• 22 avril 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

     Le 22 avril 1899 – Le combat de Koussouri dans EPHEMERIDE MILITAIRE la-mort-du-commandant-lamy-150x150

     

    Le combat de Koussouri

    D’après « Les hauts faits de l’armée coloniale » – F. Bertout de Solières – 1912

     

    Depuis longtemps, une colonne était lancée à la poursuite de Rabah. Après un repos de quelques jours à Koussouri, nos troupes décidèrent une attaque générale de la position du sultan noir.

    Les forces, sous les ordres du commandant Lamy, comprenaient trois cent quarante fusils de la mission du Chari, cent soixante-quatorze de la mission de l’Afrique centrale, deux cent soixante-quatorze de la mission saharienne, trente chevaux des spahis, trois pièces de quatre-vingt et un canon à tir rapide de quarante-deux.

    Le 22 au matin, la marche commence sur trois colonnes, les auxiliaires bornouans et baguirmiens à mille cinq cents mètres en arrière.

    Nous laissons maintenant la parole au capitaine de Lamothe qui fut un des acteurs de cette journée.

    « Rabah s’était installé à cinq kilomètres environ en aval de Koussouri, sur la berge même du Chari, au milieu d’une épaisse forêt de mimosas, gommiers et autres arbustes épineux. Son camp, de forme ovale, était défendu par une enceinte palissadée, mais moins forte et moins solide que celle de Kouno. Les abords avaient été dégagés, dans un rayon de huit cents mètres environ. Cinq à six mille personnes s’y trouvaient réunies, dont quinze cents armées de fusils. Il avait encore ses trois pièces de quatre, mais n’avait pu remplacer son grand maître de l’artillerie, tué à Kouno.

    Vers sept heures et demie, Joalland engage le combat. Il rencontre une très vive résistance ; il est immobilisé. Les troupes du Chari et l’artillerie sont portées sur la ligne de feu qui se trouve ainsi constituée, en commençant par la droite :

    La mission Joalland, les compagnies Galland et de Cointet, l’artillerie, ma compagnie. La Saharienne n’est pas encore arrivée.

    La fusillade est très nourrie, mais l’ennemi ne se sert que peu de ses canons. Il tente une sortie par la droite de la position, nos feux et ceux d’une section algérienne, qui vient de déboucher la repoussent. Un dernier bond nous porte à soixante-dix mètres du tata. Le commandant voudrait attendre l’entrée en ligne de la Saharienne, mais déjà nos Sénégalais ont entonné leurs chants de guerre. La charge sonne, ils s’élancent.

    J’ai la joie de voir ma compagnie pénétrer la première dans le tata. A coups de baïonnette, nous nous frayons un passage à travers la foule des Rhabistes terrorisés. Dédaignant de ramasser, faciles trophées, les étendards, alors plantés autour d’un arbre, nous nous précipitons vers l’enceinte opposée. L’ennemi s’entasse pêle-mêle contre la palissade. Les cadavres s’amoncellent, la boucherie est affreuse.

    Nous sortons enfin de cet enfer, fusillons, à bout portant, ceux de nos adversaires qui essaient de garnir, de l’extérieur, la fortification et je rallie mes hommes à deux cents mètres du tata, sur la lisière de la bande boisée qui borde le Chari.

    Presque en même temps que nous, les 1e et 2e compagnies entraînées par le capitaine Robillot, ont franchi l’enceinte. Le commandant les suit à cheval, avec son aide de camp, M. de Chambrun et son escorte de spahis. Mais, devant elles, la palissade opposée se garnit de fusils.

    Les Rabhistes ont tenté un dernier effort. Une décharge éclate, le capitaine de Cointet est tué raide, le commandant Lamy et de Chambrun sont blessés.

    Le retour offensif est vite repoussé et l’ennemi fuit de toutes parts. Il tombe sous les fusils de la colonne de gauche, qui le coupe du Chari et le poursuit, pendant trois kilomètres, dans la direction de Koussouri.

