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  • 18 avril 2013 - Par Au fil des mots et de l'histoire

     

    Le 16 avril 1917 – L’offensive du Chemin des Dames dans EPHEMERIDE MILITAIRE le-plateau-californie-150x150

     

    L’offensive du Chemin des Dames

     

    Dans cet article, nous vous proposons le déroulement de l’offensive durant quatre jours, du 16 au 20 avril 1917.

    Pour ceux qui sont intéressés par ce qui a précédé cette offensive, vous avez la possibilité de lire (cliquez sur les liens ci-dessous)
    - La conception initiale
    - La lenteur et les retards
    - Le repli allemand
    - La préparation
    - Le conseil de guerre du 6 avril 

     

     

    D’après « L’offensive du 16 avril : la vérité sur l’affaire Nivelle » – Jean de Pierrefeu – 1919

     

    Le 16 avril, à six heures du matin, après une préparation d’artillerie de neuf jours, les troupes françaises, avec un élan magnifique, partirent à l’assaut sur le front de l’Aisne.

    En dépit des attaques anglaises qui avaient commencé le 9 avril et avaient valu à nos alliés le beau succès de Vimy, en dépit de la tentative piteusement avortée de la IIIe armée devant Saint-Quentin le 14, les Allemands, dûment avertis de ce qui les attendait, n’avaient pas un instant perdu de vue qu’ils avaient à faire face sur l’Aisne à l’attaque principale.

    Ce qui s’est passé ce 16 avril et les jours suivants, il est inutile d’en faire une description imagée et vivante. Dans une circonstance aussi tragique, le narrateur n’éprouve pas le désir de combiner des phrases à effet, ni d’essayer d’impressionner le lecteur par le mouvement et la couleur de son style.

    Les documents officiels, dans leur brièveté saisissante, montrent suffisamment à quel résultat venait d’aboutir le plan magnifique du général Nivelle, qui comportait le débouché de la cavalerie dans la plaine de Laon, le matin du 17 avril.

    Voici d’abord un historique général de la bataille qui montrera l’ensemble des combats. Il émane du 3e bureau du G. Q. G. et ne peut être suspecté de déformer la vérité.

     

    21 juin 1917.

    Historique sommaire de la bataille des 16, 17 avril (G. A. R. et G. A. C.)

    Le 16 avril à 6 heures, par un temps couvert et brumeux, les VIe (6e, 20e C. A., 2e C. C.) et Ve armée (1er, 5e, 32e, 7e C. A., 1 division du 38e C. A.) partent à l’attaque depuis Soupir jusqu’à Courcy (nord de Reims) ; plus à l’ouest, le 1er C. A. attaquera à neuf heures le plateau de Laffaux.

    Le débouché de l’attaque s’effectue presque partout facilement ; le barrage allemand est en effet ou tardif ou peu dense. Par contre, dès le début de la progression à travers les organisations ennemies, notre infanterie se trouve battue par de nombreuses mitrailleuses établies soit en plein champ, soit sous des abris qui ont échappé à notre artillerie. Une infanterie allemande très nombreuse garnit la première position, sur laquelle il est visible que l’ennemi entend résister avec acharnement.

    A la fin de la matinée, au cours de combats très durs, la Ve armée a marqué deux succès importants : à droite (7e C. A.), elle s’est emparée de Courcy, Loivre, Bermericourt ; au centre (32e C. A.), elle a pénétré dans la deuxième position ennemie entre l’Aisne et la petite rivière de la Miette. Partout ailleurs, elle n’a pu que prendre pied dans la première position ennemie. Devant le plateau de Craonne, le 5e C. A. a échoué presque complètement.

    Du côté de la VIe armée, les C. A. (2e C. A., 20e C. A.) réussissent à s’installer sur la crête du Chemin des Dames, mais ne peuvent réussir à la dépasser. Des îlots de résistance allemands (monument d’Hurtebise, sucrerie de Cerny) y rendent même précaire leur situation.

    Plus au sud, les éléments de gauche du 20e C. A. et le 6e C. A. ont été entraînés immédiatement dans un combat acharné autour de creutes, d’abris-cavernes, à l’intérieur des bois ; ils ne peuvent progresser que très lentement et n’ont pas dépassé les première et deuxième lignes allemandes. A l’ouest, le 1er C. A. C. a enlevé Laffaux et la ferme Moisy.

