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     Le petit tambour dans NAPOLEON BONAPARTE - CAMPAGNES ET ANECDOTES petit-tambour-du-1er-empire-150x150

     

    D’après « Anecdotes sur Napoléon et la grande armée » – Frères Deckherr – 1850

     

    Il y avait en 1812, au 9e régiment de ligne, un petit tambour qui n’avait que dix ans. C’était un enfant de troupe qui s’appelait Frolut de son véritable nom, mais que les soldats avaient surnommé Bilboquet. En effet, il avait un corps si long, si maigre et si fluet, surmonté d’une si grosse tête, qu’il ressemblait assez à l’objet dont on lui avait donné le nom.

    Frolut ou Bilboquet (comme vous voudrez), n’était pas, du reste, un garçon autrement remarquable. Le tambour-maître lui avait si souvent battu la mesure sur les épaules avec sa grande canne de jonc, que l’harmonie du ra et du fla avait fini par lui entrer dans la tête et dans les mains : voilà tout.

    Mais il ne portait pas le bonnet de police hardiment suspendu sur l’oreille droite, comme les moindres le faisaient. Il ne savait pas non plus marcher en se dandinant agréablement, à l’exemple de ses supérieurs ; et un jour de paie, qu’il avait voulu laisser pendre son sabre par devant et entre ses jambes, comme les élégants du régiment, il s’était embarrassé les pieds en courant, et était tombé sur son nez, qu’il s’était horriblement écorché, à la grande joie de ses camarades.

    On riait beaucoup de lui, qui ne riait de personne, de sorte qu’il n’y avait pas égalité : aussi y avait-il dans ses habitudes un fond de sauvagerie et d’éloignement bien rare à son âge. Eh ! Comment en eût-il été autrement ?

    Souvent, il avait voulu faire comme les autres ; mais, par un guignon inconcevable, il ne réussissait à rien. Quand il jouait à la drogue, il perdait toujours ; et, soit malice des autres tambours, soit qu’il eût en effet un nez en pomme de terre, comme le prétendait son camarade de gauche, qui, tous les matins, lui répétait les mêmes plaisanteries en lui disant : Range ton nez que je m’aligne ; soit toute autre cause, toujours est-il que la drogue qu’on lui mettait sur le nez le pinçait si horriblement que les larmes lui en venaient aux yeux.

    D’autres fois, quand on jouait à la main chaude et qu’il était pris, au lieu de frapper avec la main, et des mains de grenadiers, larges comme des battoirs de blanchisseuses (c’était déjà bien honnête), on prenait des ceinturons, sans en ôter souvent la boucle ; il y en avait même qui ôtaient leurs gros souliers à clous et qui s’en servaient pour jouer. Le jeune Bilboquet se levait alors, furieux, pleurant de rage et de douleur ; il s’en prenait à tout le monde et ne devinait jamais.

    Puis, quand on était fatigué de lui avoir ainsi meurtri les mains, on le chassait en l’appelant cagne et pleurard. Le lendemain on retournait à l’exercice, et comme le malheureux tambour avait encore les mains tout endolories de la veille, les ra et les fla n’étaient pas toujours parfaits, et la canne de jonc du tambour-maître venait immédiatement rétablir la mesure. Vous comprenez qu’il y avait de quoi dégoûter Bilboquet des plaisirs militaires ; aussi, comme je vous le disais tout à l’heure, il était très peu communicatif, et se tenait toujours à l’écart.

    Un jour, c’était le 27 juillet, le général qui commandait la brigade, dont son régiment faisait partie, reçoit de l’empereur l’ordre de s’emparer d’une position qui était de l’autre côté d’un énorme ravin. Ce ravin était défendu par une batterie de six pièces de canon, qui enlevait des files entières de soldats, et, pour arriver à l’endroit qu’avait désigné l’Empereur, il fallait s’emparer de cette batterie.

    À ce moment, le régiment de Frolut était sur le bord de la Dwina, car le fait que je rapporte s’est passé dans la fameuse campagne de Russie. Tout à coup, on voit arriver au grand galop un aide-de-camp du général, qui apportait l’ordre à deux compagnies de voltigeurs de s’emparer de cette batterie.