    Il laissait un millier de cadavres sur le terrain, ses étendards et ses canons. Le combat n’avait pas duré trois heures !

    Assis sous un grand arbre, nous déjeunions, quand deux tirailleurs s’avancent et nous disent : – Rabah est mort.

    - Qu’on l’apporte, répond M. Gentil, et quelques instants après, la tête et la main droite du conquérant gisaient devant nous.

    A la vue de cette tête exsangue, une grande pitié nous prit. Certes, cet homme avait été pour nous un ennemi implacable : il avait semé partout la désolation, l’épouvante et la mort, mais nous ne pouvions avoir que de l’admiration pour son courage, son énergie, sa vaillante défense.

    Quand on songe que d’abord simple chef de bandes de Zoubir et de Soliman, il était parti des bords du Nil avec quelques compagnons, qu’il avait su faire un tout discipliné de ces hordes de brigands, qu’il avait conquis le vieil et riche royaume du Bornou, qu’il faisait trembler le Sokoto et le Ouaddaï et que son rêve lui faisait entrevoir un vaste empire, allant du Niger au Nil, quand on songe à l’organisation qu’il sut donner aux peuples soumis, à la prospérité qu’il fit régner chez eux, à la régularité et à la justice relatives de son administration, on est obligé de reconnaître, qu’il était de la race des grands conducteurs d’hommes.

    Sa mort rendait notre victoire décisive, mais, le commandant Lamy mortellement blessé, le capitaine de Cointet tué, c’était la payer bien cher.

    Les lieutenants Meynier et de Chambrun étaient gravement blessés, le lieutenant Galland et le capitaine de Lamothe légèrement touchés.

    Le commandant Lamy rendit le dernier soupir pendant le retour sur Koussouri où les honneurs militaires lui furent rendus ainsi qu’aux braves tombés à ses côtés.

     

    D’après « Chute de l’empire de Rabah » – Emile Gentil – 1902

     

    Le 22 avril au matin, les troupes se rassemblent en dehors de la ville pour marcher à l’ennemi. On a laissé à Koussouri une garnison d’une centaine d’hommes, composée principalement de malades et de blessés, sous les ordres du lieutenant de Thézillat, non encore guéri de la blessure qu’il a reçue au combat du 9 mars.

    Les effectifs à la disposition du commandant Lamy sont les suivants :
    - Mission du Chari : 3 compagnies ayant un total de 340 fusils avec 500 coups à tirer par fusil ; 2 canons de montagne de 80 millimètres approvisionnés à 250 coups par pièce.
    - Mission Afrique Centrale : 174 fusils avec près de 300 coups par fusil ; une pièce de 80 millimètres de montagne avec une trentaine de coups à tirer seulement.
    - Mission Saharienne : 274 fusils avec 130 coups par fusil, plus 50 fournis par nous ; un canon de 42 millimètres à tir rapide avec 200 coups environ.

    Les deux missions, Afrique Centrale et Saharienne, mal approvisionnées en munitions, comme on le voit, avaient une cavalerie très bonne. Les troupes du Chari n’en avaient pas, mais en revanche possédaient des munitions d’infanterie en quantité suffisante et une artillerie excellente. La réunion de ces trois groupes entre les mains du commandement militaire lui assurait tous les avantages possibles en personnel et en matériel. On pouvait envisager l’avenir avec confiance.

    A six heures du matin, les troupes sont réunies. Le commandant Lamy fait appeler à l’ordre les divers chefs de groupes et leur résume une dernière fois son plan d’attaque.

    Son exposé est simple et lumineux. « C’est bien compris, n’est-ce pas, Messieurs ? Je compte sur vous. Et maintenant, en route ! ».

    La colonne s’ébranle, suivie des Baguirmiens, au nombre de six cents fusils et de deux cents cavaliers environ. Je l’accompagne.

