui paraissaient trop éminentes dans le royaume » (Abbé Prégnon – Histoire de Sedan), étant mort le 4 décembre 1642, et Louis XIII, « ce monarque si plein de vertus, de droiture, et même d’héroïsme, mais éclipsé et paralysé pendant tout son règne par son trop puissant ministre, qui ne laissa après lui que le surnom de Juste, que la postérité lui a conservé » le 14 mai suivant, la régence du royaume fut confiée à Anne d’Autriche, sa veuve, pendant la minorité de Louis XIV, et le cardinal Mazarin succéda à Richelieu.

    Ces changements furent loin de procurer la tranquillité sur les frontières de la Champagne. Au contraire, ils firent concevoir aux ennemis de la France les plus vastes desseins : ils voulurent profiter de la consternation et du déplorable état dans lequel le royaume était plongé, à cause de la minorité du roi et des guerres entreprises contre la puissance autrichienne, qui avaient épuisé et fait murmurer la nation qui en supportait le fardeau.

    Ils crurent que le plus court chemin, pour réparer leurs pertes, était de se rendre maîtres de Rocroi, l’une de nos dernières places de la frontière, et dont la prise leur ouvrirait la route de la capitale et du cœur de la France. Ils espéraient être soutenus par les mécontents, qui ne devaient pas manquer de se soulever dans l’intérieur du pays.

    Pour effectuer leur projet, ils réunirent près de Douai toutes les troupes de la Flandre, qui étaient les plus aguerries de l’Europe, et une artillerie formidable.

    Dom Francisco de Melos, vieux général expérimenté, vainqueur du maréchal de Guiche, à Honnecourt, le 26 mai de l’année précédente, fit marcher son armée vers la Champagne, dont les places étaient sans vivres et sans défenses, et investir Rocroi le 13 mai 1643, par le corps de troupes que commandait le comte d’Issembourg. Deux jours après, il se rendit lui-même devant cette place avec toute son armée.

    Il espérait que le siège ne serait pas long et que la ville, n’étant pas bien fortifiée, n’oserait se défendre contre une armée nombreuse et victorieuse. Son intention était de faire de cette place la clef de la campagne, une place d’armes et le centre de ses opérations militaires. Il fit donc ouvrir la tranchée sans circonvallation, tant il se flattait de l’emporter avant l’arrivée d’aucun secours. Mais Dieu ne permit pas, dit Marlot, que l’héritage du grand saint Remy fût souillé d’une défaite.

    Mélos ayant emporté, la nuit du 16 au 17 mai, malgré la vigoureuse résistance de la garnison, la demi-lune du Moulin-à-Vent et celle de la Porte-Maubert, il se croyait déjà maître de la forteresse. Paris en tremblait, et le ministère n’était pas sans de sérieuses inquiétudes.

    Mais Louis de Bourbon, alors duc d’Enghien, connu depuis sous le nom de Grand-Condé, héros de 22 ans, était alors général de l’armée du roi en Flandre, et avait sous ses ordres le gouvernement de la Champagne. A ce double titre, il tenait à honneur de ne pas laisser enlever Rocroi.

    Si la plupart des grands capitaines sont devenus tels par l’expérience et les progrès, ce prince était né général, et quoique les Espagnols le considérassent sans expérience, à cause de son jeune âge, il savait, à 20 ans, l’art de la guerre, qui n’est presque toujours dû qu’à l’âge mur, mais qui, chez lui, semblait être un instinct naturel.

    Ayant appris à Anère, près Amiens, où il était alors, que le général espagnol était parti de Douai et s’était arrêté devant Rocroi avec l’intention de le soumettre, il donna tous les ordres nécessaires dans une pareille circonstance. Il fit immédiatement avertir le marquis de Gèvres, qui était à Reims avec sa division, ainsi que le sieur d’Espanan, tous deux maréchaux-de-camp, et qui commandaient chacun un corps de troupes, de venir immédiatement le rejoindre. Il donna en particulier l’ordre à d’Espanan de jeter quelques troupes dans Guise et La Capelle, que la marche des ennemis semblait menacer.

    Aussitôt il mit son armée en marche, et campa successivement à Péronne, à Joigny, à Guise et à Rumigny, où il coucha au château. Il enjoignit au sieur de Gassion, aussi maréchal-de-camp et maître-de-camp de la cavalerie légère, qui était venu le rejoindre à Rumigny, de partir sur-le-champ avec 1500 chevaux pour observer l’ennemi et jeter, s’il était possible, un secours dans la place.

    Ce général exécuta très heureusement sa mission. Il arriva à l’entrée des bois de Rocroi fort peu de temps après que les Espagnols s’étaient portés devant cette ville, et, profitant avec adresse de ce qu’ils avaient négligé leur point principal d’attaque, il parvint, en abordant de front leur première ligne, à la faire replier et à rappeler leurs postes avancés. Il trouva ainsi le moyen de faire entrer dans la place un secours de 150 hommes du régiment royal, commandés par M. de St-Martin, premier capitaine de ce régiment.

    Gassion reconnut ensuite que tout le succès de l’entreprise consistait, en profitant des nombreux défilés qui conduisaient dans la plaine, à mettre l’armée en bataille en présence de l’ennemi, entre les bois et la ville. Après avoir ainsi tout observé, il s’empressa d’aller en rendre compte au duc d’Enghien.

    Ce prince avait appris, en même temps que l’ennemi se portait sur Rocroi, une nouvelle non moins fâcheuse pour la France : c’était la mort de Louis XIII. Il dissimula cet événement à son armée, dans la crainte d’y jeter le découragement.

