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    La bataille de Prague

    D’après « La France sous Louis XV » – Alphonse Jobez – 1869

     

    Les débats du procès de Byng, en passionnant toute l’Angleterre, y avaient fait perdre de vue le grand objet de la guerre. Les ambitions rivales mettaient obstacle à la marche des affaires, et Pitt, sorti du ministère au mois d’avril 1757, conserva une popularité menaçante pour la durée de l’administration de son successeur, le duc de Newcastle.

    Frédéric, durant ces crises ministérielles, ne cessait de soumettre au roi George II des plans pour la défense de l’Allemagne. Il lui proposa de faire de Wesel une place d’armes, et de réunir derrière la Lippe, entre cette ville et Lippstadt, une armée que l’on pourrait porter, suivant les événements, soit sur le Rhin, soit sur le Weser. Le roi d’Angleterre, étranger à l’art de la guerre, s’en rapporta à ses ministres, qui entendaient se borner à défendre la ligne du Weser par la seule raison que ce fleuve longeait le Hanovre.

    Obligé de renoncer à ses plans stratégiques, Frédéric fit démanteler Wesel et conduire à Magdebourg la nombreuse artillerie réunie dans cette place forte, en donnant ordre à la garnison de rejoindre dans la petite ville de Bielefeld, au sud de Minden, l’armée hanovrienne et hessoise commandée par le duc de Cumberland. Comme « on avait tout lieu de craindre pour l’armée du duc de Cumberland, moins commandée par ce prince, affirme Frédéric, que par un tas de jurisconsultes qui n’avaient jamais vu de camp ni lu de livre qui traitât de l’art militaire », le roi de Prusse envoya aux ministres du Hanovre le maréchal de Schmettau, pour faire des représentations à « ces magistrats présomptueux et ignorants sur le « projet de campagne qu’ils avaient formé ».

    Schmettau ne réussit pas à les convaincre ; cependant Frédéric, persuadé que le duc de Cumberland se défendrait tant bien que mal contre les Français, concentra son attention sur le champ de bataille où il allait opérer en personne.

    Certain que les Russes, retardés par leur climat et les distances qu’ils avaient à parcourir, n’arriveraient que tardivement sur le théâtre de la lutte, il résolut de faire tous ses efforts pour remporter le plus tôt possible un succès important contre l’Autriche.

    Les troupes cantonnées sur les confins de la Poméranie et de la Prusse reçurent l’ordre de descendre en Lusace, au lieu de renforcer le maréchal Lehwald, placé en observation sur la route que devaient suivre les Russes, et Frédéric, après être passé par la Silésie, où commandait le maréchal de Schwerin, alla attendre en Saxe l’exécution de ses ordres.

    Les Prussiens, divisés en quatre corps, occupaient sur Prague, une longue ligue partant de Zwickau et s’étendant par Dippodiswald, Dresde, Zittau, jusqu’à Friedland et Glatz. A Zwickau, se trouvait le centre de ralliement des troupes commandées par le prince Maurice ; entre Dippodiswald, Dresde et Pirna était groupé le gros de l’armée sous le commandement direct de Frédéric, et depuis Zittau s’étendaient les troupes du prince de Bevern, qui se rattachaient à l’armée du maréchal de Schwerin concentrée autour de Landshut.

    Travaillant à fortifier Dresde et à établir dans les environs des camps avantageusement situés, Frédéric paraissait disposé à se tenir sur la défensive, quand tout à coup les régiments prussiens se mettent en marche vers Prague, point de ralliement commun. Le roi prend la route de Nollendorf et d’Aussig, où le prince Maurice a ordre de le rejoindre, en marchant droit devant lui. Les Autrichiens surpris reculent jusqu’à Budin.

    Le maréchal Braun espère y rallier une de ses divisions venant des environs de Saatz ; mais Frédéric, pour prévenir l’arrivée de ce renfort, fait passer l’Eger à ses troupes entre Saatz et Budin, et force par cette manœuvre, les Autrichiens à se replier sur Prague, où les Prussiens arrivent presque en même temps.

    Le 2 mai, du haut des montagnes qui entourent la ville, Frédéric peut voir les troupes de Braun la traverser et aller prendre position sur la rive opposée de la Moldau.

    Pendant que le roi de Prusse courait ainsi à Prague en remontant le cours de l’Elbe, le prince de Bevem s’en approchait de son côté en descendant de Zittau à Reichenberg. Il livrait un brillant combat au comte de Kœnigseck et le rejetait sur Liebenau. Kœnigseck y occupa une position formidable dans l’espoir d’opposer une insurmontable résistance à son adversaire.