    Le sentier que nous suivons est étroit et bordé d’arbres et de buissons épineux. On marche tout simplement à la file indienne. Le convoi de munitions, porté à dos de chameaux, a une section d’escorte et vient en arrière. Les canons sont traînés sur leurs affûts.

    Les renseignements sur la position de l’ennemi, rapportés depuis trois ou quatre jours par les reconnaissances, étaient si précis, que pas la moindre erreur n’est commise. On prend la formation de combat à un kilomètre environ du tata de Rabah, pendant que les Sahariens et l’artillerie continuent leur route.

    Le plan du commandant est le suivant :
    - La mission Saharienne, commandée par le capitaine Reibell, a reçu l’ordre, d’effectuer un mouvement tournant sur la gauche.
    - La mission Joalland, ou Afrique Centrale, doit commencer l’attaque sur la droite.
    - Enfin la mission du Chari, commandée par Robillot, tenue en réserve à la disposition du commandant, doit appuyer les efforts des troupes de Joalland, dès que le combat sera entamé.

    Le tata de Rabah était formé par un vaste carré de huit cents mètres de côté, composé de palanques ; une levée de terre de soixante-dix centimètres de hauteur environ protégeait ses défenseurs contre les feux de notre infanterie. Sur trois cents mètres, le terrain autour du tata est soigneusement nettoyé de tout ce qui peut gêner le tir.

    Heureusement pour nous, il se trouve au delà de cette zone une broussaille assez épaisse qui met un peu nos soldats à l’abri du feu. Placé sous un arbre, à quatre cents mètres du tata, je puis distinguer les diverses phases de l’action. L’artillerie est en batterie non loin de moi et ouvre son feu. Elle est dirigée par le capitaine Bunoust, le lieutenant Martin et le maréchal des logis Papin.

    La mission Afrique Centrale a l’honneur de commencer l’attaque. Son feu est dirigé contre des gens qui sont sortis pour aller couper de l’herbe aux chevaux et qui se hâtent de rentrer dans l’enceinte. Évidemment, l’ennemi ne s’attend pas à une attaque aussi soudaine. Il riposte néanmoins très vite et son feu s’étend bientôt sur toute la ligne.

    Pendant une demi-heure, la mission Afrique Centrale, qui avance lentement, soutient l’effort des Rabistes. Elle commence à perdre beaucoup de monde, car elle a atteint le terrain découvert.

    A ce moment, pensant que le mouvement tournant des Sahariens s’est effectué, le commandant Lamy engage les troupes du Chari qui entrent en ligne, et joignent leurs feux à ceux de leurs camarades de la mission Afrique Centrale.

    L’artillerie tire avec une méthode parfaite. Pendant près d’une heure, la fusillade est très intense ; celle de l’ennemi diminue peu à peu. Son artillerie ne prend qu’une faible part à l’action. Rabah réserve sans doute ses coups pour le dernier moment.

    Il est midi. Le combat dure depuis deux heures. Les tirailleurs du Chari avancent par bonds. On a de la peine à les tenir.

    Le capitaine Robillot se tourne alors vers le commandant : « Mon commandant, c’est le moment ».
    « Attendez encore un instant », dit Lamy ; mais ses troupes sont si ardentes qu’il renonce à les contenir plus longtemps. « Eh bien, allez donc ! ».

    La charge sonne, vibrante, entraînante. La 1ère compagnie (Galland) s’élance sur la palissade ; son chef est blessé d’un coup de lance, la 2e (de Cointet) vient derrière au pas gymnastique ; son capitaine est en tête, superbe d’allure, son sabre à la main. Pressé par ses hommes qui se ruent à l’assaut, il se retourne vers eux : « Ne me dépassez pas, surtout ! ».

    Et tous, les uns poussant les autres, ils abordent les palissades.