    C’était une opération hardie, où il y avait à parier que périraient les trois quarts de ceux que l’on y envoyait. Aussi les voltigeurs, malgré leur intrépidité, se regardèrent-ils entre eux en secouant la tête et en haussant   les épaules. On en entendit même quelques-uns, et des plus anciens, qui dirent tout bas en grognant et en se montrant les canons :  - Est-ce qu’il croit, le général, que ces cadets-là crachent des pommes cuites ? Ou bien : – Est-ce qu’il a envie de nous servir en hachis aux Cosaques, qu’il nous envoie deux cents contre cette redoute ?
    - Soldats ! s’écria l’aide de camp, c’est l’ordre de l’Empereur ; et il repartit au galop.

    Fallait donc le dire tout de suite, blanc-bec, dit alors un vieux sergent en assujettissant sa baïonnette au bout du fusil. Allons, allons ! faut pas faire attendre le Caporal ! Quand il vous a dit : allez vous faire tuer, il n’aime pas qu’on rechigne.

    Cependant il entrait encore quelque hésitation dans la compagnie, et déjà deux fois le capitaine qui les commandait avait donné l’ordre au tambour-maître de prendre deux tambours, de se mettre en avant et de battre la charge. Celui-ci restait appuyé sur sa grande canne, hochant la tête et peu disposé à obéir.

    Pendant ce temps, Bilboquet, à cheval sur son tambour et les yeux levés sur son chef, sifflait un air de fifre, et battait le pas accéléré avec ses doigts. Enfin l’ordre venait d’être donné une troisième fois au tambour-maître : il ne paraissait pas disposé à obéir davantage, lorsque tout à coup Bilboquet se relève, accroche son tambour a son côté, prend ses baguettes, et, passant sous le nez du tambour-maître, il le toise avec orgueil, lui rend d’un seul mot toutes les injures qu’il avait sur le cœur, et lui dit : – Viens donc, grande cagne !

    Le tambour-maître veut lever sa canne, mais déjà Bilboquet était à la tête des deux compagnies, battant la charge comme un enragé. Les soldats à cet aspect s’avancent après lui et courent vers la terrible batterie. Elle décharge d’un seul coup ses six pièces de canon, et des rangs entiers de nos braves voltigeurs s’abattent et ne se relèvent plus. La fumée poussée par le vent les enveloppe, le fracas du canon les étourdit, mais la fumée passe, le bruit cesse un instant, et ils voient debout, à vingt pas devant eux, l’intrépide Bilboquet battant, battant la charge, et ils entendent son tambour, dont le bruit, tout faible qu’il soit, semble narguer tous ces gros canons qui viennent de tirer.

    Les voltigeurs courent toujours, et toujours devant eux le tambour et son terrible rlan, rlan qui les appelle ; enfin une seconde décharge de la batterie éclate et perce d’une grêle de mitraille les débris acharnés des deux belles compagnies. A ce moment Bilboquet se retourne et voit qu’il reste à peine cinquante hommes des deux cents qui étaient partis, et aussitôt, comme transporté d’une sainte fureur de vengeance, il redouble le fracas : on eût dit vingt tambours battant à la fois ; jamais le tambour-maître n’avait si hardiment frappé une caisse.

    Les soldats s’élancent de nouveau et entrent dans la batterie, Bilboquet le premier, criant à tue-tête aux Russes : Les morceaux en sont bons, les voici : attendez, attendez !

    Pendant ce temps, l’Empereur, monté sur un tertre, regardait exécuter cette prise héroïque. A chaque décharge, il tressaillait sur son cheval isabelle ; puis, quand les soldats entrèrent dans la batterie, il baissa sa lorgnette en disant tout bas : Braves gens ! et dix mille hommes de la garde qui étaient derrière lui se mirent a battre des mains et applaudirent en criant : Bravo, les voltigeurs ! Et ils s’y connaissaient, je vous jure.

    Aussitôt, sur l’ordre de Napoléon, un aide de camp courut au galop jusqu’à la batterie et revint au galop.
    - Combien sont-ils entrés ? dit l’Empereur.
    - Sire, quarante-et-un, répondit l’aide de camp.
    - Quarante-et-une croix demain, dit l’Empereur en se retournant vers son major général.

    Véritablement le lendemain, tout le régiment forma un grand cercle autour des restes des deux compagnies de voltigeurs, et on appela successivement le nom des quarante braves qui avaient pris la batterie, et l’on remit à chacun la croix de la Légion d’Honneur.