    Ces combats très durs, les pertes qu’ils ont causées, ont fatigué et désuni l’infanterie. A partir de midi, elle est hors d’état d’un effort sérieux. Aussi quand à 13 heures, les tanks déboucheront sur Juvincourt, ils n’entraîneront plus avec eux que quelques fractions et arriveront sans soutien vers la deuxième position allemande. Dès lors, l’ennemi s’efforce à son tour de reprendre l’offensive.

    Pendant toute la matinée, il a déjà exécuté une série de contre-attaques partielles extrêmement énergiques. Il procède maintenant à des contre-attaques d’ensemble, menées avec de gros effectifs. Vers 14h30, le 32e G. A. arrête une violente contre-attaque venant de la région de Prouvais. Prise sous le feu de notre artillerie lourde, elle subit des pertes considérables. Par contre, les contre-attaques allemandes réussissent mieux dans la région de Juvincourt et sur la droite de l’armée, où nous perdons Bermericourt.

    A la VIe armée, le 1er C. A. C. est revenu sur ses tranchées de départ, à la suite de contre-attaques ennemies qui l’ont sévèrement éprouvé.

    Aux termes des ordres donnés dans la soirée du 16, les VIe et Ve armées doivent continuer le 17, l’offensive entamée le 16. Le temps devient tout à fait mauvais dans la nuit. Le 17, il pleut à verse et il est impossible d’effectuer une préparation d’artillerie tant soit peu précise. Au cours de la journée, la VIe armée ne réalisera de progrès sérieux que dans la région de Braye-en-Laonnois, où le 20e C. A. s’empare des Grelines, tandis que le 6e C.A. s’installe à la ferme des Grinons.

    A la Ve armée, la journée n’est marquée que par une attaque du 1er C. A., qui tente sans succès de prendre pied sur le plateau de Craonne. Notre artillerie suffit à disperser les rassemblements que l’ennemi s’efforce de constituer dans la région d’Amifontaine, dans le but de continuer ses contre-attaques de la veille. En fait, tout l’intérêt de la journée est au G. A. C., où la IVe armée est passée à son tour à l’attaque.

    L’opération de la IVe armée a pour objet essentiel l’enlèvement du massif de Moronvilliers, avec les sommets du Cornillet, du Mont-Blond, Mont-Haut, Casque, Téton. Elle est menée par le 8e C. A. (16e et 34e divisions) et le 17e C. A. (24e, 33e, 43e divisions et division marocaine), que doivent appuyer en deuxième ligne les 128e et 169e divisions.

    L’attaque s’effectue sur tout le front à 4 h. 45 par une violente bourrasque de pluie.

    A gauche, le 8e C. A. enlève rapidement les sommets du Cornillet et du Mont-Blond. A droite, le 17e C. A. exécute une progression d’environ 2000 mètres qui lui donne le Mont-Sans-Nom. Par contre, aux deux ailes de l’armée, le mouvement en avant est rendu très pénible et bientôt enrayé par des mitrailleuses intactes. Ici encore, on s’est heurté à un adversaire qui a garni en forces sa première position et entend la défense avec acharnement.

    La situation ci-dessus, acquise dès 10 heures, ne se modifiera plus au cours de l’après-midi. Nous ne progressons plus, nous maintenons la majorité de nos gains de terrain, malgré les contre-attaques très violentes que l’ennemi exécute en particulier sur le 17e C. A.

    Les résultats obtenus dans la journée du 16 avril aux Ve et VIe armées, puis du 17 avril à la IVe armée, provoquent de la part du général commandant en chef de nouvelles directives.

    Le 17, à 10h30, il donne ordre au général commandant le G. A. R. de se borner à consolider l’occupation de la crête du Chemin des Dames avec la VIe armée, tandis que la Ve continuera à faire effort dans la direction du Nord-Est. Dans la soirée, il prescrit au général commandant le G. A. C. de maintenir le terrain conquis par la IVe armée et « de poursuivre son offensive dans le cadre où elle a débuté ».

    Tel est le récit scrupuleusement exact, sans lyrisme et ramené à ses vraies proportions, de l’offensive qui vient de s’engager.

     

    Mais allons plus avant dans le détail. Le rapport suivant sur les opérations de la VIe armée nous éclaire mieux encore sur les phases successives de la bataille.

     

    Opérations de la VIe Armée des 16-20 avril 1917 d‘après le Journal de marche de l’Armée.