    La compagnie de Lamothe, qui vient derrière, a la chance de trouver devant elle une porte ouverte qui lui donne passage. Elle entre dans le tata ; les 1ère et 2e compagnies y sont aussi.

    L’ennemi, bousculé, ne peut tenir et abandonne la place pour s’enfuir. Les tirailleurs de Joalland et ceux du Chari poursuivent les fuyards à la baïonnette. C’est une vraie boucherie aux portes, trop étroites pour laisser passer toute cette foule hurlante, grouillante, qui cherche à fuir le massacre. La journée est à nous, le tata est pris.

    Tout semble fini. Le commandant, qui est resté à cheval, ayant à côté de lui le lieutenant de Chambrun et le capitaine Robillot, est dans l’intérieur de l’enceinte. Tout d’un coup, de l’autre côté des palissades, on voit des fusils qui sortent par les intervalles existant entre les pieux ; une décharge terrible retentit.

    Le commandant Lamy tombe, gravement blessé, le capitaine de Cointet est tué, le lieutenant de Chambrun est blessé d’une balle qui lui casse le bras.

    Voici ce qui s’était produit. Rabah, chassé du tata, avait été obligé de fuir. Mais bientôt dans un mouvement d’enthousiasme, il se décidait à revenir vers son retranchement où il voulait mourir. Entouré de quelques fidèles, il ordonna un retour offensif et fit ouvrir le feu de l’extérieur des palissades sur les nôtres qui étaient dans le tata. C’est cette dernière décharge qui nous coûta des pertes aussi cruelles.

    Pendant ce temps, les Baguirmiens, que j’ai toutes les peines du monde à empêcher de tirer, de peur qu’ils ne tuent les nôtres, arrivent au tata. Les gens de Rabah, et Rabah lui- même, s’enfuient, abandonnant deux bannières sur le terrain ; celles-ci sont ramassées immédiatement et on entre dans le fort.

    Le capitaine Robillot, auquel le commandant Lamy vient de passer le commandement, a sous la main une section. Voyant les Baguirmiens, qui, portent ces deux bannières, il les prend un instant pour des gens de Rabah et va ordonner le feu. Heureusement pour eux et pour moi qui les accompagne, ils sont reconnus à temps. Pendant quelques secondes même, on croit voir en eux, ceux dont le feu d’infanterie nous a coûté des pertes si cruelles. Mais je sais moi, qui ne les ai pas quittés, qu’ils n’ont pas tiré un seul coup de fusil, et bientôt du reste, de tous les côtés à la fois, nous parvient un récit identique quant à l’origine de cette décharge si meurtrière.

    Dès mon arrivée dans le tata, j’apprends par le lieutenant Galland, blessé lui-même, les pertes que nous avons subies.

    Robillot me montre le corps de De Cointet : son visage est calme, presque souriant ; il n’a pas du tout souffert.

    De là, je vais voir le commandant Lamy qu’on a porté sous la propre tente de Rabah. Il est couché sur un lit fait avec des lanières en peau, sur lesquelles se trouve un tapis épais.

    Le docteur Allain est occupé à le panser ; une balle lui a traversé le bras et a atteint la poitrine. Il est en pleine connaissance et me tend la main. Très ému, je m’assieds à côté de lui ; il cause encore très facilement. « Et Rabah ? me demande-t-il. En a-t-on des nouvelles ? ». Je lui réponds qu’on le croit en fuite.

    Le lieutenant de Chambrun, qui se trouve sous la même tente, est assis à côté de nous ; il souffre beaucoup. On ne peut pas encore se prononcer sur la gravité de sa blessure.

    De nouvelles décharges se succèdent alors. Je quitte la tente et je vais aux informations. C’est l’artillerie qui ouvre le feu sur les fuyards, car ceux-ci, s’étant rencontrés avec les troupes de la mission Saharienne, ont obliqué à droite et essaient de traverser la rivière.