    La cérémonie était finie et tout le monde allait se retirer, lorsqu’une voix sortit du rang et fit entendre ces mots avec un singulier accent de surprise : – Et moi ! moi ! Je n’ai donc rien ?

    Le général qui distribuait les croix se retourna et vit planté devant lui notre camarade Bilboquet, les joues rouges et l’œil presque en larmes.
    - Toi ! lui dit-il, que demandes-tu ?
    - Mais, mon général, j’en étais, dit Bilboquet presque en colère ; c’est moi qui battais la charge en avant, c’est moi qui suis entré le premier.
    - Que veux-tu, mon garçon ! on t’a oublié, répondit le général ; d’ailleurs, ajouta-t-il en considérant que c’était un enfant, tu es encore bien jeune, et on te la donnera quand tu auras de la barbe au menton ; en attendant, voilà de quoi te consoler.

    En disant ces paroles, le général tendit une pièce de quarante francs au pauvre Bilboquet, qui la regarda sans penser à la prendre. Il s’était fait un grand silence autour de lui ; chacun le considérait attentivement et demeurait immobile devant le général ; de grosses larmes roulaient dans les yeux du petit tambour.

    Ceux qui l’avaient le plus maltraité, paraissaient attendris, et peut-être allait-on élever une réclamation en sa faveur, lorsqu’il releva vivement sa tête, comme s’il venait de prendre une grande résolution, et dit au général : – C’est bon, donnez toujours, ce sera pour une autre fois.

    Et, sans plus de façon, il mit la pièce dans sa poche, et s’en retourna dans son rang, en sifflant d’un air délibéré et satisfait.

    A partir de ce jour, on ne se moqua plus autant du petit Bilboquet, mais il n’en devint pas pour cela plus communicatif ; au contraire, il semblait rouler dans sa tête quelque fameux projet ; et, au lieu de régaler ses camarades, comme ils s’y attendaient, il serra soigneusement son argent.

    Quelque temps après, les troupes françaises entrèrent à Smolensk, victorieuses et pleines d’ardeur. Bilboquet en était, et le jour même de l’arrivée, il alla se promener par la ville, paraissant très content de tous les visages qu’il rencontrait ; il les considérait d’un air riant, et semblait les examiner comme un amateur qui choisit des marchandises.

    Il faut vous dire cependant qu’il ne regardait ainsi que les paysans qui portaient de grandes barbes. Elles étaient sans doute très belles et bien fournies, mais d’un roux si laid, qu’après un moment d’examen, Bilboquet tournait la tête et allait plus loin. Enfin, en allant ainsi, notre tambour arriva au quartier des Juifs.

    Les Juifs, à Smolensk, comme dans toute la Pologne et la Russie, vendent toutes sortes d’objets et ont un quartier particulier. Dès que Bilboquet y fut entré, ce fut pour lui un vrai ravissement : imaginez-vous les plus belles barbes du monde, noires comme de l’ébène ; car la nation juive, toute dispersée qu’elle est parmi les autres nations, a gardé la teinte brune de sa peau et le noir éclat de ses cheveux. Voilà donc notre Bilboquet enchanté.

    Enfin il se décide et entre dans une boutique où se trouvait un marchand magnifiquement barbu. Le marchand s’approche de notre tambour et lui demande humblement en mauvais français : – Que foulez-fous, mon betit monsir ?
    - Je veux ta barbe, répondit cavalièrement Bilboquet.
    - Mon parpe ! dit le marchand stupéfait ; fous foulez rire ?
    - Je te dis, vaincu, que je veux ta barbe, reprend le vainqueur superbe en passant la main sur son sabre ; mais ne crois pas que je veuille te la voler : tiens, voilà un napoléon, tu me rendras mon reste.

    Le pauvre marchand voulut faire entendre raison au petit Bilboquet, mais il était entêté comme un cheval aveugle, et il s’engagea une dispute qui attira bientôt quelques soldats. Ils entrèrent pour s’informer du motif de la querelle, et ils trouvèrent l’idée du tambour si drôle qu’ils obligèrent le pauvre Juif à lui céder sa barbe, et l’un d’eux, gascon et perruquier du régiment, tira des rasoirs de sa poche et se mit à raser le malheureux marchand sans eau ni savon ; puis, après l’avoir horriblement écorché, il remit sa tonte à Bilboquet qui l’emporta triomphant.