    Mais les Prussiens du maréchal de Schwerin, en pénétrant en Bohême par Trotenau, menacèrent de le placer entre deux feux. Il dut donc abandonner son camp et se replier à la hâte sur Prague. Déjà les troupes prussiennes du prince de Bevem et du maréchal de Schwerin l’avaient devancé à Jung-Bunzlau : elles le poussent vigoureusement devant elles, et Schwerin, rétablissant avec promptitude les ponts de l’Elbe, que Kœnigseck avait détruits dans sa retraite, passe le fleuve et campe, le 4 mai, en face de Prague.

    Instruit que le maréchal Daun a reçu l’ordre de rassembler sans délai l’armée commandée l’année précédente par Piccolomini et de marcher sur Prague, Frédéric veut livrer bataille avant l’arrivée de ce puissant renfort évalué à trente mille hommes.

    Le pont jeté sur la Moldau au-dessous de Prague étant prêt, le roi de Prusse traverse cette rivière le 5, en donnant l’ordre au maréchal de Schwerin de lever son camp vers minuit et de venir le rejoindre sur les hauteurs de Prossick.

    Les troupes prussiennes firent leur jonction à quatre heures du matin. Aussitôt Frédéric, accompagné du maréchal de Schwerin et du général Winterfeld, gravit une hauteur en arrière de Prossick pour examiner la position des Autrichiens.

    Leur armée, rangée en bataille, avait sa gauche appuyée à Ziska sur la Moldau, et sa droite occupait les hauteurs de Kige. Les Prussiens avaient en ligne soixante mille hommes, et les Autrichiens, qui avaient laissé dix mille hommes à Prague pour surveiller le corps d’armée du maréchal Keith, qui n’avait pas passé la Moldau, leur en opposaient soixante-dix mille.

    Les deux armées étaient séparées par un vallon au fond duquel coulait un ruisseau qui tombait dans la Moldau, après avoir traversé un étang. Les Autrichiens se trouvant couverts par ce cours d’eau, Frédéric se jeta sur sa gauche pour déborder la droite de l’ennemi, mouvement qui plaça l’armée prussienne presque en face des hauteurs de Kige. En même temps, le maréchal de Schwerin franchissait le ruisseau et postait sa cavalerie dans les villages, son artillerie sur la chaussée de l’étang et son infanterie dans le marais, où ses soldats enfonçaient jusqu’aux genoux.

    Une charge de cavalerie réussit, mais avant d’entrer en ligne, l’infanterie prussienne de Schwerin, décimée par le feu des Autrichiens, fut forcée de reculer. Remarquant son hésitation, le maréchal accourt, saisit un drapeau et, l’agitant au-dessus de sa tête, il s’écrie, en s’élançant sur l’ennemi : « Lâche qui refuse de me suivre ». Une balle le frappe au même instant, il tombe mort ; mais l’exemple donné par ce vieillard de soixante-douze ans n’est pas perdu.

    L’artillerie prussienne commence le feu, l’infanterie électrisée se rallie, et les Autrichiens sont refoulés avec d’autant plus de facilité qu’une attaque contre leur aile droite les a empêchés de poursuivre leur premier succès. Le prince Ferdinand de Brunswick, voyant la gauche des Prussiens lutter avec avantage contre la droite des ennemis, profite d’un vide laissé au centre de la ligne de bataille autrichienne pour s’y précipiter, et attaque à la fois le prince de Lorraine sur ses flancs et sur ses derrières.

    A partir de cet instant, la déroute commence. En se jetant sur la droite des Autrichiens, Frédéric les avaient forcés à pivoter sur eux-mêmes et à tourner le dos à Prague, en sorte qu’il ne leur restait qu’un moyen d’éviter un désastre complet : c’était de se réfugier dans cette ville. Ils y réussirent, pendant que leur centre et leur gauche, à peine engagés jusque-là, contenaient les Prussiens victorieux.

    La bataille, commencée à huit heures du matin, ne finit qu’à huit heures du soir. Les Prussiens perdirent douze mille soldats, et les Autrichiens seize mille.

    Frédéric avait triomphé. Mais la mort d’un grand nombre d’officiers, qu’il considérait comme les colonnes de l’infanterie prussienne, laissait dans les rangs de son armée des vides que les péripéties d’une longue et sanglante lutte ne lui permettraient pas de combler.

     

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