    A ce moment, le capitaine Reibell fait son entrée dans le camp. Robillot s’avance vers lui et lui dit : « Mon cher, je vous remets le commandement des troupes que m’a passé, en votre absence, le commandant Lamy ».

    Reibell était de quelques jours plus ancien que Robillot. C’était donc à lui que revenait l’honneur de remplacer le commandant. Les deux officiers se serrent la main silencieusement et Reibell repart à la poursuite de l’ennemi, pendant que Robillot rassemble les compagnies.

    L’intérieur du tata est un véritable charnier : des chameaux, des bœufs, des chevaux éventrés par les obus à mitraille gisent lamentablement ; des morts et des blessés rabistes en grand nombre sont couchés là. On trouve même quelques femmes et quelques enfants, car les chefs avaient amené leurs femmes avec eux et les balles aveugles sont venues frapper plusieurs d’entre elles. Près des portes surtout, c’est un amas effrayant de corps ; presque tous ceux qui sont là ont été frappés à coups de baïonnette.

    De notre côté, les pertes étaient beaucoup moins nombreuses, mais nous avions à déplorer la mort du vaillant capitaine de Cointet, et la blessure du héros qui venait de nous donner la victoire, blessure mortelle, hélas! à laquelle il ne devait pas survivre longtemps.

    Enfin, parmi les blessés, outre le lieutenant de Chambrun et le capitaine Galland déjà mentionnés, le lieutenant Meynier avait reçu une balle à l’articulation du genou ; son état paraissait très grave.

    Les pertes des trois groupes indigènes se décomposaient comme suit :
    - Mission du Chari : dix tués ou morts de leurs blessures et vingt-sept blessés, soit 13 pour 100 de l’effectif engagé.
    - Mission Afrique Centrale : sept tués et quinze blessés, soit 13 pour 100 également hors de combat.
    - Mission Saharienne : deux tués, onze blessés, soit 6 pour 100 hors de combat.

    L’ennemi laissait sur le terrain un millier de morts, tous ses étendards et les trois pièces de canon prises à Bretonnet, qui restaient abandonnées en dehors du tata.

    On rassembla alors les blessés sous un grand arbre où l’excellent docteur Allain, assisté de ses camarades Haller et Ascornet, se mit en devoir de les panser.

    Assis sous ce même arbre, nous causions des divers incidents du combat, quand deux tirailleurs, s’avançant vers moi, me dirent : « Rabah est mort ».

    Depuis tant d’années, on m’annonçait cette mort toujours démentie, que je crus à un faux bruit, et haussant les épaules, je leur répondis : « Eh bien ! s’il est mort, apportez-le moi ».

    Les deux tirailleurs s’en vont et dix minutes après reviennent avec une tête fraîchement coupée. « Voilà Rabah ».

    De suite j’appelle Samba Sall qui a vu de près le conquérant soudanais, puisqu’il a été son prisonnier après Togbao. Je l’interroge. « Oui, me répondit-il, c’est la tête de Rabah ».

    D’autres personnes arrivent ensuite, qui toutes me confirment l’exactitude du fait. Un des petits esclaves de Rabah, qui est couché, percé d’une balle dans le flanc, reconnaît aussi la tête de son maître.

    Le tirailleur, qui a apporté ce sanglant trophée, appartient à la mission Afrique centrale. Ancien soldat de Rabah, il a déserté depuis quelque temps et a été engagé par le capitaine Joalland.

    Il me raconte que se lançant à la poursuite des fuyards, il avait aperçu un homme paraissant blessé qui cherchait à se dissimuler derrière des buissons. De peur qu’il ne s’échappât, il lui tira un coup de fusil qui l’atteignit en pleine tête. Il s’approcha alors de sa victime dans laquelle il reconnut Rabah.