    Et, vivement affecté du danger que courait Rocroi, il repoussa avec horreur et mépris les conseils que ses amis lui donnaient de se porter sur Paris, pour, en profitant des circonstances, se rendre maître ou l’arbitre de la régence, ce qui lui aurait donné une puissance presque absolue, pour ne songer qu’au salut de la patrie. Il poursuivit donc sa route avec ardeur, en attendant le moment convenable pour faire connaître sa résolution, aimant mieux, disait-il, tout hasarder que de se couvrir de la honte de voir prendre une place les premiers jours de son commandement.

    Au moyen du secours que Gassion avait fait entrer dans la ville, la garnison se trouvait alors forte de 300 hommes. M. de Geoffreville, qui en était le gouverneur, était malade et hors d’état de rien entreprendre. La lieutenance du roi était vacante, tout le commandement et la sûreté de la place reposaient sur le sieur Pierre Noël de Champagne, qui en était major.

    Celui-ci ne tarda pas à prouver qu’il était digne de la confiance du souverain. En effet, à la tête d’un faible détachement de la garnison et de cent bourgeois, appelés aujourd’hui gardes nationaux, fit le même jour 17, une sortie, attaqua les Espagnols dans le fossé de la place, au pied même d’une brèche déjà faite, les en chassa en leur tuant une soixantaine d’hommes, et regagna, l’épée à la main, la demi-lune de la Porte-Maubert, à laquelle on a donné son nom : on l’a nommée Demi-Lune de Champagne.

    Après avoir comblé la tranchée faite par l’ennemi, il rentra dans la ville avec un drapeau qu’il lui avait pris, et qui est resté dans l’église de Rocroi jusqu’à la première révolution. Tous les ans, on le portait solennellement à la procession qui se faisait en actions de grâces de cette victoire. Mais ce drapeau, précieux gage, précieux souvenir de la valeur de nos aïeux, n’a pas trouvé grâce devant les régénérateurs de 1793 : ils l’ont brûlé sur la place de ville, avec les tableaux et autres objets ou ornements qui étaient également dans l’église.

    Avant d’entrer dans le récit de cette campagne, la plus brillante que les Français aient faite depuis l’expulsion des Anglais, et la seule qui ait profité à la France (les autres n’ayant laissé que des souvenirs ), il convient de faire connaître les forces des deux armées et les officiers généraux qui ont contribué si glorieusement au succès obtenu.

    L’armée française, lorsque le duc d’Enghien en prit le commandement pour voler au secours de Rocroi, montait à 15000 hommes d’infanterie et à 7000 hommes de cavalerie ; ce qui était tout ce que la France pouvait alors opposer à un ennemi puissant et victorieux.

    Le premier des généraux qui commandait sous les ordres du prince, était Vitri, maréchal de l’Hôpital, connu autrefois sous le nom de Duhallier. Autorisé par des ordres sanguinaires, il avait eu le malheur de participer à l’assassinat du maréchal d’Ancre ; mais il avait su faire oublier cet opprobre par son courage et ses services.

    Quoiqu’il eût beaucoup d’expérience et de sagesse, il s’en fallait bien qu’il eût la réputation des Guébriand et des Harcourt, qui passaient alors pour les premiers généraux de la nation. Cependant il savait prévoir les dangers comme il savait les braver. Courageux et circonspect , il réglait tout sur la prudence, et ne confiait rien à la fortune. C’était sur ce maréchal que le roi avait jeté les yeux pour accompagner le jeune prince et lui servir de modérateur, espérant que le flegme du vieux guerrier tempérerait le courage bouillant du jeune général. On a prétendu que le roi lui avait donné des ordres secrets de se tenir toujours sur la défensive, à quelque prix que ce fût, plutôt que de hasarder le salut de l’État dans un combat inégal et contre des troupes accoutumées à vaincre.

    Après le maréchal de l’Hôpital, qui seul avait le titre de lieutenant-général, suivaient MM. Gassion et Laferté-Senneterre, Despanan et Sirot, baron de Viteaux et gentilhomme bourguignon, que feu M. de Feuquières avait retiré du service d’Allemagne pour le rendre à son prince et à sa patrie.

    Tous étaient parvenus aux grades de maréchaux-de-camp par leur valeur et leurs services. Gassion surtout était couvert de gloire et de blessures. Il s’était rendu célèbre par son audace, par son activité infatigable et par un génie fécond en ruses et en stratagèmes, étant plus propre à exécuter d’audacieux coups de main qu’à commander en chef. Son courage, qui flattait en secret le prince, lui mérita toute sa confiance.

    Ce fut à lui seul que le duc d’Enghien s’ouvrit sur son projet, de rendre à jamais mémorables les prémices de son commandement. Il lui fit part qu’il était résolu de livrer bataille plutôt que d’avoir la honte de voir prendre à sa barbe une place importante. Quoique Gassion, qui trouvait toujours faciles les choses les plus périlleuses, fût pénétré de joie en se voyant choisir par son général pour jeter un secours dans la place, et être le principal instrument de la victoire, néanmoins , effrayé des suites funestes auxquelles un revers exposerait l’État, il lui peignit avec force les obstacles terribles qu’il aurait à surmonter avant que d’être à portée de l’armée ennemie : le terrain est si marécageux et les bruyères si épaisses, qu’on ne peut y faire passer une armée que par pelotons et avec d’incroyables difficultés.

    Mais le duc d’Enghien, rempli de cette noble confiance qu’inspire la vraie valeur, lui répondit : « Si la France doit éprouver un revers, je n’en serai pas le témoin, car Paris ne me reverra jamais que vainqueur ou mort ». Touché de cette grandeur d’âme, Gassion jura au prince de partager sa destinée.