    • Ordre de bataille : De la droite à la gauche (front) : 2e corps d’armée colonial ; 20e G. A. ; 6e C. A. ; 1er C. A. colonial.
    • En réserve : 11e C. A. ; 18e G. A. (à la Xe armée) ; 5e division de cavalerie.
    • Front d’attaque :
      1° Du sud au nord : Laffaux à Vauxaillon (1er C. A. C). Front passif de Soupir à Laffaux (2 brigades territoriales) ;
      2° De l’est à l’ouest : Hurtebise à Soupir (2e C. A. C. ; 20e C. A. ; 6e C. A.).

    L’attaque, 15 avril. – Continuation de la préparation d’artillerie. Grande activité de l’aviation ennemie que la nôtre ne gêne pas suffisamment. Dans la nuit, les troupes prennent leurs emplacements pour l’attaque.

    16 avril. – L’attaque est déclenchée à 6 heures.

    Le 2e corps d’armée colonial progresse d’abord normalement, mais, dès 8 heures, les éléments qui avaient été signalés descendant les pentes nord du plateau sont anéantis ou dispersés par les mitrailleuses ennemies. En fin de journée, la crête est atteinte. L’ennemi tient le bord nord. Progression, environ 500 mètres (à H + 3, c’est-à-dire trois heures après l’attaque, l’avance prévue devait être de 2500 mètres).

    20e corps. Départ normal, mais progression ralentie dès le début par des feux de mitrailleuses. En fin de journée, progression totale de 1 kilomètre environ (à H + 3, l’avance prévue devait être de 3500 à 4000 mètres).

    6e corps. Occupation rapide des deux premières lignes, mais au-delà, la progression est arrêtée par les mitrailleuses ennemies.

    1er corps colonial. Progression d’abord normale, puis arrêtée. Laffaux pris et repris (lourdes pertes à la 2e division coloniale).

    Avance de la journée 500 mètres au nord, 1000 au sud (l’objectif à H + 4h30 était à 2500 mètres plus à l’est).

    Les réserves ne sont pas engagées, sauf 2 bataillons. Prisonniers faits par nous, dénombrés le 16 au soir : 3500.

    Journée du 17 avril. – Au cours de la nuit, peu de changement, sauf au 1er C. A. C. violemment contre-attaqué et ramené presque complètement dans ses tranchées de départ.

    Dans la journée, réorganisation des unités. Attaques et réactions allemandes. Légère progression à la gauche du 20e C. A. (bois de Braye et Grelines) et au 6e corps (bois de la Bovette, ferme des Grinons). Nombre total des prisonniers le 16 et le 17 avril : 4000.

    La 5e division de cavalerie stationnée à Pargnan est ramenée à l’arrière. Ordre est donné au 11e corps de relever le 2e corps colonial. Les avant-trains et caissons poussés sur la rive nord de l’Aisne, en vue des déplacements d’artillerie, repassent sur la rive sud.

    Journée du 18 avril. – Le 6e corps et la gauche du 20e, progressent et occupent dans la matinée la Creute, Braye-en-Laonnois et la Cour-Soupir. Dans la journée, la progression continue à la suite de l’ennemi, qui semble contraint à la retraite vers le chemin des Dames et brûle les villages de Vailly, Aizy, Sancy et Jouy, qu’il évacue.

    Le 20e corps est monté sur le plateau. Le 6e corps occupe Vailly, Rouge-Maison et Ostel. Les territoriaux occupent Nanteuil-la-Fosse, puis le reperdent. Une reconnaissance du 1er corps colonial traverse le fort de Condé inoccupé.

    Prisonniers faits : 400 environ. Au total depuis le 16 avril : 4400 et 4 canons.

    Une division (la 166e) est donnée au 6e corps pour exploiter la situation, s’il y a lieu.

    Journée du 19 avril. – Violent bombardement du 2e C. A. C. en cours de relève par le 11e C. A. et du 20e C. A. Légère progression du 6e C. A. et du 1er C. A. C., qui occupe Laffaux. Dans la soirée, la sucrerie de Cerny est perdue et le monument près d’Hurtebise est enlevé.

    Prisonniers : 500 ; 2 canons de 105.

    Journée du 20 avril. – Violente attaque sur le front du 11e C. A. repoussée. Légère progression du 20e corps. Le 6e s’approche du Chemin des Dames et occupe la ferme Certeaux et la ferme Gerbaux. Le 1er C. A. C. repousse de violentes contre-attaques et occupe Nanteuil-la-Fosse, Sancy et la ferme Volvreux.

    50 canons ont été pris depuis le 18 avril.