    J’avoue que mon premier mouvement fut de la pitié. Cet homme, dont la tête sanglante gisait à mes pieds, fut un brave, et la façon dont il s’était défendu aurait dû lui valoir au moins d’avoir la vie sauve. Certainement, s’il était tombé vivant entre mes mains, je l’aurais épargné. Mais la destinée ne l’a pas voulu ainsi. La justice immanente était intervenue, lui faisant à son tour payer ses crimes et le sang des innocentes victimes, qu’il avait immolées depuis tant d’années.

    Et je songe aussitôt à la fin tragique de ce chef si longtemps victorieux, qui commandait à des milliers d’hommes, qui remplissait toute l’Afrique Centrale du bruit de ses conquêtes et de ses cruautés et qui tombait seul, abandonné de tous, durant la retraite de son armée.

    J’allai de suite annoncer moi-même cette nouvelle au pauvre commandant Lamy, sur son lit de douleur. Le vaillant soldat eut un sourire de contentement. Se sentant déjà mourir, il s’en allait certain que le sacrifice de sa vie, qu’il venait de faire si noblement, si héroïquement, n’avait pas été inutile.

    Cependant, tout se tait. Les quelques détonations qu’on entend encore de temps en temps se font de plus en plus rares. Les troupes se rassemblent peu à peu dans l’intérieur du tata. Le capitaine Reibell revient ; je le prie de faire venir un courrier rapide au lieutenant de Thézillat pour lui annoncer le résultat de la journée, et pour lui demander de faire venir les embarcations en acier et le chaland, afin d’y mettre les blessés. C’est la seule façon de pouvoir les ramener à Koussouri, sans les faire trop souffrir.

    Nous attendons les embarcations pendant plus de deux heures. Autour de nous, c’est le spectacle de la mort hideuse, sous toutes ses formes. Le sang des cadavres, qui s’est coagulé, prend une teinte brune et déjà une odeur fade et pénétrante s’en dégage. Les oiseaux de proie, les vautours s’abattent sur ce charnier et commencent leur lugubre festin. C’est horrible !

    Enfin, le chaland et les baleinières accostent. On conduit le commandant Lamy, le lieutenant de Chambrun, le lieutenant Meynier, le lieutenant Galland, ainsi que les autres blessés, dans le grand chaland. Les morts sont placés dans les baleinières. Le commandant Lamy semble avoir perdu connaissance ; son cœur ne bat plus que faiblement, ses extrémités sont froides. Le docteur Haller accompagne le convoi qui remonte le fleuve.

    Une heure après, nous faisons notre rentrée dans Koussouri.

    L’attitude de la population a complètement changé. Les figures des indigènes, que j’avais remarquées sombres et inquiètes dans la matinée, paraissent rayonnantes. On nous accueille par des salves et des cris de joie.

    En hâte, nous regagnons nos demeures respectives. Vers huit heures du soir seulement, le convoi de blessés arrive à Koussouri. Le docteur Haller, débarquant le premier, vient nous annoncer la mort du commandant.

    Bien que prévue, cette nouvelle nous atterra. Ce valeureux soldat, que j’avais vu le matin même si plein de vie, donnant ses ordres d’une façon si nette, n’était plus qu’un cadavre. Ah, la victoire qu’il nous avait donnée, coûtait bien cher ! Ses soldats avaient perdu en lui un chef admirable, et le pays, un de ses plus brillants officiers. Pourquoi fallait-il qu’un triomphe aussi complet fût assombri par un pareil deuil !

    Nos morts sont rassemblés dans le tata. Dès le lendemain matin, on fait leur toilette funèbre et l’on se dispose à les ensevelir.

    Toute la garnison a pris les armes pour accompagner à leur dernière demeure, les braves qui sont tombés. Nous allons les enterrer à l’extérieur de la ville dans l’espace libre compris entre les maisons et les remparts. Il plane alors sur nous tous, une immense tristesse.

    Après quelques paroles d’adieu prononcées par le capitaine Reibell, par le capitaine Robillot et par moi, les tombes sont refermées et l’on se retire pour se préparer à poursuivre les opérations.

     

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