    C’est donc dans ces dispositions que ce dernier persuada au maréchal qu’il ne s’avançait vers Rocroi que pour tenter, à la faveur des bois dont il est environné, d’y jeter un secours d’hommes et de munitions.

    L’armée de Mélos était composée de 26000 hommes, dont 8000 chevaux commandés par le duc d’Albukerque ; l’infanterie était sous les ordres du comte de Fuentès. Elle était arrivée, le 10 mai, dans la plaine et en vue de Rocroi, qui, quoique situé au milieu des bois et environné de marais, offre un terrain assez vaste pour contenir deux grandes armées.

    Il avait partagé ses troupes en six quartiers différents, fait des retranchements, et placé ses principales forces du côté des défilés, dont il aurait pu se rendre maître. Mais il ne daigna pas même en disputer le passage, tant son habitude de vaincre lui faisait croire à la victoire. Il se contenta d’assurer le reste par la disposition générale de son armée. Il avait eu soin également de placer un grand corps-de-garde sur le chemin de Champagne, et de disposer ses sentinelles et ses éclaireurs de manière qu’on ne pouvait pénétrer dans la plaine sans qu’il en eut avis.

    Il aurait pu défendre tous les défilés et forcer la place après quelques assauts. Mais, espérant avoir bon marché des Français sous un général de 20 ans, et à son début, il laissa à dessein, nous le supposons, une issue libre jusqu’à lui.

    C’est d’après ces dispositions préliminaires que, dès le 13 mai, il avait fait ouvrir la tranchée nécessaire pour battre la ville. Ses progrès avaient été si rapides, malgré la vigoureuse résistance de la garnison, fortifiée du secours que Gassion y avait introduit, que tous les dehors de la place étaient emportés. Enfin la position de ce général était si avantageuse et ses succès si grands que, loin de s’inquiéter de l’approche du duc d’Enghien, il semblait déjà goûter la joie de le voir spectateur de son triomphe.

    Les choses en étaient là, à l’arrivée du prince à Rumigny. En étant bien informé, il fit réunir un conseil de guerre des officiers supérieurs de son armée.

    Il lui exposa que son intention était de tout tenter pour sauver Rocroi ; qu’il fallait sans retard s’avancer par le défilé , tandis qu’il paraissait encore libre ; que si les Espagnols essayaient de le défendre ou entreprenaient de s’opposer à leur marche, ils seraient forcés de dégarnir leurs quartiers, ce qui faciliterait le passage d’un nouveau secours qu’il voulait encore introduire, dans la place ; tandis qu’au contraire, s’ils ne s’y opposaient pas, on pourrait en tirer un précieux avantage, soit pour une bataille, soit pour placer des postes que l’on ferait fortifier afin d’avoir le temps de pourvoir aux besoins des assiégés.

    Enfin il fit part au conseil que Louis XIII venait de mourir, et qu’il convenait, dans une aussi grave circonstance, de tout hasarder pour conserver à l’armée française sa glorieuse réputation.

    Ce discours, l’éloquence du jeune prince, la fierté et le feu qui brillaient dans ses yeux, tout en un mot parla au cœur des généraux ; et d’une voix unanime le combat fut décidé. Le maréchal de l’Hôpital lui-même partagea l’enthousiasme de ses collègues.

    Tous étaient persuadés que 20000 hommes, conduits par le duc d’Enghien, ne fuiraient jamais devant 26000 Espagnols, même sous les ordres de dom Francisco de Mélos. Car tel est l’ascendant des hommes extraordinaires sur les autres, qu’il n’y en eut pas un seul qui ne se fit gloire de penser comme son chef. Le maréchal lui-même, entraîné par les acclamations universelles, parut se prêter aux vœux du prince, mais avec l’intention d’éloigner une bataille autant qu’il le pourrait. Il était le seul dans l’armée qui craignit l’événement d’une action générale.

    L’armée se mit donc en marche sur-le-champ. Le duc d’Enghien s’avança jusqu’à Bossus, afin de tout disposer. Il renvoya à Aubenton les bagages de l’armée, ainsi que tout ce qui lui parut inutile. Il disposa ensuite l’ordre de bataille, afin que chacun pût se préparer à une action de la plus haute importance, et pour le salut de l’Etat et pour la gloire de l’armée.

    Les Français devaient combattre sur deux lignes, soutenues par un corps de réserve aux ordres de Sirot, baron de Viteaux, dont la bravoure était renommée, pour avoir combattu contre les rois de Pologne, de Suède et de Danemark, et avoir percé d’une balle le chapeau de Gustave-Adolphe, enlevé à un autre son écharpe et à un troisième l’un de ses pistolets.

    L’Hôpital commandait l’aile gauche, ayant sous lui Laferté-Senneterre. On donna à d’Espanan le commandement de l’infanterie. Gassion était chargé de l’aile droite sous l’inspection du duc d’Enghien, où il était résolu de combattre lui-même. Comme il fallait livrer bataille dans des lieux difficiles, on plaça entre chaque escadron de cavalerie un peloton de cinquante mousquetaires. Les carabiniers, les gardes du prince et du maréchal, ainsi que des dragons et des fusiliers, soutenaient les ailes à droite et à gauche. C’est ainsi que l’armée marcha en bataille jusqu’à l’entrée des bois.

    Les avis que le général espagnol avait reçus sur l’armée française ne la faisaient monter qu’à 12000 hommes, tandis que les différents corps qui la rejoignirent dans sa marche l’avaient augmentée de 11000 hommes. Il ne connut donc le véritable état de notre armée que le jour de la bataille, et elle était déjà dans le défilé lorsqu’il apprit qu’elle marchait à lui.