    Annexe. – Pertes de la VIe armée du 16 au 20 avril ; tués, blessés et disparus : officiers 711, hommes 22 466.

    Le pourcentage est de 6 p. 100 pour les officiers et de 5,4 p. 100 pour les hommes, si on compare ces pertes avec l’effectif total de la VIe armée (11725 officiers et 416151 hommes).

    Il y a lieu de noter toutefois que seules ont été engagées, les 2e et 3e divisions de cavalerie (1er C. A. C.) ; les 127e et 56e D. I. (6e C. A.) ; les 11e, 39e et 153e D. I. (20e C. A.) ; les 10e, 15e et 38e D. I. (2e C. A. C.), soit un effectif de 90000 combattants pour 22000 tués, blessés, disparus. Le pourcentage est donc de 25 p. 100 environ.

    Voilà pour l’ensemble de la VIe armée.

    Bien que les objectifs réalisés fussent loin d’être atteints, les résultats obtenus grâce à la merveilleuse vaillance de nos troupes ne laissaient pas d’être honorables. Devant les attaques répétées du 20e et du 6e corps, l’ennemi se repliait sur le Chemin des Dames dans la région de Jouy-Sancy et de Braye-en-Laonnois.

    Mais ce repli, qui visait à l’abandon d’une bretelle de leur ligne principale, ne signifiait nullement de leur part un mouvement de retraite. Nous le vîmes bien au cours des combats de mai, où il nous fallut conquérir morceaux par morceaux le plateau qui domine l’Ailette et dont jusqu’à la victoire de la Malmaison la possession nous fut incessamment disputée.

     

    A quels obstacles s’étaient heurtés les exécutants ? Quelles erreurs commises avaient empêché l’avance foudroyante qu’on espérait ? C’est ce que vont nous dire les exécutants eux-mêmes.

     

    Rapport sur les opérations du 2e corps colonial du 16 au 18 avril.

     

    Les opérations du 2e C. A. C. pendant les journées du 16 au 18 avril 1917 feront l’objet d’un rapport complet qui sera établi dès que les comptes rendus et observations des divisions et des services seront parvenus (dans la première semaine de mai).

    Conformément aux prescriptions de la note n° 1822/3 du 22 avril du général commandant la VIe armée, le présent rapport a pour objet de présenter, en un exposé succinct, la physionomie de l’opération et les premières observations sur l’action des différentes armes et le fonctionnement des services pendant la période de préparation et au cours des attaques.

    Préparation. – L’influence des circonstances atmosphériques défavorables a été le trait le plus saillant de la période de préparation. Le vent violent, l’atmosphère brumeuse, la pluie et la neige fréquentes ont amoindri dans une large proportion le rendement de l’aviation, gêné l’observation aérienne, contrarié les réglages et l’exécution des tirs, empêché le contrôle photographique des destructions.

    L’activité de l’artillerie s’est trouvée, de ce fait, décousue, saccadée, incomplète. L’infanterie a également souffert des intempéries qui ont rendu très pénibles les travaux sur la position et le stationnement dans les bivouacs et alourdi les mouvements.

    Si l’état moral des troupes avant l’attaque était excellent, ainsi qu’en témoignent les extraits de correspondance, leur état physique laissait à désirer.

    La veille de l’attaque, des reconnaissances avaient pénétré dans la position allemande.

    Les première et deuxième tranchées avaient été trouvées complètement bouleversées et inoccupées. Plus loin, elles avaient dû se replier sous le feu d’un ennemi vigilant. L’aviation avait rendu compte que les tranchées étaient sérieusement démolies. Par contre, celles situées plus en arrière, et notamment les travaux bordant le rebord nord du plateau, paraissaient à peu près intacts.

    Sur la deuxième position ennemie, aucun renseignement précis. Les tranchées à proximité de l’Ailette semblaient démolies par endroits, mais sur le plateau de la Bove, aucune observation n’avait pu être faite. L’artillerie ennemie paraissait atteinte ; elle réagissait faiblement sans intensité bien soutenue sur les divers objectifs : tranchées de départ, batteries, cheminements.

    Attaque.  – A l’heure H, les troupes abordent en ordre les premières organisations allemandes. La crête géographique est atteinte presque sans pertes. Le barrage d’artillerie ennemi est peu nourri et présente des lacunes.