    En arrivant au régiment, il la fit coudre par le tailleur sur un morceau de peau d’âne d’un tambour crevé, et, sans rien dire à personne de son dessein, il la mit au fond de son sac. On en causa pendant quelques jours ; mais il fallut bientôt songer à autre chose. On se remit en marche, et personne ne pensait plus au petit Bilboquet, quand on arriva à Moscou.

    Alors il arriva d’affreux malheurs : le froid et la dévastation privèrent l’armée française de toutes ses ressources, la famine l’atteignit, et bientôt il fallut se retirer à travers un pays désert et des neiges sans fin. Je ne veux pas vous faire un tableau de cet horrible désastre ; c’est une chose trop triste et trop épouvantable a la fois pour que je vous en parle dans cette histoire. Qu’il vous suffise de savoir que chacun s’en retournait comme il le pouvait, et que c’est à peine s’il restait quelques régiments réunis en corps d’armée et obéissant à ses généraux. Celui de Bilboquet était de ce nombre, il était de l’arrière-garde qui empêchait les milliers de Cosaques qui suivaient la retraite de l’armée de massacrer les malheureux soldats isolés.

    Un jour, ils venaient de franchir une petite rivière, et pour retarder la poursuite des ennemis, on avait essayé de faire sauter deux arches du pont en bois qu’on venait de traverser. Mais les tonneaux de poudre avaient été posés si précipitamment, que l’explosion ne produisit que peu d’effet. Les arches furent cependant démantibulées, mais toute la charpente appuyait encore sur une poutre qui la retenait, et qui, si les ennemis fussent arrivés, eût bientôt permis de reconstruire le pont.

    Le général qui commandait, voyant que le salut d’une partie de l’armée dépendait de la destruction de ce pont, voulut envoyer quelques sapeurs pour abattre cette poutre et entraîner le reste de la charpente ; mais, au moment où ils s’apprêtaient à s’embarquer, l’ennemi arrive de l’autre côté de la rivière et commence un feu si terrible de coups de fusil, qu’il ne paraissait pas probable qu’aucun sapeur vivant pût arriver jusqu’à la fatale poutre.

    Aussi allait-on se retirer en se défendant, lorsque tout à coup on voit s’élancer un soldat dans la rivière, une hache sur l’épaule ; il plonge et reparaît peu après, et à sa barbe, on reconnaît bientôt que c’est un sapeur qui se dévoue au salut de tous. Tout le régiment attentif le suit des yeux, tandis qu’il nage et que les ennemis font bouillonner l’eau autour de lui d’une grêle de balles ; mais le brave sapeur n’en avance pas moins vigoureusement.

    Enfin il arrive après des efforts inouïs, monte sur le pied de la pile, et en quelques coups de hache abat le reste de la poutre qui de loin semblait énorme, mais qui était aux trois quarts brisée. Aussitôt la charpente des deux arches s’abîme dans la rivière, l’eau jaillit en l’air avec un fracas épouvantable, et l’on ne voit plus le brave sapeur. Mais tout à coup, parmi les débris qui surnagent, on l’aperçoit se dirigeant vers la rive.

    Tout le monde s’y élance, rempli d’admiration et de joie, car, malgré tant de malheurs, on était joyeux de voir faire de si nobles actions. On tend des perches au nageur, on l’excite, on l’encourage. Le général lui-même s’approche au bord de l’eau, et n’est pas peu étonné de voir sortir Bilboquet avec une grande barbe noire pendue au menton.
    - Qu’est-ce que c’est que ça ? s’écrie-t-il, et que signifie cette mascarade ?
    - C’est moi, dit le tambour, c’est Bilboquet, à qui vous avez dit qu’on lui donnerait la croix quand il aurait de la barbe au menton. En voici une qui est fameuse, j’espère… Allez, allez, je n’y ai rien épargné ; il y en a pour votre pièce de quarante francs.

    Le général demeura stupéfait de tant de courage et de finesse à la fois. Il prit la main à Bilboquet comme s’il eût été un homme, et lui donna, sur-le-champ, la croix que lui-même portait à sa boutonnière, et qu’il avait gagnée à force de bravoure et de services.

    A partir de cette époque, les anciens du régiment saluaient Bilboquet avec amitié, et le tambour-maître ne lui donna plus de coups de canne sur les épaules.

     

  • One Response à “Le petit tambour”

    • PHILIPPE Jean Claude on 30 janvier 2018

      Voilà un excellent récit sur l’épopée Napoléonienne ! Quel courage !

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