    Rien ne lui eût été plus facile que de disputer le passage aux Français, en plaçant son infanterie dans les bois, et en l’appuyant de quelques corps de cavalerie. Il pouvait donc se ménager l’avantage des bois et des marais, amuser l’armée française avec une partie de la sienne, tandis qu’avec l’autre, il eût soumis une place qui ne pouvait plus tenir deux jours. Il connaissait le mauvais état dans lequel elle était. Il savait qu’elle n’avait qu’une très faible garnison et était mal pourvue ; que son commandant était, par sa maladie, hors d’état de veiller à sa conservation.

    Mais Mélos poussait plus loin ses espérances. Il voulait joindre à la prise d’une ville importante, une victoire décisive qui le conduirait au cœur de la France. Et, tout fier encore d’une victoire qu’il avait remportée à Honnecourt, le 26 mai de l’année précédente, sur le maréchal de Guiche, et qui lui faisait espérer un pareil succès, il croyait qu’en livrant combat il ne risquait qu’une partie de son armée et quelques places de la frontière, tandis que la défaite de son adversaire, au commencement d’un règne mal affermi, lui promettait des avantages immenses.

    Il se décida donc à livrer bataille. En conséquence, il rassembla ses quartiers, manda au général Beck, qui était à Paliseul avec 6000 hommes de cavalerie, de venir le rejoindre sans aucun retard. Et afin d’engager plus sûrement le duc d’Enghien au combat, il l’attendait dans la plaine, en ne faisant pas même le plus petit mouvement pour lui disputer le passage des défilés, ni le terrain où il pouvait placer son armée, espérant qu’il ne pourrait se retirer sans être entièrement défait.

    Le nombre, la disposition, la réputation de ses troupes, un bon poste, une bonne artillerie et surtout de bons généraux, parmi lesquels était le comte de Fuentès qui commandait sous lui en qualité de maréchal-général, tout lui promettait un prompt et glorieux succès. Fuentès avait blanchi sous les lauriers, avait arrêté la fortune des princes d’Orange, et on le regardait, ainsi que Mélos, comme les deux plus fermes appuis de l’empire espagnol.

    D’après des espérances si bien appuyées, Mélos n’eut pas de peine à faire entrer les siens dans ses vues. Il leur représentait l’inexpérience du jeune général qui lui était opposé, traitait de téméraire la confiance de celui-ci. Il leur montrait la discorde et les factions toutes prêtes à secouer leurs flambeaux, dans toute l’étendue de la France. Quelle armée lui opposerait-on après la défaite de la seule qui couvrait Paris ? De quels avantages ne serait pas suivie une victoire plus facile et plus décisive que celle de Pavie et de St-Quentin ?

    Persuadés que Mélos leur a préparé un triomphe éclatant, les Espagnols attendent avec la même impatience que les Français, le signal du combat. Mais ils ignoraient avec toute l’Europe, que ce jeune général, qu’on accusait d’inexpérience et de témérité, avait l’âme, le génie et la fortune d’Alexandre ! Que c’était à lui que l’arbitre suprême des combats avait réservé la gloire de porter les coups les plus mortels à une monarchie qui avait si longtemps menacé d’engloutir toutes les autres.

    Alors Mélos rangea son armée en bataille sur une éminence, en face des Français, et à peu près dans le même ordre et avec la même intelligence qu’avait fait son adversaire. Il donna au duc d’Albukerque, maître de camp, général de la cavalerie, le commandement de la gauche, se réservant celui de la droite.

    Le comte de Fuentès, l’un des plus grands généraux de son siècle, dont le corps usé par les travaux de la guerre et les douleurs de la goutte, était animé par une âme invincible, ne pouvant ni marcher à pied ni monter à cheval, se faisait porter dans une espèce de brancard à la tête de l’infanterie, sur laquelle roulait principalement l’espérance du succès, et qui, encouragée par la présence de son chef, fit en effet des prodiges de valeur.

    Pendant que Mélos prenait ainsi ses dispositions, les premières colonnes de l’armée française paraissaient déjà. Gassion, à la tête de 1000 chevaliers, et précédé d’un détachement de 50 Croates pour éclaireurs, marchait en avant pour reconnaître l’ennemi, nettoyer le défilé et rendre le passage libre. N’ayant trouvé qu’une cinquantaine d’hommes, il les repoussa jusqu’au front des lignes espagnoles, et, par de petites escarmouches, il amusa si bien l’ennemi, que le duc d’Enghien, qui le soutenait avec deux régiments de cuirassiers, fit défiler l’aile droite et s’avança avec une partie de la cavalerie jusqu’à demi-portée de canon des Espagnols.

    Ce fut alors, et pendant que l’armée prenait ainsi ses positions, que le prince crut devoir faire connaître au maréchal que son intention positive était de combattre, bien que jusqu’ici, celui-ci s’y était toujours opposé, d’après les instructions qu’il avait reçues de Paris. Excité par Gassion, que le maréchal accusait d’agir de concert avec lui pour livrer bataille, le duc d’Enghien lui déclara en maître qu’il se chargeait de l’événement, et mit ainsi fin à une contestation très vive qui s’élevait entre eux. Le combat fut donc définitivement résolu pour le lendemain.

    Le maréchal se mit à la tête de ses troupes. L’aile droite, placée sur une éminence, couvrait si bien la hauteur, qu’elle dérobait à l’ennemi la connaissance des manœuvres qui se faisaient derrière elle ; ce qui mit le général espagnol dans le cas de ne pas l’attaquer dans ses mouvements, ne s’imaginant pas qu’un si grand corps de cavalerie eût pu s’avancer ainsi sans être soutenu par un corps d’infanterie, n’ayant pu s’en assurer par des escarmouches qu’il tenta plusieurs fois infructueusement.