    Toutefois, notre infanterie s’avance avec une vitesse inférieure aux prévisions. Le barrage roulant se décroche presque immédiatement et s’éloigne progressivement des premières vagues, qu’il cesse bientôt de protéger. Quelques mitrailleuses qui se sont révélées sur le plateau n’arrêtent pas l’élan des fantassins qui peuvent descendre le versant nord du plateau jusqu’au bord des pentes raides dévalant dans la vallée de l’Ailette. Là, ils sont accueillis et cloués sur place par le feu meurtrier de nombreuses mitrailleuses qui, postées sur des pentes, hors d’atteinte de nos projectiles, sont restées indemnes.

    Quelques fractions utilisant des cheminements incomplètement battus parviennent à descendre les pentes, mais, d’une manière générale, les vagues subissent en quelques minutes des pertes considérables, particulièrement en cadres, et ne parviennent pas à franchir cette zone meurtrière, s’arrêtent, s’abritent et, sur certains points, refluent sur la dernière tranchée dépassée.

    Elles sont rejointes par les bataillons B, qui, partis à l’heure fixée, viennent se fondre sur la ligne de combat. Les bataillons C, conformément au plan de combat, s’avancent à leur tour. Quelques-uns peuvent toutefois être arrêtés à temps et occupent les premières tranchées allemandes ou nos tranchées de départ.

    En moins d’une heure, le combat s’est stabilisé. Toutes les tentatives pour reprendre le mouvement en avant, échouent dès que l’on arrive sur la ligne battue par les mitrailleuses ennemies. La progression à la grenade par les boyaux et tranchées est seule possible et se heurte à une résistance de plus en plus vive.

    Les réserves ennemies sont en effet à peu près intactes. Bien abritées dans les creutes du versant nord ou dans les abris très profonds, elles n’ont pas souffert du bombardement, et la tranchée courant sur le rebord nord du plateau leur constitue une parallèle de départ commode.

    Pendant le reste de la journée du 16 et les journées des 17 et 18, le combat revêt la forme d’une série d’attaques partielles, précédées, autant que faire se peut, d’un bombardement des positions ennemies par l’artillerie et exécutées sous la direction du commandement local d’après les disponibilités en munitions et en grenades.

    Dans ces attaques, et vis-à-vis des contre-attaques allemandes, nos fantassins sont desservis par l’état du terrain détrempé, particulièrement de la zone bouleversée immédiatement derrière eux. Boyaux et tranchées sont remplis d’une boue gluante qui retarde l’arrivée des ravitaillements en munitions, ralentit singulièrement les mouvements préparatoires aux attaques et ceux nécessités par la remise en ordre des unités. Toutefois, jusqu’à la relève, et, sauf en quelques points, les fantassins conservent le terrain conquis, repoussent les contre-attaques et marquent çà et là quelques progrès. Le combat pour les unités du C. A. se termine dans la nuit du 18 au 19, où la relève s’effectue sans incidents et sans être gênée par l’ennemi, mais avec une grande lenteur due à l’état du terrain et à la fatigue des troupes.

    Premières observations relevées au sujet des opérations.

    Infanterie.

    a. Le départ à heure fixe des bataillons des deuxième et troisième lignes est à rejeter. Si le 1er bataillon est arrêté, les autres viennent se fondre dans la ligne de combat, en augmentent la densité, y créant la confusion.

    b. L’impossibilité de franchir une zone battue par mitrailleuses intactes et difficilement repérables est une fois de plus démon- trée. Afin d’empêcher ou de retarder tout au moins leur entrée en action, il conviendrait, en réduisant la vitesse de déplacement du barrage, d’augmenter par là même sa densité sur certains points.

    c. L’emploi des tirailleurs sénégalais a donné de grands mécomptes. Les Sénégalais, profondément atteints par la rigueur de la saison et les intempéries, étaient dans un état de moindre résistance physique, qui donnait des inquiétudes avant l’attaque. On signalait beaucoup d’accidents dus au froid et dans la nuit même de J – 1 à J, on a dû en renvoyer beaucoup vers l’arrière, qui étaient incapables de se battre.

    Les unités sénégalaises constituent une troupe fragile. De fait, elles sont bien parties, mais les pertes en cadres ont eu les plus fâcheuses conséquences. Fatigués et transis, n’ayant plus un encadrement suffisant pour les maintenir au combat, les tirailleurs ont reflué isolément vers l’arrière, et leurs unités ont fondu et sont devenues inutilisables après quelques heures de combat.