    Il est certain que si Mélos eût chargé dans ce moment, c’en était fait d’une partie de notre armée. Il eût pu l’écraser et la détruire, lorsqu’elle était encore engagée dans le défilé et avant qu’elle ne fût rangée en bataille. Mais il ne songea qu’à contenir ses troupes et à les ranger dans la plaine, où la bataille était désormais inévitable. Tous deux, par des manœuvres différentes, concouraient au même but.

    Le prince, qui avait si heureusement passé les bois qui séparaient Maubert-Fontaine du champ où la victoire l’attendait, reconnut promptement la position qu’il devait prendre. Il plaça son armée sur un terrain spacieux et assez élevé, où il pût la faire développer convenablement, appuyant son aile droite à un bois (Rouge-Fontaine) et à un grand marais à gauche. Le bois, qui n’était plus dans cet endroit qu’en broussailles, n’empêcha pas les escadrons de se former.

    Vis-à-vis la position qu’occupait le duc d’Enghien, se trouvait une hauteur où les Espagnols se placèrent ; de sorte qu’il y avait entre les deux armées une espèce de vallon peu sensible, qui obligeait à monter un peu celle des armées qui voudrait aller attaquer l’autre, ce qui était assez désavantageux. Les Espagnols avaient l’avantage que, sur le léger penchant de leur coteau et au-devant de leur aile gauche, il y avait un bois taillis, complètement disparu depuis, qui descendait jusque dans le vallon, où ils pouvaient placer l’infanterie pour arrêter la marche des Français de ce côté.

    Il était six heures du soir lorsque les armées se trouvèrent en présence l’une de l’autre. Rien de plus rare à la guerre que de s’approcher de si près sans en venir à de vives escarmouches, à des combats isolés. Mais les deux généraux voulaient réserver toutes leurs forces pour une bataille qui devait décider des plus grands intérêts de la république chrétienne.

    Il n’y eut que l’artillerie qui, de part et d’autre, fit un feu continuel. Celle des Espagnols, beaucoup plus considérable et mieux postée à cause de la situation du terrain, causa aussi plus de ravages dans les rangs français, par les furieuses décharges qu’elle faisait sur eux à mesure qu’ils avançaient. On compta ce jour-là plus de 300 hommes tués ou blessés.

    Le marquis de Persan, colonel d’infanterie, fut du nombre des derniers ; et peut-être même que sans la fermeté du duc d’Enghien, qui demeura toujours à la tête de son aile droite, exposé au canon ennemi, l’armée eût cédé une partie du terrain précieux qu’elle n’avait gagné qu’à force d’audace et de dangers.

    Voyant que sa réserve avait également passé le défilé et se rangeait à son poste, le prince voulait attaquer les Espagnols, bien qu’il ne restât plus que deux heures de jour, tant pour les empêcher de consolider leurs positions que pour prévenir l’arrivée du général Beck. Mais dans l’instant même où il allait donner le signal du combat, il fut prévenu que l’un de ses officiers généraux avait fait une faute qui pouvait faire réaliser la fâcheuse espérance des Espagnols.

    La maréchal-de-camp Laferté-Senneterre, qui commandait l’aile gauche de l’armée en l’absence du maréchal l’Hôpital, alors occupé près du prince à examiner avec lui l’ensemble et la contenance de l’ennemi, ainsi que les moyens de l’attaquer, voulut, pour se signaler, jeter aussi un secours dans la place.

    Jaloux des hommes de mérite et de la gloire que Gassion s’était acquise en méritant les éloges du prince pour le secours qu’il avait si heureusement introduit ; rêvant jour et nuit au moyen d’éclipser cet exploit par un plus grand qui lui méritât seul l’honneur d’avoir sauvé la ville, au lieu de rester immobile dans sa position comme son chef le lui avait recommandé, Laferté fit passer le marais qui était à sa gauche à toute sa cavalerie et à cinq bataillons qu’il voulait conduire à Rocroi, ce qui affaiblissait considérablement l’aile gauche de l’armée.

    Mais le duc d’Enghien en ayant été prévenu à temps et au moment où Mélos, pour profiter de cette circonstance, faisait marcher son armée et sonner la charge, fit faire halte. Et, ayant rempli le vide de la première ligne par la deuxième, les Espagnols se retirèrent et firent voir qu’ils n’avaient voulu que gagner du terrain pour ranger leur deuxième ligne.

    Le duc fit aussitôt rappeler Laferté. Les troupes qu’il avait fait avancer repassèrent le marais, et avant la nuit l’armée se trouva replacée dans son premier état ; et, bien convaincu qu’il n’avait agi que par un excès de zèle et non par des ordres secrets du maréchal, qui prétendait toujours secourir Rocroi sans compromettre la destinée du royaume, lui pardonna, certain qu’il était que le lendemain il saurait effacer complètement cette faute, qui, commise en présence de tout autre que Mélos, n’eût pas manqué d’être fatale à la France et à l’armée.

    Le temps nécessaire pour rétablir l’ordre fit différer jusqu’au lendemain la bataille que le prince aurait voulu donner sans retard, car il venait d’apprendre par un Français qui servait dans l’armée ennemie, que le général Beck devait arriver le lendemain, vers dix heures du matin, avec toute sa cavalerie, ce qui lui avait suffi pour prendre la résolution d’engager le combat dès le point du jour.

    La nuit du 18 au 19 mai, qui devait être la dernière pour tant de milliers de braves, étant fort obscure, les soldats des deux armées coupèrent tout le bois qui gênait leurs mouvements, et allumèrent un si grand nombre de feux que toute la ligne en était éclairée. On voyait dans le lointain Rocroi, dont la destinée serait le prix de la victoire.

    Les deux armées étaient si rapprochées, qu’elles semblaient n’en faire qu’une ; et bien qu’on fût à la veille d’un sanglant combat, tout était dans le calme le plus profond. Nulle alarme n’inquiétait l’une ou l’autre armée. Il semblait qu’il n’y eût que le soleil qui fût digne d’éclairer les efforts de tant de héros !

    A l’exemple de ce que nous apprend Homère, que la veille d’une bataille un général d’armée doit peu dormir, le duc d’Enghien veille pour donner aux siens le temps de goûter un peu de repos : un sommeil de quelques heures lui suffit. Comme il sait que la victoire dépend souvent de la diligence dont on use, il se fit réveiller dès l’aube du jour, comme fit autrefois Alexandre à Arbelle.

    Dès trois heures du matin, il est sur pied, coiffé, comme Henri IV, d’un chapeau surmonté d’un panache blanc, pour servir dans la mêlée de signe de ralliement aux combattants, qui, sans cet ornement, n’auraient pu le reconnaître. Il fit placer ses troupes et prit l’avantage du terrain.

    L’armée étant en bataille, il en parcourt les rangs ; il invite le soldat à bien faire et à s’acquérir de la gloire en même temps qu’il remplit son devoir.

    « Français ! C’est tout vous dire en un mot. Vous avez devant vous vos vieux ennemis, ces fiers Espagnols qui disputent avec vous depuis si longtemps, de la gloire et de l’empire. Leur furieux général frémit de se voir arracher une conquête qu’il croyait sûre, et, obligé d’abandonner une place dont la prise lui eût ouvert nos plus belles provinces jusqu’aux portes de Paris, il vient pour s’en venger avec tout l’orgueil de sa nation. Opposons-lui toute la fierté et toute la valeur de la nôtre. Je suis parti de la cour pour me mettre à votre tête, et j’ai promis de ne revenir que victorieux ! Ne trompez pas mes espérances ; souvenons-nous, vous et moi, de Cérizolles. Imitez vos aïeux qui y triomphèrent, et j’imiterai mon prédécesseur. Que le même ennemi qui servit en Italie de trophée à sa gloire, honore aujourd’hui notre triomphe dans les plaines de Rocroi ! ».

    A ces mots, il fut interrompu par de nouveaux cris de vive le Roi ! vive le duc d’Enghien ! Sa jeunesse, ses grâces, ses yeux pétillants de joie et de courage, sa harangue même, tout est capable d’inspirer aux soldats les plus timides le plus vif enthousiasme ! Mais l’exemple d’un prince qui expose sa personne et sa vie au salut de la patrie, suffit pour rendre les Français invincibles.

    Après avoir donné son nom pour mot de ralliement, il fit sonner la charge et partit lui-même comme la foudre à la tête d’une partie de la cavalerie de l’aile droite, pendant que Gassion, avec l’autre partie, faisait le tour d’un bois taillis qui se trouvait à gauche de l’armée ennemie, dans lequel Mélos avait fait embusquer mille mousquetaires, et, marchant à couvert de ce bois, taillait en pièces ces mousquetaires.

    Cette double attaque fut si vive et si imprévue, que la cavalerie ennemie fut totalement culbutée sans que le général en chef ait eu le temps d’en être informé. Après cet exploit, le prince ordonna à Gassion de marcher à la tête de la première ligne pour prendre la cavalerie ennemie en flanc, tandis que lui, avec la seconde ligne, chargerait de front.

    Le duc d’Albukerque, qui commandait cette aile, se reposant sur les mousquetaires placés avantageusement pour couvrir sa première ligne, n’avait pas prévu qu’on pût l’attaquer des deux côtés à la fois. Aussi il en fut si ébranlé que ses escadrons furent rompus à la première charge, et que les troupes sous ses ordres se renversèrent les unes sur les autres et prirent la fuite.

    Le prince alors se reposant sur Gassion pour les poursuivre et les empêcher de se rallier, retourna vers l’infanterie. Il fondit sur elle avec une telle impétuosité, qu’en quelques minutes il a passé sur le ventre à la plus grande partie : Allemands, Wallons et Italiens, tout est écrasé ou prend la fuite.

    Mais il s’en fallait de beaucoup que les choses allassent de même à l’aile gauche. Pendant que le prince rangeait la victoire sous ses drapeaux à l’aile droite, le maréchal de l’Hôpital n’était pas aussi heureux et ne combattait pas avec le même succès. Ayant mené sa cavalerie au galop contre l’ennemi, il l’avait mise hors d’haleine avant d’arriver à lui. Elle avait un peu rompu ses rangs et fut repoussée avec une perte considérable. Blessé lui-même d’un coup de pistolet qui lui fracassa un bras, il n’en combattit pas moins avec une valeur extrême et fit de grands efforts pour rétablir l’ordre dans le combat.

    Croyant même un instant la bataille perdue, il fit dire à Sirot d’aviser à la retraite avec son corps de troupes. Mais celui-ci, qu’une grande expérience avait rendu plus clairvoyant dans les combats, lui répondit : « Je vois bien, Monsieur, que vous ne savez pas comment on gagne les batailles. Pour moi je veux gagner celle-ci. Non, non, la bataille n’est pas perdue, car Sirot n’a pas donné, et le duc d’Enghien vit encore ! ».

    Mélos, profitant avec ardeur de son avantage de ce côté, se porta sur une partie de l’infanterie, à la tête de laquelle combattait Laferté, la tailla en pièces, et prit même cet officier général percé de deux coups de pistolet et de trois coups d’épée, tua le sieur de la Barre, lieutenant d’artillerie, et prit aussi quelques pièces de canon.