    On peut donc conclure :
    1° Que l’utilisation des Sénégalais implique le beau temps et la saison chaude ;
    2° La fusion de ces contingents avec les troupes blanches s’impose. Dans le C. A., cette fusion doit se faire dans une proportion voisine de l’égalité : 2 compagnies blanches et 2 noires par bataillon de 4 compagnies.

    d. Le calcul de la marche de l’infanterie, à raison de 100 mètres en trois minutes, s’est révélé trop rapide. Il n’est pas encore possible de donner des prévisions, mais la vitesse n’a pas dû dépasser 100 mètres en cinq minutes. Il semble que, dans l’avenir, il sera prudent de calculer la vitesse de déplacement du barrage roulant de manière à éviter tout décrochage en faisant, s’il le faut, quelque peu piétiner les vagues sur place.

    e. On n’a encore aucun compte rendu sur l’emploi du canon de 37 ; mais la lourdeur du terrain a été un gros obstacle au déplacement de ces pièces et à leur ravitaillement en munitions.

    Artillerie.

    a. L’observation du tir d’artillerie a été difficile. Le secteur ne possédait pas d’observatoire terrestre permettant de voir sensiblement au delà de la première tranchée ; aussi a-t-il fallu avoir recours à l’observation aérienne. Celle-ci a été entrecoupée, fragmentaire (mauvais temps). On a dû utiliser les ballons, qui donnent moins de certitude sur la précision des réglages.

    b. L’artillerie de tranchée a donné de bons résultats, mais avec une grande consommation ; le vent violent a été cause d’une dispersion exagérée du tir et, d’autre part, beaucoup de bombes n’éclataient pas.

    c. Les tirs de 75 bons et aucune observation fâcheuse.

    d. Les destructions par A. L. courte n’ont pas donné bons résultats : dispersion du tir trop forte. La cause en est l’emploi d’un matériel court à T. R. insuffisamment connu, et aussi la déviation du vent et également défectuosité des projectiles et des charges.

    e. La faiblesse de la réaction ennemie attribuable peut-être à l’emploi d’obus spéciaux : l’artillerie ennemie, dans les premières heures qui ont suivi l’attaque, est restée presque silencieuse. Plus tard, elle s’est ressaisie et nous a violemment bombardé, dans la soirée du 17, notamment.

    Liaisons.

    a. Liaison téléphonique. – Bonne.

    b. T. P. S. Fonctionnement inégal. Inexpérience du personnel.

    c. T. S. F.
    1° Réglages. – Inexpérience du personnel. Défaut de connaissances mutuelles des différents organes chargés de travailler ensemble.
    2° Aviation de surveillance et de commandement. – Manque d’exercice des observateurs en avions. Personnel peu spécialisé. Les messages du 16 avril, inintelligibles ; transmission meilleure les jours suivants.

    Aéronautique.

    N’a pas rendu les services espérés malgré le dévouement du personnel :
    1° condition atmosphérique difficile ;
    2° activité de l’aviation ennemie.

    a. La violence du vent n’a pas empêché les vols, mais beaucoup d’accidents d’atterrissage ; visibilité faible ; brume.

    b. L’aviation de chasse ennemie a été très nombreuse ; nos avions n’ont pu observer au delà de l’Ailette.

    c. L’infanterie ennemie a tiré sur nos avions criblés de balles.

    d. L’arrivée tardive des escadrilles n’a pas permis le contact entre les observateurs et l’artillerie, d’où mauvais travail et malentendus.

    Signé : Blondlat.

     

    Mais pour avoir une notion de plus en plus juste de la bataille, il faut continuer à descendre les échelons de la hiérarchie. Après l’armée le corps d’armée, après le corps d’armée la division. Celle dont nous présentons le rapport était commandée par le général Marchand, qui n’a jamais passé pour manquer de cran.

     

    Rapport sur les opérations de la 10e D. I. C. du 16 avril 1917.

    La 10e D. I. C. (2e C. A. C.) avait pour mission l’enlèvement des lignes allemandes de la région de la ferme Hurtebise et la marche en avant après rupture du front, conformément aux ordres généraux de la VIe armée.

    Sa tâche était particulièrement difficile, en raison du terrain de l’attaque dont les caractéristiques sont :

    1° Absence presque complète d’observatoires terrestres sur les deuxièmes lignes ennemies ;

    2° Présence d’abris-cavernes (creutes) impossibles à détruire ;

    3° Emplacements limités pour les positions de batterie à deux ravins connus et repérés par l’ennemi.

    En outre, en cas de réussite, impossibilité de traverser la vallée de l’Ailette, que les marécages rendaient pratiquement infranchissables en cette saison.