    Cependant, le maréchal, qui avait rallié une partie de sa cavalerie, se soutenait vaillamment contre les ennemis, qui faisaient des efforts inouïs pour le prendre prisonnier. La fortune, envieuse de sa vertu, faisait de vains efforts pour lui arracher le bâton que tant de nobles exploits lui avaient si justement départi.

    Les Espagnols, profitant du fâcheux désordre où était cette aile gauche, se servirent même de nos propres canons pour achever de la rompre. Ce qu’ils seraient parvenus à faire complètement s’ils ne s’étaient amusés fort imprudemment à piller quelques bagages. Car dans ce fâcheux quart d’heure, le maréchal, mis hors de combat par le coup de mousquet qu’il avait reçu dans le bras, allait céder la victoire à un ennemi qui croyait déjà la tenir.

    Mais Sirot ayant informé le prince de cet état de choses, se porta aussitôt avec sa réserve sur l’ennemi, à demi-rompu, et l’arrêta. Il donna ainsi le temps au prince de tourner sur les derrières des bataillons espagnols, et de fondre à l’improviste sur leur cavalerie et de la disperser en un instant. Puis il attaqua leur infanterie en queue et en flanc, reprit Laferté, qui était toujours prisonnier, ainsi que les canons dont les Espagnols s’étaient emparés et servis.

    Ce succès fut dû à une charge habilement exécutée par le duc d’Enghien, qui resta ainsi également vainqueur de l’aile droite ennemie, comme il l’était de l’autre.

    On vit en un court instant, un de ces revers de fortune qui ne sont jamais dûs qu’au courage du chef ; ceux qui, peu auparavant, étaient vainqueurs et pillaient les bagages, fuirent à leur tour avec tant de désordre que Gassion, qui les rencontra en revenant de la poursuite de leur aile gauche, les tailla en pièces, en un mot acheva complètement leur déroute.

    Tandis que les deux ailes de l’armée combattaient avec un sort si différent, si inégal, l’infanterie française tenait tête à celle des Espagnols. Déjà quelques bataillons s’étaient entrechoqués. Mais d’Espanan, qui la commandait, sachant ce qui se passait à notre aile gauche, se contentait d’entretenir le combat par de légères attaques, afin d’attendre quel serait le résultat du combat qui se donnait aux deux ailes de l’armée, et que la victoire y eût couronné le courage des Français.

    Après la déroute des ennemis sur ces deux points, il ne restait plus que cette fameuse infanterie espagnole, jusqu’alors invincible, et composée entièrement de soldats nationaux. Elle était réunie en un seul corps, aussi serré, aussi estimé que la phalange ancienne. Sa contenance fière annonçait assez qu’elle voulait se défendre jusqu’à la dernière extrémité. Au milieu de la déroute générale qui l’environnait, elle restait inébranlable pour soutenir une renommée d’un siècle. Elle se forma en bataillon carré, renfermant dans son sein 18 pièces de canon, et s’ouvrant quand cette nombreuse artillerie était en état de tirer, pour se refermer aussitôt après.

    Le comte de Fuentès, de la maison de Gusman, et l’un des plus illustres capitaines de son temps, la commandait, et quoiqu’il fût obligé de se faire porter dans une chaise, à cause de ses infirmités et de son grand âge (il avait 82 ans), il ne laissait pas de donner des ordres partout.

    On le vit se surpasser lui-même par des actions dignes de l’Immortalité. Sept ou huit charges de suite ne l’ayant pu faire plier, il fallut joindre toutes nos forces pour l’attaquer en queue et en flanc, tandis que le baron de Viteaux la combattait toujours de front.

    Le duc d’Enghien, informé dans ce moment suprême que l’avant-garde du général Beck arrivait avec 6000 hommes, et qu’il était à la sortie des bois, détacha Gassion avec une partie de la cavalerie pour l’arrêter, et, avec le reste des troupes, ne balança pas à attaquer cette terrible et redoutable infanterie, quoiqu’il n’eût dans ce moment avec lui qu’un petit nombre de cavaliers.

    Fuentès l’attendit avec une héroïque fermeté et ne laissa tirer que lorsque les Français furent à cinquante pas. Alors son bataillon, qu’une barrière impénétrable de piques couvrait, s’ouvrit, et il en partit une décharge de 18 pièces de canon, chargées à mitraille, suivie d’une grêle de mousqueterie qui mit les Français en déroute. Et si les Espagnols avaient eu de la cavalerie pour les poursuivre, jamais les Français ne seraient parvenus à se remettre en ordre.

    Cependant le prince les rallia promptement, et recommença une deuxième attaque qui eut le même sort que la première. Il les chargea ainsi trois fois de suite sans pouvoir les rompre. C’est alors que le corps de réserve et les escadrons qui revenaient de la poursuite des fuyards, se réunirent au corps que le prince commandait. L’infanterie espagnole fut enveloppée de toutes parts et forcée de se rendre aux vainqueurs. Elle eut sans doute résisté plus longtemps si l’habile général qui la commandait n’avait pas été tué.

    Se voyant menacés d’une quatrième charge plus terrible encore que les premières, les officiers espagnols ne pensèrent plus qu’à leur sûreté, et les plus avancés, un genou en terre, firent signe avec leurs chapeaux qu’ils demandaient grâce. Le duc d’Enghien s’avançait avec un gros de cavalerie pour recevoir leur soumission, lorsque les Espagnols, prenant ce mouvement pour une nouvelle charge, firent feu sur lui et lui firent courir le plus grand danger. Quelque grands qu’eussent été les périls qu’il bravait depuis six heures, ils n’approchaient pas de celui auquel il venait d’échapper.

    C’est alors que les troupes françaises, criant à la perfidie, à la trahison, et transportées d’une fureur sans exemple par ce qui venait de se passer, les chargèrent sans attendre d’ordre, et vengèrent par un carnage horrible le danger auquel le prince venait d’échapper si miraculeusement.

    Elles pénétrèrent, l’épée à la main, jusqu’au fond des bataillons, et ne cessèrent de tuer que lorsqu’elles virent le prince lui-même faire tous ses efforts pour les calmer, et dérober à leurs coups un petit nombre de guerriers qui se réfugièrent près de lui et semblaient le regarder avec une sorte d’admiration.

    Les Espagnols perdirent dans cette affaire plus de six mille hommes tués, parmi lesquels fut trouvé le comte de Fuentès, que quelques auteurs nomment souvent de Fontaine. Il était renversé auprès de sa chaise, à la tête de ses troupes. Les Espagnols le regrettèrent longtemps. C’est ce même officier général qui, en 1595, avait pris, après un siège assez long, la place de Cambrai, ayant alors pour gouverneur Balagny, nommé par Henri IV prince de Cambrai.

    Les Français louèrent son courage, et le duc d’Enghien lui-même dit : « Si je n’avais été vainqueur, j’eusse voulu mourir comme lui ». Mélos ayant réclamé son corps, le prince, plein de vénération pour la mémoire de ce général, prêta son carrosse pour porter ses tristes restes, et les fit accompagner par les aumôniers espagnols qui avaient été faits prisonniers.

    Vallandin et Villobar, maitres-de-camp, eurent le même sort, et don George de Castellan fut pris. Le nombre des prisonniers ne fut guère moindre que celui des tués ; on en porte le chiffre à 5737.

    Le duc d’Enghien voyant sa victoire complètement assurée, honora son triomphe par la religion et l’humanité. On le vit se mettre à genoux, et, invitant sa troupe à l’imiter, il rendit grâce à Dieu d’un succès si avantageux ; car depuis plusieurs siècles les Français n’avaient gagné de bataille si glorieuse et si importante. Il eut autant de soin d’épargner les vaincus et de les arracher à la fureur du soldat, qu’il en avait mis pour les vaincre.

    Cette bataille fut si terrible, qu’un des chefs de l’armée française, ayant demandé à un Espagnol combien ils étaient avant le combat, celui-ci répondit fièrement : « Vous le saurez en comptant les morts et les prisonniers ».

    Les Espagnols perdirent en outre 18 pièces de campagne, 6 pièces de batterie, leurs bagages, et surtout leur vieille réputation. Les Français emportèrent 300 drapeaux et étendards, un immense butin et tout l’argent d’une remonte que les Espagnols attendaient aussitôt la prise de Rocroi.

    Dès que le prince eût donné des ordres pour la garde des prisonniers, il rallia ses troupes et se disposa à bien recevoir le général Beck, s’il osait se présenter. Mais Gassion, qui était allé à la découverte, lui apprit qu’il n’était pas sorti des bois, et s’était contenté de recueillir quelques débris de l’armée ennemie, avec lesquels il s’était retiré, dans un assez grand désordre, sous le canon de Philippeville, en abandonnant au Gué-d’Hossus deux pièces de canon qui furent ramenées à Rocroi.

    On acquit la certitude que don Francisco de Mélos s’était retiré du combat après la déroute de l’aile droite de son armée, où il fut fait momentanément prisonnier, mais s’échappa en abandonnant son bâton de commandant, qui fut remis au prince comme un des principaux trophées de la victoire. Ainsi furent pour jamais détruites dans ce sanglant combat, qui ne dura que six heures, ces vieilles bandes castillanes et wallonnes, si redoutées jusque-là comme la meilleure infanterie de toute l’Europe.

    Le Hainaut, le Brabant, la Flandre entière étaient consternés. La cavalerie espagnole, quoique plus nombreuse que celle des Français, n’osait plus se montrer nulle part.

    Cette victoire, qui jeta un éclat immense sur l’armée française, était la première qu’elle remportait sur l’ennemi depuis un siècle. Elle n’a coûté aux Français qu’environ 2000 hommes morts, parmi lesquels on compta dix-huit capitaines et lieutenants, et beaucoup de blessés.

    Un grand nombre de prisonniers espagnols a été conduit à Rethel, où chaque homme ne recevait par jour, pour toute nourriture, qu’un pain de vingt-quatre onces et de l’eau. Une partie des blessés fut transportée à Sainte-Menehould, et le reste à Charleville, qui fut tenu de leur fournir la nourriture et les médicaments nécessaires.

    A peine Gassion eut-il rejoint le prince après cette glorieuse action, que celui-ci se jeta à son cou, l’embrassa et lui promit, au nom du roi, le bâton de maréchal de France, qu’il reçut en effet à la fin de la campagne, ainsi que Vitry.

     

  • 2 commentaires à “Le 19 mai 1643 – La bataille de Rocroi”

    • CDTE Ardennes on 2 décembre 2014

      Bonjour,
      Auriez vous des précisisons sur les chemins empruntés dans notre département sur les armées de Louis XIV.
      Auriez vous des traces de son passage en compagnie de d’Artagnan?
      Cordialement
      F. SIMON

    • HILLAIRET DE BOISFERON on 25 juillet 2018

      Un de nos Ancêtres Jacques Hillairet de Boisferon a été anobli le
      26 Février 1661 pour fait d’Arme à la Bataille de Rocroy.
      Cordialement

    Répondre à HILLAIRET DE BOISFERON


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