    L’attaque échoue. Une légère avance de quelques centaines de mètres est seulement acquise avec des pertes considérables (50p. 100 de l’effectif de la D. I.).

    Des renseignements fournis par les exécutants, les causes en sont les suivantes :

    1° Densité des troupes de la défense égale à celle des troupes d’attaque.

    2° Préparation absolument insuffisante du terrain d’attaque. Routes impraticables, pas ou peu de voie de 0,60. Partant, amoncellement des munitions à proximité immédiate du front. Nombreuses explosions du fait du feu de l’ennemi.

    3° Préparation de l’artillerie. – Ne pouvait être exécutée en raison du manque d’observation terrestre qu’en liaison avec aviation.

    Or, sur neuf jours de préparation, il n’y a eu que vingt et une heures de tir réglé, à cause du mauvais temps. Tir sur zone et en conséquence dépense exagérée de munitions, destruction médiocre. L’artillerie ennemie réagit peu, mais à coup sûr, sur les batteries françaises littéralement entassées dans les ravins de Paissy et de Vassogne. Les batteries de barrage ennemies ne se dévoilent pas.

    4° Le temps. – Abominable, pendant préparation et surtout au jour de l’attaque : neige, vent, pluie. Hommes dans l’eau jusqu’à la ceinture. Sénégalais engourdis.

    5° Attaque. – Progression de l’infanterie, 100 mètres en trois minutes.

    Le tir de barrage de notre artillerie devait précéder à la même vitesse l’infanterie qui, progressant « la canne à la main », devait pouvoir coller sans difficulté.

    Résultat : l’infanterie est arrêtée, les barrages mobiles de l’artillerie vont se promener à quelques kilomètres au delà. L’ennemi, les laissant passer, sort des creutes et arrête à loisir l’infanterie sans subir de pertes.

    6° Liaisons. – Fonctionnent pas ou peu.

    La T. S. F., la T. P. S. ne donnent pas un résultat satisfaisant : les avions ne peuvent voler. Le commandement, ignorant la situation exacte de l’avance, hésite à ramener en arrière les barrages mobiles, d’ailleurs soudés à ceux des unités voisines.

    7° Infanterie. – Pesamment chargée : trois jours de vivres, en vue d’une avance « certaine », deux ou trois grenades seulement.

    Les hommes se débarrassent en quelques minutes de leurs vivres et des grenades qui éclatent dans la musette. Fusils mitrailleurs inutilisables par l’enrayage et encrassement sont jetés. Les Sénégalais perdent leurs cadres, se groupent et sont décimés.

    Enfin, l’ennemi fait usage d’une nouvelle arme : mitrailleuse légère, un peu plus lourde que notre fusil mitrailleur, mais moins délicate et plus meurtrière.

    8° Usure de l’ennemi. – Infiniment inférieure à celle de nos troupes. Très peu de cadavres allemands dans les tranchées. 500 prisonniers environ. Pertes totales de l’ennemi évaluées à 2000 ou 3000 sur le front de la division.

    Conséquences. – Avant cette opération, le moral de la troupe était plus élevé que jamais. Jusqu’à l’échelon de régiment, confiance absolue dans la réussite. Au-dessus, un certain malaise régnait, mais la foi existait.

    On pensait que le commandement supérieur possédait des éléments d’appréciation tels que l’opération était nécessaire et le succès certain. Et cependant les défauts de préparation apparaissaient à ce point que l’on regrettait la méthode infiniment supérieure et les moyens mis en œuvre en septembre 1915 en Champagne.

    Aujourd’hui, on n’a plus confiance. Certains officiers au moral admirablement trempé jusqu’à ce jour, ne voient plus la fin. On parle de la paix.

    La troupe est abattue ; phénomène normal après une telle secousse. Elle se reprendra certainement, après quelques semaines de repos, mais comment recompléter les effectifs et surtout les cadres ?

     

    Quittons la VIe armée et passons à la Ve, qui s’est trouvée aux prises avec les mêmes difficultés et les mêmes vices d’organisation.

     

    Note du général Guignabaudet, commandant la 2e division.

    Le front ennemi tenu par trois régiments : 15e Res. B. – 28e Ersatz Bav. – 11e Res. Bav.

    Front 2500 mètres. – Trois lignes d’ouvrages, dont la première très solide, Chevreux ; la deuxième Tr. du Marteau-Enclume ; la troisième, Corbeny et tranchées, route 44.

    Notre attaque est prise d’enfilade par les mitrailleuses du saillant du Tyrol et de la Californie, qui sont intactes.

    Le plan d’action de l’artillerie fourni le 8 mars, comportait : 2 batteries de 155 Schneider, 2 batteries de Filiaux, 2 batteries de 220, 1 batterie de 270, 2 artilleries divisionnaires.

    Le 7 avril seulement, je sais que je n’aurai qu’une batterie Schneider. Je réclame au moins les coups de canon promis. On ne me les donne pas.

    La préparation est allongée de deux jours, sans allocation de munitions supplémentaires.

    Pour le transport des munitions aux batteries, pas de voie ferrée, et l’on est obligé de les transporter à bras.

    Nos mortiers de 58 sont constamment survolés et marmités.

    Les réglages ont été difficiles à cause du temps et du manque d’observation, les avions volant peu et les observateurs étant inexpérimentés. Supériorité de l’aviation boche.

    Les officiers du 155 sont inexpérimentés et ne savent pas régler ; je le constate par l’examen de leurs carnets de tir. Les officiers du 220 encore plus.

    Je rends compte les 12, 13 et 14 que les démolitions et destructions sont insuffisantes, faute de moyens.

    Ce n’est que le 14 que j’ai les premières photos des destructions qui confirment l’insuffisance. Le nombre des canons a diminué. Il manque 2 canons de 155, 2 canons de 220, soit un quart des J – 5 ; 10 canons de 75, soit un huitième.

    Et ce sera ainsi pendant toute la préparation ; au fur et à mesure qu’on remplace quelques 75, il y en a d’autres mis hors de service.

    Chaque jour, par un marmitage bien réglé par les avions allemands, les batteries de 58 sont retournées et mises dans l’impossibilité de tirer convenablement. Il en est de même de 2 ou 3 batteries de 75 au minimum.

    Les avions allemands ont tout repéré, et l’artillerie ennemie tire comme à la cible sur les P. C., les batteries, les tranchées.

    Il y a 38 batteries en action dans le secteur de la division dont les deux tiers des calibres de 105, 150 et 210. Viennent s’y ajouter des batteries d’Amifontaine, que je suis obligé de demander au 5e corps de contre-battre. Il n’y a à leur opposer que 24 batteries de 75 et 6 batteries lourdes.

    Les munitions sont mesurées au compte-gouttes et arrivent difficilement. Le 17 au soir, il restait 9 coups de 155. Pour les batteries lourdes, on a des obus, mais pas avec les charges correspondantes ou inversement. Le ravitaillement en munitions de 75 est rendu très difficile.

    Les échelons de l’A. D. 2 et de l’A. D. 60 ont perdu 562 chevaux, dont 270 morts par intoxication de gaz ou éclats d’obus et aussi par insuffisance de nourriture. Depuis quinze jours, ils touchent 500 grammes ou 1 kilo de foin. J’ai plusieurs fois attiré l’attention sur ce point.

    Le plan d’engagement a été fourni le 18 mars. S’il était mal fait, on avait tout le temps de le rectifier ou de me le faire refaire.

    J’avais avec insistance demandé un quatrième régiment, en raison de la largeur du front et de la profondeur du terrain à conquérir (11 kilomètres, onze). On n’a pu me le donner.

    Le matin de l’attaque, les avions allemands survolent les lignes très bas. L’artillerie allemande commence à 5 heures un tir violent sur les tranchées. Malgré ce tir continu, l’attaque part comme un seul homme d’une façon merveilleuse et arrive dans les tranchées allemandes. C’est alors que le drame commence et qu’on découvre les mitrailleuses sous coupoles bétonnées.

    L’attaque est, en même temps, prise de flanc par les mitrailleuses et les canons-revolvers du saillant du Tyrol, de la Californie, du bois de Chevreux, de l’Enclume et de la route 44.

     

    Il est inutile de pousser l’enquête plus avant. Mais il reste à montrer comment le général en chef, en présence du résultat obtenu, modifia d’abord ses directives et finit par mettre fin lui-même à son offensive en lui donnant une forme totalement différente de celle qu’il avait primitivement conçue.

     

    Des articles concernant les suites et les conséquences de cette offensive, sont en préparation.

     

     

  • One Response à “Le 16 avril 1917 – L’offensive du Chemin des Dames”

    • Edouard on 22 février 2016

      je suis intéressé par les informations du 22 mai 1917 dans le bois de l’enclume le long de N44.
      Mon grand père y est mort.
      Je vous remercie de m’en faire profiter .

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